Claude Allègre, ou Plaidoyer pour un Vulcano (2)

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S'essayer à prononcer un plaidoyer en faveur du Ministre Cl. Allègre, c'est obligatoirement effectuer un détour par son étrange sous-Ministre de l'Enseignement scolaire.
Tant il est vrai que la dite Ministre a joué, comme à son habitude, un jeu personnel, qui n'a pas toujours été favorable, on s'en doute, à celui qui - en principe - la chapeautait.
Mais comment parler de Marie-Ségolène Royal mieux que ne l'a fait Philippe Meyer, observateur caustique et combien sagace de la gent politique, et particulièrement sévère avec les "quadras", dont Ségolène est un bon représentant ?
Sorte de J. Lang en jupons (ce qui est sans doute une expression pléonastique), Mme Royal, avec une idée différente chaque seconde, laissera l'image peu flatteuse d'une personnalité assez creuse cependant dotée d'un culot particulièrement stupéfiant (autre pléonasme).
Mais laissons parler Philippe Meyer, qui l'a royalement habillée, et pas seulement pour l'hiver...

 

 

SÉGOLÈNE ROYAL, ou les appétits de Madame Flocon

 

Dans les années soixante, quelque part du côté d'Épinal, une jeune fille studieuse et sage enrageait sous le masque. Un père officier, sorti du rang, sûr de lui, autoritaire, définitif. "De droite", dira-t-elle plus tard, lorsqu'elle sera ministre de gauche. "D'extrême droite", corrigera l'un de ses frères, quant à lui gaulliste. Une mère laborieuse, obéissante, résignée. Une mère comme dans les recommandations des curés de la fin du XIXe siècle, qui a mis bas, soigné et élevé dans la crainte de Dieu et la révérence de l'ordre pas moins de huit enfants. Le père a fait baptiser les garçons Florian, Sigisbert, Goery, Romaric... Ce n'est pas seulement qu'il est épris (ou atteint) de traditionalisme, c'est qu'il aime s'afficher. Sa fille héritera de ce trait de caractère et de quelques autres, qu'elle ne reconnaîtrait pas volontiers, à commencer par l'autoritarisme, l'habitude de faire peu de cas de l'opinion d'autrui et l'envie de s'élever au-dessus de sa condition.

Ce n'est pas une demoiselle Bovary que Marie-Ségolène, son prénom complet qu'elle amputera plus tard d'une moitié, sans doute pour ne pas trop évoquer Marie-Chantal et son cortège de bécébègeries. Le Parti socialiste, qu'elle a traité comme une chambrée mal tenue par ses adjudants de semaine, retrouvera, pour se venger, la partie manquante de ce prénom à tiroirs et, après qu'elle aura passé quelque temps à ministrer l'environnement, la surnommera "Marie-Antoinette".

Donc, Ségolène n'est pas Emma. Elle n'attend pas un événement. Elle le programme et le provoque. Pour quitter sa famille chrétienne étouffe-chrétien, la seule voie décente est celle des études. Et encore : le père Royal a, sur l'éducation des filles, des vues assez proches de celles du XIXe siècle. Sa Marie-Ségolène lui arrache pourtant l'autorisation de s'inscrire en Sciences Éco. Une fois ce premier pas accompli, elle saura tirer la ficelle jusqu'à Sciences Po, puis jusqu'à l'ENA.

Dans la première de ces deux nobles maisons, ses condisciples se souviennent d'elle comme d'une provinciale désireuse de se frotter au beau linge, embarrassée d'y commettre un impair et donc plutôt "rentre dedans". "Je l'aurais classée spontanément à droite, dit une de ses condisciples. Quand j'ai appris qu'elle fréquentait les socialistes, je me suis dit que c'était pour elle une bonne façon de faire son trou à Paris". "Elle a toujours été à droite, analyse un énarque de la même promotion Voltaire. Comme Mitterrand. C'est d'ailleurs ça qui a dû plaire au Vieux..." En tout cas, ce n'est pas tant le socialisme qui a conduit Mlle Royal à l'Élysée que la fréquentation de Jacques Attali qui couvait à l'École nationale d'administration quelques poussins comme Frédérique Bredin, Michel Sapin ou François Hollande. Hissé au sommet du pouvoir sur les épaules du Parti socialiste, le Président s'emploie en effet, dès 1981, à le court-circuiter et à constituer autour de lui une équipe qui lui doive tout. Ses rabatteurs pourvoient au recrutement. La plupart des bizuts ainsi promus à des responsabilités très souvent au-dessus de leur âge - et même de leurs rêves - font leurs dents et leurs preuves sur des dossiers techniques et des besognes ingrates. Ironie du sort, Ségolène se verra confier un ouvrage de dame : les affaires familiales. Elle les traitera avec les qualités classiques du haut fonctionnaire bûcheur et habile à absorber comme à restituer les dossiers. Elle passera donc le premier septennat dans l'ombre. A partir du second, elle s'appliquera à en faire aux autres.

En 1988, le Président estime ne devoir sa nouvelle victoire qu'à lui-même. Ses protégés peuvent désormais monter en ligne et occuper le maximum de terrain. Avec Michel Charasse, François Mitterrand, grand connaisseur de la cuisine électorale, parachute sa collaboratrice dans une circonscription des Deux-Sèvres. Une affaire saine et sans risques, comme on dit dans le commerce : cinquante-huit pour cent des électeurs viennent de voter Mitterrand. Le député sortant ne se représente pas. La circonscription est composée de trois "pays" qui se chamaillent : un "horsain" pourrait les mettre d'accord. Saint-Maixent, son chef-lieu, abrite une école de sous-officiers où l'on peut voir d'un bon œil cette fille d'ancien collègue. Les socialistes locaux, tiraillés entre bagarres de courants et rivalités de personnes, ont éprouvé les plus grandes difficultés à désigner un candidat. Un coup de fil de l'Élysée le dissuadera d'aller déposer sa candidature à la préfecture qui enregistrera in extremis celle de l'envoyée de Dieu. A cette onction suprême, Ségolène ajoute promptement celle du suffrage universel. Pour ne pas en rester là, il lui faut se faire un nom.

À vrai dire, la chargée de mission s'était déjà lancée dans la course à la notoriété en publiant, en 1987, un essai - ou plutôt une dissertation - intitulé Le Printemps des grands-parents. Pas de politique là-dedans. Plutôt un concentré de magazine pour salles d'attente. Un mélange de truismes ("les grands-parents ont le temps d'écouter, de parler"), de sottises proférées avec un aplomb d'énarque ("les grands-parents jouent un rôle auprès des adolescents : c'est nouveau"), et de niaiseries pieuses ("il faut apaiser les conflits familiaux et sauver le principal : l'affection"). Des généralités flattant les anciens, comme s'ils constituaient une catégorie homogène, les félicitant de leur rajeunissement physique par rapport aux générations précédentes comme si c'était le fruit de leur volonté, le tout se concluant par un appel qui ne mange pas de pain à une "entente cordiale entre les générations", à une "nouvelle alliance des âges", et par une célébration de la vieillesse comme un "nouvel art de vivre"... Comment un tel livre n'aurait-il pas plu, et notamment à ceux dont il parle et qui fournissent un solide contingent de clients aux librairies ? Quant aux magazines dont il est le reflet, ils lui tressent des couronnes. Voilà Ségolène en route pour les plateaux de télévision où l'on tourne les émissions pour les ménagères et les inactifs. Bientôt, on la verra aux "Dossiers de l'écran"...

La "génération Mitterrand" est celle des apparences. Le nouveau député des Deux-Sèvres juge que celle d'une sorte de super-assistante sociale est de nature à la faire connaître rapidement et à lui assurer un public large. Avec Le Ras-le-Bol des bébés zappeurs, elle rééditera le coup du Printemps des grands-parents. Deux titres qui sentent la pub, deux ouvrages bien promus, deux thèmes porteurs. Depuis longtemps celui, rebattu, de la télévision qui abêtit les enfante et les initie - les incite - à la violence a montré ses capacités à déchaîner un honnête tintamarre. Ce champ est en friche depuis un moment. Ségolène Royal s'y installe et y campe un personnage à mi-chemin entre Anne Gaillard, jadis virago du consumérisme, et Mme Le Quesnoy, mater dolorosa du film La vie est un long fleuve tranquille...

Jusqu'à son Ras-le-Bol, c'est toujours de la droite que sont parties les campagnes vouant aux gémonies la télévision. Des campagnes peu subtiles de "défense des valeurs et de la famille". Pour éviter de voir son action leur être identifiée, Ségolène fait des moulinets verbaux : "Je ne prône pas d'interdiction, déclare-t-elle, mais l'instauration d'un code". Sans doute. Pourtant, qu'est-ce qu'un code, sinon un recueil d'interdictions ? Et avec quelle faveur le père de Marie-Ségolène, de Sigisbert, de Romaric et des autres n'accueillerait-il pas la proposition de "faire précéder chaque programme de fiction d'une annonce des crimes et délits qu'il contient et des peines encourues correspondantes" ? L'ancien sous-officier ne penserait-il pas que "bon sang ne saurait mentir" et que le naturel politique revient au galop, à supposer qu'il soit jamais parti ?

C'est en tout cas l'avis des élus socialistes. Ils font sentir, quelquefois cruellement, à leur nouvelle collègue à l'Assemblée qu'elle est en train de se fourvoyer. Elle abandonne donc ce cheval de bataille peu après que son livre a quitté la liste des best-sellers. Au demeurant, en termes de notoriété, le bilan est largement positif et, en termes de politique, il n'y a pas de mal à plaire aussi à ses adversaires... Et puis l'ancienne chargée de mission ne vient-elle pas de commencer à mettre en avant sa qualité de mère, et même de "nouvelle femme", qu'elle définit comme "ayant réussi la synthèse des trois pouvoirs : carrière, maternité, vie affective". (Un pouvoir, la maternité ? Un pouvoir, la vie affective ? Il y a des aveux que le plus sévère magistrat aimerait n'avoir pas entendus). Par la suite, elle ne négligera aucune occasion de tirer de sa vie privée ce que les communicateurs appellent un "profil d'image". Ministre et jeune accouchée, elle signera un accord avec Paris Match, échangeant sa photo avec son bébé à la maternité contre une grande interview. A un journaliste qui opposait à son exhibitionnisme la discrétion de son compagnon - également député -, elle répondra : "C'est normal, l'enfant, c'est moi qui l'ai fait". En élève appliquée des communicateurs, elle ira confier son enfance heureuse aux caméras d'une station de télévision...

Tant de dons pour le mitterrando-séguélisme et tant d'efforts pour les cultiver appellent une récompense. Elle viendra après la décomposition du gouvernement d'Édith Cresson, moins d'un an avant les législatives de 1993. Aux élections régionales, les écologistes ont fait un bon score et piqué des voix aux socialistes, malgré la présence de Brice Lalonde dans le cabinet. Le Président envoie Ségolène sur ce front, avec mission de convaincre que les siens sont plus verts que les Verts. Le nouveau ministre commence par déclencher dans son administration une chasse aux sorcières lalondistes, avant de s'approprier toutes les initiatives lancées par son prédécesseur, qui crie à l'imposture. Mme Royal n'en a cure. Elle a appris que le culot paie, au moins à court terme. C'est pourquoi journalistes et caméras seront dûment convoqués le jour de 1992 où elle fera démolir par des bulldozers, à Porquerolles, une maison non conforme à son permis de construire. Ils seront repartis quand on apprendra que la propriétaire, une dame de soixante-douze ans handicapée à cent pour cent, a admis en 1989 que ses travaux étaient excessifs, les a fait interrompre sous contrôle d'huissier et n'a cessé pendant trois ans de demander de nouvelles autorisations à la préfecture, qui ne lui a jamais répondu...

On reparlera du ministre - qui insiste pour qu'on dise de la ministre - lorsqu'un contrôle douanier permettra de mettre en lumière un trafic d'ordures et de déchets hospitaliers entre la France et l'Allemagne. Ségolène ne fait qu'un bond et, avec une remarquable efficacité, prend les mesures qui empêcheront la récidive de ce peu ragoûtant commerce. Sa cote de popularité s'envole. Trop haut, sans doute, pour qu'elle garde la tête sereine.

A quelque temps de là, des militants de Greenpeace s'enchaînent à des fûts de déchets industriels en provenance d'Australie. Inquiet d'être dépassé sur sa gauche, le ministre de l'Environnement tempête et dénonce le contrat entre l'Australie et l'usine française vers laquelle ces déchets doivent être acheminés pour retraitement. Hélas, c'est aller un peu vite en besogne : l'usine de retraitement française est parmi les plus performantes et les plus fiables au monde, Pierre Bérégovoy a naguère combattu pour sauver d'un rachat par les Américains cette installation pilote dans un secteur d'avenir, mais surtout, l'accord avec l'Australie est conforme à la convention de Bâle, premier texte international à établir des normes satisfaisantes en matière de transport et de retraitement des matières toxiques... Pour ce qui est de la pub, le ministre a joué du boomerang. Fâché, François Mitterrand exige qu'elle annule sa décision et lui fait savoir qu'elle est priée de se tenir à l'écart des caméras.

Il faudra à peine quelques semaines pour que le député des Deux-Sèvres les retrouve : le temps de la déroute socialiste aux législatives de 1993. Rescapée du naufrage, elle laisse exploser devant les caméras une fureur de devoir quitter le pouvoir que rien ne parvient à masquer. Le sourire de la nouvelle femme tourne à la grimace, ses exhortations consensuelles à l'invective. Peu importe, Ségolène a en réserve un autre personnage : le "quadra".

On ignore ce que Jaurès et Blum, dont les mânes sont si souvent évoqués à gauche, auraient pensé d'un courant politique qui n'a à mettre en avant que l'âge de ceux qui le composent. Peut-être pourrait-on y voir la réincarnation des voraces impatiences qui, en 1924, au moment du Cartel des gauches, réclamaient "toutes les places et tout de suite". En 1993, il ne s'agit plus des places au gouvernement mais au Parti socialiste. Michel Rocard en a pris la tête. Il devient - croit-on - le candidat inévitable à l'élection présidentielle de 1995. Spontanément insatisfaites de cette perspective ou manœuvrées par l'Élysée, quatre femmes sont au premier rang des "quadras", Martine Aubry, Frédérique Bredin, Élisabeth Guigou et Ségolène Royal. Au bout de quelques semaines, les journaux suggèrent que leur entente n'est pas parfaite. Dire cela, selon Ségolène, "c'est proférer une attaque qui relève de la plus pure tradition machiste". Malheureusement, Martine Aubry et Élisabeth Guigou quittent rapidement le nouveau courant. "Elles ne faisaient pas partie du noyau dur", explique leur ex-camarade...

A vrai dire, il n'a pas fallu longtemps pour que les "quadras" apparaissent tels qu'ils sont : non un courant mais une bande mitterrandienne, une franc-maçonnerie de la courte échelle désireuse de torpiller Michel Rocard et de présenter en 1995 une candidature qui assure aux socialistes une défaite honorable et permette à ceux qui l'ont soutenue de mettre la main sur le Parti socialiste. L'enjeu est si dérisoire par rapport aux problèmes de l'époque qu'on ne sait pas dire si ces jeunes vieillards vivent sur une autre planète ou dans un autre temps. Pour ce qui est de Ségolène Royal, c'est peut-être dans un autre temps. Ne fait-elle pas irrésistiblement penser à Mme Flocon, épouse d'un député porté au Palais-Bourbon par la révolution de 1848 et qui, contemplant avec appétit un palais national, confiait à une commère : "Maintenant, c'est nous qui sont les princesses" ?

 

 

"Ségolène Royal ou les appétits de Madame Flocon", in Philippe Meyer, Eaux fortes, croquis politiques, Flammarion, 1995, pp. 121-130]

 

 


 

 

[On sera parfaitement édifié sur les "appétits" de la dame en visionnant cet extrait d'une séquence du Conseil régional de Poitou-Charentes (le personnage - M. Fountaine - à gauche de  Marie-Ségolène fait partie de sa majorité !)]

 

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