Rocard sur Mitterrand

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[La proximité de l'élection présidentielle amène à s'intéresser au passé, puisque le candidat socialiste entend placer ses pas dans ceux de Mitterrand (qui, il est vrai, le dépassait de mille coudées). Pour ce faire, point n'est besoin d'aller chercher des arguments dans Le Figaro, ou autres feuilles honnies de la Gauche : il suffit de lire Michel Rocard, à ma connaissance le plus grand imprécateur de l'ancien Président de la République.
Naturellement, ce n'est pas pour boire du petit lait que cette "Troisième conversation" est ici publiée. Mais, tout simplement, pour "se faire une idée", et agir en citoyen éclairé, donc responsable.].

 

GEORGES-MARC BENAMOU : Mitterrand, au cours des Mémoires interrompus, que nous écrivions ensemble, a dit, à propos de vous : "Au fond, ce sont les amis de Michel Rocard qui ont commencé".  À quoi pensait-il ? À cette adhésion refusée au PSA en 1959 ? ou à d'autres péripéties ?

MICHEL ROCARD : Il fallait le leur demander. À peine né, le jeune PSA va trouver à l'ordre du jour de son bureau national une demande d'adhésion singulière : celle de François Mitterrand. Comme nous l'avons vu, Pierre Mendès France, isolé et radical, avait demandé son adhésion au printemps 1959. Elle avait été acceptée au terme d'une délibération enthousiaste des instances du PSA, une année avant que se terminent les négociations de fusion qui aboutiront à la création du PSU...

Au même moment, Mitterrand fait sa demande d'adhésion au nouveau parti. Le PSA en renvoie l'examen après l'achèvement des négociations de fusion, donc en 1960. Mitterrand est plus isolé que Mendès, dans cette période du gaullisme triomphant. À gauche, il est au rancart. Il a été si souvent ministre, sous la IVe, et il est resté - dans quelles conditions ! - dans le gouvernement Mollet pendant la guerre d'Algérie. Il sort de l'affaire de l'Observatoire. Bref, il est hors parti, sans club, et sur le carreau. Mitterrand vient au PSA parce qu'il sent qu'il s'y passe quelque chose. Cette fusion en cours de négociation impressionne. De multiples signes témoignent d'une grande attention internationale à ce qui se passe dans la gauche française.

Toujours est-il qu'une écrasante majorité lui répond non. Il n'y a guère de membres éminents de ce qui est le futur Parti socialiste unifié qui aient alors soutenu l'adhésion de Mitterrand. Probablement Charles Hernu... Mais pas Pierre Bérégovoy puisqu'il était officiellement le représentant de Pierre Mendès-France. Même Bérégovoy et par conséquent Mendès ne pouvaient pas ne pas ressentir François Mitterrand comme un concurrent direct... Poperen lui-même était déchaîné contre cette adhésion... Alors, élégamment, de manière un peu stalinienne, le bureau du PSU a chargé Savary de transmettre le refus à Mitterrand. C'était Savary qui avait mené la charge la plus forte contre lui ; c'était donc à lui de passer le message.

GMB: Vous aussi étiez contre son adhésion ?

MR: Et comment ! Mais, à ce moment là, je n'appartiens pas à la direction nationale ; au PSA je ne suis rien. Je n'ai aucune fonction, je suis un militant de base... et je le reste quand se fonde le PSU. C'est donc par voie de presse que j'apprendrai la décision. Mais, comme mes camarades, je suis choqué par cette demande. Ne l'oubliez pas, pour moi, Mitterrand était l'homme qui avait participé à un gouvernement coupable d'avoir envoyé au peloton d'exécution une vingtaine de dirigeants FLN. À l'époque, il incarnait la gauche dont je ne voulais plus, et la politique coloniale dans toute son horreur. Il avait été le rédacteur et le signataire des décrets de transmission des pouvoirs civils aux militaires, y compris dans le domaine de la justice.

Mitterrand, d'ailleurs, ce n'était pas seulement la répression. Il avait eu ce genre de phrase terrible : "En Algérie, la seule négociation, c'est la guerre". Ça, c'est Mitterrand version IVe République !

GMB: Mais Mendès, lui aussi, a dit à sa manière : "L'Algérie, c'est la France". Vous passez tout à Mendès ; rien à Mitterrand. Vous êtes de mauvaise foi !

MR : Mendès a prononcé ce type de phrase en 1954. Pas en 1957. Si vous le permettez, ce n'est quand même pas pareil. Et puis, pour nous, l'affaire de l'Observatoire, c'était la cerise sur le gâteau, la confirmation de l'identité du personnage.

GMB : Êtes-vous si certain de sa responsabilité dans cette affaire ?

MR: Je ne suis ni avocat, ni procureur, ni policier. Mon analyse était simple : "Il n'y a que lui pour se mettre dans des combines pareilles. Il fallait oser rencontrer le sieur Pesquet". Voilà mon état d'esprit de l'époque et celui de toute la « petite gauche » à l'encontre du Mitterrand sorti de la IV' République. D'où ce mot d'Heurgon au moment de la candidature de 1965 : "Je ne comprends pas, je n'en vois pas la nécessité ; la droite ne présente pas Pesquet. Pourquoi on présenterait Mitterrand ?" Il a dit cela sous les applaudissements de la salle, dans un discours à la Mutualité. Par la suite, Mitterrand a affecté de m'attribuer le refus de son adhésion, à moi, qui n'étais même pas membre du bureau national. Il m'en a fait porter le chapeau dans toutes les conversations qu'il a eues ultérieurement avec ses cadres, à l'intérieur du PS, dans les préparatifs de mon arrivée en 1974, pour créer l'ambiance nécessaire à ma neutralisation. On va quand même passer ensemble pas mal d'années avec des accusations mutuelles non élucidées.

GMB: Cela a dû être une terrible humiliation pour lui. Quand il parlait de cette période, il était amer. "Il n'y en avait que pour Mendès, et ses amis, disait-il, dans ces années-là..."

MR : Il avait raison, le camarade Mitterrand, et sur trois points. Le premier, c'est qu'après l'Observatoire il était totalement discrédité. Par exemple, Le Monde ne s'intéresserait à lui à nouveau qu'à partir de sa candidature de 1965, pas avant.

Le deuxième est que le bouillonnement et la suractivité d'une gauche militante multiforme (en dehors du PC, de la SFIO et du Parti radical) avaient pour objectif évident de remettre Pierre Mendès-France en piste et, si possible, de l'agréger à ce combat qui était le sien de manière institutionnelle.

Le troisième est l'image respective des deux hommes. Mitterrand, c'était l'Algérie et l'Observatoire. Les rares messages qui émanaient de Mendès étaient au contraire de haute tenue et ne parlaient que de l'avenir.

GMB: Et puis vous étiez entouré. Vous aviez L'Observateur qui restera votre allié durant trente ans, au moins...

MR: Je sais que Mitterrand était historiquement jaloux de l'amitié de l'Obs pour moi. Ça me revenait de toute part. Je trouvais d'ailleurs que c'était bien mesquin de sa part car il avait tout le reste. L'Observateur et moi, c'était une longue histoire. Une relation politique avec les militants - Martinet, Bourdet et Julliard - plus qu'une entrée dans le journal. Ils attendaient une modernisation de la pensée politique, comme beaucoup de gens, comme le club Jean-Moulin, comme toute la rédaction du Monde, sauf Barrillon. Il était évident pour tous que ça ne pouvait pas venir de la FGDS ni de Mitterrand - qui ne s'intéressait pas à la modernisation de la pensée politique. J'ai tenu la chronique fiscale et budgétaire de France-Observateur durant un an ou deux après la guerre d'Algérie. J'avais choisi un deuxième pseudo : Jacques Malterre. Ainsi, je pouvais écrire des choses qui ne plaisaient pas à Servet... Jean Daniel est arrivé ensuite, pour refonder le journal, en faire un titre puissant, une référence internationale. Il venait là avec des journalistes à plein temps, c'était la fin d'une époque. J'ai alors quitté L'Observateur. Pendant des années, Jean Daniel a rêvé que je m'entende avec Mitterrand. Cela, ainsi que notre commune conception de la gauche et de l'Europe, a scellé notre amitié. J'aime Jean d'une profonde amitié mais mon complice depuis les années 1950 était et reste Jacques Julliard. Il a été dans les mêmes structures que moi, CFTC, CFDT et PSA. Il a été conseiller de Reconstruction au moment du colloque sur la planification démocratique. Je suis d'accord avec lui sur à peu près tout, sauf son hostilité féroce à l'entrée de la Turquie - et un de ses livres "Contre la politique professionnelle".

 

© Michel Rocard, Si la Gauche savait, entretiens avec Georges-Marc Benamou, Robert Laffont, 2005 (Troisième conversation)

 


 

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