Rapport de la Commission de rénovation de la pédagogie pour le premier degré (extraits)

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"Il ne s'agit pas ici d'Instructions officielles. Il a seulement paru utile de proposer à la méditation de chacun, des travaux qui ont servi de base aux décisions prises en ce qui concerne te tiers-temps.
Produit d'une réflexion collective, il doit en être à son tour l'objet.
Il traduit en tous cas fidèlement l'esprit dans lequel a été engagée toute l'entreprise de rénovation de l'enseignement élémentaire".

 

 

FINALITÉS

 

La prolongation de la scolarité obligatoire a changé la finalité de l'école élémentaire : elle est désormais, pour tous, une école seulement préparatoire, qui ne débouche pour aucun enfant sur la vie active, mais pour tous sur le premier cycle de l'enseignement du second degré.

Légalement, la scolarité obligatoire ne commence qu'à six ans ; toutefois, l'expérience a démontré l'extrême importance, pour la réussite ultérieure, de l'école maternelle, dont tous les enfants sans exception devraient pouvoir bénéficier. L'efficacité de l'école maternelle résulte du fait que les échéances contraignantes étant encore lointaines, elle peut se centrer exclusivement sur l'enfant et se régler sur ses besoins immédiats pour favoriser le libre développement de sa personnalité. Assurant la première "socialisation", intégration à un groupe autre que la famille, elle supplée la mère qui travaille dans son rôle naturel d'éducatrice, en donnant une importance particulière :

- à l'hygiène, vécue et apprise, à l'éducation physique sensori-motrice, au dépistage des handicaps ;

- aux activités créatrices et d'expression ;

- au langage en tant que moyen de communication et d'expression ;

- aux premiers apprentissages.

L'école élémentaire a désormais bien plus à prolonger l'école maternelle qu'à anticiper sur le premier cycle : elle doit régler son action sur les besoins immédiatement perceptibles de l'enfant de six à onze ans, plutôt qu'amorcer une formation déterminée par des objectifs lointains aussi conjecturaux qu'arbitraires ; plus brièvement dit, elle doit substituer une pédagogie du développement à une pédagogie de la formation.

À ce niveau, s'il importe de neutraliser les facteurs qui contrarient le développement naturel de l'enfant, il faut intégrer l'écolier a la société, même s il apparaît que les conditions de la vie moderne sont à bien des égards, malsaines On ne peut ni ne doit couper l'école de la vie : pour changer la vie, il faut la prendre d'abord telle qu'elle est, et l'enfant aussi, tel qu'il est.

En pratique, la réforme de la pédagogie à l'école élémentaire s'opère à trois niveaux :

- au niveau biologique, elle entend régler la vie scolaire et l'action éducative sur le développement physique et psychologique de l'enfant : de là le "tiers-temps", place faite à l'E.P.S. et aux activités d'éveil ;

- au niveau de l'instruction, subordonnant la transmission de connaissances au développement d'aptitudes, habitudes et attitudes, elle substitue au référentiel livresque traditionnel la vie moderne elle-même, le but essentiel restant naturellement de munir les enfants des techniques d'expression, de communication et d'acquisition du savoir ;

- au niveau de l'éducation, elle tend à transférer progressivement à l'enfant lui-même la responsabilité de sa propre formation, à modifier la relation maître-élève dans le sens d'un dialogue démocratique, à instituer la coopération et l'éducation mutuelle entre les élèves, enfin à instaurer une collaboration concertée entre les adultes responsables de l'éducation, parents, maîtres, animateurs de loisirs, etc.

L'école élémentaire est l'école de tous, qu'elle éduque ensemble dans le respect des vertus sociales du travail communautaire ; elle est l'école de chacun, et s'efforce lui garantir dès le départ dans la vie scolaire toutes ses chances de développement ultérieur ; elle enseigne, en donnant notamment à tous l'expérience du travail manuel, l'égale dignité de toutes les activités professionnelles : sens de la communauté, promotion individuelle pour tous, respect de toutes les fonctions ou métiers, tels sont les fondements d'une réelle démocratisation, qui suppose une égale considération pour tous les enfants, quelle que soit leur origine, quel que soit leur avenir.

Ainsi conçue, l'école élémentaire est véritablement au service de l'enfant, et par là même au service de la démocratie.

 

ORGANISATION DES ÉCOLES ÉLÉMENTAIRES

 

Coéducation

 

L'école élémentaire rénovée sera mixte. Cette mesure doit apporter à ce niveau les avantages éducatifs généralement reconnus et mettre fin à l'anomalie d'une école élémentaire spécialisée par sexe, suivant une école maternelle et précédant un premier cycle, mixtes l'un et l'autre.

 

Répartition hebdomadaire des activités

 

L'organisation de la semaine et de la journée scolaires doit être conçue en fonction des besoins fondamentaux de l'enfant, et des objectifs pédagogiques. Elle doit permettre à l'action éducative de s'exercer dans les conditions les mieux adaptées aux fins qu'elle se propose.

Deux considérations appellent une nouvelle organisation du temps scolaire, déjà expérimentée dans plusieurs écoles et connue sous le nom de "tiers-temps pédagogique".

L'un des rôles essentiels de l'école élémentaire - école préparatoire aux enseignements ultérieurs - est d'assurer l'apprentissage des moyens d'expression fondamentaux : aussi le français et les mathématiques occuperont-ils la moitié de l'emploi du temps.

Aucun aspect de la formation ne doit être négligé. L'école primaire doit viser à une formation complète et équilibrée de l'enfant. La seconde moitié du temps de scolarité sera donc consacrée à des activités formatrices de la personnalité : éducation physique, manuelle, esthétique, discipline d'éveil.

Cette division très simple de l'activité scolaire conserve sans doute quelque chose d'artificiel. On insistera, à l'école primaire plus encore qu'à d'autres niveaux, sur la nécessaire interpénétration des disciplines. Toutes les activités sont formatrices et aucune activité ne peut se réduire à un aspect de la formation. Il convient de souligner notamment la relation entre les disciplines fondamentales et les autres activités scolaires. On ne saurait considérer que l'enseignement élémentaire a deux rôles distincts : d'une part monter les mécanismes, initier à des techniques de communication (langue française et langage mathématique) ; développer d'autre part la personnalité, former le caractère, le jugement, la sensibilité, l'adresse physique. L'apprentissage d'un instrument ne sera jamais dissocié de son utilisation : inversement, tout travail, toute activité peut et doit être l'occasion de développer ou de préciser les connaissances instrumentales.

L'unité de l'action éducative s'oppose au morcellement et au cloisonnement de l'emploi du temps. On considérera que l'horaire proposé donne des ordres de grandeur plus qu'une répartition impérative, et qu'il est davantage une référence utile pour l'organisation, en tout état de cause indispensable, de l'activité scolaire.

 

Répartition des élèves dans les classes et organisation des divisions.

 

L'importance des redoublements est un des défauts majeurs de l'école française dès le niveau élémentaire. Toute rénovation pédagogique doit se proposer de les faire disparaître. […].

Il conviendra d'abandonner l'habitude d'organiser son enseignement à partir de programmes composites imposés par niveau de classe (CP, CE1, etc.) et de décider les promotions de classes sur la base de la moyenne générale.

L'enseignement en français et en mathématiques doit être donné sur mesure pour chaque élève à son rythme propre de croissance dans chacune de ces activités.

C'est dire que les groupements d'élèves doivent varier selon ces diverses activités, les progrès d'un même élève en français et en mathématiques n'allant pas toujours de pair. L'enseignement sera donc donné en groupes de niveau par matière. Dans chaque division, de la première à la cinquième année de scolarité, les programmes de français et de mathématiques seront donc consommés au rythme propre aux sous-groupes constitués et non plus au rythme imposé à toute la division par une répartition mensuelle a priori. Il ne s'agira plus de consommer un programme annuel de classe mais de faire progresser les enfants à leur propre pas. Les élèves lents auront donc la possibilité d'accomplir cette progression en six années. Les élèves plus rapides pourront voir accélérer d'un an leur passage au premier cycle sous réserve que leur maturité le permette. Il ne saurait donc y avoir de redoublement. Une telle organisation de l'école élémentaire pose de façon plus aiguë le problème de la continuité de l'action éducative. Plusieurs moyens permettront d'y faire face.

En premier lieu chaque maître accompagnera ses élèves, pendant deux ans, de la première année des écoles maternelles à la cinquième année de l'école élémentaire. Ainsi devraient être résolues les difficultés maintes fois soulignées résultant du passage de la section des grands de l'école maternelle à la première année de l'école élémentaire. La même institutrice enseignera successivement en grande section d'école maternelle et en première année élémentaire. Il conviendra néanmoins de préserver la spécificité des deux écoles, le passage devant ménager la continuité sans supprimer la diversité. Un roulement sera de même instauré pour la deuxième et la troisième année d'une part, la quatrième et la cinquième année d'autre part, de l'école élémentaire. En tout état de cause, et à défaut de pouvoir mettre en place le système ci-dessus, décrit, le même maître devra impérativement accompagner ses élèves au cours des première et seconde années de l'école élémentaire.

En second lieu, le travail en équipe des maîtres devra rendre possible la transmission de maître à maître de tous les renseignements susceptibles de caractériser les élèves. On rappelle à cet effet le caractère obligatoire du dossier scolaire qui devrait être introduit dès l'entrée à l'école maternelle et suivre l'élève tout au cours de sa scolarité élémentaire. […]

 

Polyvalence des maîtres

 

La rénovation pédagogique conduit, en ce qui concerne les maîtres, à deux exigences contradictoires. D'une part, elle met l'accent sur le caractère global de la pédagogie préconisée. Qu'il s'agisse de respecter les rythmes d'activité du jeune enfant, de motiver les apprentissages construits par les activités d'éveil, ou d'épauler les activités intellectuelles par les activités physiques, le maître doit concevoir son enseignement comme un tout : l'unité affective de l'enseignement et son orientation générale comptent plus finalement que le détail des activités. C'est pourquoi cette unité d'action conduit à postuler l'unité de la mise en œuvre, c'est-à-dire la polyvalence du maître.

Mais, par ailleurs, il faut bien convenir que la transformation souhaitable de la pédagogie dans chacune de ces disciplines : mathématiques et français nouveau, initiation scientifique, éducation musicale et plastique, éducation physique, postule une compétence approfondie et multiple que les maîtres sont loin d'avoir. C'est d'ailleurs une telle incompétence partielle qui avait conduit certaines municipalités à créer des maîtres spécialisés de musique, de dessin ou d'éducation physique, laissant à l'instituteur le seul enseignement intellectuel.

La difficile conciliation de ces exigences contradictoires pourrait conduire à une relative spécialisation des maîtres, en compensant cette pluralité par un effort de concertation. En l'absence de toute expérience française en ce domaine, la commission dans sa majorité n'a pas pensé pouvoir recommander l'introduction d'un tel système. Elle souhaite donc voir affirmer la polyvalence totale des maîtres de l'enseignement élémentaire. Elle souhaite qu'une formation initiale et surtout permanente permette l'acquisition et le développement des compétences nécessaires.

Tout au plus pourra-t-on envisager dans le cadre de l'équipe des maîtres affectés à une école, et pour les quatre et cinq années seulement, un échange de service portant sur les enseignements artistiques et physiques.

 

L'ENSEIGNEMENT

 

La formation morale et civique

 

La formation morale et civique de l'élève à l'école élémentaire relève plus d'une pratique effective que d'un enseignement proprement dit. C'est pourquoi toutes les activités doivent y concourir par l'esprit dans lequel elles sont mises en œuvre et par les techniques propres à les promouvoir.

Ces activités devront permettre aux enfants de prendre conscience des problèmes qui les concernent, des limites de leurs possibilités, des difficultés que présente la vie en groupe et peu à peu de la discipline qu'elle impose à chacun, sans pour autant que cette discipline devienne coercitive et que la pression du groupe se substitue à l'ancienne autorité du maître [...].

Cela consistera par exemple, en un premier temps à accueillir avec intérêt et à faire présenter à la classe les apports de toutes sortes des enfants (objets - nouvelles - observations spontanées - textes libres - graphismes - documents de toute nature, etc...).

Ensuite on accueillera favorablement toute demande des enfants d'assumer une tâche, si minime soit au sein de la classe ou de l'école.

Puis on laissera s'exprimer les observations, les questions des enfants soit oralement, soit par écrit, en réservant (pour les plus grands) un moment à ces échanges Par exemple un coin de la classe, disponible en permanence, accueillera l'inscription des suggestions et des interrogations des enfants.

Enfin, par une action constante et réciproque du milieu, en modification permanente, et des enfants, en continuelle évolution, on cherchera à instaurer de véritables moments d'auto-gestion où les enfants non seulement assumeront, animeront, mais organiseront et géreront eux-mêmes leurs activités.

Lorsque toutes les classes d'un établissement fonctionneront selon ce schéma, il est souhaitable que s établisse au niveau de l'établissement dans son ensemble une institution, groupant adultes et enfants, capable d'animer dans le même esprit, les règles de vie et les activités de cette collectivité Dans ce cadre général, comme dans la classe, l'adulte doit s'efforcer de ne pas imposer une institution dont le besoin ne serait pas vécu. La participation des parents à cette institution s'imposera d'elle-même dans les mêmes conditions.

 

L'éducation physique et sportive

 

L'accroissement du temps accordé à l'E.P.S. - six heures au lieu deux heures et demie dans les horaires traditionnels - constitue l'innovation la plus voyante, celle aussi dont il importe le plus de bien saisir le véritable sens.

Écartons d'abord un contre sens si grossier qu'on s'étonne q ait pu être commis : quand on triple l'horaire d'E.P.S. en réduisant celui des disciplines intellectuelles, ce n'est pas que l'on veuille instruire moins les enfants ou que l'on préfère, non sans arrière pensée, les hommes forts aux forts en thème. C'est parce qu'on sait qu'en se conformant aux exigences de leur nature, on les instruira mieux, on assurera un meilleur rendement à leurs efforts - en somme, dans un esprit de productivité. Toutes les expériences déjà faites, mi-temps, tiers temps, classes de neige, confirment sur ce point les vues théoriques des pédagogues et des médecins : en consacrant moins de temps aux études proprement dites, et plus à des activités physiques convenablement dosées et dirigées, les enfants obtiennent des résultats scolaires au moins égaux à ceux de leurs camarades des classes traditionnelles. Quant au profit qu'ils tirent de ce régime sur le plan de la santé et du comportement, il prouve que faire leur place aux activités physiques et sportives est un authentique moyen de s'élever de l'instruction à l'éducation.

Il ne s'agit pas non plus de céder à un engouement superficiel pour le sport, ni de sacrifier au culte du champion. Si I'E.P.S. nous intéresse à l'école, c'est beaucoup moins pour elle-même que pour la contribution, indispensable à nos yeux, qu'elle apporte à la culture de l'homme moderne ; et c'est justement parce qu'elle est une discipline parmi d'autres, concourant avec elles en vue d'un but unique, qu'il nous semble préférable, en dépit des leçons apparentes de la pratique actuelle, de la faire assurer par le responsable unique de toutes les disciplines, c'est-à-dire l'instituteur lui-même.

En fait, tripler l'horaire des activités physiques à l'école, c'est simplement revenir au bon sens, suivre les enseignements des médecins(1), tirer la leçon des expériences déjà citées.

Les élèves de l'école élémentaire sont des enfants, entre six et douze ans : les plus jeunes ne sont pas sortis de la moyenne enfance (quatre à huit ans) ; les plus âgés sont encore dans la grande enfance (neuf à douze ans).

Leurs besoins d'activité physique sont bien connus(2), même si l'on néglige fréquemment de les satisfaire (ou de s'assurer qu'ils le sont correctement). Ils sont fatigables. Ils ont besoin de sommeil. Ils ne peuvent guère travailler, faire attention en restant immobiles plus de deux à trois heures par jour. En revanche, ils ont besoin de mouvement, dix heures par semaine, disent les médecins. Et besoin de jouer - donc d'apprendre à jouer, car beaucoup ne savent pas, qui précisément, tireraient du jeu le plus grand bénéfice physique et moral. Leur développement physique traverse une période décisive : aussi est-il moins urgent de leur inculquer des connaissances d'utilisation lointaine et aléatoire, que de les aider à se construire tout de suite.

 

L'éducation psychomotrice

 

C'est particulièrement vrai dans le domaine de la psychomotricité, où l'équilibre, s'il ne s'établit pas directement entre huit et onze ans, est presque impossible à établir ensuite. L'éducation psychomotrice doit être considérée comme une éducation de base à l'école élémentaire (comme déjà à l'école maternelle). Elle conditionne tous les apprentissages préscolaires et scolaires ; ceux-ci ne peuvent être menés à bien si l'enfant n'est pas parvenu à prendre conscience de son corps, à se latéraliser, à se situer dans l'espace, à maîtriser le temps, s'il n'a pas acquis une suffisante habileté et coordination de ses gestes et mouvements.

L'éducation psychomotrice doit être privilégiée dès le plus jeune âge; conduite avec persévérance, elle permet de prévenir certaines inadaptations, toujours difficiles à réduire lorsqu'elles sont structurées : troubles de la lecture et de l'orthographe, voire troubles de la conduite et du comportement.

Elle n'est pas toute l'éducation physique, encore que toutes les activités physiques puissent lui apporter leur contribution ; elle doit de ce fait, constituer une préoccupation constante du maître, mais non pas une préoccupation exclusive ; le développement foncier et la satisfaction des besoins ludiques de l'enfant n'influent pas moins sur sa capacité d'attention et d'effort, donc sur l'efficacité de tous ses apprentissages.

Ainsi, la simple hygiène et le souci d'un bon rendement du travail des écoliers exigent qu'on donne une part suffisante aux activités physiques et au jeu, et cela dans l'école même.

 

Le goût du jeu

 

Mais il y a plus : en préservant chez eux le goût du jeu, en le donnant à ceux qui en sont dépourvus, en les acheminant vers la pratique du sport, on les prépare aussi à la vie moderne, où le sport - parmi d'autres activités de détente, de création ou d'expression - tient la place que l'on sait.

Lorsque l'éducation était le privilège des seules classes sociales disposant de loisirs, la pratique de sports, d' "arts d'agrément", de "jeux de société" faisait partie d'une "bonne éducation". Tous ces termes désuets semblent se référer à des époques révolues, mais on aurait tort de mépriser les activités qu'ils désignent, car ce sont de précieux instruments d'équilibre personnel et d'adaptation sociale. Le poète, disait Malherbe, n'est pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles : peut être celui-ci n'est-il pas moins utile à la collectivité que celui-là ; tous deux, à leur façon et dans leur ordre, agrémentent la vie de leurs semblables. Et quand l'instituteur rural de naguère cultivait avec ses élèves le jardin scolaire, jouait avec eux aux billes ou aux dames, son exemple leur montrait opportunément que le jardinage ou les jeux ont leur place légitime dans la vie.

 

Éléments d'une éducation totale

 

Au demeurant, le sport a d'autres vertus que de faire d'aimables compagnons de loisirs. On ne chantera pas ici son dithyrambe. Disons simplement qu'il a conquis droit de cité, qu'il offre l'activité physique la mieux adaptée au monde moderne, la seule qui porte en soi sa motivation immédiate, qu'il est une école de formation physique, morale et sociale par l'action - une école qui nécessite la présence d'un éducateur, mais qui offre à celui-ci un champ d'action privilégié. Tout cela justifie assez que, dès l'école élémentaire, notre éducation "physique" soit aussi "sportive", et qu'elle se propose de conduire l'enfant (comme du dessin libre à l'art) de son jeu spontané, inorganisé, pure et salutaire expansion de sa vitalité, à la discipline délibérément recherchée du sport, associant le jeu, la lutte et la règle pour le plaisir et pour l'honneur de l'homme.

En contribuant, avec l'hygiène et l'éducation sanitaire, à donner l'habitude, le goût et la volonté de mener une vie saine, en préparant, avec l'éducation artistique ou manuelle, à tirer des loisirs agrément et profit, l'E.P.S. ne forge pas seulement des corps, elle met en place, dès l'enfance et pour toute la vie, des comportements qui n'importent peut-être pas moins que la culture intellectuelle à la dignité, au bonheur et à la paix ; lui faire sa place, c'est affirmer la priorité de l'éducation sur l'instruction. Elle devient alors une responsabilité majeure de l'instituteur, au même titre que la formation de l'esprit.

 

Pour enrichir la relation pédagogique

En chargeant l'instituteur d'enseigner l'E.P.S., on vise d'abord à l'équilibre et à la coordination des disciplines. L'émulation des spécialistes est source de surmenage, et nul mieux que l'instituteur unique ne peut subordonner toutes les disciplines à l'intérêt de chaque élève.

Les enfants y gagneront, et l'instituteur aussi de bien des façons : d'abord parce qu'une répartition plus hygiénique des activités scolaires n'est pas moins profitable pour lui que pour eux. Le métier d'instituteur est éprouvant, alors qu'il exige plus que d'autres un bon équilibre physique, nerveux, affectifs, que des loisirs insuffisants, et surtout mal distribués, ne peuvent garantir ; il faut donc introduire dans l'exercice même du métier l'alternance des activités intellectuelles et physiques, ou esthétiques. Un instituteur moins surmené, plus maître de son humeur, des enfants plus détendus, moins agressifs ou anxieux, c'est plus de bonheur pour tous et un travail plus efficace. Ajoutons que les activités physiques et le jeu révèlent à l'éducateur une multitude de traits qui n'apparaissent pas dans la classe et qui permettent pourtant de mieux comprendre et orienter le comportement en classe. Plus les activités éducatives offrent d'approches différentes, et mieux on peut intégrer dans un portrait global de l'enfant les renseignements venus de l’extérieur, du médecin, de l'assistante sociale ou de la famille.

Enfin l'engagement physique du maître, sa participation au jeu, fût-ce à titre seulement d'arbitre ou d'entraîneur, inclinent obligatoirement sa relation avec les élèves vers la coopération - la relation d'E.P.S. n'est jamais de pur discours.

Tout le climat de l'école s'en trouve modifié, avec l'ordonnance des valeurs enseignées et mises en pratique.

 

Les difficultés

"Tout cela est fort beau, diront les instituteurs, mais nous ne réussissons déjà pas aujourd'hui à assurer les deux heures et demi d'É.P.S. réglementaires ; vous allégez les programmes intellectuels, soit : mais nous manquons d'installations, nous n'avons pas la compétence technique indispensable, la formation pédagogique appropriée, l'aptitude physique, même..."

Ces objections méritent réponse.

Il ne faut pas exagérer l'importance des moyens matériels ; si vous disposez d'un stade et d'un gymnase, c'est tant mieux ; mais un espace libre et dégagé, où vos enfants puissent s'ébattre en sécurité sans que leurs voix - ni la vôtre - gênent les classes voisines, un abri couvert pour les jours de mauvais temps, avec un peu de petit matériel, c'est plus qu'il n'en faut - surtout si vous avez un accès facile à la nature, campagne, forêt, champ de neige ou bord de mer. Il vous faudrait des douches, c'est vrai : le sport sans la douche reste incomplet, surtout si l'on vise la santé et la joie de vivre plus que la performance. Ce n'est pas un investissement colossal...

Mais dans la classe elle-même, vous pouvez introduire - comme vous y invitent déjà les instructions en vigueur - :

des exercices de maintien, de relaxation, de respiration. Il est bon que le souci du corps soit présent partout, même si l'un des objectifs de l'É.P.S. est qu'il se laisse oublier, comme l'outil toujours disponible, et jamais encombrant : la santé, c'est aussi le silence des organes, l'absence de gêne et de raideur, la transparence à l'attention.

Ne surestimons pas non plus la compétence technique nécessaire en É.P.S. : elle n'est ni plus spécialisée ni plus difficile à acquérir qu'en français ou en calcul.

Ce qu'on vous demande d'enseigner est, et doit être, extrêmement simple. Vous enseignez le calcul pour préparer les voies au professeur de mathématiques ; il faudrait un terme qui soit dans le même rapport avec le professeur d'É.P.S. ; il n'existe pas, mais vous comprenez l'esprit. Il y faut du bon sens, et une bonne connaissance des enfants qui vous sont confiés, de leurs besoins et de leurs possibilités […].

Il serait vain de nier que, dans l'immédiat, l'ensemble du corps enseignant n'est pas, et surtout ne se sent pas, prêt à assumer cette tâche, même si en fait elle est plus légère à porter, parce que mieux équilibrée, que sa tâche actuelle. Les instituteurs ont conscience de n'y avoir été préparés ni techniquement, ni psychologiquement. Et tout en souhaitant pour leurs successeurs une formation adéquate, ils peuvent estimer surhumain l'effort de recyclage indispensable pour eux-mêmes.

On les comprend, mais on peut les rassurer partiellement, en se référant, par exemple, à l'expérience de la Ferté-Alais, où l'action conjuguée d'un inspecteur primaire et d'un conseiller pédagogique (professeur d'É.P.S.) a suffi pour rendre, en quelques mois, à la majorité des instituteurs d'une circonscription, confiance en leur capacité et goût pour un enseignement qu'ils ne pratiquaient pas plus auparavant que la moyenne de leurs collègues. Il faut, certes, un soutien technique, un encouragement de la hiérarchie, un effort personnel de remise en condition, progressive et mesurée. Mais il n'y a pas motif à désespérer.

 

 


Notes

(1) Rapport sur la fatigue des écoliers français dans le système scolaire actuel, I.P.N., 1962.
(2) Les activités physiques et sportives de la naissance à la maturité, I.P.N., brochure 106 EP.

 

 

 

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