Hommage à Victor Hugo (1802-1885)

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Le BO n° 44 du 29 novembre 2001 (Note de service n° 2001-244) invite les enseignants de tous ordres à consacrer la première heure de classe du second trimestre (en principe, le 7 janvier 2002) à célébrer le bicentenaire de la naissance de Victor Hugo (Ce siècle avait deux ans), et à exalter sa "capacité visionnaire" (euh, Hugo était surtout un indécrottable naïf, comme le montre le texte ci-dessous. Mais qu'importe, il n'en est que plus sympathique - et plus indispensable aux hommes déboussolés d'aujourd'hui). On a vu en de trop nombreuses circonstances l'actuel et très provisoire locataire de la rue de Grenelle beaucoup moins bien inspiré. On se gardera donc de faire la fine bouche. Certes, ce n'est pas la première fois qu'une telle "incitation ministérielle" s'abat sur les maîtres de France et de Navarre. On se souvient peut-être, qu'il y a une quinzaine d'années, le ministre Chevènement avait proposé à l'admiration des élèves - dès la classe de sixième ! - une œuvre "exigeante", en l'occurrence un texte de Claude Simon (B.O. n° 43 du 5 décembre 1985, pp. 3053-3054).
Quoi qu'il en soit, nous suggérons ci-dessous un court texte, peu connu, de Hugo. En fait, nombre de nos concitoyens en ont entendu parler pour la première fois par le truchement d'un feuilleton de Jean Cosmos en six épisodes, La Dictée, passé dans les étranges lucarnes voici un peu plus de trois lustres (en novembre 1984) ; ce feuilleton a d'ailleurs fait l'objet d'un livre (Jean Cosmos, La Dictée, Ed. de France-Loisirs, 1987. Le texte de la fameuse dictée figure pp. 58-59).

 

 

Le progrès de l'homme par l'avancement des esprits ; point de salut hors de là. Enseignez ! Apprenez ! Toutes les révolutions de l'avenir sont incluses, amorties, dans ce mot : Instruction Gratuite et Obligatoire.

C'est par l'explication des œuvres du premier ordre que ce large enseignement intellectuel doit se couronner. En haut les génies.

Partout où il y a agglomération d'hommes, il doit y avoir, dans un lieu spécial, un explicateur public des grands penseurs.

Qui dit grand penseur dit penseur bienfaisant.

La présence perpétuelle du beau dans leurs œuvres maintient les poètes au sommet de l'enseignement.

Nul ne peut prévoir la quantité de lumière qui se dégagera de la mise en communication du peuple avec les génies. Cette combinaison du cœur du peuple avec le cœur du poète sera la pile de Volta de la civilisation.

Ce magnifique enseignement, le peuple le comprendra-t-il ? Certes, nous ne connaissons rien de trop haut pour le peuple. C'est une grande âme. Êtes-vous jamais allé un jour de fête à un spectacle gratis ? Que dites-vous de cet auditoire ? En connaissez-vous un qui soit plus spontané et plus intelligent ? Connaissez-vous, même dans la forêt, une adoration plus profonde ? La cour de Versailles admire comme un régiment fait l'exercice ; le peuple, lui, se rue dans le beau éperdument. Il s'entasse, se presse, s'amalgame, se combine, se pétrit dans le théâtre ; pâte vivante que le poète va modeler. Le pouce puissant de Molière s'y imprimera tout à l'heure ; l'ongle de Corneille griffera ce monceau informe. D'où cela vient-il ? D'où cela sort-il ? De la Courtille, des Porcherons, de la Cunette [il s'agit d'anciens quartiers populaires de Paris], c'est pieds nus, c'est bras nus, c'est en haillons. Silence. Ceci est le bloc humain.

La salle est comble, la vaste multitude regarde, écoute, aime, toutes les consciences émues jettent dehors leur feu intérieur, tous les yeux éclairent, la grosse bête à mille têtes est là, la Mob de Burke, la Plebs de Tite-Live, la Fex urbis de Cicéron, elle caresse le beau, elle lui sourit avec la grâce d'une femme, elle est très-finement littéraire ; rien n'égale les délicatesses de ce monstre. La cohue tremble, rougit, palpite ; ses pudeurs sont inouïes ; la foule est une vierge. Aucune pruderie pourtant, cette bête n'est pas bête. Pas une sympathie ne lui manque ; elle a en elle tout le clavier, depuis la passion jusqu'à l'ironie, depuis le sarcasme jusqu'au sanglot. Sa pitié est plus que de la pitié ; c'est de la miséricorde. On y sent Dieu. Tout à coup le sublime passe, et la sombre électricité de l'abîme soulève subitement tout ce tas de cœurs et d'entrailles, la transfiguration de l'enthousiasme opère, et maintenant, l'ennemi est-il aux portes, la patrie est-elle en danger ? Jetez un cri à cette populace : elle est capable des Thermopyles. Qui a fait cette métamorphose ? La poésie.

Les multitudes, et c'est là leur beauté, sont profondément pénétrables à l'idéal. L'approche du grand art leur plaît, elles en frissonnent. Pas un détail ne leur échappe. La foule est une étendue liquide et vivante offerte au frémissement. Une masse est une sensitive. Le contact du beau hérisse extatiquement la surface des multitudes, signe du fond touché. Remuement de feuilles, une haleine mystérieuse passe, la foule tressaille sous l'insufflation sacrée des profondeurs.

Et là même où l'homme du peuple n'est pas en foule, il est encore bon auditeur des grandes choses. Il a la naïveté honnête, il a la curiosité saine. L'ignorance est un appétit. Le voisinage de la nature le rend propre à l'émotion sainte du vrai. Il a, du côté de la poésie, des ouvertures secrètes dont il ne se doute pas lui-même. Tous les enseignements sont dus au peuple. Plus le flambeau est divin, plus il est fait pour cette âme simple. Nous voudrions voir dans les village une chaire expliquant Homère aux paysans.

 

Le texte même de la dictée dont il est question en introduction ne comprenait que les phrases suivantes :

“Le progrès de l’homme par l’avancement des esprits ; point de salut hors de là. Enseignez ! Apprenez ! Toutes les révolutions de l’esprit sont incluses, amorties dans ces mots : Instruction Gratuite et Obligatoire. Mangez le livre.
[...]
Partout où il y a agglomération d’hommes, il doit y avoir, dans un lieu spécial, un explicateur public des grands penseurs.
[...]
Nul ne peut savoir la quantité de lumière qui se dégagera de la mise en communication du peuple avec les génies.
[...]
L’ignorance est un appétit. Le voisinage de la nature rend l’homme du peuple propre à l’émotion sainte du vrai.
[...]
Tous les enseignements sont dus au peuple”.

 

Victor Hugo, William Shakespeare, 1863, IIe partie, Livre V, "Les esprits et les masses", & VII

 

 

À propos de La Dictée, le quotidien Nord-Éclair écrivit :
"La chronique quotidienne d'une famille vouée à l'enseignement. Ces fils de paysans devenus, grâce à l'école de Jules Ferry, instituteurs, gravissent l'échelle de la promotion du savoir et de la société.
Ils restent attachés à la France profonde, épris de justice, de liberté.
Cosmos écrit, à travers cette saga familiale, une histoire d'amour qui est aussi un témoignage de courage et de dévouement.
Pages simples, pleines d'émotion".

(Quatrième de couverture du livre)

[La Dictée était une co-production TF1-Pathé-Cinéma. Le jeune Yann Debray jouait le rôle de Louis, petit]