L'école, une machine dévorante (1975)

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Il était une fois un professeur. De l'enseignement privé. Il avait vécu mai 68. Il avait lu Illich (d'ailleurs, le premier chapitre de son livre s'intitule, en clin d'œil, Une société et son école). Il se mit à écrire un livre au vitriol. Bon, je pourrais le commenter, il y aurait des choses à dire. Mais je préfère en livrer la fin (pp. 106-118), sans autres commentaires. Sinon que l'admirateur d'Ivan Illich fut, lui, aussitôt mis à la porte (dans le privé, c'est plus facile, c'est bien connu) : vous vous rendez compte ? Avoir traité l'école de machine ! De machine qui dévore ses petits ! Tiens, ça nous renvoie à un mythe. Bref, Ouranos s'est vengé, ça n'a pas fait un pli. Ni l'ombre d'une protestation.
Alors, rien que pour ça, son texte, complètement oublié, mérite d'avoir maintenant plus de lecteurs qu'il n'en connut jusqu'ici (en particulier, s'agissant de son exécution en règle, et sans aucun souci de la convenance, du mythe de l'école maternelle française "que le monde entier nous envie")

 

To deschool means to abolish the power of one person to oblige another person to attend a meeting
Ivan Illich, Deschooling Society, chap. 6

 

 

Extrait du chapitre trois : Autour de l'enfant

 

 

[…] On ne peut laisser les gens s'installer où ils veulent, dans le poste qu'ils convoitent : institutrice, docteur, employé de la S.N.C.F., contremaître. Il faut bien, d'une façon ou d'une autre, trier, éliminer, abaisser les uns, promouvoir les autres. Pour faire ce travail, quoi de mieux que l'école ? Si elle ne le faisait pas, qui le ferait ? Bien sûr, mais alors pourquoi ne pas le dire, le proclamer même ? Au lieu de laisser croire aux maîtres qu'ils ne sont là que pour enseigner, faire le bien autour d'eux, et aux parents, que l'on fera tout ce qu'il faut pour hisser leurs enfants, tous les enfants, le plus haut possible.

Parents qui nous amenez vos rejetons, au seuil de nos établissements, soyez sans illusions. Ce n'est que par une grossière impropriété des termes qu'on les dit d'éducation. On n'y éduque pas, vous l'avez bien compris. À peine même si l'on y instruit. Ce qu'on y explique, en long, en large et en travers, tout au plus, ce sont les règles du jeu. C'est comme si vous nous ameniez vos enfants pour qu'on leur apprenne à monter à vélo. On leur fournit le vélo, on leur apprend effectivement à monter dessus, mais on ne s'arrête pas là, c'eût été trop beau, le vélo qu'on leur a fourni c'est pour faire la course.

De doux idéalistes nous parlent maintenant de réformer l'école, de faire en sorte qu'elle accorde à tous des chances égales dans la vie. Ne les croyez pas, ils se trompent : leur bonté, leur humanitarisme les égarent. L'école, telle qu'actuellement la société la veut, se doit de créer des inégalités. Sans compter que, mais ceci est une autre histoire, lorsque vous nous amenez vos enfants, n'aient-ils que trois ans, tout est déjà joué, vous l'avez tous entendu, si vous ne l'avez pas admis.

Dès leur premier jour de classe, alors qu'on les croit tous sur la même ligne de départ, des distances énormes, en réalité, les séparent. Leur patrimoine génétique, la façon dont vous les avez traités et élevés aux premiers temps de leur existence ont déjà, d'une certaine manière, décidé de leur sort. L'école n'a aucun pouvoir, contrairement à ce que vous pensez, contrairement à ce que vous attendez. Elle ne les transformera pas. Si votre fils, votre fille, ne travaille pas bien, comme on dit, n'en veuillez pas à ses maîtres, à l'école, ils n'y peuvent rien. Ils vous rendront vos enfants comme ils les ont reçus, dans le même état que vous les leur avez confiés, un peu plus gros peut-être, un peu plus lourds de connaissances, mais toujours tels qu'en eux-mêmes vous les avez faits. N'attendez rien de l'école, elle ne peut que vous décevoir. C'est une duperie, ne vous y trompez pas, à commencer par l'école maternelle elle-même, si louée, si vantée en France et si pratiquée. Que les petits enfants qu'on y trouve soient mignons c'est certain, mais cela ne suffit pas pour justifier son existence.

Née il y a plus d'un siècle, d'un besoin d'ordre non pas éducatif mais social, socio-économique même, créée non pas pour le bien des enfants mais pour la tranquillité des parents, elle n'a pas cessé d'être, foncièrement, en dépit de la volonté de remarquables pédagogues et de la sollicitude des pouvoirs publics, ce qu'elle était à l'origine, c'est-à-dire une garderie, une simple et vulgaire salle d'asile pour les enfants des travailleurs, hommes et femmes, qui doivent chaque jour abandonner leur foyer pour aller au bureau, à l'usine, gagner leur pain. Ou bien, plus généralement, elle est le seul lieu possible pour tous les enfants des villes auxquels, seule, elle offre un espace de vie à peu près suffisant, où se trouve garantie leur sécurité physique.

Mais on n'y trouve pas que ceux-là, qui en ont vraiment besoin, les autres aussi y sont venus, peu à peu, entraînés par le mouvement général, ceux dont la mère ne travaille pas, ceux qui ont une vraie maison, et, tout autour de l'herbe et des arbres, des prés et des bois, où ils peuvent tranquillement s'amuser, loin des méchantes autos et des mauvais camarades.

Toutes les mères ont fini par croire qu'à défaut d'obligation légale, il y avait pour elles obligation morale d'y emmener leurs enfants. Qu'arriverait-il si elles ne le faisaient pas ? De lourdes menaces auraient pesé sur elles : l'étonnement des voisins, la réprobation générale, mais aussi et surtout la crainte de voir leurs enfants distancés par leurs petits camarades ayant pris avant eux le départ de la course. Car pour elles l'école maternelle n'est plus une garderie, elle a cessé d'être, dans leur esprit, dans l'esprit de tous, cette bonne œuvre qu'elle fut à ses débuts, pour devenir le premier degré de l'échelle du savoir, un stade pédagogique indispensable, sur lequel on ne peut se permettre de tenter l'impasse. Le leur a-t-on assez dit d'ailleurs ? 

Peut-être aussi ont-elles entendu de braves et savantes gens soutenir tranquillement que l'école maternelle était un merveilleux instrument, le seul d'ailleurs, pour réduire les handicaps socio-culturels familiaux des enfants, pour leur donner à tous les fameuses chances égales, que ce soit à l'école d'abord, ou dans la vie plus tard. Non, mesdames, n'allez pas croire cela, ce n'est qu'une sinistre blague. Les institutrices d'école maternelle savent très bien qu'en dépit de tous leurs efforts elles n'égalisent rien du tout, que les enfants qui les quittent pour la grande école se trouvent dans le même état qu'au jour de leur arrivée, les uns forts du précieux capital créé pour eux, en eux, par leur famille, et les autres toujours aussi tragiquement démunis. Ne vous pressez donc pas d'y emmener vos enfants. Et si vous pouvez vous en passer, faites-le. Car pour ce qu'ils y apprendront, rassurez-vous. Le mince vernis scolaire qu'on leur donnera ne vaudra jamais les mille petits apprentissages qu'ils pourront faire à la maison, près de vous.

Il ne faut pas confondre impératif social et nécessité pédagogique. L'école maternelle n'est qu'un pis-aller, un endroit où l'on ne doit emmener ses enfants que lorsqu'on ne peut pas faire autrement. Ce pis-aller, certes, on s'est efforcé de le rendre le plus éducatif possible, et, à vrai dire, une belle école maternelle ça ne manque pas de charme, avec son tas de sable, ses balançoires et son toboggan dans la cour, et ses fresques sur les murs, avec Tintin, Popeye et Mickey. Vos enfants sont peut-être heureux d'y aller, ils en réclament, même avec 40 de fièvre et la rougeole. Mais après un an ou deux de grande école, une fois les choses sérieuses commencées, demandez-leur à nouveau leur avis, et voyez s'ils en veulent toujours de l'école. Ils se sont fait piéger, les pauvres, car ce qu'ils ne savaient pas, bien sûr, c'est que l'école maternelle c'est l'entonnoir à gosses, le hall d'entrée du système, joli et bien décoré, avec des plantes vertes partout, l'attrape-nigauds pour parents et enfants. Car derrière c'est l'usine, où les gentilles hôtesses les feront entrer quatre par quatre lorsqu'ils auront assez joué, assez gambadé, assez sauté sur les fauteuils.

Ne vous laissez pas faire. Et lorsque vous voyez ou entendez des hommes politiques se pencher sur les problèmes de l'école en général, et de l'école maternelle en particulier, ne les écoutez pas. Eux aussi participent à la campagne d'intoxication générale. D'ailleurs, quel que soit leur parti, ils disent tous la même chose. La larme à l'œil, tout attendris, voyez les uns se réjouir de ce que les petits Français aillent de plus en plus jeunes à l'école, et les autres déplorer que, de par l'insouciance de nos dirigeants, 35 % seulement des deux à trois ans soient en mesure de bénéficier des avantages que la République offre dans ses établissements à ses petits protégés.

Ce sont deux attitudes différentes, c'est l'éternelle histoire de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, mais ça revient au même puisque tous n'ont qu'un rêve : 100 %, et se rejoignent pour dire qu'il faut faire encore mieux, encore plus, et consacrer davantage de crédits à l'école, pour que même ceux qui n'en ont pas besoin, ceux qui n'en veulent pas, puissent en profiter. L'argent ne résoudra pas les problèmes. D'ailleurs se plaignait-on de l'école lorsqu'elle n'absorbait que 10 % du budget de l'État ?

Il est difficile de ne pas voir là le totalitarisme scolaire commun à tous les gouvernants, à tous les hommes politiques, un effet de la croyance universelle au bonheur de la société par l'école, au salut par le savoir. Nulle foi, nulle religion au monde n'est mieux enracinée. Mais comme l'erreur est humaine, et que ceux qui prétendent régir nos destinées peuvent en être victimes, il ne faut point trop, peut-être, leur en tenir rigueur. Leur rôle, d'ailleurs, à ces gens-là, n'est pas d'éclairer les autres, de les faire réfléchir, ils ne sont pas là pour cela, pour aller contre le vent, mais bien au contraire pour se mettre dessous et aller loin avec le concours du grand souffle des suffrages populaires.

Il est seulement dommage que, dans leur erreur, ils ne soient pas seuls et que d'autres se trouvent avec eux pour prôner l'extension de l'école comme remède aux maux de la société, comme voie de bonheur pour elle. Que dans l'indigence de leur imagination et la simplicité de leurs idées, ils aillent dans le sens que tout le monde souhaite, cela se comprend. Mais ce qui se comprend moins c'est la présence auprès d'eux de gens qui sont payés pour savoir ce que c'est l'école, et quel rôle on leur y fait jouer : les enseignants.

Oh ! pour l'immense majorité d'entre eux ce ne sont pas de mauvais bougres, et s'ils se trouvent là c'est plutôt par hasard. Bien peu d'entre eux oseraient parler de vocation, ou se croire investis, comme leurs anciens, d'un sacerdoce quelconque.

Égarés dans le temple, à la recherche d'un gagne-pain, ce ne sont pour la plupart que des gens de peu de foi, qui, de plus en plus nombreux d'ailleurs, jettent le froc aux orties. Ils savent bien, lorsqu'ils se mettent à réfléchir, ça leur arrive parfois, qu'ils n'apportent pas grand-chose aux jeunes, qu'en aucune manière ils ne participent à une œuvre éducative, que ce qu'ils font c'est surtout trier, peser, conditionner de la marchandise pour les beaux yeux de la société qui les emploie. Mais ils préfèrent ne pas y penser. Aveuglément, mais honnêtement, ils préfèrent, sans trop poser de questions, servir la machine qui tous les mois, en échange de leurs bons et loyaux services, assure leur subsistance et celle de leurs familles. Ils ne vont pas chercher plus loin. Leurs croyances sont celles de tout le monde, à savoir que l'école est un lieu sinon sacré, du moins spécial, le lieu où l'on apprend, que les enfants s'y trouvent pour travailler, qu'eux-mêmes sont là pour leur apprendre des choses, beaucoup de choses, qu'il y a malheureusement deux sortes d'élèves, les bons et les mauvais, plus quelques autres entre les deux, et que l'avenir n'ouvrira ses portes toutes grandes qu'à ceux qui marchent dans les voies qu'ils tracent.

Comme vous le voyez, ce ne sont donc pas des gens bien méchants, encore qu'il y ait parmi eux des gens d'un militantisme scolaire redoutable qui leur dictent la loi. Il n'empêche que tout simples et innocents qu'ils sont, ils constituent, de par leur nombre, qui va grandissant, de par leur masse qui les paralyse eux-mêmes, non pas une profession, un corps de métier, mais une caste. Car ce qui n'était à l'origine qu'une fonction, qu'un service, enseigner, ils en ont fait un privilège devant lequel tous s'inclinent, parce que la loi l'a reconnu et que les diplômes dont ils sont bardés leur confèrent aux yeux des gens une sorte de grâce d'état.

La libération des enfants, la dénonciation des méfaits de l'école, ce n'est donc pas d'eux qu'il faut l'attendre. La société, d'ailleurs, le leur permettrait-elle ? Est-ce son caractère obligatoire, l'infinie soumission qu'elle rencontre partout, dans tous les milieux, qui paralyse chez les gens tout esprit critique, toute velléité de rébellion ? On pourrait le croire quand on constate combien peu l'école suscite de doutes, de questions, combien elle est encore vénérée, respectée, même de ceux qu'elle a condamnés. Et cependant, il faut bien l'avouer, elle est loin d'être la merveille, l'extraordinaire et indispensable facteur de civilisation et de progrès social que l'on croit. Que son apport ne soit pas entièrement négatif, c'est certain, mais de là à dire qu'il ait été entièrement positif, non, ce serait trop beau.

Qu'il l'ait été jadis, au temps où l'on se contentait d'apprendre aux enfants à lire, à écrire et à compter, c'est possible mais cet heureux temps est révolu depuis que, lentement, elle s'est transformée, s'est donné d'autres buts, et que, non contente de remettre entre les mains de chacun les instruments du savoir et de la communication, elle s'est avisée de lui remettre en plus le savoir lui-même et de rédiger les messages qu'il se doit d'émettre. Les modestes objectifs qu'elle avait à ses débuts ne sont plus désormais qu'un souvenir. On lui demande bien plus ; aussi s'est-elle donné d'autres ambitions par la culture, hisser l'humanité à un degré supérieur, déterminer pour chacun la règle de sa vie et, se plaçant en intermédiaire soi-disant neutre et honnête entre la société et l'individu, définir à l'avance ce qui sera bon et utile pour chacune des deux parties. Mais, ce faisant, elle n'agit pas autrement que ces entreprises commerciales qui commencent par proposer leurs services aux gens et qui finissent par les posséder, tellement ils deviennent dépendants d'elles. L'aliénation des individus par l'école n'est pas moindre que celle engendrée par n'importe quel système économique moderne.

Qu'on ne se leurre pas ! Le passage, en cent ans, d'un peuple de 40 millions d'illettrés en un pays de 50 millions de gens cultivés, ou seulement instruits, ne s'est pas fait sans casse. Ce disant, je n'évoque pas seulement la peau des fesses des écoliers. Que parmi eux il s'en trouve qui soient redevables à l'école de leur ascension sociale, c'est également certain. Tant mieux pour eux s'ils étaient, comme on dit, intelligents, s'ils sont entrés sans difficulté dans le cadre scolaire tel qu'il était défini par la tradition pédagogique, les normes légales et réglementaires. Mais les autres, ceux qui n'ont pu entrer dans le moule, trop étroit pour eux, qu'est-ce que l'école leur a apporté ? On les a déclarés inaptes, non intelligents, et on les a rejetés. Peut-on se contenter de dire "Tant pis pour eux" ou "Dommage" ? Non, car nos instruments de mesure ne sont pas aussi justes qu'on le croit, et la vie se charge bien souvent d'infirmer nos jugements. Tant mieux.

N'empêche qu'à cause de leur inaptitude, réelle ou supposée, beaucoup se sont fait mutiler moralement par des parents et des maîtres également coupables et bien intentionnés, qui voulaient, à toute force, les voir "réussir". On les a persécutés, on leur a rogné les ailes, mais on ne leur a pas pour autant donné ce qui leur manquait. L'école, en vérité, est un cancer qui ronge la société, qui pousse ses ramifications de plus en plus loin, qui se saisit de plus en plus de gens. Parents, ne vous laissez pas faire, ne laissez pas l'école dévorer vos enfants. Si vous voyez ses tentacules venir vers vous, tapez dessus. Brisez-la.

Non, l'école n'apporte pas le salut, n'assure pas le bonheur. Ne vous accrochez pas à la chaîne bonnes études - longues études - diplômes - bon métier - argent - bonheur. Entre chacun de ces termes il y a un hiatus, ils sont loin de s'enchaîner automatiquement. Et même si vous pensez que l'école reconnaît vraiment, et à tous les coups, l'intelligence, pourquoi croire que celle-ci est la principale dimension de l'homme ? Si vous pouvez vous en passer, faites-le. Le bonheur de vos enfants, c'est par vous qu'il passe.

Si vous êtes paysan et que vous allez à la foire, emmenez-y votre fils, il y apprendra bien plus qu'à l'école. Si les plombiers doivent venir travailler chez vous, gardez vos enfants, les plombiers aussi, autant que leur maître, ont des choses à leur apprendre. Si vos obligations vous entraînent à faire un voyage, emmenez-les avec vous. Si durant la nuit la neige est tombée, laissez votre fils se rouler dedans. Si votre fille, un matin, trouve qu'il fait trop beau pour aller à l'école, parce que, grimpée dans un arbre, elle veut jouir des premiers rayons d'un soleil printanier, gardez-la. La vie, la nature, le monde sont plus riches, plus nourriciers que l'école. Un jour de plus ou de moins passé dans celle-ci, un mois de plus ou de moins, ça n'a aucune importance. Et si vos enfants sont malades, ne vous hâtez pas de les y renvoyer, de crainte qu'ils ne "perdent". Même dans la perspective de ces résultats scolaires auxquels vous tenez tant, ils ne "perdront" rien, aussi incroyable que cela vous paraisse. La seule chose qui puisse leur échapper, leur filer entre les doigts, c'est le sable, la vaine science qu'on leur remet. Tous les maîtres un peu lucides vous le diront. Même au lit, l'esprit d'un enfant continue de croître, de s'enrichir. L'école n'est pas le seul lieu où l'on apprend, elle n'est que le plus triste. Le rêve, l'imagination, l'ennui lui-même, les bandes dessinées, le jeu sont aussi instructifs que la grammaire et l'algèbre.

Ne transformez pas non plus, par pitié, votre foyer en succursale de l'école. Laissez vivre vos enfants. Ne les immolez pas, au nom de cette fausse religion, sur les autels du savoir. Bannissez devoirs supplémentaires, cours particuliers ou de vacances. Renoncez à la carotte et au bâton que vous agitez pour les inciter à se comporter studieusement. Ne suspendez pas l'achat d'un vélo à Noël à la qualité du livret scolaire. Ne les empêchez pas de grandir en faisant peser constamment sur leurs épaules un fardeau déjà lourd.

Et surtout n'en rajoutez pas, ne demandez pas aux maîtres d'augmenter encore la pression. N'allez pas, par exemple, leur dire ce qu'ils n'entendent que trop souvent : "Il faut le souquer, le secouer, l'obliger à faire ceci ou cela". Même si vos objurgations les laissent sceptiques, ils seraient capables d'agir comme vous le souhaitez, soit pour ne pas vous désobliger, et qu'il est pénible pour un prêtre, un gardien de la foi, d'avouer devant les fidèles son incroyance et ses doutes, soit au contraire parce que, justement, ils y croient, sont convaincus des vertus de la violence, de l'enseignement par la force.

Ce devrait être un truisme, une vérité de La Palice, mais ce n'est hélas ! pas le cas : l'enseignement n'est possible que par consentement mutuel, accord entre l'enseignant et ses enseignés, ceux-ci ne seraient-ils que des bambins de six ans. Je vois d'ici certains : "On ne va tout de même pas leur demander leur avis !" Leur avis, non, bien sûr. Mais s'ils n'éprouvent ni besoin, ni envie de lire et d'écrire, s'ils ne demandent rien de l'école parce qu'ils y sont venus sans faim ni soif  ? Et puis, pourquoi ne pas se poser la question : enseigner, ou être enseigné, est-ce que c'est vraiment la seule chose, ou la meilleure, que l'on puisse faire dans les écoles ? Il n'y aurait donc pas, dans ces lieux qui mettent en présence tant de maîtres et d'enfants, aux compétences et aux intérêts si variés, d'autre activité possible ? Leur premier but, d'évidence, est de garder, d'occuper les jeunes. Pourquoi ne pas le reconnaître et décider d'en faire, tout simplement, des locaux chargés d'abriter leur vie, leurs tâtonnements, leurs rencontres, leurs apprentissages ?

Cette banalisation, sacrilège aux yeux de certains, puisqu'elle enlèverait à l'école son caractère sacré, demanderait évidemment, de la part des maîtres, qu'ils changent, qu'ils ne soient plus auprès des enfants que des grandes personnes, tutélaires, bienfaisantes, et non pas ce qu'ils sont maintenant, des gens un peu méchants, qui savent tout, mais surtout causer et dire aux enfants de se taire. Parce que, pas une minute, ils ne doivent oublier qu'ils sont là pour leur apprendre des choses, pour enseigner, enseigner toujours. Même le chant, même l'éducation physique. Parce qu'on n'imagine pas bien sûr qu'un enfant, de lui même, a envie de chanter, besoin de se dépenser physiquement, et même, ô miracle ! d'apprendre. Curieux monde où l'activité naturelle, spontanée, du petit de l'homme se fait écraser par l'homme, où la vie, où les choses, en entrant dans les voies de l'enseignement, en devenant la mathématique, le chant ou l'histoire, se font étrangement dénaturer. Parce que c'est au maître d'apprendre, non aux enfants.

Curieux mot que celui-là, et bien ambigu, dont les Anglais au moins ne confondent pas les deux sens : to teach et to learn. Ne dit-on pas, en effet, c'est un maître qui parle de ses élèves : "Je leur apprends les maths". Tandis que ceux-ci disent : "Nous apprenons les maths avec M. Untel". Ou encore, de préférence : "C'est M. Untel qui nous fait les maths". Parler et écouter, exposer et comprendre, faire et subir, serait-ce la même chose ?

Mieux vaut ne pas imaginer quelle serait la fortune d'un maître, et le sort que les parents lui réserveraient, s'il déclarait n'avoir rien à apprendre à ses élèves. Parce que c'est à eux d'apprendre, pas à lui. Et cependant il serait dans le vrai, car le savoir, comme l'expérience, ça ne se transmet pas, le savoir lui-même est une expérience, le fruit d'une démarche personnelle.

Non, chers parents, nous n'avons rien à apprendre à vos enfants, à moins d'admettre que ce mot signifie causer, annoncer les nouvelles. "J'ai appris ça à la radio ce matin". Car les maîtres, oui, ce sont des causeurs, des conteurs, des espèces de griots de villages africains, des hérauts de la tradition, qui, par la voix et le livre, transmettent de génération en génération le patrimoine artistique et culturel de la race : la grammaire et ses catégories de mots, la liste dûment répertoriée des cours d'eau français, les hauts faits de Jeanne d'Arc, les beautés de Racine, le résumé de l'œuvre de tous les explorateurs, mathématiciens, physiciens, musiciens et chimistes du monde.

C'est cela leur métier, c'est cela apprendre, et non pas, comme vous le croyez trop souvent, comme vous l'exigez d'eux parfois, intervenir sur les esprits, opérer sur les intellects, y faire des inclusions, des greffes. Les griots ne sont pas chirurgiens, ils ne soignent pas les malades. Ils sont là seulement pour amuser, distraire, mais ils n'y parviennent pas toujours.

Parents qui nous amenez vos enfants, ne vous bercez pas d'illusions. Nous ne sommes pas là pour les former, les instruire, les éduquer encore moins. Tout ce que nous pouvons faire, s'ils ont été bien sages, s'ils se sont laissé faire, c'est leur délivrer un bon de sortie, avec le numéro du poste de contrôle, en cas de réclamation, ou encore un certificat de conformité aux normes de l'homo sapiens, tel qu'actuellement il est défini. C'est déjà beaucoup, direz-vous ; on n'en demande pas plus. Peut-être, mais le prix que vous l'aurez payé, vous ne le saurez jamais.

© Pierre Joncour, L'École, une machine dévorante, Éditions Galilée, Paris, 1975, 118 p. ].

 

 


 

 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 Sur Ivan Illich (1926-2002) - En anglais, le texte original de Deschooling Society, (1970), et en français, un commentaire critique sur son œuvre (origine : Unesco, fichier pdf, en pièce jointe).

 

 

 

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