Hommage à Jean-Marie Domenach (1922-1997)

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Les gens de ma génération - et, je l'espère pour elles, des générations ultérieures - ont retiré, de la lecture d'un obscur numéro, le 448, de la célèbre collection phare des PUF, la Collection Que Sais-je, une conscience politique minimale, et surtout un esprit critique davantage en éveil.
Cet ouvrage, La propagande politique, paru en 1950, était celui d'un jeune agrégé de philosophie, d'obédience chrétienne, qui devait en publier bien d'autres, mais rester fidèle à ce qui fut son deuxième objet d'étude (le premier, tourné vers la biographie de Gilbert Dru) : n'écrivait-il pas, en effet, au soir de sa vie : "Ayant commencé ma vie adulte sous la terreur nazie, je suis résolu à ne pas la terminer sous la terreur communiste" (c'était en 1985, tandis qu'il qualifiait de monstre l'union de la gauche ; il ajoutait même : "il m'a fallu assister, durant quatorze ans, à la captation de la générosité du peuple français par François Mitterrand, à des fins purement personnelles. Il a laissé la France dans un état de corruption et de déchéance morale qui m'inquiète beaucoup". Et toc).
En effet, homme d'action (à l'heure où quelqu'un d'autre était quelqu'un à Vichy, et se faisait tirer le portrait aux côtés de Pétain, il entra, lui, en 1941, dans la Résistance et combattit dans les maquis du Vercors) et de passions (on le vit un jour bondir sur une scène électorale pour venir apostropher - c'était du côté de Louviers - celui qui allait tristement devenir le "tombeur de Mendès-France"), attaché viscéralement (c'est évidemment une tare, de nos jours) aux idées de patrie et de nation, Jean-Marie Domenach, né en février 1922 à Lyon, fut aussi un homme de réflexion (membre des cercles d'Esprit, il devint le Directeur de la fameuse revue personnaliste) ; pourfendeur inlassable de la droite coloniale au moment de la guerre d'Indochine, puis au début de celle d'Algérie, il décida un jour de se taire jusqu'à la fin du conflit ayant mesuré, après une rencontre avec des dignitaires du FLN, le fanatisme jusqu'au-boutiste de ce clan (à la même époque, Germaine Tillion eut le courage de traiter d'assassin le chef des commandos "terroristes" de la Casbah, et à ce titre principal adversaire du général Massu lors de la "bataille d'Alger", Yacef Saâdi, fait prisonnier par l'armée française, et qu'elle avait reçu la permission de visiter).
Oui, Domenach était un esprit libre et droit. Qu'il faudrait redécouvrir.

 

 

Jamais nous n'avons eu accès à autant d'informations, jamais la connaissance n'a été aussi vaine. Dans un livre vivant, savant et polémique, Jean-François Revel analyse les causes et les effets de ce paradoxe. Aux avant-postes du savoir, il mène un beau et salubre combat. ("La connaissance inutile", de Jean-François Revel, Grasset, 408 pages).

 

 

I. Enquête sur les idées contemporaines : de Freud à Lacan

 

C'est Herbert Marcuse qui lui [au mouvement qui conduit au défoulement, à l'explosion des désirs et des plaisirs et accompagne la libération individuelle] donne sa meilleure formulation avec son livre Éros et Civilisation, lequel, publié aux États-Unis en 1955, ne paraît en traduction française qu'en 1963. Pour Marcuse, nos sociétés sont arrivées à un stade de développement technique suffisant pour qu'on cesse d'y investir de nouveaux efforts. Le temps est venu du repos, de la volupté, de l'amitié. La leçon transmise par les étudiants allemands aux étudiants parisiens éclate en Mai 68 : "Jouissez sans contrainte".

Ce qu'on prenait pour du freudisme n'en était pas, ou si peu ! Ni Marcuse ni encore moins Wilhelm Reich, le théoricien de la révolution orgasmique, ne sont fidèles à Freud, car celui-ci, s'il a découvert l'importance polymorphe de la sexualité (particulièrement de la sexualité infantile), est tout le contraire d'un apôtre du défoulement sexuel, non seulement parce que lui-même appartient à une stricte culture bourgeoise, mais parce qu'il pense que toute civilisation est fondée sur la sublimation des instincts. Mais la vague d'émancipation qui soulève les sociétés industrielles dans les années soixante recouvrira ce point fondamental. Bon gré mal gré, la psychanalyse devient la justification - parfois la motivation - des couples qui divorcent, des prêtres qui défroquent et des enfants qui ne peuvent plus sentir leurs parents. Elle fait honte aux pères de leur autorité, aux jeunes filles de leur virginité. Elle substitue, en somme, à l'éthique du sacrifice celle de la permissivité. Certes, depuis toujours, des maris ont abandonné leur femme, des prêtres leur Église, et des enfants ont eu envie de tuer leur père. Mais c'est la première fois qu'une théorie - et pas n'importe laquelle : une psychologie des profondeurs - leur fournit une justification "scientifique", c'est la première fois que la normalité - à défaut de la moralité - se trouve de leur côté.

Chacun appréciera à sa guise cette subversion. Elle offre des alibis faciles à la rupture des engagements, mais aussi elle arrive au bon moment pour reconstituer, de pièces et de morceaux, un counseling (une sorte de guidage) à l'usage de la multitude grandissante de ceux qui n'ont plus pour les guider ni les grands-parents, ni le curé, ni l'instituteur. Sur les ondes et les pages des journaux se distribuent toutes sortes de bons conseils, dont le modèle a été donné par Françoise Dolto. Sagesse pratique qui souvent rompt avec les sottises traditionnelles. Le mal que les parents font, sans le vouloir, à leurs enfants est incalculable (le dernier roman qui en atteste est le terrible Mars de Fritz Zorn). Et, pourtant, les parents sont difficiles à remplacer. Le déclin de l'autorité parentale (ce qui n'équivaut pas, loin de là, au déclin de la famille), le déclin parallèle de l'autorité scolaire appelaient un substitut, c'est cette psychanalyse vulgarisée par les médias qui est devenue le lieu commun de notre pédagogie : elle sécurise, elle console, elle aide à parler... Aide-t-elle à grandir ? Le soupçon répandu sur toutes les formes de sacrifice, la démolition du Sur-moi, le projecteur braqué sur ce que Malraux appelait le "misérable petit tas de secrets" développent cette conduite moins égoïste qu'égotiste qui caractérise une grande partie de ce qu'on appelle aux États-Unis l'Ego generation, et qui n'est plus un monopole américain.

 

© Jean-Marie Domenach, Enquête sur les idées contemporaines, Seuil, 1981, pp. 46-47

 

 

II. Jean-François Revel : la charge héroïque

 

Jamais on ne vit autant d'informations et de gens informés, et jamais il n'y eut autant d'ignorance, d'illusions et de crimes en politique : ce paradoxe nous concerne, car dans les sociétés ouvertes, où surabonde l'information, on recule devant la vérité, on la tronque et on la truque. Pis : on la retourne contre la liberté. Or la démocratie exige la connaissance, et "ce régime fondé sur la libre détermination des grands choix par la majorité se condamne lui-même à mort si les citoyens qui effectuent ces choix se prononcent presque tous dans l'ignorance des réalités, l'aveuglement d'une passion ou l'illusion d'une impression passagère".

Avec sa furia française, Jean-François Revel charge au centre, car plus que jamais la décision (en politique comme en gestion) dépend de la collecte et du traitement d'une multitude croissante d'informations. Or ces informations sont biaisées, mal perçues, voire récusées ; parfois même subverties : "L'ennemi n'est plus l'ignorance, c'est le mensonge". Revel le prouve à l'aide d'une documentation qui concerne tous les secteurs de l'information et tous les continents (car il existe un "fonds d'information commun" à tous les pays, riches ou pauvres, libres ou asservis). Son livre, certes, est épais, mais il embrasse la totalité d'un système. Le résumer serait le déformer et ajouter un argument de plus à sa thèse...

J'y ai découvert ce que je pressentais, mais que l'ampleur des connaissances mises en ?uvre rend présent et très inquiétant : à savoir que les phénomènes de distorsion, de camouflage, d'insinuation et de désinformation que nous connaissons en France sont mondiaux, et que la Grande-Bretagne et les États-Unis n'y échappent pas. La façon dont, avant guerre, le Time présentait Hitler, dont le New York Times présentait Staline a préparé Munich et Yalta. Or la révélation de la réalité n'a rien changé au fond : l'indignation est restée sélective et les tabous subsistent. Tout ce qui se fait au nom de la "révolution" reste sympathique, et, alors que les dictatures du monde capitaliste disparaissent ou se libéralisent, les dictatures marxistes sont célébrées au nom d'un "développement" qu'elles ne réalisent pas. Le "racisme" n'existe que chez les Blancs ; le génocide, que chez les nazis ou assimilés... La façon dont on manipule le thème du racisme et dont la propagande socialiste exploite le mythe du "néo-nazisme international" constitue le chef-d'?uvre d'un genre abominable dans des démocraties qui se réclament de la vérité.

Jean-François Revel se défend à bon droit contre le reproche de se transformer lui-même en propagandiste : il n'y a pas d'équivalence entre le mensonge de droite et le mensonge de gauche parce que celui-ci tient à la substance même d'un dogme qui se prévaut d'un héritage de liberté et de justice pour établir la terreur, l'iniquité et la misère. Et précisément parce que la gauche refuse une réalité qui la contredit, elle cherche à immuniser son idéologie en l'entourant d'un triple mur de contre-vérités.

Idéologie plus forte que la science dont elle se réclame, comme le montre la jobardise de tant de prix Nobel. Plus forte que le simple bon sens. Lorsque Louis Mermaz déclare que "le capitalisme fait chaque année cinquante millions de morts", à quoi sert de lui opposer que c'est le chiffre total des morts chaque année sur la planète, dont une faible partie meurt de faim, la plupart d'ailleurs en pays socialiste ? Mais que font donc les journalistes qui entendent et répercutent de telles inepties ? Ils se posent le plus souvent en s'opposant à la liberté dont ils profitent, ce qui leur confère cette légitimité qui manque à leur pouvoir. J'en ai connu, et de plus grands, dont la haine pour de Gaulle procédait d'une sorte de rivalité mimétique : le journaliste, comme l'intellectuel, est trop souvent quelqu'un qui enrage d'être un commentateur et non pas un acteur.

Et puis il y a les enseignants. Les pages que Revel consacre à "la falsification scolaire" touchent le fond du problème, car à la racine de la grande mystification se trouve cette éducation manichéenne qui habitue les élèves, dès le jeune âge, à diviser l'humanité en bons et méchants, c'est-à-dire en révolutionnaires et vendéens, communards et versaillais, gauche et droite.

Ce qui frappe, en lisant Revel, c'est l'écart qui se creuse entre une connaissance scientifique et l'information du public, partielle et souvent mensongère. Déjà, la SFIO s'était lancée dans la guerre d'Algérie sans consulter les meilleurs islamologues, qui pourtant en étaient membres. De même aujourd'hui, face au sida, à Gorbatchev, à l'intégration européenne, ce sont les mythes et les illusions qui prévalent. La liberté d'information reste minoritaire dans le monde. Pis : dans les pays libres, l'information est rarement conçue pour informer.

Terrible constat qu'impose une démonstration où la vigueur s'allie à une documentation monumentale. J'y souscris entièrement et pourtant je plaide les circonstances atténuantes. Il est vrai que l'ignorance croît à mesure de l'information. De fait, la proportion de ce que sait le citoyen contemporain par rapport à ce qu'il devrait savoir est moindre qu'au XVIIIe ou au XIXe siècle. C'est aussi qu'il faudrait en savoir mille fois davantage dans un monde complexe et difficile à déchiffrer. Mais il y a plus : peut-on dire que l'information soit utile du fait même qu'elle nous parvient exacte ? Il y a une "résistance à l'information" (*) qui traduit la nausée devant l'excès d'une offre qu'un cerveau normal ne peut absorber. Enfin, une bonne information ne garantit pas une bonne politique. Nos dirigeants, notre opinion, en 1938-39, avaient les moyens d'évaluer la menace, mais ils ne voulaient pas savoir. Nous aussi, nous ne manquons pas d'informations, mais pour les assimiler, il faut une culture, et, pour les mettre en ?uvre, il faut une volonté.

Je me demande si Revel ne concède pas trop au mythe libéral de la transparence et si la difficulté essentielle n'est pas celle qu'il évoque au détour d'une page : "L'homme n'aime pas la vérité". Lui apprendre à l'aimer, lui prouver qu'elle est utile, même et surtout quand elle est douloureuse, voilà une tâche immense à laquelle ce livre savant, vivant et polémique apporte une contribution fondamentale.

(*). Titre d'un livre de A-M. Laulan (Retz).

© Commentaire de Jean-Marie Domenach in Le Point n° 838 - 10 octobre 1988

 

 

III. Inventer une nouvelle civilisation

 

"La France est une URSS qui a réussi" : la formule [due à Jacques Lesourne] était juste, mais il faut désormais la mettre à l'imparfait, car l'échec du modèle français commence à apparaître.

Après les souffrances et les destructions de la guerre, les Français avaient réalisé un accord harmonieux entre la douceur de vivre et la protection sociale, entre la liberté d'expression et la planification. C'est cet accord qui se déchire maintenant. La planification, qui eut sa nécessité et son efficacité dans les années de la reconstruction, a été débordée par la société de consommation, et l'État s'est avéré incapable de faire face à la concurrence privée et de gérer une société que l'innovation technique rendait de plus en plus complexe. D'où l'urgence de privatiser, et les chocs douloureux qui s'ensuivent.

Mais, entre-temps, de formidables corporations s'étaient installées. Les paysans pressés de quitter la terre et une foule de gens mus par un désir bien naturel de sécurité peuplaient la fonction publique et les entreprises nationalisées, qui leur assuraient une carrière sans à-coups, des horaires réduits, la retraite à cinquante-cinq et parfois cinquante ans, et ce privilège que le progrès du chômage a rendu inestimable : la sécurité de l'emploi, voire, dans certains cas, son hérédité, puisque quelques-unes de ces entreprises embauchent par priorité les enfants de leur personnel, sans parler des organismes de vacances, coopératives, mutuelles et avantages en nature...

Mais la crise a frappé et cet heureux équilibre se disloque. L'économie socialiste ayant échoué, on s'est engouffré dans le marché libre qui offre tous les plaisirs et les produits du monde, à condition d'avoir de quoi les payer. Pour prendre place dans la concurrence, il faut être mobile, entreprenant et un peu aventurier, capacités peu répandues chez les Français, habitués à attendre leur bonheur de l'État, et dont une grande proportion s'est doucement endormie sous la protection de statuts en béton et des avantages acquis. Maladie de la volonté, qui contraste avec la vigueur déployée par quelques pionniers de l'industrie et du commerce.

Malheureusement, nous n'avons pas encore commencé à réfléchir à la façon d'inventer une nouvelle forme de civilisation. Comme elle était douce, cette France où, selon un proverbe allemand, Dieu aurait choisi de résider ! Comment pouvons-nous en préserver le meilleur, tout en mobilisant la masse des énergies disponibles pour retrouver la croissance et la confiance, telle est la question qui commande toutes les autres. Entre la tyrannie de l'État et celle de l'argent, il reste une troisième voie. Aux audacieux de l'ouvrir pour la France et d'en faire un modèle pour l'Europe.

 

© Jean-Marie Domenach in Ouest-France, novembre 1993

 


 

 

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