Si la Gauche savait, ou les si désagréables vérités de Michel Rocard...

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Pour tirer à boulets rouges sur le défunt Programme commun et les débuts de l'expérience "socialiste" d'exercice du Pouvoir (81-83), point n'est besoin de lire les commentaires de la presse de Droite, ou de la presse économique. Car pratiquement rien ne trouve grâce aux yeux perçants du camarade Michel Rocard, à telle enseigne qu'on en arrive à se demander si sa place était bien dans l'équipe dirigeante. Un journaliste est allé jusqu'à écrire, rendant compte de l'ouvrage, "Michel Rocard règle ses comptes avec le socialisme à la française".

Et ceci se lit noir sur blanc dans ce livre d'entretiens que l'ancien Premier Ministre a eus avec le journaliste "mitterrandien" Georges-Marc Benamou ; comme on le constatera, ce type d'entretiens successifs sur divers sujets ne va pas sans de nombreuses redites - ce qui constitue, pour le lecteur, une façon d'enfoncer le clou - en ces temps de campagne électorale. De plus, cet ouvrage, publié il y a un septennat, n'a pas pris beaucoup de rides, et constitue pour l'électeur une manière d'avertissement sans frais.

Mais ce véritable brûlot va très au-delà de la critique du Programme commun : on y croise les haines de Rocard, à l'égard de Fabius, par exemple, "un mélange de populisme jusqu'au-boutiste, de radicalisme irréaliste, avec une touche d'ouvriérisme lyrique" ; "Je lui aurais cassé la gueule !" [sic], avoue Rocard, lorsqu'il évoque une formule assassine utilisée par Fabius, en 1988, à l'entrée de Rocard à Matignon,  : "Il n'y a pas beaucoup de grand dessein là-dedans". Après Fabius (et, bien entendu, Tonton soi-même), c'est au tour de Chevènement de passer à la casserole, "le seul Français - selon Rocard, dont le jugement paraît ici pour le moins excessif - capable de parler de la République avec des mots qui font horreur à n'importe quel citoyen vraiment démocrate". Et Jospin ne manque pas de recevoir son paquet, aussi... Sans oublier Pierre Joxe, "drôle de zèbre" (qui se rappelle en ce moment à notre bon souvenir, en défendant la veuve et l'orphelin devant les caméras assemblées) : Rocard paraît lui attribuer la responsabilité première dans l'affaire Urba, ce qui ne semble pas démontré... Jusqu'à l'intouchable Jacques Delors, qui se fait (respectueusement) égratigner. Bref, ça balance tous azimuts, et dans la famille Delors, je demande la fille : Rocard nous avoue s'être rapidement "méfié" de Madame Brochen-Aubry-Delors...

Quelle famille ! Telle est la réflexion qui vient à l'esprit, lorsque l'on referme cet éclairant ouvrage, gardant en mémoire que Rocard considère le PS comme une "mauvaise exception" en Europe.
Pourtant ce cher Rocard, tout en appuyant sur les trois dévaluations successives (et aujourd'hui, les mêmes viennent, toute honte bue, nous parler de "redressement" !), oublie opportunément bien d'autres joyeusetés de cette période, parmi lesquelles : le rétablissement du contrôle des changes, l'incroyable chasse aux sorcières, la corruption à grande échelle (Tapie, Carrefour du Développement, Urba...), le népotisme (Papamadit...), l'asservissement de la Justice ("Les grâces de Dieu"), sans oublier la suppression de l'échelle mobile des prix et des salaires, suivie de l'invention de l'inénarrable et fameux slogan putassier, le "Glissement Vieillesse-Technicité" par... Rocard soi-même... Si la Gauche savait, certes ; mais que les Français ont donc la mémoire courte !

Qu'on se le dise, au moment de glisser son bulletin dans l'urne...

 

 

[...] Le Programme commun est un océan d'étatisme césarien centralisateur ; il va en sortir des nuées de nationalisations qui vont mettre le pays à genoux. - Souvenez-vous donc : 1983, troisième dévaluation, balance des paiements dévastée, plan de rigueur, blocage des salaires pour la première fois depuis la guerre, et par des socialistes... tout ce qui est arrivé était intégralement prévisible. Ma critique du Programme commun est fondée sur deux constats. Le premier est positif : il faut se réjouir d'une perspective unitaire... Le deuxième est négatif : il est d'un étatisme effroyable. La régionalisation, à ce moment-là, est présentée comme une recette d'administration locale et pas comme un changement dynamique, et, sur le plan économique, la relance par une surenchère de consommation avec déficit abyssal, est démagogique.

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Mitterrand avait le souci de gagner, quelles que soient les conditions. J'avais, moi, le souci de réconcilier la gauche française avec l'économie, de fabriquer un parti vecteur de la culture jaurésienne et non de la culture guesdiste. Parce qu'il ne s'agit pas seulement de gagner le pouvoir, il faut y rester et y réaliser des choses dans une vision réformiste progressive. J'avais très bien compris qu'avec le programme économique qu'il avait dans la te, on allait gouverner à la secousse, avec des risques terribles. On a dévalué trois fois, je le rappelle. Et puis a fallu faire la pause de 1983, bloquer les salaires - vous vous rendez compte ? les socialistes en train de faire le blocage des salaires ! La droite n'avait pas osé faire ça depuis 1945 ! Et on a été à deux doigts de sortir du système monétaire européen, en plus.

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C'est terrible [L'auteur parle des nationalisations]. Ça nous a coûté deux cent cinquante milliards de francs pour du vent, puisque tout a été reprivatisé depuis. Autre épisode, un peu postérieur : le chiffrage du programme... Une histoire édifiante ! Mitterrand, qui en a assez des attaques de la presse de droite et de la presse économique, demande le chiffrage du Programme commun. Je dirige alors un groupe macro-économique d'experts. Nous nous mettons au travail... et je découvre qu'au PS on gonfle les chiffres, on fait du trucage. Je refuse donc de présenter ce tableau fantaisiste à la presse. Je le dis à Attali... Il est furieux : "Il faut trouver quelqu'un d'autre"...

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Delors a été démissionnaire pendant la période de l'élaboration du budget de naufrage de 1982 (je le rappelle : 27 % d'augmentation des dépenses par rapport à 1981 !). Ce budget est le seul de l'histoire de la République française qui n'ait pas été signé par le ministre de l'Économie et des Finances. Il l'a été, en effet, par le seul Fabius, ministre délégué de Delors.

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GMB : Le 10 mai 1981... Quelle est votre réaction, le soir de l'élection de François Mitterrand ?

MR : Pour parler franchement, j'avais le mot de Bracke-Desrousseaux en tête : "Enfin, les difficultés commencent !"... J'avais conscience d'avoir raison dans la bagarre menée contre ce programme économique dangereux. Oui, je l'avoue, au soir du 10 mai 1981, j'avais peur, j'étais inquiet. Cette inquiétude était fondée sur le fait que moins de 1 % du personnel directeur du PS avait une idée claire de ce qu'était une balance des paiements. Leur inculture économique me terrifiait.... Il doit être un peu plus de vingt et une heures. Il fait encore jour, mais le soleil se couche... Je m'approche du podium, j'essaie de monter et le service d'ordre PS m'arrête... Un comble ! C'était fabuleux de voir à quel point ils me rejetaient !

[...]

GMB : Toujours votre côté catastrophe, Cassandre !

MR : Trois dévaluations, des milliards de francs' brûlés en nationalisations inutiles dont il ne reste rien, payées, pour la beauté du geste, trois fois plus cher que nécessaire... Vous savez combien cela fait d'écoles et d'hôpitaux ? Le blocage des salaires et des prix pour trois ans, la rupture de relations que cela a entraîné avec les syndicats. On a frôlé la grande catastrophe... Pour tout vous dire, avec le recul, je pense que la France avait la peau dure. Plus dure que je ne croyais. Ç'a été un peu moins pire que je ne l'avais pensé, les institutions de la Ve République nous sauvés. Toutefois, je vous rappelle encore une fois qu'entre 1981 et 1983 nous avons subi trois dévaluations, que le déficit extérieur s'est creusé à toute allure, que l'inflation continuait et menaçait même d'accélérer. Pour la troisième dévaluation, la négociation avec nos partenaires du Système monétaire européen a été très dure. Dans une même situation, sous les IIIe et IVe Républiques, les gouvernements sautaient, à cause d'une censure ou d'un échec parlementaire : Herriot en 1932 - six mois seulement après la victoire du Cartel des gauches -, Blum en 1937 devant le Sénat, Mollet en 1957. La Constitution de la Ve République a changé cela : le principal inspirateur d'une politique économique, le Président, reste en place et assume les conséquences de ses erreurs.

[...]

GMB : Après l'irréalisme financier de mai 1981, constaterez-vous des étapes dans la prise de conscience ? Comment sort-on de l'erreur ?

MR : II y a l'orgueil mitterrandien. Cet orgueil qui lui souffle : je ne suis pas de ceux qui se plantent comme des bleus. Donc, quand les indicateurs penchaient vers le rouge, il faisait attention. Il était ignorant de l'économie, mais pas méprisant du tout. Il écoutait, il voulait capter. Avec cette politique, on avait injecté un pouvoir d'achat de tous les diables. Je vous le rappelle, le budget de 1982 par rapport à 1981 était en augmentation de 27 %. Un fait unique dans l'Histoire de France - sauf peut-être sous le Directoire. Et là, c'était pire : la dépense publique n'était pas couverte. Bref, déficit record... [Selon Rocard, le déficit public s'élève en 1982 à 2, 9 % du PIB, contre 2, 2 % en 1981 - ce qui est un bel hommage indirect à la gestion de Raymond Barre. Dans la période actuelle, ayant frôlé les 8 % du PIB, le déficit public a été ramené à 7,1 % en 2010, puis à 5,2 % début 2012]. Au diable, l'avarice ! J'avais beau essayer de rationaliser cette folie en prétendant qu'elle augmenterait la consommation, dynamiserait l'activité et ferait baisser le chômage... Toute demande suppose qu'on produise. Ça ne s'est pas passé comme ça. On a importé !

GMB : On réduit le temps de travail à trente-neuf heures... Dites-moi la vérité. Vous étiez contre ?

MR : J'étais pour les trente-neuf heures, mais pas payées quarante ! Personne ne le demandait. On a renchéri toutes les allocations sociales. On a mis les entreprises dans la quasi-incapacité de travailler, avec double pression sur les salaires et sur le temps de travail. Si bien que le surcroît de pouvoir d'achat distribué s'est adressé à l'importation. D'où un déficit vertigineux, une inflation qui s'emballe... et une première dévaluation à l'automne... Mais enfin, moi, j'avais renoncé. J'avais annoncé le coup, j'avais dit fallait dévaluer d'au moins 15 %. Si on l'avait fait de suite... On s'y est refusé. Si on l'avait fait immédiatement, on aurait pu dévaluer sans demander la permission à personne, et fortement. Dans la conversation que j'avais eue avec Pierre Mauroy, le jour de l'installation du Président, j'avais plaidé pour une dévaluation de 15 %, par conséquent non négociée - à l'époque, on avait peu de dettes, on le pouvait. Et, pour ne l'avoir pas fait, nous avons dû dévaluer trois fois de suite, le 4 octobre 1981, le 12 juin 1982 et le 21 mars 1983, à chaque fois de 8 à 10 % si l'on cumule la dévaluation du franc et la réévaluation du mark.

[...]

 

© Michel Rocard, in Si la Gauche savait, Entretiens avec Georges-Marc Benamou, Robert Laffont, éditions "Points" de 2007, passim.

 

 


 

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