XII. La chanson du pauvre

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"Si tu veux, mon frère, aimons-nous !"

 

Cependant la soirée s'avançait. Aimée aurait bien voulu revenir ; elle avait hâte de se réconcilier avec Francinet. Mais M. Clertan, qui avait des affaires importantes à sa ferme, avait chargé la fermière de leur préparer h dîner, si bien qu'il était huit heures du soir lorsque la voiture de M. Clertan le ramena chez lui. Les ouvriers venaient de partir.

Aimée n'avait point revu Francinet. Elle était fatiguée plus que de coutume, parce qu'elle n'avait pas le cœur satisfait ; elle demanda à se mettre au lit de bonne heure. Mais, une fois couchée, l'enfant ne put s'endormir. Tout ce qui s'était passé dans la journée lui revint à l'esprit. Tandis qu'elle y songeait, la nuit se faisait de plus en plus, et bientôt les mille bruits du jour s'éteignirent.

Neuf heures sonnèrent. Le silence était devenu si grand dans l'habitation de M. Clertan, qu'Aimée put compter chaque coup de la grosse horloge. Puis l'horloge elle-même se tut, et Aimée n'entendit plus rien.

Mais, un moment après, un bruit très faible et très sourd vint frapper son attention. C'était comme un balancement uniforme qui se fût élevé du sein de la terre.

Aimée songea tout de suite à Francinet, car ce bruit ressemblait à celui de son moulin ; et la chambre de la petite fille étant au-dessus de la cave, il n'était pas étonnant qu'elle l'entendît.

- Mais, se dit Aimée, Francinet veille donc ? Grand- père, d'habitude, ne laisse pas veiller les enfants. Il faut que le travail ait été bien pressé. Pauvre Francinet !

Et l'imagination de la petite fille se représenta le jeune garçon seul, dans son obscure cave que la nuit faisait plus obscure encore. Comme Aimée était heureuse, elle, d'être là bien chaudement dans son petit lit aux rideaux de mousseline ! Francinet pensait peut-être à cela, lui aussi, et il la haïssait plus encore .... Aimée se sentit envie de pleurer.

Alors, dans le silence de la nuit, une voix s'éleva, une petite voix d'enfant, triste, plaintive; chantait :



Je suis l'enfant de la misère,
Et le dur travail est ma loi.
Le riche, dit-on, est mon frère ;
Mon frère pense-t-il à moi ?
Si le travail vaut la prière,
Juste Dieu, je m'adresse à toi !

Du berceau jusqu'au cimetière,
Longue est ma chaîne de labeurs !
Mais le travail fait l'âme fière,
L'oisiveté, les lâches cœurs.
Seigneur ! donne-moi ta lumière,
Je suis le fils des travailleurs !

C'est le travail qui rend féconde
La vieille terre aux riches flancs ;
C'est le travail qui prend à l'onde
Corail, perles et diamants ;
Au travail appartient le monde,
Aux travailleurs, à leurs enfants.

Mon riche frère aux mains oisives,
Je suis fils de Dieu comme vous !
Nous sommes d'inégaux convives
Dans le banquet servi pour tous ;
Mais l'amour rend les forces vives ;
Si tu veux, mon frère, aimons-nous !

Si notre origine est commune,
Pourquoi nous haïr plus longtemps ?
De ton orgueil naît l'infortune,
Ma haine a des rêves sanglants.
De deux âmes n'en faisons qu'une ;
Dieu nous a nommés ses enfants !

Si tu veux, nous irons sans cesse,
Bras enlacés, âmes sans fiel,
Oubliant tout ce qui nous blesse
Dans un même effort fraternel.
J'aurai nom : Force ! et toi : Tendresse.
Frère, l'amour est fils du ciel !

 

Lorsque la voix de Francinet se tut, Aimée joignit ses petites mains un instant. Elle priait.

Puis elle se leva sans bruit, s'habilla, et, d'un pas léger comme celui d'une ombre, descendit daims la cour.

La bonne, qui veillait toujours dans sa cuisine quand les ouvriers veillaient, s'était endormie en tricotant ; elle ne vit point l'enfant passer. Seul, le fidèle Phanor, qui avait senti sa petite maîtresse, accourut à elle. Du geste, elle lui fit signe de se taire, et le docile épagneul la suivit en silence.