Court-Traité de docimologie (1)

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1989. Les Écoles normales vivaient leurs dernières années. Un incident banal, à propos de l'injustice flagrante du Concours, m'opposa à un collègue. Je me mis à développer ma pensée jusqu'à rédiger un petit opuscule, qui se voulait à la fois introduction aux problèmes docimologiques, et libelle vengeur vis-à-vis de ceux qui, pratiquant le quieta non movere, en bon français la lâcheté intellectuelle, contribuent à faire perdurer les injustices. Je retrouve ce texte, dont une partie a évidemment vieilli. Mais je vous fiche mon billet que les problèmes, eux, demeurent tels que je les ai, il y a plus de deux lustres, stigmatisés...
Et je ne suis pas sûr, enfin, que la France de demain ait gagné au change, s'agissant de la fermeture des Écoles normales (seul Pétain avait auparavant osé ce geste), viviers dans lesquels les Républiques de jadis choyaient les enfants les plus méritants des classes paysanne et ouvrière, et leur remplacement par les IUFM. Mais ceci est une autre question

 

 

À la mémoire de Georges Noizet (1925-1984) dont l'exposition lumineuse du système kantien nous permit, un jour d'octobre 1956, de faire notre révolution copernicienne.



"Il importe de dire la vérité aux gens, même si elle s'annonce difficile". (Tadeusz Mazowiecki, d'après Le Monde du 23 août 1989, p. 3).

 

 

I. Introduction

 

Périodiquement, notre système est saisi du prurit de l'évaluation : on ne sait d'ailleurs quelles sont les retombées effectives des actions ainsi entreprises, car d'autres incitations sont aussitôt engagées, et elles se présentent volontiers comme pionnières en la matière, oubliant, volontairement ou non, les travaux antérieurs. Tout se passe comme si le système ressentait le besoin de se retremper régulièrement aux sources de la rigueur, sans en tirer les conséquences, drastiques, au plan de l'action quotidienne.
Mais le système n'évalue pas que lui-même ; il a l'ambition d'en faire autant pour tous ses acteurs, et l'on connaît à cet égard l'avalanche de contrôles de toutes sortes qui s'abattent régulièrement sur les élèves, de la part d'enseignants eux-mêmes extraordinairement réticents à l'égard de toute évaluation de leur travail, immanquablement perçue comme menace, voire comme intolérable intrusion extérieure.

Sur ce point plus précis, il nous a paru intéressant de nous pencher sur la "liste de mérite" d'une promotion de normaliens et d'en tirer quelques enseignements.
On sait, en effet, que le 'classement' de sortie en fin de scolarité à l'École Normale, supprimé de fait par la réforme de Christian Beullac, en 1979, a été rétabli par les dispositifs plus récents(1) . Désormais, mais pour combien de promotions encore, les jeunes (ou moins jeunes) issus de l'École sont ventilés sur le terrain en fonction de leur rang de sortie ; d'où l'intérêt de figurer dans la 'botte' pour se voir attribuer un poste moins lointain (du chef-lieu) que ceux qui échoiront immanquablement aux derniers de la liste(2).

 

Il nous a donc semblé légitime de présenter (partiellement) et d'analyser un exemple chiffré d'évaluation(3) , à travers lequel seront abordés les problèmes de la docimologie(4) , science bien oubliée aujourd'hui, et constamment bafouée(5) . Présentation partielle, car il ne servirait à rien, sinon à allonger inutilement ces lignes, d'examiner l'ensemble des notes attribuées, alors que trois exemples suffiront à asseoir notre propos(6) . Ajoutons, pour achever cette introduction, que des rudiments de docimologie figuraient jadis au programme du CFEN, épreuve orale subie avant le moment où "par une sorte de déhiscence, la bonne graine [est] projetée aux quatre coins du département"(7). C'est assez dire que nos propos n'ont rien de révolutionnaire, puisque nous utiliserons in fine des formules tirées de manuels rédigés à l'intention des promotions normaliennes d'il y a vingt ans et plus. Bref, il s'agit ici de témoigner sans agresser, sans anathème mais aussi sans concessions.

Notes

(1) On ne citera pas lesquels, les Écoles Normales ayant subi douze réformes dans les quinze dernières années, et abrité un grand nombre de formations parallèles. Cf. le Monde de l’Éducation, avril 1989, p. 73.
(2) Si le critère 'rang de sortie' n'est pas seul pris en compte, il est un élément important dans la désignation de l'affectation à côté, par exemple, de la situation de famille. Cf. lettre DE 3 n° 88-502 du 5 février 1988, & 3, et J.O. du 2 mai 1988, p. 1 882.
(3) Nous avons emprunté tous les programmes informatiques dont nous nous sommes servi à l'ouvrage de F. Pottier, Initiation à l'informatique pour les sciences de l'homme (Tome II, Programmes de statistique usuelle, Hachette, 1973, 153 p.).
(4) Ce terme a été forgé par H. Piéron autour des années 1925. Piéron donne la définition suivante : "science et technique des examens". Il s'agit donc de l'ensemble des travaux visant à améliorer, perfectionner et faire progresser les techniques et les procédures d'examen, dans le sens d'une plus grande équité.
(5) Ouvrant le 25 mai 1967 le premier stage de Sèvres consacré à la docimologie, Monsieur l'Inspecteur Général Sire estimait avoir tiré "un obus explosif". Mais apparemment, l'explosion semble régulièrement faire long feu.
(6) Cet examen s'appuiera sur le modèle de l'analyse de la variance, technique permettant la comparaison de moyennes entre échantillons, comme son nom ne l'indique pas. En tout état de cause, il ne pouvait être question d'exhaustivité, 10 % environ des élèves de cette promotion étant en "prolongation de scolarité" pour des raisons diverses (maladie, maternité).
(7) Marcel Pagnol, La Gloire de mon père, p. 27.

 

S. H., octobre 1989

 

 

Note : Les médias polonais annoncent, ce jour (28 octobre 2013) la disparition, à l'âge de 86 ans, de Tadeusz Mazowiecki, chef du premier gouvernement de la Pologne post-communiste en 1989 et ancien membre de Solidarnosc. Je rends hommage, si près de la Toussaint 2013, à cet homme de bien, à qui j'avais emprunté la phrase citée en exergue.

 

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