Grandeurs et misères de l'enseignement primaire

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I. Situation de l'enseignement primaire dans l'arrondissement de Condom

 

(toutes les localités citées sont situées dans le nord du Gers). Rapport communiqué par le Recteur de Toulouse.

 

 

I. Élèves - Études - Enseignement

 

La fréquentation des écoles est toujours très irrégulière. J'ai trouvé dans ce semestre-ci une école, celle de Perchède, dans laquelle la moyenne de la fréquentation ne dépasse pas, pour chaque élève, quatre mois par année. Le plus âgé des élèves présents au moment de l'inspection avait à peine neuf ans. Au mois d'avril, les écoles de Mormès, de Luppé (filles), de Magnan, toutes dans le canton de Nogaro, comptaient chacune au plus, le jour de ma visite, les trois quarts de leur effectif. En mai, je ne trouvais plus que treize élèves, sur vingt-cinq, dans l'école de Corneillan-Montréal. En juin, je n'ai compté que 28 élèves, sur 42, dans la 2e classe de l'école du Saint-Puy, pendant que la première classe avait ses 31 élèves tous présents.

Parmi les écoles irrégulièrement fréquentées, je dois encore citer celle de Marguestau, visitée le 29 juin. Il y a dans cette école 25 élèves inscrits, 17 garçons et 8 huit filles. J'y ai trouvé, le jour indiqué ci-dessus, 8 garçons et pas une seule fille. L'examen du registre d'appel m'a prouvé que, depuis un mois environ, aucune fille ne fréquente plus l'école.

On peut bien, comme je l'ai fait moi-même, chercher la cause de cette fâcheuse situation dans l'indifférence profonde des familles et des autorités locales pour tout ce qui touche à l'enseignement primaire. Mais on ne saurait oublier la part des responsabilités qui revient en cela aux maîtres et aux maîtresses. Comment expliquer, sinon par l'action ou l'inertie du maître, que, le 9 avril, j'aie compté à Luppé 24 élèves sur 26 dans l'école de garçons et 6 seulement sur 13, dans l'école de filles ? - que le lendemain, 10 avril, j'aie trouvé présents dans l'école de Saint-Martin 25 élèves sur 26 (un élève était dangereusement malade) et que, à deux ou trois kilomètres de là, à Saint-Griède, j'aie trouvé le même jour 9 absences pour une population scolaire à peu près égale ?

Beaucoup de maîtres et de maîtresses, j'ai le regret de le constater, ne savent pas retenir leurs élèves auprès d'eux et acceptent avec trop de complaisance de voir leur classe à demi remplie. Ils croient avoir écarté par avance tous les reproches que l'on est en droit de leur faire, quand ils ont dit : "la commission scolaire municipale n'existe que de nom : elle ne se réunit jamais. Les enfants indigents ne sont pas secourus par la caisse des écoles qui n'est pas établie ou qui garde ses ressources ; les parents les emploient à des travaux dont ils ont quelque profit, si légers que ces travaux puissent être". Ils ne pensent pas à une raison capable de balancer toutes celles qu'ils peuvent faire valoir. On peut leur dire : "Faites aimer l'école à vos élèves, et ils trouveront bien le moyen d'obtenir de leurs parents qu'ils la leur fassent fréquenter".

Mais, pour que l'enfant aime l'école, il faut que les leçons qu'il y reçoit soient attrayantes. Or, peut-elle être attrayante une leçon de lecture qui consiste à ânonner une série de mots incompris, sans aucune explication, sans aucun commentaire du maître ?

Peut-il être attrayant un exercice de calcul dont le raisonnement doit toujours invariablement débuter par ces mots : "Pour commencer ce problème…" et dans lequel la raison des calculs à effectuer est seulement celle-ci : "pour savoir… ce que l'on cherche" ?

Peut-il avoir de l'attrait, l'enseignement de l'histoire entendu comme il l'est par certains maîtres ? L'institutrice de Réans fait réciter mot à mot, à raison de quinze ou vingt lignes par semaine, un livre d'histoire qui a pour le moins 200 pages. Aussi, le 28 juin, les élèves en étaient encore à l'état de la Gaule sous la domination romaine ! À l'école de garçons de Grazimis, les enfants disent en parlant de Charlemagne : "il a fait 53 expéditions pour satisfaire l'humeur belliqueuse des Francs", et ils ignorent tous la signification des mots humeur et belliqueuse. À Bétons, M. S. avait trois élèves dans le premier cours. Un était déjà, en histoire, à la fin du premier Empire, parce qu'il fréquente régulièrement l'école et qu'il avait repris le cours, en octobre dernier à Louis XV ou à Louis XVI ; un autre, venu plus tard, était à Louis XII et le troisième enfin, entré depuis peu, arrivait à la conquête de la Gaule par les Romains.

Peut-il être attrayant un exercice de composition française dans lequel l'enfant fait des efforts inouïs de mémoire pour se rappeler le texte du modèle qu'on lui a lu et relu ?

 

Les plus curieux résultats de cet enseignement anormal de la composition constatés pendant ce semestre sont ces deux-ci :

À l'école de filles de Bezolles toutes les élèves de la première division ont fait des lettres absolument pareilles, à un mot près, pour demander une place de garçon de ferme. On lit entre autres choses, dans ces compositions : "J'ai quinze ans, je suis robuste et fort, je puis porter un sac de blé" !

À l'école mixte de Marguestau, j'ai trouvé dans toutes les compositions faites soi-disant au sujet d'une promenade projetée par les élèves, j'ai trouvé, dis-je, la phrase suivante : "Mon père nous conduira à la sucrerie, où le contremaître sera à notre disposition, puis nous irons prendre le train à la gare de Verneuil". Marguesteau est peut-être à 50 kilomètres d'une gare de chemin de fer, et à je ne sais combien d'une sucrerie !

Comme les élèves apprennent peu avec de tels maîtres à dire correctement ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent !

 

On aboutit à ce résultat-là quand le livre se substitue entièrement au maître. Quelques instituteurs attendent tout de cet auxiliaire et, quand les progrès de leurs élèves sont lents, ils accusent le livre. J'en ai trouvé un, en particulier, qui n'est d'ailleurs dépourvu ni d'intelligence, ni de bonne volonté, qui se plaignait amèrement de l'insuffisance de ses livres scolaires : s'il eût été sûr d'être suivi par les familles, me disait-il, il serait allé d'un livre à l'autre jusqu'à ce qu'il en eût trouvé un lui permettant d'obtenir des résultats sérieux, sans se donner beaucoup de peine. Ce livre-là n'existe pas et n'existera jamais. C'est bien assez d'avoir les livres du maître, les journaux pédagogiques et les cours d'études. Par leur usage, toute initiative est épargnée au maître, et l'enseignement n'a souvent plus aucun caractère de personnalité.

L'initiative, en effet, voilà ce qui manque trop généralement. Aucun des maîtres de l'arrondissement n'a encore sérieusement organisé la protection des animaux. Bien rares sont ceux qui ont introduit dans leurs classes l'enseignement du travail manuel. Pendant le semestre écoulé, j'ai trouvé qu'une place était faite aux exercices manuels dans les seules écoles de garçons d'Estang, de Castelnau d'Auzan, de Casteral-Verduzan et du Saint-Puy.

Dans les écoles de filles, pour la propagation des exercices gymnastiques, je me heurte à une inertie qui me paraît insurmontable.

Dans les écoles de garçons, ces exercices sont aussi trop souvent négligés quand ils ne sont pas confondus avec les exercices militaires, et confiés à un instituteur spécial.

 

À ce propos, je puis dire que le zèle des instructeurs militaires s'est quelque peu refroidi l'année dernière quand ils ont vu le petit nombre de dispenses d'appel accordées par l'administration militaire. Il est à souhaiter que cette année, les instructeurs ayant des titres sérieux à une dispense d'appel puissent l'obtenir, sinon nous ne pourrons plus compter que sur les instituteurs, et les progrès de l'instruction militaire dans les écoles se trouveront indéfiniment retardés. Seuls, en effet, les jeunes instituteurs, anciens élèves de l'école normale, peuvent donner cette instruction avec succès. C'est ainsi que M. Corne, instituteur adjoint à Gondrin, remplace avantageusement cette année l'instructeur militaire démissionnaire. Mais on ne saurait demander aux autres maîtres un enseignement pour lequel ils n'ont pas été préparés. C'est bien assez, se disent plusieurs d'entre eux, de nous contraindre à la pratique des nouvelles méthodes si pénibles et si épuisantes, de voir contrôler rigoureusement chaque année les progrès de nos élèves, d'être dans l'obligation, morale pour le moins, d'en présenter quelques-uns aux examens du certificat d'études à des périodes assez rapprochées.

 

Si ces maîtres regrettent le temps où on les laissait, dans une douce quiétude, être les auxiliaires des curés plutôt que d'être vraiment et seulement instituteurs, l'administration a le droit de se montrer satisfaite du changement qui s'opère petit à petit. L'année dernière encore, il n'était délivré, dans l'arrondissement de Condom, que 130 certificats d'études. Cette année, 191 élèves viennent de subir avec succès les examens. Il n'y a pas eu moins de 274 candidats. La proportion des élèves admis a été de 70 %, preuve évidente que les commissions ont su conserver tout son prix à un titre toujours et de plus en plus recherché.

 

II. Locaux - Matériel

 

L'amélioration des locaux scolaires de l'arrondissement se poursuit toujours avec la même lenteur.

[…] À propos de mobilier scolaire, je dois une mention spéciale à M. Dupuy, instituteur à Lias. Grâce à son intervention auprès des parents et des autorités locales, il a pu placer dans sa nouvelle école, avec une dépense de 100 francs, 12 ou 15 tables-bancs à deux places (nouveau modèle) et une estrade avec bureau pour le maître. Les pères de famille ont fourni le bois nécessaire, et M. le Maire a nourri l'ouvrier qui, pendant l'hiver, confectionnait ce mobilier d'après des plans gracieusement donnés par la maison Garcet et Nisius.

 

III. Généralités

 

Les examens du certificat d'études qui viennent de finir ont mis en évidence l'insuffisance de l'enseignement de l'histoire et, cela va sans dire, de la composition française. Comme toujours, les épreuves les plus satisfaisantes ont été celles d'orthographe et de calcul. Dans le canton d'Éauze, on s'applique aussi à la lecture. Un délégué cantonal, M. Dupeyron, donne chaque année deux très beaux prix aux deux élèves de ce canton qui ont la meilleure note en lecture aux examens du certificat d'études. Le prix de lecture des garçons a été accordé cette année à un élève de Lannepax. Le prix de lecture des filles a été, comme les années précédentes, obtenu par une élève de Mme Bourdeau, institutrice laïque à Éauze.

Dans ce même canton d'Éauze, quatre livrets de Caisse d'épargne sont offerts par M. Larrieu, conseiller général, aux deux aspirantes qui ont réuni le plus grand nombre de points pour l'ensemble des épreuves du certificat d'études. Ce sont là des exemples bien dignes de tenter la générosité de Messieurs les membres des diverses délégations cantonales.

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Revue pédagogique, nouvelle série, tome X, 15 janvier 1887, pp. 59-63

 

 

II

 

"Le livre - le manuel - enchaîne la liberté du maître, surtout lorsque, comme il est fréquent en France, il est l’œuvre d'un haut personnage universitaire qualifié par ses fonctions pour imposer ses façons de voir. Le manuel dispense certains maîtres de tout travail personnel. Il est la cause principale de l'automatisation de l'enseignement. Certains manuels, largement répandus, ont tué les disciplines auxquelles ils s'appliquaient".

 

© René Hubert, Traité de pédagogie générale, PUF, 1965 , p. 500, note 1