Hommage à Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944)

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Présenter Saint-Ex (l'auteur le plus vendu et le plus traduit de la maison Gallimard) serait parfaitement oiseux, surtout depuis qu'il a "donné" son nom à un aéroport international (ce qui vaut tout de même mieux qu'être de force associé à la promotion d'une lessive - mais il est vrai qu'il y a eu aussi billets de banque et timbres). Pour lui rendre hommage, nous choisissons d'exhumer un très bel article que lui a consacré Raymond Aron (à l'occasion de la parution, en 1982, des Écrits de guerre), génie discret et clairvoyant, malheureusement préféré par les Français - ou du moins l’intelligentsia, et son réel terrorisme intellectuel ("plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron") au ludion bouffon Sartre. C'est donc aussi, indirectement, rendre hommage et justice au très grand esprit que fut Aron.

 

 

 

 

L'écrivain dans la guerre

 

Des amis de Saint-Exupéry m'ont demandé d'écrire quelques pages de réflexion sur ce recueil de lettres, de notes, d'articles que j'ai lu moi-même du début à la fin avec une attention constante, avec une émotion sans cesse renouvelée. Je n'ai pas connu Saint-Ex, je l'aperçus une fois rue Pontigny qu'il traversa sans s'y arrêter. Je n'ai donc aucun titre personnel à interpréter ou moins encore à juger son attitude, aux États-Unis puis en Algérie, entre l'armistice et sa disparition le 31 juillet 1944.

 

Si je me rendis finalement à une amicale insistance, c'est que moi-même, non-gaulliste à Londres, je vécus en même temps que lui les mêmes doutes.

 

Nombre de lecteurs, parmi les jeunes, éprouveront peut-être quelque peine à comprendre pourquoi Saint-Ex voulut combattre pour la France jusqu'à sa mort, pilotant un appareil interdit aux plus de trente ans, lui qui en avait plus de quarante tout en rejetant toute affiliation au général de Gaulle et au gaullisme. Ces textes donnent une réponse, à mes yeux parfaitement claire, mais qui ressortira peut-être mieux du rapprochement de quelques citations.

 

Au début de l'année 1944, dans un coup de colère (une mission en Angleterre lui est refusée par le général de Gaulle ou le général d'aviation dont il dépend), il écrit ces lignes : "D'ailleurs mon crime est toujours le même : j'ai prouvé aux États-Unis qu'on pourrait être bon Français, anti-allemand, antinazi et ne pas plébisciter cependant le futur gouvernement de la France par le parti gaulliste. Et, en effet, ce problème-là n'est pas rien. C'est à la France de décider. De l'étranger, on peut servir la France, non la gérer. Le gaullisme devrait être une arme au combat, au service de la France. Mais on les injuriait en leur disant ça. Depuis trois ans, je ne les ai jamais entendus parler que sur le gouvernement de la France. Mais moi, je ne trahirai jamais "sa substance". La France n'est pas Vichy et la France n'est pas Alger et la France est dans les caves. Qu'elle s'offre les hommes d'Alger pour chefs si ça lui plaît. "Mais ils n'ont aucun droit". Je suis d'ailleurs absolument certain qu'elle les plébiscitera. Par haine d'un Vichy malpropre et par ignorance de leur essence. Ça c'est la misère d'un temps où manque toute lumière. On n'évitera pas la terreur. Et cette terreur fusillera au nom d'un Coran informulé. Le pire de tous".

 

Saint-Ex avait amené en Afrique du Nord plusieurs pilotes qui, comme lui, en juin 1940, voulaient poursuivre le combat. Il n'a jamais tenu la défaite pour définitive, il n'a jamais été séduit ou tenté par le maréchal Pétain, la révolution nationale ou le vichysme. Mais, d'un autre côté, les diverses organisations qui, aux États-Unis, se réclamaient du gaullisme et se querellaient lui inspirèrent immédiatement une antipathie qui, bien loin de s'atténuer avec le temps, se durcit peu à peu. Dialectique banale, aggravée par les conditions de l'exil : Saint-Ex, en 1940, s'était convaincu, sur place, que la France ne pouvait pas continuer le combat en Afrique du Nord. Les organisations gaullistes se réclamaient du 18 juin ; donc Vichy, responsable de l'armistice, assumait la faute, le péché originel. La propagande gaulliste, je l'observai en Grande-Bretagne, s'en prenait au gouvernement de Vichy avec tant de violence qu'elle ressemblait parfois à une propagande antifrançaise.

 

Saint-Ex, aux États-Unis, se tint en marge de tous les groupes de Français - de l'ambassadeur de Vichy, mais aussi des associations auxquelles participaient Henri de Kérillis, Geneviève Tabouis, Henri Torrès. Or il bénéficiait à cette époque, surtout après le to Arras, d'un prestige incomparable. Aviateur, combattant, grand écrivain, moraliste, sans autre intérêt que la vérité et la grandeur, technicien et exclusivement soucieux des qualités et des âmes, il figurait, pour un immense public américain, le héros le plus noble, un Français hors du commun. À lui seul, il balançait la honte de 1940, il garantissait la résurrection de la France. S'il s'était rallié au Général, quel triomphe pour les gaullistes ! Ceux-ci nourrissaient l'opposition à la diplomatie de Roosevelt et appelaient de leurs vœux et par des imprécations la rupture des rapports maintenus entre Washington et Vichy. Les gaullistes lui en voulaient d'autant plus que son apport à la cause eût été plus grand. Ils l'accusèrent de sympathie pour Vichy : puisqu'il n'était pas gaulliste, il devait être vichyste. Dans l'univers manichéen, il n'y avait pas de place pour lui. Et Saint-Ex les rejetait, à cause même de leur manichéisme primitif, de leur intransigeance, de leurs ambitions. Saint-Ex voyait en eux les futurs Fouquier-Tinville.

 

Tant qu'il vécut aux États-Unis, loin de la guerre, il se présenta en avocat de la France. Lui, il aspirait à reprendre le combat, mais il ne choisissait pas, en politique, entre les divers groupes qui prétendaient parler au nom de la France bâillonnée. Pourquoi n'attaquait-il pas Vichy ? Parce qu'il imaginait le gouvernement de Vichy soumis à chaque instant à un chantage inhumain : ou bien il céderait aux exigences de l'occupant, ou bien celui-ci serrerait les vis, refuserait la graisse nécessaire aux essieux des wagons qui transporteraient le lait pour les enfants. Peut-on sauver "l'honneur" au prix de la mort de milliers d'enfants ? N'oublions pas qu'au-dehors certains Français n'hésitaient pas à critiquer les accords Weygand-Murphy qui facilitaient le ravitaillement de l'Afrique du Nord, voire de la France elle-même.

 

Quand, en novembre 1942, les troupes anglo-américaines débarquèrent en Algérie et au Maroc, Saint-Ex écrit une lettre ouverte aux Français, publiée dans le New York Times du 29 novembre. Quelques passages de cette lettre éclairent sa pensée : "Nous n'avons jamais été aussi divisés que sur la valeur à attribuer au chantage nazi. Les uns pensaient : "S'il plaît aux Allemands d'anéantir le peuple français, ils anéantiront celui-ci, quoi qu'il fasse. Le chantage est à dédaigner. Rien n'impose à Vichy telle décision ni telle parole". Les autres pensaient : "Non seulement il s'agit bien là d'un chantage, mais il s'agit même d'un chantage dont la cruauté est unique dans l'histoire du monde. La France, qui refuse les concessions essentielles, ne dispose que de ruses verbales pour faire différer de jour en jour son anéantissement". Croyez-vous, Français, que ces opinions diverses sur les intentions véritable d'un gouvernement périmé méritent de nous faire haïr encore… Vichy a emporté dans sa tombe ses inextricables problèmes, son personnel contradictoire, ses sincérités et ses ruses, ses lâchetés et ses courages… L'occupation totale allemande a répondu à tous nos litiges et apaisé nos drames de conscience".

 

Il apprit bientôt que les drames de conscience ne seraient pas apaisés. Dans une phrase, il proposait d'adresser à Cordell Hull le télégramme suivant : "nous sollicitons l'honneur de servir sous quelque forme que ce soit. Nous souhaitons la mobilisation militaire de tous les Français des États-Unis. Nous acceptons d'avance, toute structure qui sera jugée la plus souhaitable. Mais, haïssant tout esprit de division entre Français, nous la souhaitons simplement extérieure à la politique".

 

L'appel à l'union redoubla les passions des Français des États-Unis. La réponse vint de Jacques Maritain. L'armistice d'abord : "Il y a des hommes qui ont nié ce devoir et brisé cette union : ceux qui ont abandonné le combat le 17 juin 1940, dénoncé notre alliance avec l'Angleterre et jeté le peuple français dans le piège de l'armistice. Saint-Exupéry n'aurait pas dû oublier cela". Saint-Ex n'acceptait pas cette condamnation sans appel d'une décision qu'il jugeait inévitable. Et Jacques Maritain répliquait : "En vérité, pour discuter l'armistice, on peut aligner sans fin les si, avec les pour et les contre d'une information technique, ordinairement décevante : ce n'est pas avec des si qu'on résout ces questions-là, c'est avec un non, quand il s'agit pour un homme de l'honneur de sa patrie. Et de la foi dans son peuple".

 

Un peu plus loin, Maritain écrit "Saint-Ex n'a voulu plaider que pour la France. Il a raison d'insister sur l'horreur infernale du chantage allemand. Il a raison de demander si, pour repousser de nouveaux actes affreux imposés par le vainqueur, il fallait offrir plus d'enfants encore à la famine et à la mort. Il a tort d'oublier que la série d'abandons et de déshonneurs qui se sont succédé depuis deux ans - et la prétention d'en faire subir le poids à l'"honneur" du pays et à une France soi-disant maîtresse de ses décisions - ont résulté d'un premier abandon tragique dont l'expression tragique décisive a été l'armistice de 1940.

 

Comment voudrait-on que la question du gouvernement futur de la France n'importe pas aux Français ? Depuis juin 1940, il n'y a pas de gouvernement français réel. Jusqu'au moment où le peuple français aura pu se prononcer, et se prononcer librement, sur la nouvelle Constitution de la République, il ne peut pas y avoir de gouvernement français ayant pouvoir légitime pour engager définitivement la France dans une voie ou une autre en politique intérieure ou en politique internationale".

 

La réplique de Jacques Maritain blessa profondément Saint-Ex. Il en fut "désespéré". Il rectifia quelques erreurs d'interprétation, dues à l'imperfection de la traduction anglaise de la lettre publiée par le New York Times. Mais le désaccord entre ces deux hommes, les deux consciences des Français de l'extérieur, ni l'estime réciproque ni la bonne volonté ne pouvaient le surmonter. Saint-Ex refusa la polémique. Après une conversation, ils restèrent l'un et l'autre sur leurs positions.

 

Faut-il reporter sur l'armistice l'origine profonde de ce dissentiment passionné de deux personnalités, d'une honnêteté, d'une hauteur morale incontestées ? Pour une part, en effet, le schisme date de juin 1940. Saint-Ex avait vécu le désastre. Il n'imputait pas à crime la signature de l'armistice. Jacques Maritain, de loin, avait tranché immédiatement : de deux maux immenses, les hommes de Vichy avaient choisi le pire.

 

Jacques Maritain pensait à la politique, Saint-Exupéry, d'une certaine manière, voulait ignorer la politique. Il n'adhérait à aucun article de la révolution nationale, probablement détestait-il autant que son critique "la propagande empoisonnée contre l'Angleterre et contre l'espérance de la victoire et tous les coups obliques portés aux Alliés, fût-ce en faisant tirer des Français contre des Français... Les lois antisémites avec leur cortège de bassesse morale et de cruauté, les horreurs des camps de concentration où, comme l'a dit l'évêque de Toulouse, hommes femmes et enfants sont traités comme du bétail". Mais il n'interpréta ni la scission française ni la guerre mondiale en termes d'une guerre civile, le nazisme (ou le fascisme) contre la démocratie. Saint-Exupéry, si on lui imposait le choix entre ces mots, choisissait, lui aussi, la démocratie. Mais les valeurs à sauver ne se confondaient pas, à ses yeux, avec le régime qui avait conduit la France à l'écroulement. Il regardait, le cœur lourd, le retour des parlementaires de la IIIe République. Le salut des âmes exigeait l'élimination des vichystes, il n'était pas garanti par la restauration des institutions déliquescentes des années 30. Ce que Saint-Ex voulait préserver, une certaine qualité des hommes, la noblesse contre le mercantilisme, une foi humaine contre les idéologies partisanes, se situait au-dessus ou en marge des querelles proprement politiques qui lui faisaient horreur. Mais ces querelles, si médiocres vues de près, nul ne pouvait les exorciser par un coup de baguette magique. Les Français de l'extérieur, une fois l'Afrique du Nord entrée dans la guerre, ne pouvaient se passer d'un gouvernement provisoire, d'un quasi-gouvernement. Sur ce point, Jacques Maritain disait vrai, même si les gaullistes, de New York ou d'Alger, avec leur violence verbale, avec leur sectarisme, finissaient par exaspérer nombre de ceux qui, en dernière analyse, se seraient ralliés à la croix de Lorraine.

 

Saint-Exupéry s'attira les attaques des gaullistes des États-Unis, encore davantage la défaveur des autorités gaullistes en Algérie, la haine des médiocres qui croyaient trouver dans leur cause la grandeur que la nature leur avait refusée. Il fut l'objet d'interdictions mesquines ; ses livres ne furent pas vendus en Algérie. Il perdit rapidement ses illusions sur le général Giraud. Il chercha refuge dans l'escadrille 2/33, celle de la bataille de France. À 8000 mètres d'altitude, seul dans son Lightning Patience dans l'azur, il offrait sa vie à sa patrie qu'il cherchait vainement sur terre. Là-bas, au-dessous, les gaullistes s'efforçaient de provoquer les désertions dans les troupes giraudistes, et annonçaient les charrettes de la Libération.

 

J'entends un jeune homme d'aujourd'hui s'écrier : Pourquoi le Général n'a-t-il pas reçu Saint-Ex ? Pourquoi Saint-Ex ne s'est-il pas tourné vers le Général lui-même ? Celui-ci se considérait, depuis juin 1940, le dépositaire de la légitimité française. Les quelques milliers de Français qui suivirent le Général en 1940 devaient symboliser la France, incarner la Résistance jusqu'au jour du rassemblement du peuple tout en entier. Tel fut l'itinéraire du général de Gaulle, acteur de sa propre chanson de geste, condamné par sa vocation à excommunier tous ceux qui se refusaient à se joindre à lui.

 

Le gaullisme du Général, entre 1940 et 1945, mena un combat de tous les instants pour obtenir la reconnaissance des puissances alliées. Saint-Ex fut, du début à la fin, allergique à cette entreprise essentiellement politique ; même si les gaullistes de New-York eussent été moins odieux, plus compréhensifs de sa personnalité spirituelle, je doute qu'il eût choisi une autre route.

 

Quand André Malraux rencontra pour la première fois le général de Gaulle, il avait déjà pris sa décision, au fond de lui-même. Il allait rencontrer un géant de l'histoire, il le transfigurerait, il le servirait, il en partagerait l'aventure. J'imagine mal le dialogue entre le général de Gaulle et le commandant Antoine de Saint-Exupéry - le dialogue qui seul aurait gardé à la France un de ses enfants, le plus irremplaçable des êtres.

 

© Raymond Aron, in du 1er octobre 1982, p. 14

 

Note du 23 mars 2001 : justement, la fille du grand Raymond Aron (Dominique Schnapper) vient de faire son entrée au Conseil Constitutionnel. Peut-être ne faut-il pas (trop) désespérer de la démocratie française

 

 

 


 

 

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