XIX. Le riche doit s'instruire

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L'instruction est la nourriture de l'âme comme le pain est la nourriture du corps. Toi, riche, grâce au travail de tes pères, tu n'as pas à craindre la faim ; tu es donc plus coupable que tout autre si tu ne donnes pas à ton âme sa nourriture

 

Le soir, à l'heure de son goûter, Aimée revint près de Francinet pour passer avec lui une partie de sa récréation.

Elle avait encore son livre à la main, et Francinet ne put s'empêcher de lui demander si toutes les pages du livre étaient aussi belles que celles dont elle lui avait fait la lecture le matin même.

- Certainement, répondit Aimée ; et si tu veux t'en convaincre, tiens, Francinet, ouvre au hasard. Je te lirai le chapitre que tu auras tiré, et tu jugeras.

Francinet prit une épingle qui était piquée proprement sur la manche de sa blouse, et tandis qu'Aimée tenait le livre bien fermé, il enfonça l'épingle au milieu des feuillets.

- Je choisis le côté gauche ! s'écria-t-il gravement, comme s'il se fût agi de tirer à la conscription.

Aimée ouvrit le livre et fit une petite moue.

Ce chapitre est très beau, dit-elle ; néanmoins il conviendrait mieux pour moi que pour toi. Le suivant, au contraire, t'intéresserait davantage ; faut-il le lire ?

- Non, non, j'ai tiré celui-là, je veux savoir ce qu'il dit. Je vous en prie, mademoiselle Aimée, lisez-le-moi.

- Cela te fait plaisir ? Eh bien ! je commence.

 

LE RICHE DOIT S'INSTRUIRE.

Mon enfant, il y a temps pour tout dans la vie. Le temps de la jeunesse est celui de l'étude. Si vous laissez passer vos jeunes années sans rien apprendre, vous êtes coupable, et votre faute vous rendra malheureux dans l'avenir.

Mais, dites-vous, je suis riche, je n'ai pas besoin de travailler pour vivre ; pourquoi me fatiguerais-je à étudier ? Que m'importe !a science ? Je saurai vivre heureux sans elle.

- Vous vous trompez, mon enfant. Il ne suffit pas d'être riche pour être heureux, il faut aussi être bon. Eussiez-vous les plus grandes richesses de la terre, si vous avez une âme basse et méchante, vous serez malheureux.

- Mais ne puis-je être bon en restant ignorant ?

- Mon enfant. si vous restez ignorant volontairement, vous commettez déjà une faute et une faute énorme, car vous êtes un paresseux. Vous préférez vivre comme la brute, pour boire, manger et dormir, au lieu de vivre en homme par la pensée. Étudier, travailler, penser, c'est chercher à comprendre tout ce qui nous entoure ; ce qui nous entoure étant l'œuvre de Dieu, c'est toujours de Dieu que nous nous rapprochons en nous instruisant.

Songez-y donc, mon enfant, l'étude est plus noble que vous ne le croyez : étudier, c'est chercher Dieu ! Celui qui étudie ne cherche- t-il pas la vérité, et Dieu n'est-il pas la vérité même ?

- Quoi donc, mon alphabet et cette grammaire aux règles ennuyeuses me feraient chercher Dieu ? Est-ce possible ? Son nom n'y est même pas prononcé.

- Mon enfant, écoutez une comparaison.

Dans la maison de campagne de votre père il y a un grand verger entouré de murs, avec une porte soigneusement fermée. Les beaux arbres du verger sont couverts de fruits, et leur vue vous a tenté :

"Mère, avez-vous dit, donnez-moi ces jolies branches de cerises que je vois là-haut".

Votre mère qui vous aime a répondu : oui, et vous a pris par la main. Mais voilà qu'au lieu de vous mener au verger, elle revient avec vous à la maison.

Alors, petit enfant impatient que vous êtes, vous pleurez, croyant que votre mère vous trompe. Elle, sans s'inquiéter de vos larmes, prend à la muraille la grosse clef du verger, et vous ramenant alors : "

Étourdi, ne fallait-il pas faire ce détour d'abord, pour pouvoir entrer ensuite ?

Mon enfant, la science est comme le grand jardin fermé de votre mère : il faut faire un détour ennuyeux avant d'entrer, car la clef de tous les beaux livres instructifs, c'est l'alphabet. Apprenez donc vite à lire, mon enfant, apprenez la grammaire qui est la science de la parole et de l'écriture.

Ne vous ennuyez pas pour un peu de peine que vous prenez d'abord ; plus tard, quand vous serez grand, et quand la vie vous aura donné les heures tristes qu'elle tient en réserve pour tous, - riches comme pauvres, - la science vous consolera. Les bons livres, comme des amis fidèles, viendront charmer votre solitude.

Ils vous parleront de Dieu et de l'impérissable justice, que les efforts des méchants ne sauraient empêcher de triompher.

Ils vous parleront des hommes, vos frères, qui souffrent comme vous, plus que vous peut-être ; et votre âme, que l'instruction aura depuis longtemps ennoblie, oubliera ses propres douleurs en songeant à celles de ses frères.

Vous voudrez faire quelque chose pour aider leur infortune ; et cela vous sera possible, car celui qui sait beaucoup de choses trouve des ressources que l'ignorant ne soupçonne pas.

Alors vous vous apercevrez qu'en voulant soulever le fardeau de vos frères pour les soulager, vous avez allégé le poids de votre propre misère. Le grand consolateur par excellence, c'est l'amour du prochain, c'est la charité ; mais la charité est toujours doublement féconde, quand elle est accompagnée de la science.

Instruisez-vous donc, enfant du riche, si vous voulez être utile aux hommes qui sont vos frères, et utile à vous-même en perfectionnant votre âme, ce présent de Dieu dont il vous sera demandé compte un jour.

 

Aimée se tut, le chapitre était fini.

- Ces pages sont belles, dit Francinet ; mais vous aviez raison, mademoiselle Aimée, elles sont écrites pour vous qui êtes riche..., non pour moi.

Francinet s'arrêta, il était visiblement embarrassé, il avait envie de dire quelque chose et n'osait pas. Enfin, le désir de parler fut le plus fort :

- Pourquoi, s'écria-t-il, le livre n'engage-t-il à s'instruire que les enfants riches ? Les aime-t-il mieux que les autres ?

Aimée sourit ; elle rouvrit son livre pour toute réponse, et commença le chapitre suivant.