Coups tordus, ou bilan inutile du juge Halphen

Vote utilisateur: 5 / 5

Etoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles actives
 

On part d'un récit de vie (enfin d'un début de vie) ; on a l'impression que l'auteur qui se raconte, ou plutôt déroule son curriculum (et révèle une curieuse admiration pour le juge Pascal - très sinistre exemple, de mon point de vue) puis ses déboires, est un être bien naïf, qui s'expose un peu trop pour ne pas avoir mérité d'être flingué. C'est un peu ce qu'on se dit, en commençant ce roman-vérité en demi-teinte.
Cependant, on croise nombre d'idées intéressantes pour faire progresser un peu la Justice (comme la suppression des jurys populaires - mesure de salut public selon moi, qui couperait court à tant de médiatisations outrancières, à tant d'effets de manches théâtraux, à tant de curiosités malsaines en direction des locataires des bancs des accusés), mais aussi des tas de considérations sur la nature humaine - le souci de ne point déplaire (par exemple au pouvoir en place), de ne pas faire de vagues… Halphen en vient même à écrire : "Dans la Justice, il y a beaucoup de carriérisme, de médisance, de jalousie". Mon Dieu ! S'il n'y avait que dans la Justice ! Au moins on saurait où circonscrire le mal !
Et puis, peu à peu, on est horrifié. On comprend que ce que dit posément ce Juge, c'est que la société est gangrenée à un point inimaginable, c'est que la démocratie (enfin, la nôtre), n'est que de façade. Cet ouvrage, dans lequel É. Halphen n'hésite pas à livrer des tas de noms, et à dresser de féroces portraits ("Teint cadavéreux, éternellement vêtu de sombre et les cheveux blancs impeccablement peignés, l'homme a une convivialité de croque-mort. Avare en parole comme dans la vie, il soumet ses substituts à une sorte de taxation permanente, les délestant de cigarettes qui lui permettent de fumer sans acheter le moindre paquet", écrit-il d'un certain procureur Barrau), est aussi une leçon de vie. Et une peinture peu flatteuse des corps gravitant autour de la Justice : si Halphen n'aime guère ses collègues, ce qu'il nous dit de la caste des avocats (excepté l'importante frange qui ne fait que vivoter) interdit à jamais de les considérer désormais comme 'auxiliaires' de Justice. Car auxiliaire, ça veut dire qui aide, n'est-ce pas ? Et non pas qui s'efforce d'entraver ("on peut même se demander si... l'opinion publique n'est pas... manipulée par quatre ou cinq avocats parisiens"). C'est pourquoi ce livre est à lire. Impérativement.
L'extrait que l'on trouvera ci-après, en "bonnes feuilles", contient une appréciation mi-élogieuse d'une action effectuée par l'ancien président Mitterrand (en revanche, comme on pouvait s'y attendre, il pleut des hallebardes, sur la Chiraquie !) : alors, puisqu'il est régulièrement brossé sur une autre partie du site, faisons d'une pierre deux coups en produisant un élément à (légère) décharge ! Ainsi donc, le "petit Juge", comme il s'appelle lui-même (détestable allusion à feu le juge Pascal !), a préféré partir. Après bien d'autres, qui n'avaient à se reprocher (si j'ose dire), qu'un minimum de droiture. Parfois, on en vient à se demander si ce n'est pas à désespérer totalement de notre système politique - ou plus exactement, de notre société toute entière, pourrie par l'argent et la corruption... et les mœurs (Halphen rappelle que 80 % des affaires traitées par les cours d'assises sont des histoires d'inceste)

 

 

[...] Dès que mon beau-père a en main la fameuse boîte, les policiers lui tombent dessus et l'interpellent en flagrant délit. Autre originalité policière de l'opération, au lieu de l'embarquer pour leurs locaux de Nanterre, les enquêteurs des stups placent le suspect en garde à vue... place Beauvau, au ministère de l'Intérieur. Dans les Hauts-de-Seine, les bouchons de champagne sautent. "On l'a bien eu !" Le petit juge. Moi.

Tout de suite, la rumeur se répand : je serais le destinataire du million. Des hommes politiques courent les salles de rédaction pour accréditer cette fable. Certains avocats ne sont pas en reste, utilisant leurs contacts habituels chez les journalistes pour faire gober ce mensonge.

Au soir de cette incroyable journée, je suis certain de perdre mon dossier. Le dessaisissement n'est sans doute qu'une question d'heures. Mais surtout, je suis bouleversé. Je n'ai fait que mon travail. Je n'ai jamais commis la moindre malhonnêteté. Et je vais passer désormais pour le juge ripoux. Au point d'envisager sérieusement, cette nuit-là, de démissionner. Sans parler du reste, l'éclatement de mon couple.

Dans les jours qui suivent, tout change. Je reçois, à mon grand étonnement, un soutien de poids. Un coup de téléphone de l'AFP m'apprend qu'une réunion s'est tenue à l'Élysée, entre le président François Mitterrand et son premier ministre Édouard Balladur. Les deux plus hauts personnages de l'État se sont rencontrés pour parler de l'affaire. Le Président décide de saisir le Conseil supérieur de la magistrature, afin de vérifier s'il n'y a pas eu une tentative d'entrave à mon indépendance. Je suis content. Même si je me fais peu d'illusions sur cette main tendue depuis le sommet de l'État : il s'agit certainement plus de gêner la droite, en pleine période de cohabitation et en vue d'échéances électorales, que de sauver un juge. Plus tard, lorsqu'il ne sera plus président, j'envisagerai d'envoyer un mot de remerciements à François Mitterrand. Je n'ai jamais osé.

En tout cas, ma hiérarchie ne tarde pas à prendre le train en marche. Le président Collomb me fait part de son soutien, et de celui de la première présidente, Mme Myriam Ezraty. "Nous sommes derrière vous. Je ne vous dessaisirai jamais". Je respire mieux.

Je serai convoqué, en janvier 1995, devant le CSM réuni en formation plénière. Une grande salle, une douzaine de personnes en face de moi, à qui je devrai raconter l'affaire et dévoiler certains pans de ma vie privée. Difficile moment d'émotion, à l'issue duquel je sortirai non seulement lavé de tout soupçon, mais couvert d'éloges.

Toute la procédure judiciaire concernant cette affaire sera annulée, au motif d'une provocation des services de police. Mon beau-père ne sera jamais poursuivi. Didier Schuller non plus, dans le cadre de ce dossier. Nul Juge ne sera désigné pour rechercher les commanditaires de cette manipulation ayant pour seul but de me porter atteinte. Il faudra attendre le retour de Schuller en février 2002 pour lire dans une interview accordée au Monde que ceux-ci auraient pour nom Patrick Balkany et Charles Pasqua, avec le consentement d'Édouard Balladur. Mais Schuller est-il crédible à cent pour cent ? En tout cas, ces commanditaires auront au moins partiellement touché au but. Après ces péripéties, il me paraît totalement impossible de continuer à enquêter dans les Hauts-de-Seine. Je sais que je devrai passer la main sur ce volet du dossier. L'occasion va se présenter plus vite que je ne le pense.

Quelques semaines seulement se sont écoulées lorsque je reçois un coup de fil anonyme. Le mystérieux correspondant m'avise d'une réunion importante, "en relation avec votre enquête sur des offices HLM", dans un hôtel de Nogent-sur-Marne. Il précise des noms, un modèle de voiture. Et conclut, avant de raccrocher: "Je vous conseille d'y aller". Je confie cette mission aux policiers qui travaillent avec moi. Bonne pêche. Dans le restaurant de l'hôtel, ils interpellent une chef d'entreprise et un ami de Didier Schuller, membre de l'Office HLM des Hauts-de-Seine. L'homme est en possession d'une enveloppe vide, sur laquelle figure une liste de marchés, assortis de pourcentages et de sommes, pour un total de 50 000 francs. La chef d'entreprise a dans son sac 50 000 francs en liquide. Les policiers découvrent également des contrats de prêts venant d'institutions financières suisses, établis au nom de Christel Delaval. Grâce à ce flagrant délit, une information judiciaire est ouverte à Créteil. Je peux me dessaisir du dossier des Hauts-de-Seine, en le transmettant au collègue chargé d'instruire l'histoire du rendez-vous de Nogent. Mais l'amertume, elle, ne partira jamais.

 

La peur

 

Pour la première fois de ma vie de Juge, j'ai peur. Ce sentiment glacial, poisseux, s'insinue dans mon quotidien. Un sentiment qui se nourrit du moindre mot, geste ou détail, parfois insignifiant. Au point que même les paroles de réconfort deviennent autant d'alarmes. Au plus fort de l'affaire, le premier président Myriam Ezraty me convoque dans son bureau. Elle tient à me demander de faire attention, et me propose de prendre sa voiture de fonction afin que je n'utilise plus mon propre véhicule, sans doute repéré. L'intention est louable. Je décline l'offre généreuse, mais je sors de son bureau plus inquiet que je n'y suis entré.

Je refuse également la protection policière. Protection veut aussi dire surveillance. Je ne tiens pas à ce que le ministère de l'Intérieur soit au courant de tous mes faits et gestes. De plus, j'estime que si on veut tuer un juge, la présence de gardes du corps ne change rien. Il n'existe aucun dispositif efficace à 100 % et 24 heures sur 24. Il n'est pas très difficile, pour des professionnels, de trouver la faille. Il suffit alors d'un bon tireur sur une moto ou d'un habile poseur de bombe pour en finir.

La pression vient de partout. Des "amis" de mes parents journalistes téléphonent pour leur dire que je dois faire attention, que je suis aux prises avec des gens très dangereux. Je ne sais pas de quels gens ils parlent. Mais mes parents sont eux aussi gagnés par l'inquiétude.

À l'époque, j'habite un immeuble du treizième arrondissement de Paris. Chaque matin, je descends au sous sol pour prendre ma voiture dans le parking. Je demande aux enfants d'attendre dans un couloir, à l'abri, que j'aie donné le premier coup de démarreur. Lorsque le moteur tourne normalement, et seulement à ce moment-là, ils peuvent me rejoindre. Je veux juste être sûr qu'ils ne se trouveront pas dans la voiture au moment de l'explosion. La peur, elle, disparaîtra le jour où je réaliserai ceci : la mort, c'est seulement un bref mauvais moment à passer.

Cette période difficile de ma vie n'a pas échappé à un commerçant avisé. Un fabricant de vêtements m'a en effet envoyé un courrier, quelques années plus tard, pour m'offrir son dernier modèle de veste pare-balles. Une protection, selon le prospectus, efficace contre tout type de projectiles, sous l'apparence anodine d'un simple veston. En échange de ce cadeau, le fabricant ne demandait qu'une toute petite chose. Que j'accepte de figurer sur quelques photos publicitaires, sa veste sur le dos...

 

Les écoutes

 

Une autre façon de déstabiliser un juge est de le mettre sur écoutes. Cela permet de savoir ce qu'il fait, qui il fréquente, quels sont ses pensées et ses projets.

Mais aussi, en lui faisant habilement comprendre qu'il est écouté, de l'inquiéter, de le mettre sous pression.

Affirmer que l'on a été soi-même écouté apparaît presque comme une sorte de vantardise. Ou comme une preuve de paranoïa. Je ne crois pas relever de ces deux catégories. Mais je le dis clairement : j'ai été victime de cette pratique. Je n'en ai aucune preuve matérielle. En revanche, je dispose de suffisamment d'éléments pour ne pas en douter.

Certains concernent ma vie privée. Pour comprendre la suite, je dois - à contrecœur - en dire quelques mots. Un jour, une journaliste que je ne connais pas me téléphone. Elle s'appelle J., travaille pour un grand quotidien et a en main les procès-verbaux d'audition de mon beau-père durant sa garde à vue. Ces documents, couverts par le secret de l'instruction, lui ont été remis par un homme politique RPR. Si je souhaite les lire, elle est prête à me les montrer. Notre rencontre sera le début, passé quelques semaines, de notre liaison.

Pendant deux semaines, nous restons extrêmement discrets. Pas de sortie, pas d'apparition publique. Malgré cela, le bruit commence à circuler dans Paris. Au point que Jacques Chirac appelle directement l'un de ses amis journalistes pour lui demander : "Alors, elle est comment, J., la copine d'Halphen ?"

Un jour, je suis au téléphone avec J., moi dans une cabine, elle à son domicile. Elle me parle de l'un des sujets sur lesquels elle travaille, ajoutant que des policiers lui ont conseillé de se renseigner auprès du Juge qui instruit cette affaire. Je lui réponds que je trouve cela gonflé, de la part des policiers. À ce moment-là, quelqu'un intervient dans notre conversation, de façon extrêmement claire, comme s'il disposait lui aussi d'un combiné. Et la voix dit : "Tu as raison, c'est comme ça qu'il faut travailler".

Nous sommes muets de stupeur. Interloqués. J. intervient la première.

"Tu as entendu ?
- Oui, j'ai entendu. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
" Et là, l'inconnu sur la ligne répète :
"Je disais que c'est comme ça qu'il faut travailler".

La manœuvre me semble claire. On veut me faire comprendre que je suis sur écoutes. Mais s'agit-il d'un "sympathisant", qui le fait de sa propre initiative, pour m'alerter et m'aider ? Ou de l'un de mes "ennemis" cherchant au contraire à m'inquiéter ?

J. est témoin d'une autre bizarrerie, alors qu'elle discute avec l'un de ses amis. Elle et son interlocuteur entendent clairement au beau milieu de leur conversation une voix dire : "Putain, y a plus de bande". Sans commentaire.

Parfois, la ligne est mauvaise, très brouillée. Un soir que la communication est particulièrement parasitée, au point que J. et moi devons presque hurler pour nous entendre, une voix demande brusquement : "Je voudrais poser une question au représentant du mouvement gaulliste". Curieux, non ?

Agacée, J. s'en va raconter ces mésaventures téléphoniques à Paul Bouchet, le président de la Commission nationale des interceptions de sécurité, organisme chargé de veiller au bon respect des règles et procédures en matière d'écoutes. Lequel prend les choses au sérieux, et lui conseille de jeter un œil à l'endroit où arrivent les branchements de téléphone de son immeuble. Ce qu'elle s'empresse de faire. Pour constater, une fois devant l'armoire métallique placée dans les sous-sols, que celle-ci... a été forcée.

Méfiant mais sans doute naïf, je pense avoir trouvé une parade en prenant un abonnement de téléphone portable au nom de ma greffière, Christine Dufour. Peine perdue. Quelques jours après la mise en service de la ligne, le téléphone sonne dans la voiture. Je décroche. "Monsieur Dufour ?" Oui. "Ici SFR, on voulait juste savoir si vous êtes content de votre abonnement et si tout va bien". Touchante, cette sollicitude. Autre appel, quelque temps plus tard. Je suis encore en voiture, avec mes enfants cette fois. Je décroche.

"Éric ?
- Oui. Qui êtes-vous ?
- C'est Johnny
".

Et mon correspondant raccroche. Inutile de préciser que je ne connais pas de Johnny. Mais on m'a bien fait comprendre que la ruse était éventée. Et que, sans doute, ce téléphone était lui aussi écouté.

Un jour, un inconnu m'aborde à la cafétéria du tribunal de Créteil. "Vous êtes le juge Halphen ? - Oui". L'homme m'entraîne un peu à l'écart et m'explique. Il gagne sa vie en louant des camions équipés de matériel de transmission hertzienne. Ses clients habituels sont la SFP, pour les retransmissions télévisées, ou l'Institut national de l'audiovisuel. Mais il a été contacté par une société de surveillance qui voulait un camion "pour écouter un Juge". L'inconnu, qui aurait compris dans la conversation qu'il s'agissait de moi, a refusé le marché et tient juste à me prévenir. Message sincère, ou mise en scène pour maintenir autour de moi ce climat permanent d'insécurité ? Mystère.

Bien sûr, je parle un peu dans mon entourage de ces phénomènes étranges. Si bien qu'un beau jour je vois débarquer dans mon bureau un petit groupe de policiers de Créteil menés par un commissaire. "Puisque vous vous plaignez, on va bien voir", disent-ils en sortant un appareil de détection de micros. Le commissaire me montre les deux cadrans dont est munie la machine : "Si les aiguilles bougent, c'est qu'il y a quelque chose". L'inspection commence. Jusqu'au moment où les deux aiguilles se mettent à danser la gigue. Embarras des policiers qui se défilent : "On ne sait pas ce que cela signifie. On reviendra demain avec du matériel plus sophistiqué". Évidemment, ils ne sont pas revenus. Lorsque je les appelle, une semaine plus tard, j'ai droit à une explication lumineuse. Après s'être renseignés, mes chasseurs de micro-espion ont appris que le signal enregistré par leur détecteur était dû à... l'autoroute voisine. Bien sûr.

Certains sceptiques pourront peut-être douter. Quant à moi, j'estime plutôt troublant l'ensemble de ces éléments. Assez en tout cas pour affirmer que j'ai été écouté à plusieurs reprises. J'en ai été plus révolté que meurtri.

Est-il normal, en démocratie, qu'un Juge soit ainsi écouté pendant des semaines pour la simple raison qu'il fait son travail, qu'il enquête sur une affaire touchant aux amis de ceux qui sont au pouvoir ? Que beaucoup de gens en soient informés sans réagir ? J'ignore quel service exactement m'a écouté - des policiers de la Préfecture de police se fendront un jour d'un communiqué niant toute implication dans les éventuelles écoutes me concernant -, et qui avait donné les ordres. Mais ma foi en la démocratie de notre pays en a été très ébranlée.

 

Les filatures

 

Qui dit écoutes dit bien souvent filatures. Je ne crois pas avoir été une exception à cette règle. Une revue d'un syndicat de policiers a un jour publié un petit écho faisant état de mes rencontres avec J. dans les rues de l'île Saint-Louis. Un "journaliste" qui travaille beaucoup avec certains services de police a même écrit un livre sur les Renseignements généraux. Livre dans lequel il se vante de m'avoir suivi plusieurs fois et d'avoir conté par le menu le résultat de ces filatures à des policiers.

Et puis il y a le "corbeau". Un mystérieux informateur se manifeste à plusieurs reprises dans mon dossier, par la voie de lettres anonymes. Ces courriers, parfois drôles, parfois narquois, sont accompagnés de "blancs" des Renseignements généraux, des notes écrites sur papier sans en-tête et non signées, pour ne pas être identifiables, en général bien informées et uniquement destinées à un usage interne.

La commissaire principale des RG Brigitte Henri, chargée des enquêtes sur les affaires financières, fréquentera mon bureau à quatre ou cinq reprises. Reconnaissant que ces blancs présentent beaucoup de similitudes avec les siens, elle en contestera pourtant l'authenticité. Officiellement... Tout en affirmant que, peu de gens ayant accès à "ses" blancs, le corbeau ne devait pas se trouver très loin, soit de son service, soit de l'entourage de l'ancien ministre de l'Intérieur Charles Pasqua. On n'en saura jamais plus. Comme il me l'a écrit, le corbeau est depuis "retourné dans les eaux marécageuses de la politique".

Il ne s'est pas contenté de diffuser des informations prises au plus haut niveau, ce corvidé. Il savait aussi aller sur le terrain. En atteste la lettre qu'il glisse un jour sous le pare-brise de ma voiture, garée non loin du domicile de J. il fallait le savoir. Ou celle dans laquelle il me demande comment s'est passée la soirée au Parc des Princes avec mon fils. J'y étais. Mais sans mon fils. Même un bon corbeau peut avoir des faiblesses...

 

Les "bruits"

 

Ils ne sont pas d'une grande utilité, les bruits qui courent sur les Juges. Ce ne sont pas eux qui vont supprimer les charges, faire taire les éventuels témoins, freiner les ardeurs. Mais ils ont un but : décrédibiliser. Di Pietro, en Italie, en a un jour fait les frais.

Quels bruits ont donc circulé à mon propos ? D'abord, que j'aurais fait faire des travaux au noir dans mon appartement, par un pauvre TUC travaillant au tribunal. L'histoire a eu assez de succès pour se retrouver rapportée dans quelques livres, au hasard de passages traitant de mes affaires. Des avocats m'en parleront. Et le procureur de Créteil finira par poser la question à Marc Brisset-Foucault : "Halphen, il est locataire ou propriétaire ?"

Après l'argent, le sexe. Un jour, un hebdomadaire d'extrême droite raconte que j'aurais eu une aventure avec la sœur d'un de mes témoins. Cette jeune femme, convoquée une fois dans mon bureau, je ne l'avais pourtant jamais revue. Rien d'équivoque ne s'étant passé, pourquoi ce bruit sur elle et non pas sur une autre ? À force de chercher, j'ai fini par découvrir l'origine de cette rumeur. De permanence un samedi, j'avais été contacté par un policier de garde au tribunal qui m'avait appris qu'une femme, cette femme, voulait me joindre en urgence à propos de son frère. Il m'avait communiqué son numéro de téléphone, et je l'avais appelée. De ma ligne personnelle. Candeur impardonnable : le bruit malsain provenait de l'étude attentive de mes listings téléphoniques...

D'ailleurs, ce même hebdomadaire avait publié quelques semaines auparavant un article sur mes "méthodes". J'avais découvert dans tout Paris des affichettes vantant ce prétendu scoop. Je m'étais étonné de cette débauche de moyens pour un journal proche du dépôt de bilan. En écho à mes interrogations, l'un de ses responsables m'avait appelé, indigné, pour m'apprendre que l'article en question avait été entièrement rédigé au RPR, puis livré "clé en main" pour publication. Selon mon interlocuteur, c'est le même parti qui avait financé la campagne d'affichettes.

 

Vie privée (suite)

 

L'été 1995, je pars en vacances avec J. en Guadeloupe. À mon retour, j'apprends que des photos de nous deux, sur la plage, ont été prises. Dans une optique bien précise. D'après mes informations, tout a été fait pour qu'un tabloïd anglais publie l'un de ces clichés, pour le faire ensuite reprendre dans un journal français du groupe Hachette, accompagné d'un commentaire faussement scandalisé du genre "Regardez ce que les journaux anglais publient sur l'un de nos juges". But de la manœuvre, encore une fois, me dévaloriser aux yeux de l'opinion. Voilà un juge qui prétend respecter le secret de l'instruction et qui passe ses vacances avec une journaliste. À cette époque, un avocat proche du RPR croise J. et lui demande d'un ton narquois : "alors, c'était bien, ces vacances aux Antilles ?" Oui, c'était bien.

Quelques années plus tard, ces photos refont surface. Dans son témoignage posthume en vidéo, rendu public en octobre 2000, Jean-Claude Méry fait allusion à ma liaison avec J., laissant entendre qu'elle aurait violé pour moi le secret de l'instruction en racontant à d'autres journalistes ce que je lui aurais confié. II évoque également les photos, donnant assez de détails pour montrer qu'il les a vues.

Une bombe à retardement pour saborder mon instruction ? Méry avait peut-être envisagé que cette cassette tombe un jour entre mes mains. Auquel cas j'étais obligé d'en porter la retranscription intégrale dans mon dossier. Et permettre alors à certains avocats de demander mon dessaisissement.

La sortie de la cassette Méry donne l'occasion à un journal, appartenant lui aussi au groupe Hachette, d'un petit retour en arrière. Le journaliste raconte que j'ai été suivi et que des photos de moi ont été prises. Et un tout petit avocat du RPR profite de l'ambiance pour faire le tour des salles de rédaction, tentant d'inciter les uns et les autres à publier les photos. Bref, cette fois, le fait que j'aie été suivi et photographié est rendu public. J'attends toujours que le Garde des Sceaux entame des poursuites pour atteinte à la vie privée de l'un de ses juges. Qu'un juge soit suivi pendant ses vacances, cela encore, tout le monde s'en moque.

Je n'ai évoqué ici que certains des coups tordus rencontrés sur ma route dans le cadre de l'affaire des HLM de Paris. Ceux que j'appellerais les coups tordus non institutionnels, en dehors de tout ce que l'on peut faire de façon plus "régulière", au niveau de la Justice et de la Police. Il ne s'agit également que des coups dont j'ai pu avoir connaissance. Je ne sais pas si d'autres initiatives ont été prises, sans que je le sache ni qu'elles aboutissent.

Enfin, je voudrais dire ici quelques mots sur la façon de vivre, lorsque l'on se retrouve plongé dans une ambiance digne d'un mauvais polar. L'une de mes premières tentations, au tout début des ennuis, a été de me méfier de tout. Inquiet à chaque coin de rue, méfiant envers chaque inconnu qui s'approche, ne sortant plus. Puis j'ai décidé de m'en moquer et de vivre normalement. De sortir quand j'en avais envie. De prendre ma voiture sans scruter le rétroviseur pour voir si j'étais suivi.

A posteriori, je pense que cela a été pour moi la seule façon de rester moi-même, de pouvoir continuer à travailler normalement sans me trouver embarqué dans les à-côtés du dossier. De ne pas perdre la tête.

Reste que, compte tenu de la nature des faits que j'instruisais, je ne pouvais pas m'attendre à beaucoup de cadeaux. Avec l'affaire des HLM de Paris, j'avais un dossier visant le RPR et la mairie de Paris, à un moment où le RPR était le parti de gouvernement. J'enquêtais de ce fait directement sur le parti de mes deux Ministres de tutelle, Intérieur et Justice. Il était inévitable que l'on tente, en haut lieu, de prendre quelques précautions, d'une part pour connaître les intentions du juge, et d'autre part pour se sortir d'ennuis éventuels. Avec les moyens en hommes et en matériel que donne le fait d'être au gouvernement.

 

 

© Éric Halphen, Sept ans de solitude, Denoël, 2002, 251 p.

 

Notes

===> Pour se rappeler l'affaire des Hlm : ici et encore ici.

===> Le Nouvel Obs : une interview du juge Halphen [lien caduc].

 

 


 

 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.