L'insigne malhonnêteté du "Cercle des poètes disparus"

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De longue date, je souhaitais réagir - violemment - à propos de ce film américain (1990) dont la démagogie est à vomir, selon moi. D'autant que je l'avais vu en compagnie d'amies - enseignantes - qui étaient sorties de la projection en pleurant à chaudes larmes, ce qui révélait leur faible possibilité de recul et leur sens critique singulièrement absent...
Argument du film : à l'automne 1959, un professeur de lettres intervient dans une école réputée pour son sérieux et ses résultats. Ce professeur, John Keating, sorte d’anarchiste irresponsable, va s'efforcer de dynamiter l'institution, en inculquant à ses élèves l'art de vivre et de penser sans contraintes...
La récente disparition de l'acteur principal de ce torchon populiste me fournit l'occasion, non d'intervenir, mais de publier une réaction de lecteur (enseignant, je suppose) posée et solidement argumentée !
En effet, l'acteur américain Robin Williams a été retrouvé sans vie à son domicile (Californie) ce lundi 11 août 2014. Son attachée de presse a révélé que Williams "combattait une dépression sévère", tandis que la police locale a précisé que cet homme de 63 ans avait été retrouvé pendu avec une ceinture, et le poignet entaillé.

 

LE CERCLE DES POÈTES DISPARUS : MALHONNÊTE

 

Rien n'est plus facile que de séduire les adolescents en leur montrant les charmes de la révolte. Encore faudrait-il rester honnête, poser correctement les problèmes et raisonner de manière non ambiguë. Or le Cercle des poètes disparus est, de ce point de vue, particulièrement équivoque.
Y voit-on des jeunes gens vibrer à la lecture de beaux poèmes ? Nullement ! Et même la célébration des poètes disparus dans la grotte est passablement dérisoire. Qu'enseigne le professeur ? Les lettres et l'art littéraire. Sa spécialité ? Point ! Il s'est mis en tête d'inculquer à ses disciples un art de vivre. La poésie n'est que le prétexte d'un enseignement de morale pratique, au reste fort sommaire. Le spectateur ne prend pas garde que le professeur, avec son air goguenard, sort du rôle qu'il a librement accepté en venant enseigner dans cette école ; et il rompt le contrat moral qui le lie aux familles. Il a choisi un établissement dont l'objectif est l'efficacité des études. Un tel objectif est-il vraiment critiquable ? Peut-on en vouloir à des parents de souhaiter que leurs enfants ne gâchent leurs études ? N'est-ce pas là ce qu'attendent de plus en plus de familles ?
cpdispMais admettons ce comportement au nom de la liberté pédagogique ... Quelles règles de vie enseigne ce professeur ? On n'en sait trop rien. Car deux principes au moins se mêlent. D'une part, c'est : profitez de la vie ; n'attendez pas votre agonie pour constater que vous n'avez pas vécu (carpe diem). De l'autre, c'est : affirmez-vous afin de vous réaliser pleinement ; soyez vous-mêmes en tout, et en particulier dans vos choix de carrière ; ne vous laissez pas faire par les adultes.
A la fin du film, on ne sait guère lequel de ces deux principes l'auteur a voulu privilégier. Ils sont loin d'être équivalents. être soi n'est pas jouir des plaisirs de la vie. Sortir des sentiers battus de la tradition pour affirmer sa personnalité envers et contre tout et tous réclame courage, efforts, volonté. Quand exalte-t-on ces vertus dans le film ?
A vrai dire on n'y exalte pas davantage le carpe diem. Voit-on de grandioses parties de rigolade estudiantines ? Court-on les filles ? Jamais, à une misérable exception prés. Sèche-t-on les cours ? Refuse-t-on de rendre les devoirs et d'apprendre les leçons? Manifeste-t-on relâchement ou paresse méthodique ? Affiche-t-on de mauvais résultats ? Non pas.
Quant à "être soi", on en aperçoit seulement deux pâles manifestations. L'une consiste à braver le règlement pour quitter l'internat de nuit, sans prendre trop de risques. L'autre, c'est un garçon qui s'entête à faire du théâtre et rêve de devenir acteur contre la volonté de son père. Son mentor l'abandonne d'ailleurs à ses ennuis - alors que plaider sa cause auprès du papa à quarante-huit heures de la représentation n'était ni difficile, ni risqué - et en tout cas moins lâche que de laisser l'enfant sous les foudres paternelles.
On s'attendrait au moins à ce que fussent exposés les effets déplorables d'un style d'enseignement dont on se gausse d'un air entendu. On éreinte complaisamment (avec un geste de scandaleux irrespect pour les livres : les déchirer !) une théorie au demeurant ridicule sur la poésie. C'est tout ! L'effet est sûr... et facile. Cependant, l'école continue à conduire ses élèves aux bonnes universités.
Et qu'il est commode de jouer les démagogues avec une classe de vingt élèves seulement ! Vingt enfants issus de milieux aisés, où ils ont déjà reçu une solide éducation et tout ce qui concourt à accroître et à consolider leur instruction ; vingt jeunes gens provenant de familles bourgeoises, où on a les moyens de tirer d'affaire la progéniture à tout moment, quels que soient les dégâts causés par les enseignants.
Est-ce être "responsable" que de donner en exemple un comportement pédagogique propre à saccager les enfants d'origine modeste ? Il n'y a là que jeu d'intellectuel un tantinet prétentieux et ravi de jouer un mauvais tour à un établissement commodément qualifié de rétrograde. Démonstration biaisée. Film malhonnête.

 

 

Org. Le Monde de l’Éducation, avril 1990, p. 7.

 

 

 


 

 

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