Hommage à Jean Guéhenno (1890-1976) (2)

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Voici plus de quarante ans, une estimable revue pédagogique à l'usage des institutrices et des instituteurs primaires, l'École et la vie (la bien nommée !), publiait une plaquette de trente pages en hommage à Jean Guéhenno, composée pour partie de témoignages de compagnons de route de cet homme de bien, au destin extraordinaire (en voilà un qui, à la seule force du poignet, avait réussi à changer, sinon la vie, du moins sa vie), et pour partie de textes de l'écrivain. Encore que j'aie déjà, antérieurement, publié un Hommage à Jean Guéhenno, j'ai estimé qu'il méritait un second hommage, manière pour moi de saluer une revue (éditée par la librairie Armand Colin) qui avait de nombreux mérites, et d'honorer un écrivain hélas tombé dans l'oubli le plus profond. Provisoire, du moins je l'espère, le temps que ceux de ses successeurs en plume, uniquement reconnus à cause de leur sens de la médiatisation, retournent à leur vraie place, celle de la nullité. Mais ce n'est pas exactement pour demain, je ne l'ignore pas. En attendant, voici de quoi approcher un peu l’œuvre immense de cet authentique fils du peuple, de cet homme de gauche, un vrai, qui n'avait pas appris le socialisme dans les livres, lui, comme la quasi-totalité des pantins de l'actuel P. S.

 

 

 

I. Hommages

 

François Mauriac (1885-1970), de l'Académie française

 

Que les enfants du peuple n'aient pas droit seulement à l'instruction primaire, mais aussi à la culture, il ne suffit pas d'en admettre le principe. En fait, un fils d'ouvrier qui a le goût des choses de l'esprit a-t-il la possibilité d'y accéder ? C'est toute la question. La vie de Jean Guéhenno est exemplaire parce que chez un enfant du peuple la passion du savoir aura dominé les fatalités de sa condition ouvrière.

Elle est exemplaire aussi parce que ce professeur éminent, cet écrivain, cet académicien que Jean Guéhenno est devenu n'a pas étouffé en lui la voix revendicatrice du petit ouvrier. Jean Guéhenno, ancien élève de l'École Normale Supérieure, agrégé de l'Université, membre de l'Académie française, est resté fidèle à ses origines et à sa classe. Ce petit-fils de Jean-Jacques Rousseau, ce fils de Michelet est en réalité un homme de tradition. Il appartient à une famille d'esprits dont les beaux esprits se moquent quelquefois.

Les descendants des hommes qui, en 1848, ont cru fonder la démocratie véritable ont été recouverts aujourd'hui par la vague marxiste. Il n'empêche qu'ils demeurent les survivants d'un grand moment de l'espèce humaine. En vérité, ils se tiennent à un confluent : ils ont pu, pour la plupart (mais non pas tous) rompre avec le Credo des Églises, l'héritage chrétien demeure en eux ; il y pénètre, il y féconde le courant socialiste.

Les Confessions de Jean Guéhenno (ses œuvres complètes mériteraient d'être réunies sous ce titre) montreraient, chez cet agnostique, chez ce "laïque", au sens que la Troisième République donnait au mot, l'enfant breton qui n'a qu'à se recueillir pour entendre l'appel intérieur. "Conscience, instinct divin...", disait Jean-Jacques, dirait aussi Jean Guéhenno. Il eût été un clerc, autrefois, au sens de l'Église. Il l'est aujourd'hui au sens humain que lui-même donne à ce terme. II est une conscience. Mais la conscience constitue une patrie commune à tous ceux qui se fient à elle. Jean Guéhenno ne m'en voudra pas si je l'assure qu'il ne m'est jamais apparu comme appartenant à une famille spirituelle différente de la mienne. Chrétien, je ne vois même pas en- lui un frère séparé. Non : un frère, simplement.

 

 

André Chamson (1900-1983), de l'Académie française

 

Dans cette bousculade où nous vivons, pressés par tant de devoirs, de travaux, de besognes, de choses vaines aussi, comment parler d'un ami de quarante ans comme il convient de le faire ? Un ami de quarante ans ? J'exagère à peine. Un ami de trente-sept ans, exactement. C'est côte à côte que nous avons fait nos débuts, autour de l'année 25 - belle année, une des plus fécondes du siècle ! - et, cependant, Jean Guéhenno était mon aîné de dix ans, l'aîné de la plupart de ceux qui se sont manifestés à la même époque.

Si ma génération littéraire est devenue la génération de Jean Guéhenno, c'est parce qu'il avait fait la guerre, la grande, l'horrible, celle de 14-18, qui martyrisa la chair de l'humanité, comme l'autre en a pollué l'esprit. Mais ce retard de dix ans, à l'entrée du jeu, s'est transformé peu à peu en un merveilleux privilège. C'est sans doute à lui que Jean Guéhenno a dû de garder la jeunesse qui est la sienne, une jeunesse qui a tous les signes de la jeunesse, le poil noir, l'esprit rapide, le cœur généreux et le don de se passionner pour tout ce qui passionne les hommes en pleine force.

Ce qu'il fut dans ces temps lointains, il l'est encore aujourd'hui, en dépit de ce que la maturité et l'expérience d'une vie pleine et forte apportent aux hommes de son espèce. Il est de ceux qui n'ayant jamais utilisé leur jeunesse comme une singularité restent toujours jeunes, comme il est de ceux qui n'ayant jamais été "à la mode" ne sont jamais démodés. C'est dire qu'il y a en lui quelques vertus exemplaires.

La fidélité qu'il garde à ceux qui l'ont précédé et pour lesquels la vie "n'était pas encore changée" en est une. Dans sans mémoire qui est le nôtre, il faut bien que certains aient la force de se souvenir. J'ai, pour ma part, essayé de maintenir ces valeurs en restant fidèle à ce coin de terre avec lequel les miens se sont identifiés(1). Jean Guéhenno a voulu rester fidèle à leur condition, à leur état, comme il aime à dire. C'est, peut-être, une position qui s'ouvre plus facilement sur l'universel, car il me semble bien que, dans l'un et l'autre cas, il n'est pas question d'autre chose.

Je veux pourtant, sur cette fidélité qui est sa marque, contredire un peu Guéhenno, car le rôle d'un ami est quelquefois de le faire. Je veux l'assurer que les siens - le père et la mère, les grands-parents, tous ceux du rang des deux, du rang des quatre, du rang des huit, qui plongent dans la nuit des temps - doivent être fiers de ce qu'ils sont devenus avec lui. J'entends bien ce que Jean Guéhenno va répondre : "Ils valaient mieux que moi". J'en dirai autant des miens. Je suis donc prêt à l'admettre. Mais je n'en pense pas moins que les siens doivent être fiers de ce qu'ils sont devenus, avec le temps, à travers lui, c'est-à-dire autre chose et, pourtant, quelque chose de fidèle. Ils avaient sûrement rêvé de cette métamorphose, obscurément, sans imaginer ses modes et ses moyens, anxieux seulement de ne pas être oubliés par ceux qui pourraient "changer la vie". Comment donc ne pas les sentir en paix ?

La loyauté qu'il a gardée à l'égard des siens, Jean Guéhenno s'en est fait une de ses règles de vie et je suis un de ceux qui peuvent en porter témoignage. Je suis certain que beaucoup de ceux qui liront ces pages se souviennent de Vendredi, ce journal que nous avons fondé, avant-guerre, et que j'ai dirigé, pendant plus de deux ans, avec Jean Guéhenno(2). Il ne peut pas être question d'évoquer ici son histoire. Il y faudrait un livre et je ne sais si l'un de nous l'écrira. Je veux dire simplement que c'était un journal honnête, c'est-à-dire un journal qui ne dépendait de personne, sauf de ce que nous pensions être la vérité. Le faire ne fut rien, si ce n'est un lourd labeur accompli dans le désintéressement le plus absolu. Ce qui fut le plus difficile, je dirai même, le plus dangereux, ce fut de mettre un terme à cette expérience, quand il fut clair qu'avec les faibles moyens dont nous disposions, nous n'étions plus qu'une proie. Si Vendredi n'a jamais cessé d'être un journal libre, jusqu'à sa fin, c'est parce je fus soutenu par la loyauté et la fermeté de Jean Guéhenno. D'autres aussi jouèrent leur rôle dans cette affaire, mais Guéhenno en fut la barre d'acier.

 

 

Jean Cassou (1897-1986)

 

[Inspecteur des Monuments historiques dès 1932, il est en 1934 membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et Directeur à partir de 1936 de la revue Europe].

 

Qu'appelle-t-on le peuple ? Demandons-le à Michelet, à Proudhon, à Péguy, à Charles-Louis Philippe, qui en étaient. Et à Jean Guéhenno, qui en est un dernier survivant et un dernier témoin. Car le peuple est sans doute en train de disparaître, les structures sociales subissent de telles et si rapides transformations qu'il semble que, de cette chose substantielle et vivante, le peuple, nous n'ayons plus bientôt que l'âme, un souvenir, une idée. Ah ! faisons en sorte, au moins, que ce soit encore une idée-force !

Et c'est pourquoi celui qui peut se dire encore né du peuple, qui a, dans ce chaud et obscur foyer, la mémoire de ses primes émois, n'en retrouvant plus le contact et se voyant impliqué dans les activités d'une société intégralement bourgeoise, éprouve un sentiment confus de nostalgie, de regret, de malaise. Il y a de tout cela chez le Caliban d'aujourd'hui, comme il y avait de tout cela, lors de la rencontre équivoque et lourde d'explosions prochaines, de deux mondes, l'un commençant, l'autre finissant, chez Jean-Jacques, Caliban venu de sa montagne pour se frotter aux princes et aux gens de lettres. D'où offenses, illusions, rancœurs, enthousiasmes, émois, susceptibilités, méchancetés, ambiguïtés. Comme tout serait simple si la lutte de classes était simple !

Par bonheur, il y a des moments où la notion de peuple prend toute sa force, la notion et la chose. Entraînant divers secteurs de la société, confondant les diverses sortes de travailleurs, réveillant au cœur des Français de toutes catégories, de toutes origines, de toutes opinions philosophiques ou religieuses une même passion pour une même idée - justice, liberté, vérité - et étouffant en eux le cri de leurs intérêts particuliers, la puissance historique qu'on appelle le peuple se réalise. 1936 a été un de ces moments.

Devant l'horreur du fascisme, tous les thèmes, toutes les valeurs spirituelles et morales qui avaient composé l'histoire de la France en tant que peuple, le souvenir effervescent de ses constantes réactions à l'invasion étrangère comme à la tyrannie, tout cela, toute cette énergie autrefois dépensée en de glorieux mouvements, mais inépuisée, renouvelée et sans cesse latente, toute cette vertu révolutionnaire, à nouveau, surgissait, prête à exercer son action. Guéhenno a été l'un des hommes de ce moment-là. Mais c'est qu'il est fait pour ces moments-là, car ceux-ci apaisent ses inquiétudes et ses discords et accomplissent en lui l'harmonie. Toutes les choses prennent un sens, - et le même sens, - qui pouvaient lui paraître acquises, artificielles, et le gêner : son savoir de normalien - précieux privilège - et, plus précieux privilège encore, son talent d'écrivain, de grand écrivain, robuste, chaleureux, raisonnant avec une claire et frémissante éloquence - comme les plus excellents, comme Jean-Jacques ! - enfin et en bref toute sa participation - aux plus exquis trésors de la culture. Mais le moment historique surgit où tout cela même, qui le distingue si hautement et le situe dans une élite, tourne à l'action utile, au renforcement de la fraternelle communion sociale. Tout cela se fait peuple. Et, répétons-le, il y a alors un grand bonheur.

Nous sommes nombreux à pouvoir évoquer avec ce sentiment de bonheur notre compagnonnage de ce temps-là, auquel Guéhenno apportait le concours d'une flamme, pour le coup, indivise, intégrale. Dans ses articles de Vendredi, qu'il avait fondé avec Martin-Chauffier et Chamson, sa généreuse autorité de maître de la jeunesse s'exerçait en toute plénitude, enseignait avec la plus complète efficacité à penser, à vouloir, à agir.

L'enseignement de Guéhenno revêt toute sa nature, prend toute sa valeur dans la véhémence. Ces années tumultueuses du Front populaire lui ont fourni l'occasion d'exprimer toute sa véhémence. Elles ont été l'éclairage sous lequel les messages historiques qui palpitent au plus secret de lui pouvaient s'animer. Ce sont les messages qui se réunissent et se pressent dans l'idée de peuple et en font une gerbe de Messidor.

L'histoire ne se recommence pas, on l'a assez dit. Les événements ne se répètent pas. Mais ce qui, en cette suite d'événements culminants, d'évènements véhéments et ardents dont nous faisons notre histoire, ce qui se répète, c'est une même puissance, celle-là qu'on appelle le peuple. Avec cette puissance, Guéhenno en sa chair et son esprit, a d'intimes et familières communications et, avec lui, nous l'avons sentie présente, cette puissance, merveilleusement présente, dressée, tendue comme une Marseillaise, en ce moment critique d'il y a vingt-cinq ans, au bord de la plus atroce catastrophe.

 

 

Guy Desgranges

 

C'était en octobre 1940. Nous étions khâgneux au Lycée Henri-IV. Nous avions vingt ans. Curieuse rentrée que cette première rentrée d'après la défaite, d'après l'exode, dans un Paris où l'occupation était encore toute fraîche : la préparation au concours de Normale n'était pas notre seul souci, - s'il fut jamais le seul souci des khâgneux.

Nous étions curieux de connaître Guéhenno, un peu méfiants. C'était un professeur pas comme les autres. Il nous venait de Lakanal, par Clermont-Ferrand, mais aussi de Grasset et des "Cahiers verts"(3). Nous savions qu'il avait "découvert" Giono, le Giono d'alors(4), des Auberges de la Jeunesse, du Contadour et des Vraies Richesses ; qu'il connaissait bien Gide, assez pour avoir poursuivi publiquement avec lui une polémique sur la valeur des différences individuelles et le sens de l'universel. Nous savions aussi qu'il avait été du Front populaire, militant et poète de sa mystique fraternelle, orateur pathétique à ses meetings. Un certain parfum de littérature vivante, l'expérience d'un certain engagement politique nous attiraient. Nous redoutions un peu l'usage intempestif de la majuscule. Et puis Michelet ni Renan n'étaient guère de nos dieux, s'ils passaient poux être les siens.

Ce qui, dès les premières semaines, dès les premières classes, nous séduisit en lui, ce fut sa gentillesse, une gentillesse irrespectueuse et complice. Il ne pontifiait pas. Mais il est des refus de pontifier qui sont démagogiques. Ce n'était pas le cas. Guéhenno était un professeur gai : d'une gaieté contagieuse. Je ne sais s'il s'y évertuait, s'il considérait cette gaieté comme un devoir, l'exercice d'une liberté menacée, ou si elle lui était un plaisir qu'il s'offrait et qu'il nous offrait.

Là où il excellait, c'était dans l'explication de textes. Jean Guéhenno est un lecteur merveilleux. Sa voix met en valeur non seulement la musicalité d'un poème, mais son sens profond. Sa lecture d'un sonnet de Valéry ou d'un monologue de Phèdre était déjà une explication, c'est-à-dire une révélation. Nous écoutions ces lectures avec une attention fervente : non point spectateurs d'une performance inspirée, mais participants à la mise en commun des beautés d'une œuvre.

Cet homme que nous croyions être l'homme des grandes abstractions (et il l'est aussi, bien sûr, comme Bernanos l'était) avait un sens très vif de la singularité concrète d'un style, d'une voix, d'une phrase. C'est à reconnaître cette singularité qu'il nous invitait dans l'explication lorsqu'il nous conseillait de nous laisser guider par le mouvement d'un texte. Il manifestait la même aisance, le même don de sympathie devant un essai de Montaigne et devant un sermon de Bossuet ; il ne masquait pas ses préférences idéologiques, mais nous engageait à saisir une pensée dans sa force pure et dure, les pensées amies comme les pensées adverses. Devant ces débats essentiels, il était grave et voulait qu'on le fût. Ni compromis ni frivolité : ces textes posaient des questions qu'on ne pouvait pas esquiver.

Un jour, nous allions expliquer le passage où Pascal développe la pensée du Psalmiste : "Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux ou orgueil de la vie". C'était une matinée de printemps. Au beau milieu de l'explication, Guéhenno se mit à décrire les premières fleurs qu'il avait admirées eu traversant le Luxembourg, la douceur saisissante de ce premier beau jour. Fallait-il renoncer à cette libido sentiendi ? La joie et le salut du chrétien étaient-ils à ce prix ? La communication inattendue d'une sensation personnelle nous rendait présente la rigueur du défi pascalien.

La dissertation, pour Guéhenno, c'était un genre qui avait ses règles, sa rhétorique. Il fallait jouer le jeu et ne pas se laisser aller à filer son petit essai intelligent et dédaigneux. Il reconnaissait nos tics d'écriture, nos facilités et les sources de nos imitations. L'un était mallarméen, superbe et hermétique. L'autre, péguyste, juxtaposait répétait, bredouillait. II luttait ainsi contre des engouements qui nous bouchaient parfois l'accès des plus grandes œuvres. L'écrivain nous faisait découvrir les secrets de l'écriture et du style, et le professeur nous ramenait aux grands classiques, hors de notre "littérature" et de notre concession. Précieuse expérience, à laquelle on se voudrait fidèle.

 

 

II. Textes

 

[Les textes de Jean Guéhenno recueillis dans la plaquette publiée par l'École et la Vie avaient été choisis par MM. Maurice Domerc, Professeur au Lycée Montaigne, et George Hyvernaud (1902-1983), Professeur à l'École normale de la Seine]

 

 

1. Caliban parle (1e édition, 1928, chez Grasset)

 

Je pense à cette longue vie chrétienne qui fut la nôtre, et par delà encore, à cette humilité servile dans laquelle si longtemps on nous retint, et je ne veux rien regretter. De bons historiens qui croient me servir m'enseignent la haine de tout ce vieux passé : c'est m'enlever des forces. Même alors, je l'espère, mon âme trouvait sa lumière. Quelle obéissance, mais aussi quelle ferveur ! Trop souvent, je le sais, cela devint habitude et sottise : nous allions à l'église, comme l'âne au marché ; ainsi se perd et défleurit la vie. Qu'importe, si à d'autres moments cette ferveur dans l'obéissance même donna à notre vie un sens et nous rendit capables de merveilleuses œuvres. Non, le sombre Moyen Âge ne fut pas si sombre pour moi. J'étais au bas-bout de la table, mais non pas si loin du chanteur que ne me parvinssent les grandes paroles qu'il chantait. J'avais part à la vie spirituelle du monde. Comme ces donateurs que j'ai vus sur des images portant dans leurs mains de petites chapelles, j'offrais à Dieu des cathédrales. J'allais à Chartres ou à Amiens, je lui donnais quinze jours de ma peine et revenais en mon village, bien sûr que grâce à moi les cloches dans le ciel sonneraient un peu plus haut. Je bâtissais alors des églises comme je bâtis maintenant des "maisons du peuple". Et ce mendiant que je fus sur les routes de Jérusalem ! Nous allions. Toujours la terre de la rédemption était au-delà des dernières montagnes ou de la dernière plaine, et toujours nous devions repartir. La mort nous prenait sur le chemin. Comment ne reconnaîtrais-je pas en cette si longue et si vaine errance la plus belle image de ma destinée ?

? Dieu de l'avenir, Dieu secret, Dieu sans images, si la place des dieux est dans les cœurs les plus purs et les plus généreux, c'est en nous que tu grandis. Nous seuls sommes capables de faire des dieux. Nous sommes cette voix innombrable qui peut aller frapper le ciel, et ce cœur innombrable encore qui donne la vie à la pensée, change en sentiments les idées, propage à travers les hommes le sang des alliances mystiques. Hors de nous, tout n'est que sécheresse et que raisonnement. Le Dieu des Chrétiens n'eût pas été si doux, si des esclaves ne l'avaient longtemps attendu. II vint, et cette longue espérance d'une tendresse qu'ils n'avaient jamais connue leur parut enfin comblée. Tu viendras, toi aussi, et ce sera pour délivrer de très vieilles puissances de notre âme. À peine savons-nous encore balbutier notre foi. On t'a si longtemps interdit. Nous n'osions croire ni à notre raison, ni à notre force. Et voilà que nous sommes tous, devant toi comme un jeune homme au matin, devant le jour qui se lève. Nous ne savons pas bien ce que tu seras. Sait-il, lui, ce que sera sa journée ? Mais, comme lui, nous nous sentons pleins de courage et nous t'offrons d'avance nos mains et nos esprits.

? Esprit, ton rôle est de justifier les esprits. Et nous sommes, nous aussi, des esprits. N'aie pas peur de notre foule, de notre cohue gémissante. Laisse-nous pénétrer dans ces royaumes de la méditation et du silence qui t'appartiennent. Nous espérons certaine placidité frémissante où chacun de nous devant lui-même découvrirait cependant bien plus que lui-même. Car nous sommes capables de vie intérieure. Tout est encore ainsi réglé qu'à peine avons-nous le temps d'être des hommes. Nous ne connaissons notre existence que par les malheurs qui nous arrivent, quand nos femmes sont malades ou quand nos enfants meurent. Nous passons tout le temps à gagner notre vie et le souci du pain supprime en nous tous les autres. Si tu exigeais qu'on nous fît place, peut-être saurions-nous user comme il faut de tes dons. Que d'intellectuels les gaspillent : ils savent bien des choses, mais ils ne savent comment vivre. Ils ne pensent que pour gagner et conquérir. Esprit, nous autres savons que ta fonction est de délivrer et de faire des âmes. Si tu nous aidais, peut-être ferions-nous enfin de ce monde un monde humain et découvririons-nous cet art de vivre qui passe en grandeur toutes les connaissances.

? La culture désormais ressemble à ces beaux nuages au couchant que dore le soleil déjà tombé derrière l'horizon. Les meilleurs hommes de ce temps ne lui demandent qu'un magnifique repos. Pour les autres, elle n'est rien qu'un vague souvenir dont ils tirent vanité. C'est à qui fera semblant de savoir parler grec et latin. Les juges se réclament de Justinien, les orateurs de Cicéron et de Démosthène, comme s'ils en faisaient leur lecture quotidienne. On évoque à tout instant le droit romain, la paix romaine, l'intelligence athénienne. Dans la réalité, les dieux sont morts. Il n'en reste que la superstition, qui couvre les fautes et les crimes. Mais qu'est-ce qu'un monde où toute grandeur n'est plus que dans les souvenirs ? Pour nous, des " souvenirs " ne nous suffisent pas. Nous voulons servir un esprit vivant.

 

Jean Guéhenno, in Caliban parle, suivi de Conversion à l'humain (édition de 1962), extraits tirés des pp. 7-11 et 83-84]

 

 

2. Conversion à l'humain (1e édition, 1931, chez Grasset)

 

Venise 1921, ou la dixième ombre

 

S'il faut en croire les poètes, Venise est un des plus efficaces pourrissoirs du monde. Byron, Musset y vinrent quand, en effet, elle semblait mourante, ayant perdu sous la férule autrichienne jusqu'au goût de sa liberté. Leur chant a ranimé Venise, mais il fut entendu qu'ils avaient en vain ressuscité une morte. Tout ce qu'il est venu depuis de beaux messieurs chlorotiques enchanter leur mélancolie sur ces lagunes n'a fait qu'entretenir la légende. Ils aiment en Venise un grand palais désaffecté où leur songe est libre et que garderait un jeune concierge mal au courant des anciens usages. Même ils négligent volontiers le concierge. L'homme est mort pour eux en ces lieux. Ils admirent que tous les siècles aient laissé à ces rivages des épaves et ils auraient moins de louanges pour les gondoles si elles n'étaient noires.

Les derniers oisifs du monde se donnent ici rendez-vous. Ils y vivent comme en quelque paradis artificiel. S'ils sont jeunes, ces étrangers, s'ils ont quelque lecture, ils y peuvent grandir leur vie, élargir leur mince aventure en écoutant seulement battre le flot. S'ils ont passé l'âge des amours, aucun lieu du moins n'est mieux fait pour s'en souvenir. Mais surtout je comprends qu'y viennent tous ceux qui ont loisir de se regarder mourir. Cet intervalle que selon Saint-Simon il convient de mettre entre la vie et la mort, ce moment de l'examen, du bilan et parfois de la dernière reprise, c'est ici, j'imagine, que le peuvent passer, dans le plus noble frémissement, ceux-là de ces oisifs qui voient en eux s'éteindre l'espèce des maîtres. Sombres délices. Même, ils nous proposent, il faut l'avouer, une assez belle image : les débris d'une grande fortune épars autour d'eux, les grâces mourantes d'un ciel qui, vers le soir, se décompose avec plus de finesse qu'en aucun autre endroit du monde, font un splendide accompagnement à leurs réflexions dernières, aux derniers soubresauts d'une force qui se désagrège. Le climat inégal et l'air empoisonné les énerve et les exalte. Ils peuvent mourir avec délicatesse et une sorte de grandeur.

M. Barrès a plusieurs fois conté qu'il ne venait ici que pour "nourrir sa fièvre". Je crois le voir tel qu'il y débarqua un jour des années 90, s'abandonnant à ses exténuantes langueurs, l'un de ces "jeunes bourgeois pâlis et affamés de tous les bonheurs", bien mis et dédaigneux, "le cœur défiant et la bouche dégoûtée", qui nourrissent leur moi comme un potache une araignée au fond de son casier, fins de race, inexistants et se redisant avec d'autant plus de passion : "Le premier point, c'est d'exister".

? Le secret de la vivante Venise, une petite fille me l'eût livré sans doute, si j'avais su lire dans ses yeux, si j'avais osé, la prenant par la main, la prier de me conduire aux endroits où elle joue, où vivent ses parents, où travaille son père. Mais elle était fière, et quand, elle m'eût fait la grâce de manger un gâteau, s'enfuit en ne me laissant qu'un sourire.

C'était un après-midi, sur le quai des Esclavons. Je m'étais assis à la terrasse d'un café d'où je pouvais voir le défilé des gens partant pour le Lido, tout le va-et-vient du canal et San Giorgio, et toute la mer et tout le ciel. Je m'amusais des contrastes....

C'est alors que je l'aperçus. Déjà depuis longtemps elle marchait d'un bout à l'autre de la terrasse, les mains nouées derrière le dos, posant doucement sur les dalles ses pieds nus sur lesquels elle s'élevait à chaque pas, toute grâce et toute fierté. Je ne l'avais pas remarquée d'abord. Qu'était-elle dans ce paysage ? Et soudain ce fut elle qui lui donna son sens comme il arrive qu'un son, indéfiniment répété et que nous n'entendions pas d'abord, finit par s'emparer de toute la conscience et impose à notre âme sa tristesse ou sa joie.

Donc vous l'eussiez prise pour une petite pauvresse venue tendre la main aux dames et aux messieurs qui s'embarquaient pour le Lido. Elle avait un visage barbouillé, une égratignure au nez, et portait une robe grise trop étroite, sous laquelle on la devinait nue. Mais elle avait de grands yeux noirs pleins de malice, la bouche fine et rouge, des cheveux dorés et fous qu'elle secouait quand nerveusement elle secouait la tête, et, dans la démarche, un air de reine qui rassurait sur ses vrais sentiments. Elle n'attendait rien, s'amusait simplement, sans le savoir, de sa marche dansante et des jeux du soleil autour d'elle. Elle émerveillait, mais c'était sans le savoir encore ; seulement de voir tous les yeux lui sourire lui donnait envie de sourire aussi. Elle était heureuse. Comme elle passait près de moi, je lui tendis un gâteau. Ses yeux brillèrent, mais elle fit non de ses cheveux ébouriffés. Elle passait et repassait, droite sur la pointe de ses pieds nus, sans hâter le pas, les mains au dos, s'échappant aux moindres frais, si je tentais de l'arrêter rien qu'en courbant son jeune corps. Seuls ses yeux clignaient de désir. Tout son air disait clairement : "Pour que j'accepte, il faut qu'on m'aime !" De tout mon cœur, je la priai, la suppliai. Enfin, quand elle put croire à ma sincérité, elle s'arrêta et sur un pied, grignota un biscuit du bout de ses dents blanches. J'aurais voulu qu'elle parlât. Elle ne prononça que quelques paroles : elle s'appelait Angelina, avait huit ans, et c'était la fille d'un maçon.

Venise venait de me révéler en cette petite fille son charme le plus neuf, sa beauté des jours à venir. J'aurais voulu la retenir un peu. Elle ne m'eût confié sans doute que d'humbles et communs secrets. Mais ce sont ceux-là mêmes qui composent la vie des multitudes ; j'aurais su peut-être comment on dure à Venise, quelles petites victoires quotidiennes y aident à endurer une grande défaite continue. Elle m'eût laissé entendre ce que l'âme la plus ignorante recueille ici des beautés de la ville et du ciel, comment elle y trouve ardeur et confiance, ce qu'il faut de joie pour aimer vivre encore.

Je la regardai s'éloigner ; elle s'en alla du côté des jardins.

 

Jean Guéhenno, in Caliban parle, suivi de Conversion à l'humain (édition de 1962), extraits tirés des pp. 131-132 et 140-142]

 

 

3. Journal d'une révolution (1937-1938), Grasset, 1939

 

Sens de la Révolution

 

Aucune formule technique, politique ou économique, ne saurait contenir la révolution. Les techniques, et la technique de la révolution, comme les autres, doivent être subordonnées à l'homme. Quand elles prétendent vivre d'elles-mêmes, elles le mutilent ou l'avilissent. La vie est une, l'homme est un. Je veux être tout entier dans chaque chose que je fais. Nous changerons toute la vie. La révolution concerne tous les rapports entre les êtres, la possession des biens, leur production, leur consommation, les règlements du travail sans doute, mais aussi bien et davantage encore peut-être la liberté des esprits, notre maîtrise de la terre, et le bonheur des enfants et la joie des hommes et des femmes, et leurs amours. Et, tout au fond de nous, persiste la foi désespérée qu'un dernier maître de la vie devrait nous guérir, sinon de la mort même, du moins de tout ce que son obscure présence fait à tous les instants peser sur nous.

Naïf et primaire autant qu'on voudra, toujours je croirai que l'histoire a un sens. Et l'on radote, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, si l'on n'est pas dans ce sens. L'histoire n'est que le lent accomplissement de l'homme dans tous les hommes. La révolution n'est que cette grande promesse. Quand j'ai lu des livres, ils ne m'ont paru beaux que s'ils la confirmaient. Ce qu'on appelle culture ne peut être rien d'autre que les armes et les moyens de ce progrès.

Ce mot, "révolution", porte notre destin. Il résume notre épreuve à nous. C'est par la réponse que nous faisons à tout ce qu'il contient que les hommes qui viendront nous jugeront, tout de la même manière que nous jugeons et classons les hommes d'il y a deux mille ans par la réponse qu'ils firent à l'Évangile, à la nouvelle que tous les dieux du ciel, de la terre et des eaux étaient morts, et qu'un Dieu nouveau était né qui avait, pour sa demeure et son autel, choisi l'âme de chacun d'eux. Mais nous avons été, nous autres, saisis d'une plus étonnante nouvelle : ce Dieu lui-même, ce Dieu qui nous restait, ce Dieu de deux mille ans est mort à son tour et nous sommes dans une définitive solitude.

? Il a fallu dix siècles avant qu'on vît clairement quelle humanité nouvelle annonçait l'Évangile. Dans des siècles seulement peut-être, saura-t-on aussi quel nouveau courage et quelle nouvelle lucidité aura développé en l'homme sa solitude devenue consciente. Mon plus profond désir est de former, dès aujourd'hui, quelques pensées qui soient d'accord avec cet homme qui viendra.

 

Ceux d'en dessous

 

Allons ! décidons-nous Une dernière visite. La plus pénible. J'entre chez le père L.... Il me raconte son malheur. C'est un vieux chaussonnier. Il a été malade. Il a fallu l'opérer. Le principe de tous ses malheurs, ç'a été, si je comprends bien, cette vertu même que prônent les gouvernements des riches : il était économe. En cinquante ans de travail, il avait économisé six mille francs qu'il avait mis à la Caisse d'Épargne. Ah ! si c'était à recommencer ! Il se donnerait du bon temps. Mais ils ont trouvé ces six mille francs. Alors comme ça, il ne pouvait pas être inscrit au bureau de bienfaisance. Il lui a fallu payer l'opération. Enfin, avec les frais de clinique, tout y a passé. Même ça n'a pas suffi. Et maintenant, il a des dettes et pas de travail. Deux jours sur cinq qu'il travaille. Et puis il n'est plus "opérateur" comme autrefois. Il n'a plus la force. Et, plein de honte, il me raconte qu'on l'a mis à la "cave" où il trie les cambrures et les talons. "Comme un vieux quoi, un bon à rien". Sa femme, heureusement, est plus jeune et a un peu de travail. Par protection. Elle connaît une contre-maîtresse qui lui réserve tout ce qu'elle a. À une heure et demie, j'accompagne le père L... jusqu'à la porte de l'usine. Déjà beaucoup d'ouvriers sont là qui attendent. Nous nous mettons à part pour bavarder. Il me parle de son patron. " Un bon gars, me dit-il. Il m'a repris. Je ne peux pas en demander plus. " Et, soudain, je vois mon bon vieux L... se redresser comme une parade. Je sens qu'il s'applique à paraître fort et plein d'entrain encore : c'est le patron qui arrive. Le vieux L... lève sa casquette avec quel respect, quelle soumission, comme il saluerait un Christ ou un drapeau. Il a un sourire de reconnaissance tout prêt sur les lèvres. Mais le patron est passé sans seulement accepter de le voir.

J'étouffe. Je m'enfuis.

 

Jean Guéhenno, in Journal d'une révolution (1937-1938)]

 

 

Notes

 

(1) André Chamson portait haut sa terre cévenole et ses origines RPR (religion prétendument réformée).
(2) Il est à craindre, hélas, que soit formulé ici un vœu pieux. Vendredi ne dit plus rien à personne, excepté peut-être aux individus nés avant la guerre (la dernière en date). Et encore.
(3) Allusion à la célèbre collection publiée par Bernard Grasset dès 1921, qui rencontra immédiatement un large succès, et dans laquelle les œuvres de Guéhenno ont été publiées en nombre.
(4) Pour nuancer cette assertion, quelques réflexions de Guéhenno lui-même (tirées de son Journal des Années noires pp. 194-196) méritent d'être rappelées :
25 mars (1942).Triomphe de la vie. Il y a bien du mensonge dans ce nouvel essai de Giono, cautèle de paysan et vanité d'homme de lettres mêlées. Il joue à son habitude la comédie du génie. Au commencement du livre, un portrait, son portrait. Il s'est fait une tête, des cheveux envolés dans le vent du désastre et des yeux qui sondent l'insondable. Comédien ! Je le lis avec gêne. C'est que je le connais trop bien, que je sais trop, que j'ai eu trop d'occasions de voir (en octobre 39 encore) comme il ment et rien ne peut m'échapper de ses ruses. J'ai lu pourtant les cinquante premières pages, mais doute si je pourrai aller plus loin. La phrase, le paragraphe avancent sur des sandales de corde. Démarche d'escarpe. Il a pillé tout . C'est tantôt le cynisme de Montherlant, mais réduit à une gouaille vulgaire et débraillée. La savate traîne. Tantôt la fausse bonhomie de Péguy, ses répétitions et ses parenthèses, mais sans son ardeur, sa respiration profonde. Tantôt le large battement de Whitman, et un instant la phrase se gonfle comme une voile. Naturellement, encore quelques thèmes bergsoniens, la mémoire, l'être... Mais rien n'est à lui qu'une basse finasserie. La défaite de la France, c'est son triomphe à lui, Giono. Il ne s'agit pas que Pétain la lui vole. Je vous l'avais bien dit, résume-t-il. "Le Retour à la terre", et "la Jeunesse", et "l'Artisanat". Qui donc avait annoncé tout cela sinon moi, moi, Giono. Et de plaindre, sans se plaindre, tout en se plaignant que Pétain, l'ingrat, n'ait pas encore fait de lui le premier agent, sinon le ministre de sa propagande. Et il est vrai que nul ne chanterait mieux que lui les bêtises, les lâchetés et les mensonges de ce temps.
Pourtant, ce fut un vrai poète et grand. Je me souviens de cette nuit admirable où nous lûmes le manuscrit de Colline, et comme je courus au matin chez Halévy, chez Grasset, dire notre découverte. Deux jours après, le contrat d'édition était signé. Je n'ai pas eu de plus grand bonheur dans toute ma vie de lecteur... Et nous sommes demeurés amis, tant qu'il ne fut qu'un poète. Mais le prophète, le démagogue et le menteur n'ont cessé de gagner en lui et nous nous sommes séparés.
27 mars. Je m'oblige à lire le livre de Giono ; j'étais avant-hier injuste. Le mensonge cesse vers la cinquantième page, ou plutôt Giono finit par nous l'imposer, et pourquoi barguigner, c'est bien là son espèce de génie. Il nous contraint à vivre avec lui, dans son monde. Le mensonge consiste en ceci que vivant hors de notre temps (et le sachant) il prétende pourtant être un guide et prophétiser. Il s'enfonce dans son monde, et se donne ainsi toutes les facilités. Ce n'est pas assez de dire, comme Guilloux, qu'il n'a pas les trous devant les yeux. Il a horreur de la vérité qui le mettrait à la gêne. Il est volontairement aveugle pour elle. Et il divague à perte de vue. Son livre n'est si mauvais, quelquefois illisible, qu'à force de confiance en soi. Mais dans ce fatras vaniteux, quel goût admirable des choses apparaît, quel plaisir à les nommer : rien qu'en les nommant, il semble qu'il les palpe, les caresse de ses gros doigts de Dieu, à la lettre les crée. Poète ! Quel sens merveilleux de la vie. La vie n'est pas la vérité. Et s'il ment, c'est peut-être que la vie ment.

 

 


 


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