Hommage à Alfred Sauvy (1898-1990)

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Inventeur de l'heureuse formule "Tiers Monde" (à l'intérieur d'un article publié en 1952 dans l'hebdomadaire l'Observateur - n° 118 du 14 août, on peut trouver cet article sur le site de l'Ined, il donnera une idée de la clairvoyance de Sauvy), ancien élève de l'École polytechnique, économiste, sociologue et démographe, mais également... passionné de rugby, Alfred Sauvy était un très grand esprit. Mais voilà. Les gens aiment rêver, et qu'on les fasse rêver. Et tant pis si le réveil est douloureux. Or, Sauvy s'efforçait de présenter la réalité réelle, et parfois peu avenante. Ainsi de sa critique sévère du Front populaire et de ses mythes. Ainsi d'un Plan qu'il fit publier en feuilleton dans l'Express, plan destiné à servir de canevas à un futur gouvernement de gauche (il serait intéressant de tirer le dit Plan de l'oubli). Naturellement, lorsque la gauche accéda au pouvoir, le dit Plan fut sagement mis sous le boisseau (il était même oublié depuis pas mal d'années, je présume). On connaît la suite : en un rien de temps, trois emprunts internationaux (on continue à rembourser !), le pays au bord de la faillite, le chômage considérablement accru, etc. Et dire qu'on retient des années 80 l'image d'un paradis !
Mais, bon, écoutons donc Sauvy : je choisis comme extrait un chapitre d'un livre qui m'avait beaucoup frappé, au sortir de l'adolescence. La "psychologie de la fraction" m'était apparue aveuglante de vérité, et j'ai toujours suivi un conseil de Sauvy : lire (aussi) des textes (quotidiens, hebdomadaires, etc.) qui ne proviennent pas de votre bord politique. C'est la seule manière de progresser. Mais qui le fait ? N'est-ce pas plus rassurant pour le confort intellectuel et la routine de s'enfermer dans ses certitudes ?

 

 

 

LES FACTEURS DE MÉCONTENTEMENT SOCIAL

 

Non, je ne me tairai pas. Je veux savoir comment je m'y prendrai, moi aussi, pour être heureux... Vous dites que c'est si beau, la vie. (Jean Anouilh).

 

Les lois de juste répartition des richesses n'ont été écrites dans aucun livre sacré ; consultée, la science peut d'autant moins donner une réponse à une telle question que la société se pose toujours deux ou plusieurs objectifs, en partie contradictoires : répartition suivant les besoins, plein emploi, production aussi élevée que possible, stabilité des prix, maintien des situations acquises, il n'est dès lors pas étonnant que les savants les plus compétents et les plus désintéressés divergent largement de vues, puisqu'ils ne traitent pas le même problème.

Or, à chaque défaillance de la science, le sentiment, plus ou moins appuyé sur l'intérêt, en profite pour prendre le dessus et voguer à loisir. De sorte qu'une partie importante des hommes estime être lésée matériellement par le système social.

Sans être surpris de ces non-satisfactions, on devrait tout au moins s'attendre à ce que les vagues de mécontentement coïncident avec les changements de répartition, qui se font au détriment de certaines catégories sociales. Cette corrélation est loin d'être parfaite. L'examen historique montre, au contraire, de larges divergences entre les faits et les opinions qui s'établissent à leur sujet. Nous allons d'abord prendre quelques exemples, dans un récent passé.

 

 

Les salariés

 

Les sans-avoir sont les plus fondés à se plaindre, puisque toutes les justifications de leur infériorité s'appuient sur le postulat de la propriété et puisque tout propriétaire mécontent est en droit d'abandonner son bien pour devenir salarié. Cependant, ce ne sont pas toujours eux les plus mécontents. D'autre part, leur ressentiment n'est pas toujours celui que semblait dicter l'évolution des événements.

Parmi leurs revendications traditionnelles, les questions matérielles prennent une place importante et, au premier rang, les salaires. On pourrait en inférer que les périodes de fort mécontentement et de violence ont été celles où la répartition des revenus était la plus injuste, soit que la production ait augmenté sans que les salariés aient eu leur part, soit que le pouvoir d'achat de l'heure de travail ait diminué, par exemple.

Il n'en est rien : les vagues sociales ne s'accordent pas avec les mouvements économiques. Il en est de même du reste pour les autres classes sociales. Les poussées de mécontentement y sont loin de coïncider avec les diminutions de revenus, relatives ou absolues, alors même que l'amélioration de ces revenus figure au premier rang des revendications.

 

 

La "prospérité" de 1929

 

En 1929, les affaires sont brillantes, mais les salaires fort en retard ; le revenu national est, en valeur réelle, en augmentation de 38 pour 100 sur celui de 1913. Les salaires n'ont pas suivi : la journée de travail payée aux ouvriers ne marque, en pouvoir d'achat, qu'une amélioration plus faible : 12 pour 100 à Paris et 21 pour 100 pour l'ensemble de la France. Comme en outre le revenu des rentiers s'est effondré, on peut en déduire que les revenus de l'entreprise ont augmenté dans une proportion supérieure à 38 pour 100, peut-être 50 pour 100, très supérieure, en tous cas, à celle des salaires.

Et les ouvriers étant alors, comme déjà en 1913, loin d'être satisfaits, l'observateur pouvait s'attendre à de sérieux troubles sociaux et politiques. Il n'en fut rien : 239 000 grévistes pendant l'année, soit à peu près le même chiffre qu'avant la guerre. Ce furent des grèves partielles de réajustement ; aucune vague de mécontentement.

 

 

La grande crise

 

Déclenchée en 1929, après le "vendredi noir" où les commis de Wall Street sortaient des bâtiments, hagards et les vêtements arrachés, cette crise se prolonge au delà des limites admises et voit l'effondrement des profits. De 1930 à 1935, le revenu national baisse, en France, en valeur nominale d'au moins 40 pour 100 et en valeur réelle de 16 pour 100. Dans le même intervalle, le salaire horaire des ouvriers baisse de 7 pour 100 en valeur nominale et le coût de la vie de 22 pour 100 ; le pouvoir d'achat de l'heure de travail s'accroît de 20 pour 100. D'autre part, des compléments sociaux sont intervenus ; entre temps, pour la maladie notamment.

Mais, pour avoir le pouvoir d'achat de la semaine de travail, il faut tenir compte du chômage partiel. Tous comptes faits, le pouvoir d'achat de la paie hebdomadaire d'un ouvrier a, de 1930 à 1935, augmenté de 10 pour 100, un peu plus (14 pour 100 environ) si on tient compte des compléments sociaux.

Pour les fonctionnaires, situation plus claire encore : le pouvoir d'achat du mois de traitement a augmenté de 16 pour 100 au bas de l'échelle (9 000 francs), de 7,5 pour 100 pour les moyens (30 000 francs) et de 3 pour 100 pour le fonctionnaire supérieur (100 000 par an) et cela après la seconde réduction des salaires nominaux faite sous le gouvernement Laval*.

Ainsi, cette période est marquée par une baisse du revenu national et un effondrement des profits. Objectivement, les victimes principales sont les entreprises du secteur non protégé (cultivateurs en particulier) et les chômeurs. Ce n'est pas de ces catégories sociales cependant que vient le plus grand mécontentement.

Au contraire, jamais le mécontentement de la classe ouvrière et des fonctionnaires n'a été plus fort. Sans doute, des raisons politiques (6 février, montée du fascisme) contribuent-elles à l'alimenter. Mais les revendications matérielles sont particulièrement vives, si bien qu'en juin 1936 se produit une explosion populaire. Celle-ci déclenche brusquement (et temporairement) une hausse des salaires horaires, qui venaient cependant de parcourir en cinq ans la hausse peut-être la plus rapide de leur histoire (en pouvoir d'achat, bien entendu).

Par contre, à la même époque, sans être heureux de leur sort, les agriculteurs très durement touchés (effondrement des prix de vente d'environ 50 pour 100) sont loin de manifester la même fièvre. Ils ne songent pas à barrer les routes, comme ils le firent vingt ans plus tard dans des conditions matérielles bien meilleures.

 

 

Le Front populaire

 

En mai 1938, après deux ans de Front populaire, les salaires horaires ont augmenté de 80 pour 100, mais le coût de la vie a progressé de 44 pour cent, de sorte que le pouvoir d'achat de l'heure de travail n'a augmenté que de 25 pour 100. Et comme le nombre d'heures de travail effectif a, en moyenne, diminué de 15 pour 100 (de 46 heures 7 à 38 heures 9), le pouvoir d'achat de la paie hebdomadaire n'a augmenté que de 5, 5 pour 100, c'est-à-dire à peu près la hausse séculaire normale.

Le gain obtenu par les travailleurs ne réside donc que dans le loisir : moins de peine. Mais ce résultat est prélevé sur les titulaires de revenu fixe, rentiers, retraités, combattants, parmi lesquels figurent de nombreux anciens travailleurs.

Quant aux fonctionnaires, ils sont nettement perdants. Les primes de cherté de vie qui leur sont accordées, après bien des hésitations et des calculs, ne parviennent pas à rejoindre les prix, bien lancés en avant. Jamais ils ne retrouveront dans l'ensemble celui qu'ils ont eu en 1935, au plus fort de leur mécontentement.

Enfin, le patrimoine national, logements, écoles, etc., n'est pas renouvelé.

Ainsi, dans l'ensemble, les résultats sociaux de la politique du Front Populaire ont été extrêmement modestes, sinon négatifs. Aucune réforme profonde durable ne les a, du reste, accompagnés. Malgré l'extrême modicité de ces résultats, les ouvriers ont cru bénéficier d'une amélioration notable de leur sort, et vingt ans plus tard aidés par la mémoire collective et la tradition orale, ils sont convaincus que politique leur avait été aussi favorable que ses intentions.

 

 

Les anciens combattants

 

Plus frappant encore est cet exemple : après le 6 février 1934, Doumergue avait été rappelé en hâte de Tournefeuille, pour rétablir l'ordre public. Pour restaurer les Finances, il propose (à tort ou à raison, peu importe ici) de réduire divers revenus fixes, non touchés par la crise et notamment la retraite des anciens combattants qui s'élève à l'époque à 500 francs à cinquante ans, 1 200 francs à cinquante-cinq ans (soit environ 18 000 et 43 000 francs, en valeur 1957). Depuis l'institution de cette retraite, le coût de la vie avait diminué de 15 pour 100, de sorte que le pouvoir d'achat du combattant avait augmenté de 17 pour 100. La réduction proposée est de 3 pour 100, quelques centaines de francs d'aujourd'hui, par an.

Mécontentement extrême. Pour bien mesurer sa portée, il faut se placer dans l'ambiance de l'époque : à tort ou à raison, Doumergue est considéré, à ce moment, comme le seul homme capable d'éviter la guerre civile. Son départ est redouté de tous, même de ses adversaires. En dépit de cette menace, les anciens combattants de toutes opinions refusent la réduction envisagée, menaçant de déclencher une crise de gouvernement, qui risque d'être une crise de régime. Des expressions imagées sont lancées, telles que : "Après avoir été mutilés dans notre chair, nous allons être encore amputés de 3 pour 100". Et les grands noms de Verdun, la Marne, sont mêlés à une question matérielle moins élevée.

Viennent ensuite le Front populaire, l'inflation, la guerre et une nouvelle inflation. Le coût de la vie a été, depuis 1934, multiplié par 36, tandis que la retraite du combattant n'a subi que des relèvements symboliques. Au lieu d'être de 3 pour 100, l'amputation a été de 97 pour 100 ; 3 pour 100, c'est à peu près ce qui reste. Et les anciens combattants n'ont jamais protesté - et de loin - avec une vigueur comparable à celle de 1934.

 

 

La valeur nominale

 

Dans les cas précédents, qu'il s'agisse de 1929, de 1935, de 1938, qu'il s'agisse d'ouvriers, de fonctionnaires ou de combattants, les anomalies rencontrées trouvent leur principale explication dans la fiction de la valeur nominale. En 1929, les salaires ont moins augmenté que les profits, mais ils ont augmenté nominalement, d'une façon flatteuse. Ces augmentations donnent l'illusion d'une sorte de promotion sociale.

En 1935, d'autres causes joignent leur effet à la psychose de la valeur nominale : le chômage non seulement est douloureux pour ceux qui en souffrent, mais jugé absurde par l'ensemble des travailleurs. La doctrine "monnaie d'abord" semble une insulte faite à l'homme ; "la misère dans l'abondance" suggère une masse énorme de richesses détruites et de richesses refusées, masse encore hypertrophiée par l'optique sociale (voir p. 245), l'opinion ne discerne pas, du reste, que les investissements ayant presque cessé, une politique plus sage ne peut guère avoir d'effets rapides sur la consommation.

Revenons à la valeur nominale : de 1930 à 1935, les salaires horaires et hebdomadaires ont diminué en valeur nominale, mais leur pouvoir d'achat s'est relevé. Seul le premier phénomène est perçu. Non seulement la baisse du coût de la vie n'a pas été appréciée, à sa valeur, par les intéressés et par toute l'opinion (membres du gouvernement compris), mais la réduction nominale prend figure de blâme, de sanction, de dégradation. Cette impression de déchéance est ressentie plus encore par les fonctionnaires que par les ouvriers et plus par les combattants que par les fonctionnaires.

Les combattants sont touchés, en quelque sorte, dans leur dignité, dans leur honneur. Perdre par le jeu sournois de l'inflation est, à cette époque du moins, beaucoup moins dur, car aucune impression de sanction officielle ne s'en dégage. On en veut peut-être aux "intermédiaires", aux "financiers", aux "trusts", c'est-à-dire à des personnages mal définis. En outre, la lenteur du mouvement et sa continuité sont moins favorables à une brusque explosion qu'une décision au couperet.

La déflation a laissé aux gouvernements de tous pays un souvenir si amer que plus un seul chef d'État n'ose, depuis, prononcer seulement le nom maudit, qui sonnait si bien après la première guerre.

 

 

L'inflation 1944-1952

 

Après la Libération, la politique se ressent de cette crainte. Dès le mois de septembre 1944, les salaires sont fortement relevés, 30 à 40 pour 100 en valeur nominale, alors que la quantité de marchandises disponibles est très faible. Les destructions et troubles apportés à la production compensent en effet, et au delà, les avantages résultant au départ des Allemands et de la levée du blocus. La consommation générale ne peut vraiment pas augmenter de sorte que les prix montent, mettant les produits hors de portée des salariés tantales. C'est le début de ce que l'on a appelé la course entre les salaires et les prix, qui va durer huit ans. Les milieux salariés affirment à cette époque que leur pouvoir d'achat diminue d'année en année. Si l'on mettait bout à bout les jugements successifs portés au cours de cette période, on en déduirait que le sort des salariés en 1949 était beaucoup plus dur qu'en Juillet 1944, c'est-à-dire au temps le plus noir de l'occupation. Le gouvernement et le patronat n'osent pas les contredire, tant il est dangereux de s'attaquer à un mythe. Ils se bornent à affirmer qu'une hausse de salaires ne résoudrait rien, en raison du "cycle infernal" ; la tactique fondamentale consiste, en somme, à donner un grand coup de chapeau à la misère et expliquer ensuite le refus de l'atténuer. En fait, il n'y avait qu'un moyen d'améliorer le sort des personnes de revenus modestes, c'était de répartir équitablement les denrées alimentaires ou textiles disponibles, par une exécution stricte et sans défaillance du rationnement. Mais le patronat répugne à ce procédé, dénonce le dirigisme et veut rétablir, en pleine pénurie, un libéralisme inopportun, du reste assorti d'ententes et de corporatisme. Le résultat, fut un fort mécontentement, marqué par des grèves sanglantes, notamment en 1947. Les salariés avaient certes des raisons de se plaindre, puisque la destruction du rationnement les privait de leur part légitime de production. Mais ce n'était guère sur les rations que portaient leurs plaintes, c'est l'argent qui était le thème essentiel. En fait, comme il fallait s'y attendre, le pouvoir d'achat des travailleurs a été déterminé non par les décrets sur les salaires et les prix, mais à peu de chose près par la production agricole : de 1944-1945** à l949, celle-ci augmente de 22 pour 100, tandis que le pouvoir d'achat des salaires proprement dits augmente de 20 pour 100 et celui des salaires totaux d'environ 30 pour 100. La quantité de viande et de sucre mise à la consommation a doublé de 1945 à 1949. Cette augmentation n'a pu profiter qu'aux classes moyennes ou modestes, car les personnes aisées étaient déjà pourvues dès 1945. Or au lieu de la détente "logique", on assiste à une exaspération croissante des salariés.

 

 

Explication

 

Que s'était-il passé ? Ici, la valeur nominale n'entrait pas en jeu et jouait même dans le sens de l'apaisement. Mais l'opinion est maintenant avertie et les salariés ne peuvent réagir que violemment (suivant une loi classique de biologie sociale) contre un glissement dont ils ont maintenant pris conscience. Deux phénomènes d'optique sociale peuvent, en outre, être évoqués :

1. Le premier est la confusion fréquente, dans les esprits, entre le niveau d'existence et les difficultés financières. Pendant la guerre et la pénurie, les fins de mois étaient faciles, car la difficulté essentielle était de trouver des produits à acheter ; avec le retour à une relative abondance, les difficultés financières sont devenues plus vives dans tous les ménages modestes ou moyens, tandis que les quantités consommées augmentaient régulièrement. Phénomène analogue à celui qui s'est poursuivi depuis plus d'un siècle et qui a donné lieu à la théorie de la paupérisation (voir au chapitre suivant), mais rendu plus vif encore par le sabotage du rationnement.

Pour comble d'infortune, les indices officiels des prix semblaient donner raison à la thèse de l'appauvrissement car, ne portant que sur les prix officiels, ils n'ont pas tenu compte de l'effondrement du marché noir : en 1944, 1 kilogramme de sucre à Paris coûtait (marché noir) deux journées de salaire ouvrier, en 1949, 1 heure. Mais les indices officiels enregistraient une hausse de 1 à 6 pour le sucre.

2. L'institution de la Sécurité Sociale a entraîné un vaste changement à l'intérieur du revenu salarial. Les femmes, les enfants, les vieux, les malades ont vu leur sort s'améliorer, parfois de façon importante ; mais les comparaisons se faisaient toujours sur le salaire nu. En outre, Paris fut désavantagé par rapport à la province et la métallurgie parisienne vis-à-vis d'autres industries. Or, c'était précisément le salaire de la métallurgie parisienne qui servait aux comparaisons.

 

 

Le mécontentement général

 

Sous la IVe République, aucune classe sociale n'est satisfaite, loin de là. Plaçons-nous en 1957 : le niveau d'existence est plus élevé qu'il n'a jamais été ; la consommation d'électricité a triplé depuis vingt ans. Le nombre de voitures vendues, ainsi que de motocyclettes, augmente d'année en année, ainsi que celui des départs en vacances. Tous les indices concordent. Et cependant jamais le Français n'a été plus mécontent de son sort matériel. Près de la moitié des électeurs ont voté, en 1956, pour des partis extrémistes (communistes ou poujadistes) sans programme économique. Le niveau d'existence est plus élevé en France qu'en Hollande, mais le mécontentement aussi. Les journaux professionnels sont remplis d'invectives contre les pouvoirs publics, les hommes d'État plus déconsidérés que jamais.

Les arguments qui distinguent la paupérisation absolue de la paupérisation relative (voir au chapitre suivant) peuvent être invoqués ici. Les besoins ont augmenté plus vite que les revenus. Mais cette explication ne nous dit pas pourquoi l'évolution est si différente selon les pays. Les besoins ont augmenté en Suède, en Suisse, en Hollande, en Allemagne, sans que le mécontentement augmente en proportion.

Il y a donc des causes proprement françaises, parmi lesquelles le défaut d'information (voir chapitre 21) doit, sans doute, être placé au premier rang.

 

 

Le mécontentement fiscal

 

Sentiment profond, qui remonte aussi loin que la première autorité d'État, le mécontentement fiscal attire, à diverses reprises, l'attention, et n'a pas été diminué par les changements de régimes politiques. C'est en vain qu'a été essayée la puissance des mots ; le terme "contribution", substitué à impôt a bien vite perdu son caractère coopératif.

Si l'individu paie plus facilement son boucher, son bijoutier et même son loyer que sa dette à l'État, c'est non seulement parce que le rapport est plus étroit entre le service rendu et la somme payée, mais aussi en raison du caractère arbitraire de l'impôt.

Qu'il s'agisse d'empires, de lopins de terre ou de bureaux, les frontières les plus imprécises sont celles qui donnent le plus lieu aux guerres. Dans le commerce privé, la frontière est quelquefois sévère, mais toujours nette.

Malgré les conseils prodigués par les économistes ou moralistes politiques, le consommateur n'aime pas marchander et apprécie le prix fixe, net, payé par tous, même s'il sait que ce prix est abusif. Débarrassé de tout remords tyrannique d'économie ou de dépense, des reproches d'un conjoint plus attentif au budget familial, il a la conscience en repos, tout en ayant quelqu'un à maudire le cas échéant. Avec le fisc, le citoyen a certes des sujets de malédiction, mais il a l'impression d'être plongé en plein arbitraire. Il paie, sans difficulté, l'impôt sur le tabac qui, ayant développé de profondes racines, a pris l'apparence d'une donnée de la nature, mais la fluidité du reste, l'imprécision des définitions, la multiplicité des situations, la complexité des règlements le déroutent. Ainsi, l'acquittement du service public prend finalement l'apparence d'une irruption immorale dans les affaires privées, bien plus que les dépenses courantes, quels que soient les abus et les exactions des monopoles.

En outre, l'affectation de cette somme n'est pas localisée. Entrant dans le gouffre sans fond du budget, elle semble perdue ; personne ne peut en suivre la trace. L'individu paie son timbre-poste, sans difficulté, et le paierait encore s'il était deux fois plus élevé. Il acquitte, de même, sans grande difficulté un péage sur un pont, sur une route, etc.

Par-dessus tout cela, joue la psychologie de la fraction. Expliquons-nous :

 

 

La psychologie de la fraction

 

S'il était logique et froid, l'individu devrait juger sa situation matérielle d'après son revenu net, c'est-à-dire ce dont il dispose, après avoir réglé les impôts. Ainsi, celui auquel il reste un million de francs devrait être plus satisfait économiquement que celui qui n'en a que 800 000. Mais, en fait, il n'en est pas ainsi. L'individu ne raisonne pas de cette façon. Celui qui a gagné 1 500 000 francs sur lesquels le percepteur en a réclamé 600 000, a conservé 900 000 francs. Il est malheureux, parce qu'il doit payer 600 000 francs. Il a l'impression qu'il les avait gagnés, ces 1 500 000 et qu'une fois gagnés, acquis, l'État est venu lui dire : "Part à deux ; vous allez m'en donner 600 000". Il est beaucoup plus pénible psychologiquement de redonner ces 600 000 francs que de ne les avoir ni gagnés, ni rendus.

En particulier, l'impôt sur le revenu, tel qu'il est conçu, qui reprend l'année d'après à celui qui a gagné l'année d'avant est, de ce point de vue, le plus mal supporté.

Cette psychologie de la fraction se remarque aussi pour les impôts dits indirects, comme le chiffre d'affaires, impôts acquittés par les commerçants et reportés en principe sur le prix de vente. En effet, même en ce cas, il s'agit d'une "reprise" de l'État. Le théoricien a beau expliquer aux commerçants qu'il ne s'agit pas d'une reprise véritable, qu'en réalité ils ont récupéré cet impôt sur le consommateur, que les prix en tiennent compte, etc. : le commerçant ne partage pas ce point de vue. Qu'il gagne beaucoup ou peu, son optique est fort différente : cet argent lui est passé entre les mains et quelqu'un (le fisc) est venu lui en réclamer une partie.

Cette attitude s'éclaire parfaitement, si on observe les deux sens du mot "toucher" : toucher une somme et toucher un objet. Or, toutes les fois qu'une somme a été vue, dans le champ, dans la caisse, dans le compte par un commerçant ou un industriel, son attitude est la même : quelles que soient les raisons pour lesquelles le fisc vient ensuite la lui réclamer, il est mécontent, c'est une surprise désagréable, parce qu'on lui prend ce qu'il avait "touché". Voyez, du reste, le processus chronologique. Prenons des chiffres qui correspondent grossièrement à la situation effective :

 

Années Revenu brut Impôt Revenu net
      (ce qui reste)
Vers 1900 10 1 9
Vers 1922 14 3 11
Vers 1957 20 7 13

 

 

Au cours de la première période, mettons 1900, Pierre gagne 10, paie 1. Il lui reste 9 pour son bien-être. C'est ce nombre 9 qui devrait déterminer son degré de satisfaction.

Au cours de la seconde période, Paul, fils de Pierre, gagne 14, mais le fisc lui en prend 3 cette fois. Néanmoins, il lui en reste 11, soit plus que n'avait son père. Est-il satisfait, Paul ? Non, il est mécontent, car les 3 qu'il a dû rendre lui pèsent sur le cœur. C'est eux qu'il voit, qu'il sent. Il ignore comment vivait son père ou l'oublie.

 

 
9 1

 

 

vers 1900

 

 
11 3

 

 

vers 1930

 

 
13 7

 

 

vers 1957

 

Troisième période : en 1957, Louis, fils de Paul, gagne 20, mais est obligé de payer 7. Lourd fardeau, certes, mais il reste 13, soit plus encore qu'à Paul et surtout qu'à Pierre. Néanmoins, Louis est beaucoup plus mécontent et parle avec regret de la "belle époque". L'idée de lier l'impôt au progrès général ne lui vient pas. Moins encore l'idée que l'impôt concourt par ses contreparties (enseignement, etc.) à lui assurer son revenu. Sans le fisc, pense-t-il, je gagnerais 21. Impossible de le tirer de là.

Si, en l980, Jean, fils de Louis, gagne 35 et doit payer 17, il lui restera 18 ; il sera plus riche, mais sa fureur dépassera toute mesure.

Sur la figure ci-dessus, le revenu net (ce qui reste) est en jaune ; l'impôt est en blanc. L'impression psychologique est basée sur le blanc et non sur le jaune.

Personne ne réfléchit suffisamment pour penser que le gris est peut-être solidaire du blanc. Chacun croit au contraire que le blanc peut se transformer en gris.

N'essayez pas de dire à un commerçant : "La génération précédente était en moyenne moins riche que vous. Votre père n'avait pas de voiture, votre grand-père pas de téléphone. Ce qui compte, c'est ce qui vous reste". Ce qu'il voit, c'est qu'un percepteur peu aimable vient lui réclamer une partie de son "avoir". Telle est la redoutable psychologie de la fraction qui peut mettre le capitalisme en péril.

La psychologie de la fraction se retrouve aussi dans d'autres cas, et notamment dans le prélèvement sur le traitement d'activité des uns pour assurer la retraite des autres. L'une des utilisations possibles du progrès technique consiste à abaisser l'âge de la retraite. On pourrait, par exemple, mettre la retraite à cinquante cinq ans, laissant encore aux adultes un revenu supérieur à celui qu'avaient leurs grands-pères.

Mais, ici aussi, joue la psychologie de la fraction. L'adulte qui produit juge la situation non en fonction de ce qui lui reste, mais en fonction de ce qu'on lui a pris. Il accepte volontiers qu'une retraite plus élevée soit donnée aux vieux et le soit plus tôt, mais s'il voit que cette action se traduit par une prise sur son revenu, son point de vue change. C'est sur le prélèvement qu'il subit que s'établit son comportement, plus que d'après la somme qui lui reste.

Ainsi, plus s'accroît la solidarité sociale, sous ses multiples formes, moins le capitalisme, cantonné dans la vieille méthode des prélèvements est apte à faire face aux problèmes nouveaux, sans susciter de forts mécontentements.

Non seulement il défend la propriété, mais il s'oppose même aux récupérations légitimes de la société sur des gains comptables accrus par l'action sociale elle-même.

 

 

Poujadisme et Commerçants

 

Le poujadisme a certes des racines plus profondes que la question fiscale. Néanmoins, c'est celle-ci qui est à l'origine du mouvement.

Et cependant, chacun reconnaît que l'injustice fiscale s'exerce surtout contre le salarié moyen ou supérieur, dont les revenus sont rigoureusement contrôlés. Les services officiels des comptes de la Nation ont estimé ainsi la proportion des revenus effectivement gagnés, mais non déclarés :

 

 

Sociétés par actions 19 pour cent
Autres sociétés 40 pour cent
Entreprises imposées au bénéfice réel 42 pour cent
Artisans, commerçants 56 pour cent

 

 

C'est donc la catégorie la plus avantagée par le système qui s'insurge le plus contre lui.

À la psychologie de la fraction s'ajoute la révolte provoquée par le desserrement de la chaîne (voir p. 110). C'est l'arbitraire de l'impôt ou, ce qui revient au même ici, l'apparence de l'arbitraire, qui provoque l'opposition violente.

Cette insuffisance de l'ajustement apparaît bien dans les deux sens du mot juste.

 

 

La promotion sociale

 

La promotion sociale est une source de mécontentement bien peu connue et, du reste, mal mesurée. Expliquons sur un exemple imaginaire ce paradoxe apparent : prenons une société avec trois classes sociales. Supposons, pour simplifier, que, dans chacune de ces classes, tous les individus ont le même revenu. Voici comment se répartit le revenu à l'époque initiale :

 

 

  Classe A Classe B Classe C Total
Nombre de personnes
1 000
4 000
15 000
20 000
Revenu total
200 000
400 000
600 000
1 200 000
Revenu moyen par tête
200
100
40
60

 

 

Le revenu moyen s'obtient en divisant le revenu total par la population. À une époque ultérieure, par exemple une ou deux générations plus tard, le revenu national a augmenté et, en même temps, la répartition de la population s'est modifiée au profit des classes plus élevées ; ce nivellement vers le haut va donner, peut-on penser, un double motif de satisfaction. En aucune façon ; il peut même se faire que tous les citoyens soient mécontents. Voici, en effet, la deuxième époque :

 

 

  Classe A Classe B Classe C Total
Nombre de personnes
2 500
7 500
10 000
20 000
Revenu total
450 000
675 000
366 000
1 491 000
Revenu moyen par tête
180
90
36
74, 5

 

 

Ainsi, chaque individu bénéficie, en moyenne, d'un revenu majoré de près de 20 pour 100 ; mais, dans chaque classe sociale, le revenu a diminué de 10 pour cent. Quelle va être la réaction des individus ? Défavorable. À chaque classe sociale correspondent, en effet, des normes de vie, une façon de vivre. Chaque individu va donc raisonner en fonction de ses besoins de classe et dénoncer les privations qu'il ressent. Les plus expérimentés utiliseront des statistiques et compareront leur sort à celui des personnes de cette catégorie ou de la période précédente, dénonçant la réduction de leur revenu.

En vain l'historien économiste leur montrera qu'ils ont (pour un grand nombre d'entre eux) bénéficié d'une promotion sociale, que leur père ou leur grand-père appartenait à la classe inférieure, etc. Arguments sans portée. L'individu considère avant tout qu'il appartient à une classe déterminée ; c'est une donnée de fait sur laquelle il établit ses raisonnements et comparaisons. Résultat : un complexe général de frustration.

 

 

Un exemple : les fonctionnaires

 

Les fonctionnaires ou les officiers comparent toujours leurs traitements à ceux d'une autre époque, pour le même grade. De sorte que si l'armée compte beaucoup plus de colonels et moins de capitaines que précédemment, chacun peut avoir l'impression d'être lésé, alors que le directeur du budget (et à un autre stade, les contribuables) affirment donner, chaque année, un crédit plus élevé par officier. Un tel état de choses est une source de mécontentements profonds. Voyant que le revenu national (le gâteau à partager) a augmenté, et que son traitement a diminué, chacun s'estime frustré. Le processus est le suivant : trouvant leur traitement trop bas, les fonctionnaires exercent des pressions en vue de la création d'emplois moyens et supérieurs ; trouvant la dépense trop élevée, le ministre des finances la limite au plus juste. Qui a commencé ? Question vaine. Les deux comportements se chevauchent et se justifient réciproquement. Mais, au bout du compte, le mécontentement est très élevé. On en vient à penser que cette forme de promotion sociale devrait être limitée, qu'elle ne devrait absorber qu'une faible partie du progrès économique ou des ressources nouvelles, de façon que, dans chaque catégorie sociale, le revenu augmente. On pourrait aussi imaginer que, pour compenser les promotions indispensables, des descentes sociales (suppression d'emplois supérieurs) soient décidées, en nombre suffisant. Ce serait une autre cause de souffrance, et les emplois supérieurs sont guignés longtemps à l'avance. L'individu reste dans la nostalgie des moyens qu'il estime avoir perdus. Il serait intéressant de mesurer l'ampleur de ce phénomène, dans tel ou tel pays. Il s'agit malheureusement de calculs exigeant une certaine précision Or, les statistiques des revenus sont très flottantes et les recensements par profession et classe sociale assez incomplets. Contentons-nous d'observer que le nombre de cultivateurs masculins est passé de 6 millions à la fin du XIXe siècle à 1 300 000 en 1954. Cette réduction a porté sur les plus pauvres (ouvriers agricoles, propriétaires des régions montagneuses, etc.), car ce sont eux qui ont été le plus attirés par les traitements ou les situations commerciales. Chaque fois qu'un ouvrier agricole passe, après un apprentissage plus ou moins long, dans la construction mécanique, son salaire double à peu près. Cette augmentation est méritée, et se retrouve dans la production nationale. Mais l'ensemble des Français s'étonne que l'accroissement de la production n'améliore pas mieux leurs affaires. En même temps, le promu n'est pas davantage satisfait car ses besoins sociaux augmentent dans la même proportion.

 

 

Raisons objectives et subjectives

 

Ainsi, les raisons du mécontent ne sont pas nécessairement les raisons du mécontentement, ou, plus exactement, le mécontentement profond des classes ouvrières (et autres) ne se manifeste pas nécessairement au gré des événements de surface. Deux motifs principaux de divergence sont à citer :

1. La situation telle que la voient ou la sentent les intéressés n'est pas la même que celle qui résulte de l'observation pure et neutre des faits. Ni les ouvriers, ni les paysans, ni même les entreprises, ne jugent leur condition sur des indices et des moyennes, mais sur les impressions qu'ils éprouvent et notamment celle de recevoir moins qu'avant ou moins qu'ils ne devraient***. Comme l'a dit Rémy de Gourmont, celui qui mange du pain blanc ne le compare pas aux fèves que mangeaient ses pères. La mémoire est, du reste, en matière de revenu et de prix, éminemment trompeuse.

2. Le mécontentement dépend, pour une large part, des intentions des gouvernants, ou, plus exactement, des intentions prêtées par les intéressés aux gouvernants.

Vingt ans après 1936, les salariés pensent encore, avec reconnaissance, à la politique du Front populaire, parce que, pour la première fois, un gouvernement a agi, avec force, en faveur de leurs intérêts. La hausse des prix qui a mangé le relèvement des salaires a été mise sur le compte du patronat.

Léon Blum a fait, en somme, ce qu'il a pu ; non seulement l'intention compte plus que le résultat, mais le souvenir du résultat se conforme à cette intention.

En 1954-1957, le mouvement poujadiste s'est développé, en partie, sous l'effet de la crainte de voir les gouvernants réduire le nombre des petites entreprises. La concentration industrielle résultant du progrès technique qui se poursuit depuis plus de cent ans n'avait donné lieu à aucune révolte, tant qu'elle était "naturelle". Du jour où des techniciens l'ont mise en évidence, l'évolution est apparue être le fait des hommes, et notamment des "technocrates sans entrailles".

C'est dans ce sens qu'on admet qu'une politique de droite ne peut être bien conduite que par un gouvernement de gauche et inversement.

L'optique sociale obéit à des lois encore insuffisamment étudiées par les économistes et les sociologues. Les déformations se font, inconsciemment le plus souvent, et toujours dans le sens qui justifie un mécontentement, qui, du reste, se forme peut-être pour des raisons différentes. L'inconscient travaille à renforcer le sentiment qui a le dessus ; c'est, en somme, un opportuniste qui flatte le pouvoir.

Parmi les raisons d'un mécontentement sans cause apparemment logique, figurent la maturation des esprits et l'impression ressentie que les efforts revendicatifs ou autres seront couronnés de succès.

 

 

Maturation des esprits

 

Une situation subalterne longtemps tolérée peut ne plus l'être un jour, simplement parce que les données ont évolué.

Les exemples historiques sont si nombreux qu'ils constituent le fond même de l'Histoire. Les Français n'avaient, à la fin du règne de Louis XVI, pas plus de raisons de révoltes qu'à la fin du règne de Louis XIV. Ils étaient certainement moins misérables, en tous cas ; mais, dans l'intervalle, étaient passés les philosophes, L'Encyclopédie, un développement de l'instruction, et des notions de science politique. Ce qu'il faut donner au travailleur, disait Pelloutier, c'est "la conscience de son malheur".

Lorsque conservateurs ou clercs voulaient, à diverses époques, arrêter le développement de l'instruction populaire et voyaient en elle germe de la destruction de leurs privilèges et de leur pouvoir, ils n'avaient certes pas tort, de leur propre point de vue, à condition d'être en mesure de tout arrêter, y compris l'évolution technique. Fermer le couvercle de la chaudière est une attitude concevable, à condition d'éteindre le feu en même temps ; dans le cas contraire, c'est aller au-devant de l'explosion.

 

 

Faiblesse supposée de l'adversaire

 

Tocqueville ne disait-il pas déjà :

Il arrive le plus souvent qu'un peuple qui avait supporté sans se plaindre, comme s'il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s'en allège… Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d'ordinaire celui où il commence à se réformer. Il n'y a qu'un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de soulager ses sujets après une oppression longue. Le mal qu'on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable, dès qu'on conçoit l'idée de s'y soustraire Tout ce qu'on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en rend le sentiment plus cuisant.

En somme, le dégel se transforme en débâcle.

Ici aussi, bien des exemples pourraient être cités : les partisans de la répression en Afrique du Nord, en 1954-1956, ont fait valoir que la faiblesse des gouvernants français était le principal facteur de la révolte ; pendant la guerre 1939-1945, ont-ils fait observer, aucun mouvement ne s'est produit, bien que la situation matérielle des fellaghas fût bien plus basse.

Cet argument a été défendu, en tous temps, par les ultras de toutes catégories. (Oignez vilain, il vous poindra). Pris absolument, il mérite analyse.

Si l'on enferme une personne entre des murs épais, ou si on l'enserre dans des fers ne laissant aucune liberté de mouvement, elle ne fera pas d'effort, écrasée par la rigueur qui la dépasse. Si, au contraire, ces fers laissent quelque latitude, le prisonnier s'agite et s'énerve jusqu'à la fureur.

Nous avons vu un exemple d'une telle fureur libératrice avec le mouvement poujadiste de 1954-1956. Les concessions et le régime de faveur accordé aux commerçants et artisans n'ont fait qu'aggraver leur mécontentement. Le renforcement fiscal de 1956 a, au contraire, coïncidé avec une baisse du mouvement.

L'application de ce principe généralisé semble conduire à préférer, en toute occasion, la répression à la concession. Mais l'Histoire donne de fréquents exemples du contraire. Le mécontentement de la catégorie opprimée, ou qui pense l'être, résulte surtout des possibilités qu'elle entrevoit.

La valeur de l'argument (en termes d'efficacité, nous ne parlons pas de sa valeur morale) dépend donc des circonstances ; à court terme des rapports de forces ; à plus long terme, de l'évolution des esprits et des choses.

Les mêmes personnes, qui admettaient en 1954-1957 la valeur de cet argument à l'égard des fellaghas, le réprouvaient quand il s'agissait des révoltes contre le fisc et des barrages de routes par les paysans.

À court terme, la politique de répression semble souvent la plus indiquée, mais elle s'avère très dangereuse à long terme si elle n'est pas suivie d'une exceptionnelle générosité une fois la force triomphante. Or une fois "l'ordre rétabli", les promesses s'oublient et se poursuit, jusqu'à l'explosion suivante.

Mais ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas tant la politique à suivre en cas de révolte que l'accroissement du mécontentement lui-même, au sein de chaque individu, à la faveur de la faiblesse adverse. Chacun accumule en effet en lui des sujets de rancœur au cours de son existence, et les refoule le mieux possible, en quelque repli de son inconscience. Certains disparaissent, se dissipent à la longue, d'autres n'attendent que l'occasion de se manifester. La faiblesse supposée de la résistance adverse fournit une de ces occasions.

C'est, en quelque sorte, un mécontentement contre soi-même, contre les voix intérieures, qui conseillent la résignation. Conflit tout à fait semblable à celui qui se produit à l'intérieur d'un corps social entre les conciliants et les intransigeants.

Du moment que des causes profondes de mécontentement existent, du fait de l'inégalité sociale et des abus de propriété, ce mécontentement doit s'exprimer, un jour ou l'autre. Il ne faut pas lui demander de le faire toujours par les voies les plus logiques.

 

 


* A. Sauvy et P. Depold, Salaires et pouvoir d'achat des ouvriers et des fonctionnaires entre les deux guerres, Paris, Institut national d'Étude du Travail et d'Orientation professionnelle, 1940.
** Les années 1944 et 1945 sont bloquées, ici, pour amortir les à-coups de la production agricole.
*** En septembre 1951, les salaires ont été relevés d'environ 15 pour 100. On était à ce moment en pleine inflation et les prix augmentaient encore de 1 à 2 pour cent par mois. Un industriel marseillais faisait observer à un ouvrier de son usine qu'il avait bénéficié d'une substantielle augmentation. Dans son esprit, les 15 pour 100 tout récemment accordés n'avaient été amputés que faiblement (1 à 2 pour 100) par la hausse des prix. La réponse de l'ouvrier fut la suivante : "Monsieur, le mois dernier, ma femme manquait d'argent le 25 du mois ; cette fois-ci, vu la hausse, c'est le 20". Et cet industriel, bon connaisseur de la psychologie ouvrière, ajoutait qu'il n'y avait aucune réponse possible à ce genre d'argument, d'origine affective et d'apparence concrète.

 

 

© Alfred Sauvy, in La nature sociale, chapitre 7, "Les facteurs du mécontentement social"- Ouvrage publié chez A. Colin en 1957

 

 

 

LA VIE EN PLUS, SOUVENIRS

 

Un nouveau livre d'Alfred Sauvy, c'est toujours une très bonne nouvelle, car cet économiste cumule deux qualités particulièrement rares en ce moment : la compétence et le courage devant les faits. Ajoutons la fidélité : il a pressenti à un moment de sa vie les thèmes forts qui reviennent constamment sous sa plume, au risque de lasser, mais chaque question en ouvre mille autres.

Désertant quelque peu les statistiques et les barils de pétrole, sans toutefois les abandonner tout à fait, il nous invite à pénétrer en douceur dans ses souvenirs, comme à regret, tant son énergie et ses raisons de vivre sont résolument en avant. D'où le tour de passe-passe de sa seconde naissance à quatre-vingts ans dans un hôpital de Perpignan, retour à la vie qui, pour n'être enregistré dans aucune statistique, est un peu de la démographie. L'état civil, têtu, continue à marquer sa naissance un peu avant le siècle dans les vignes du Roussillon, près de Villeneuve-de-la-Raho et des Albères bleus.

La grande peur

Plongé dans une famille très XIXe siècle, le jeune Sauvy, à l'aube de 1914, connaît mieux l'allemand, la langue de l'ennemi, que le français. Une fois l'orage passé, le diplôme de polytechnicien en poche et après une succession de petits métiers tous savoureux allant de jardinier à mannequin en passant par la rédaction de mots croisés, Alfred Sauvy est bombardé statisticien. Après avoir cherché la signification de ce mot barbare dans le dictionnaire, il s'aperçoit qu'à travers les chiffres "c'est la planète entière qui s'anime ou se fixe". De cet observatoire privilégié, il va découvrir l'immense retard dans la connaissance des faits économiques de ceux qui ont pour fonction de conduire notre machine sociale. Les faits purs sont ignorés, le refus de voir atteint des sommets extravagants. De ce choc avec l'ignorance va naître une volonté infatigable d'"éclairer l'action". C'est l'occasion pour le lecteur d'assister, tout ébloui, à une succession de tableaux de la vie économique et sociale de la France entre les deux guerres : un mélange permanent entre la petite histoire et l'Histoire tout court, mélange de détente à propos de choses sérieuses et de respect au sujet des choses réputées légères. Ce jaillissement continu d'humour nous permet de souffler quelque peu entre les événements pour mieux repartir ensuite.

Alfred Sauvy adopte, tant pour l'échec économique du magnifique Front populaire que pour la reprise ignorée de 1938 à la suite des décrets-lois, l'attitude de l'entomologiste qui effectue une dissection d'insectes : indifférence aux résultats, absence de peur de déplaire. Pas de théorie vraie ou fausse mais un seul tribunal : les résultats et l'expérience. Comme en matière sociale, les faits sont loin d'être aussi bien observés qu'en science physique, nous sortons peu à peu de la démocratie, par l'ignorance du peuple souverain de ses propres affaires. Sauvy remplit une fonction sociale peu recherchée, celle du briseur de mythes. Mais il est une situation à laquelle tout progressiste devrait être attentif ; à laisser s'accumuler les illusions et mythes en matière économique et sociale se constitue peu à peu un réseau si serré qu'aucune réforme sociale sérieuse n'apparaîtra possible. Au briseur de mythes nous préférons le combien plus agréable prophète annonçant toujours une libération...

1945 : après un rapide passage au secrétariat général à la Population, c'est le début d'une grande aventure qui dure encore : la naissance sur les restes de la Fondation Carrel, avec Robert Debré, de l'Institut national d'Études démographiques, qui nous vaut aujourd'hui les meilleurs démographes du monde. Les années d'après guerre sont aussi pour Alfred Sauvy le moment d'un grand espoir, la reprise de la natalité, suivie très vite d'une grande peur que la société française n'accueille pas ces nouveaux venus, qui se révolteront en 1968 devant toutes ces portes tenues soigneusement fermées. Une grande crainte hante toujours Sauvy, que la France joue comme en ce moment la carte de la vieillesse en refusant d'accueillir l'enfant et que les progressistes oublient l'avenir, car alors le trouble est mortel.

Les multiples facettes de l'homme apparaissent tour à tour dans cet album de souvenirs. En feuilletant ce petit morceau d'une vie immense, le lecteur a l'agréable impression d'évoluer dans un domaine qui lui est familier. Il faut avoir eu le privilège de passer quelques jours, précieux s'il en fut, dans sa maison de Montalba-le-Château pour apprécier son immense culture et son goût des choses simples.

Affranchir le lecteur et non le soumettre est un souci permanent d'Alfred Sauvy, pari gagné dans ce livre qui diffuse une puissante lumière. Il est conseillé de déguster ces souvenirs lentement, comme un bon vin qui n'aurait pas commencé à vieillir. [La vie en plus, souvenirs, 286 p., Calmann-Lévy, 1981].

© Guy Durand in Le Nouvel Observateur du mardi 12 mai 1981, p. 86

 

 


 

 

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