Milner : À bas les élèves !

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Dans À bas les élèves !, Ph. Milner esquisse à grands traits une série d'archétypes d'enseignants, galerie de portraits aussi savoureux que plus vrais que nature - je le sais, je les ai subis, côtoyés, rencontrés. De cette galerie, j'extrais quatre portraits - si répandus ! Il en existe d'autres, je sais. Mais ceux qui sont croqués ci-dessous représentent un tel pourcentage, tellement significatif…

 

Le prof sadique

S'il est permis de perdre patience et de devenir cassant, tout le monde heureusement n'y prend pas plaisir au point de l'ériger en système de relations à autrui.

 

 

Tout le monde, sauf le prof sadique, que chacun a connu et subi un jour ou l'autre. À l'inverse du démocrate-gogo, lui change l'or en plomb, de préférence fondu, qu'il fait dégouliner sur la piétaille. Sans doute aigri par un métier pour lequel il n'est pas fait, il va déverser son fiel sur tout ce qui passe à portée de mépris, à moins qu'une inclination naturelle ne le pousse à ce vice. Il produit spontanément les anticorps qui l'immunisent contre le syndrome de mai 68. S'il ne rate pas une occasion de répéter à l'envi que les élèves sont des abrutis, la remise des copies constitue le point d'orgue de son art. Il fait, à ce moment-là, des humiliations que d'ordinaire il sème à tous vents, un bouquet, et y trouve l'occasion de les concentrer toutes. Pour sadique qu'il soit, il n'en est pas moins imaginatif. À chaque note infamante, son trait sardonique, adapté au cas par cas. Dans chaque galette, une fève ; pour tous une couronne d'épines. À celui qui en a mis six feuilles : "2, 5, dont deux points pour le papier". À tel autre, frappé d'embonpoint : "1,5, mais que cela ne vous coupe pas l'appétit". À Martin, connu pour ses attitudes équivoques : "Martin, 3 sur 20, ou devrais-je dire Martine, tant l'accord en genre reste indéterminé ?" Ou bien encore : "2 sur 20, la culture vous traverse sans être digérée ; vous n'êtes qu'un œsophage sur une paire de fesses". Et ainsi de suite : "4,5, bien, en progrès ! Vous devriez atteindre 5 à la prochaine génération", "3 sur 20, mais essayez d'écrire avec les mains plutôt qu'avec les pieds", "5, j'ai vérifié, la date est exacte", "Oh oh ! 7 sur 20 ! Vous avez donc un nègre ?", "18 ! Blanchard (Blanchard est surpris). Dix-huit lignes pitoyables qui valent 2 !", "Garcia, 2 également. Essayez, je ne sais pas quoi, moi, l'agriculture", "Lépervier, 4 sur 20, ce n'est pas en volant au ras des poules que vous allez pondre un neuf", "Vous appelez ça une copie, cette chose que, d'ordinaire, on ne mélange pas avec les serviettes ?", "Votre style est scatologique ! Auriez-vous le cul plus intelligent que la tête ?", "Lafleur, 5, avez-vous songé à léguer votre corps à la science ?", "Meunier, faute de notation négative, zéro. Votre bonne santé m'inquiète; avez-vous l'intention de vous reproduire ?", etc.

Variante politisée du sadique : le prof facho. Secrètement partisan d'un eugénisme sévère, il pourfend sans relâche la déliquescence du tissu social, en attendant pire. Son raisonnement, toujours recommencé, tient en quatre points : 1. Un constat ponctuel affligeant. 2. Une généralisation par amalgame. 3. Une dénonciation du laxisme responsable par décryptage du complot. 4. Une solution simple, efficace et de bon sens. Si, par exemple, un élève le bouscule dans l'escalier, il entre dans la salle des profs avec une véhémence calculée pour solenniser l'instant, façon de dire : "J'ai une importante communication à faire", et il vide son pot de glu : "Je viens de me faire bousculer dans l'escalier par un élève qui, au lieu de s'excuser, a juste vérifié que son walkman fonctionnait toujours !" (constat ponctuel affligeant). "Alors, maintenant, les élèves ont tous les droits ! On ne peut plus emprunter l'escalier tranquillement. On n'a qu'à construire un escalier de service à l'extérieur du bâtiment pour les professeurs ! Pourquoi ils ne nous rackettent pas dans l'escalier avec des pit-bulls pendant qu'ils y sont ?" (généralisation par amalgame). "Vous voyez où on en arrive à force de démissions successives ? Si les parents ne font rien et que la police s'en fout !... Et je ne parle même pas des ministres gauchistes qui leur distribuent des seringues propres et des capotes neuves" (dénonciation du laxisme responsable par décryptage du complot). Pour le quatrième volet de la démonstration (une solution simple, efficace et de bon sens), cela devient difficile. Jusqu'en 1991, on pouvait encore "les envoyer en Russie pour voir s'ils font toujours les marioles". Reste la solution des régiments disciplinaires pour quelques mois encore. Mais après ? La promesse évasive d'un homme à poigne ? Une comète déréglée ? Les islamistes au pouvoir ? Ainsi va sa vie...

Prenant le métro une heure plus tard, réitération du caca nerveux : 1. Un Français de Pointe-à-Pitre conduit le métro (constat affligeant). 2. "Bientôt il n'y aura plus que des Noirs dans la fonction publique" (amalgame). 3. "Depuis qu'on a lâché les colonies, ils nous infligent des quotas à l'américaine" (laxisme + complot.). 4. Issue apocalyptique au choix...

 

 

Le tire-au-cul cynique

 

Trop jeune pour partir à la retraite, trop vieux pour opérer une reconversion professionnelle, le tire-au-cul n'a qu'une ambition : lubrifier la grande mécanique du temps pour ne pas finir broyé dans ses engrenages. Il ne place pas au centre de ses occupations le travail, récompensé de temps à autre par des vacances ; mais inversement, les vacances comme activité principale, punies ici ou là par du travail qu'il gère systématiquement en jouant la montre. De séances vidéo à l'efficacité douteuse en visites de musées bidon qui bouffent une journée complète, il "tire" son année comme un prisonnier grave son calendrier sur les murs de la cellule. Lorsqu'il a épuisé tous les artifices pédagogiquement corrects, il lui reste à prendre ses droits. Je ne parle pas des congés payés légaux mais du droit à tomber malade deux ou trois fois par an en plus des vraies grippes non déductibles auxquelles il n'échappe pas, étant fait de chair et de sang. Un lumbago bien placé dans le calendrier aura, si j'ose dire, bon dos pour transformer les ponts en viaducs et le trajet de l'école en chemin des écoliers. Il fait une lecture subliminale des copies de sorte qu'un élève malin qui glisserait un alinéa incongru recopié à l'identique en début et en fin de devoir le démasquerait, la répétition passant inaperçue. La photocopieuse est rudement mise à contribution pour faire lire des documents ou pour pallier l'absence de cours préparés ; ceci étant dispendieux en temps de présence, cela économe en temps de loisir. Le seul travail sérieux auquel se livre le tire-au-cul est la gestion de la balance du temps dont le fléau doit toujours pencher vers la zone libre au détriment de la zone occupée. C'est un héros de la résistance. Une interro écrite qui consomme vingt-cinq minutes n'est justifiée que si elle prend moins de vingt-cinq minutes à corriger. Difficile à réaliser, sauf si les copies sont... égarées. Les QCM, corrigeables en quelques secondes chacun, sont très rentables mais longs à préparer en amont. Ça se pèse... Le meilleur rapport qualité/prix reste de loin l'exposé à faire en classe par les élèves. Aucune préparation, un temps de correction nul par notation immédiate à la fin de l'exposé, c'est la panacée du flemmard masqué. De plus, à raison de deux ou trois exposés maximum par heure, le procédé engloutit, pour une classe de trente élèves, dix à quinze heures TTC renouvelables par tacite reconduction chaque trimestre. Peu attentif aux "nouvelles dispositions pédagogiques concernant, l'angle d'approche des élèves en difficulté", il est d'autant plus d'accord avec le directeur qui les expose qu'il sait qu'il ne les appliquera pas. Il ne va pas se laisser emmerder par cette énième réforme vorace en temps et en neurones alors qu'il a besoin de ceux-ci et de celui-là pour ne pas louper ses vacances de Pâques. Rompu au discours pédagogique lyophilisé, il n'a qu'à ajouter un peu d'eau chaude lorsque vient son tour de s'exprimer sur le problème. II lâche alors pour un instant la rubrique "Caravanes" du catalogue de la CAMIF pour intervenir sur commande : "Rien ne peut remplacer la motivation personnelle de l'élève et, si celle-ci se mesure à l'aune des horizons que propose la société, c'est bien en amont qu'il faut traiter le problème. Si, par ailleurs, la société n'est que la résultante des exigences personnelles qui la façonnent, alors l'amont devient l'aval du problème et le serpent se mord la queue". Il aurait pu rajouter "Et vice versa" mais point trop n'en faut, une seule cuillère suffit. D'ici à ce que les autres comprennent ce qu'il a voulu dire, il a largement le temps de replonger dans ses caravanes. Les chiens aboient…

 

 

Le vieux prof gauchiste (et encore militant)

 

D'après la datation au carbone 14, il doit avoir une cinquantaine d'années mais, ayant réussi à éviter le scénario éculé qui consiste à être révolté quand on est jeune pour devenir réac quand on est vieux, il a gardé un air de vieux-jeune. Sa longue expérience politique a été aussi enrichissante du point de vue humain que calamiteuse du point de vue des résultats, mais cela ne l'a pas affecté. Il a du gauchisme la même conception que la médecine a des longues maladies sans thérapie possible : un état avec lequel il faut vivre ! Cela fait donc trente ans qu'il cohabite avec les principaux défauts du gauchisme, en particulier l'inefficacité chronique : si plus de douze personnes assistent à sa réunion de quartier, c'est louche ! Soit la plate-forme est démago, soit les lambertistes (secte trotskiste) font de l'entrisme dans son comité d'action. Qu'à cela ne tienne, une bonne scission le moment venu et tout rentrera dans l'ordre ! Il semble incarner cette boutade qui, en son temps, circulait clans les milieux gauchistes sachant pratiquer l'autodérision : "le théoricien marxiste est celui qui sait expliquer pourquoi les masses sont indifférentes ; le militant ouvrier est celui qui peut mobiliser les masses mais ne sait pas pourquoi ; le gauchiste est celui qui réalise la synthèse des deux : il laisse les masses indifférentes et il ne sait pas pourquoi".

Autre panneau dans lequel, malgré son ancienneté, il tombe toujours : sa capacité gargantuesque à avaler les couleuvres, soit par discipline, soit par angélisme. Par discipline, parce qu'il est difficile de penser qu'il y croit lui-même, mais c'est dans le programme, alors il applique. Par angélisme, quand un pas de plus est franchi dans l'autopersuasion, et qu'il est tellement convaincu de la justesse et de la force de ses idées que, même si tout dans la réalité d'aujourd'hui le contredit, il y croit quand même dans un très long terme, aussi hypothétique que son idéologie est transcendantale. Par discipline, il expliquera que la dissolution de toutes les forces de répression et leur remplacement par des milices ouvrières d'autodéfense est crédible ; ou que la résorption de la crise capitaliste mondiale sera l'œuvre des commissions exécutives de contrôle ouvrier, réunies en congrès mondial, qui décideront, par exemple, d'aligner les salaires et charges sociales de l'usine Nike de Kuala Lumpur sur celle de San Diego (Californie). L'objectif étant impossible dans les conditions du capitalisme, celui-ci s'effondrera, par parties puis tout entier, pour peu que la grande confrérie des soviets mondiaux fasse aboutir le même genre de revendications, dites de transition, d'un bout à l'autre de la planète. Par discipline toujours, il ira voir - et recommandera alentour - des films d'avant-garde sur "la femme algérienne" ou " la prise de conscience des paysans maliens sur le problème de la réforme agraire". C'est chiant, c'est mal foutu, c'est primaire mais tellement dans la ligne ! Par angélisme, il affirmera que la capacité de la France à intégrer de nouveaux immigrés est "sans limites " ; par angélisme également, il gobera que le tchador à l'école est l'expression du droit des minorités nationales à résister à l'État fasciste français. À la question de savoir s'il n'a pas le sentiment de se faire entuber par plus malin que lui, il vous resservira le coup désopilant de "la prise de conscience par étapes" (le "coup des étapes" me fait penser au paradoxe - apparent - d'Achille et de la tortue : à force de décomposer la distance qui lui reste à parcourir pour la rattraper en autant de sections discrètes infinitésimales, on a bien l'impression qu'il n'y arrivera jamais...). Quand il n'est pas agressif, le vieux prof gauchiste reste un personnage attachant, malgré tout.

 

 

Le prof-copain

 

Il serait faux de croire que le prof-copain use là d'un artifice nouveau cachant la vieille tactique du paternalisme pour se faire admettre. C'est plutôt qu'il s'admet mal lui-même comme prof et qu'il se plaît à imaginer qu'en faisant encore des conneries, il est encore jeune... car c'est une belle connerie de jouer au copain avec ses élèves ! De plus, les jeunes ne font pas que des conneries, ils font aussi des méchancetés, connue par exemple le laisser s'engluer dans une intimité extrascolaire factice à propos du système de freinage ABS sur les motos allemandes pour terminer par une kolossale finesse sur la différence d'âge : Heureusement qu'ils n'avaient pas ça en 40 ! Sinon vous seriez encore au stalag ! Le prof-copain est un ado mal grandi - ou faux adulte - qui pense conjurer les méfaits de l'âge en les troquant contre les bévues de la jeunesse. Cette immaturité assez masculine - le phénomène de la prof-copine est quasi absent chez les femmes - trouve une application en dehors de l'école dans les virées nocturnes avec les copains de régiment et autres manifestations de la "culture des potes". Ces solidarités en carton-pâte, généralement scellées par une bonne bagarre suivie d'une bonne cuite chez les plus cons, ont longtemps cimenté les régiments de nos armées coloniales sous l'appellation "d'esprit de corps". Préférant le premier au second, notre prof-copain est plus avisé : brutalités et gauloiseries lui sont étrangères, mais le ressort est le même qui le pousse à faire à quarante ans ce qu'il n'a pas pu accomplir à dix-huit : la quête illusoire d'un âge d'or révolu. Mais l'école n'est pas le bon lieu, et les élèves pas le bon milieu. Usant d'un vocabulaire d'emprunt qui ne sied pas à sa fonction en dehors de la classe, il devra dare-dare changer de registre quand il revêt casquette du maître. Ce méchant chassé-croisé le fera prof quand il se veut copain pour lui renvoyer les familiarités à la figure devant le tableau noir. Autant essayer de se regarder de profil dans la glace. Terrible porte-à-faux qu'il paiera cher, pris en tenaille entre la nostalgie du temps dont il rêve, et la réalité du reste de son âge. Juste après le proviseur, les élèves ne seront pas les derniers à le lui rappeler.

 

 

© Philippe Milner, À bas les élèves !, Albin-Michel, 1999, extrait du chapitre "Nous" (onze portraits de profs-types), pp. 110-120.

 

 


 

 

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