Somme toute, ou Claude Roy à propos de Mauriac

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D'un livre foisonnant, mais ô combien riche d'expériences et de rencontres (le portait de Thorez, entre cent autres, vaut le détour !), je retiens, pour accompagner l'extrait de Thérèse Desqueyroux, très récemment mis en ligne, un savoureux portrait du maître de Malagar. Claude Roy (1915-1997) et François Mauriac (1885-1970) étaient non seulement séparés par une génération, mais aussi par des choix politiques opposés. Et cependant, l'ancien compagnon de route du P.C. reconnaît tout ce qu'il doit à son aîné, avant de raconter comment la lutte contre la guerre d'Algérie les rapprocha fraternellement.

 

Le plus éloquent défenseur du "Laissez faire le chef, ne le gênez pas" était alors François Mauriac. "Nul n'est moins libre de ses mouvements que le pilote qui tient la barre, écrivait-il, face à des récifs visibles et invisibles et que lui seul repère". Lui seul ? J'avais maintes fois croisé la route de Mauriac, longtemps croisé le fer avec lui. Puis nous nous étions retrouvés souvent, dans une croissante proximité, sinon tout à fait proches.

Depuis l'enfance, Mauriac était pour moi un célèbre voisin de campagne, le maître du domaine d'à côté, celui qui est "monté à Paris" et a conquis la gloire, l'enfant du pays qui en est la fierté. Comme les gosses du village où est né le gagnant du Tour de France, et qui un jour ont tenu, cœur battant, le vélo qu'il leur avait confié (minutes inoubliables) pendant qu'il embrassait l'épicière, comme les gamins qui ont vu sécher dans la cour voisine, chez les parents du champion, la lessive de ses maillots jaunes, ainsi dans mon Sud-Ouest l'Académie de Mauriac, le Nobel de Mauriac, l'auréole de sainteté soufrée et d'esprit parisien à biseaux de Mauriac, c'était un peu à nous que c'était arrivé. Je ne pensais pas que Mauriac fût le plus grand écrivain français de son temps. Au palmarès de la Grande Distribution Solennelle des Prix, il était seulement l'élève le plus souvent nommé : c'est-à-dire qu'il avait quatorze fois le second prix ou le premier accessit. Il était second en français après Proust et Claudel ; second en Histoire après Malraux ; second en explication de textes après Gide ; second en catéchisme après Bernanos. Il était notre Pascal des sorties de la messe du dimanche, entre les brioches d'après la sainte communion et le saint-honoré du déjeuner de famille. Il était notre Racine, qui n'aurait pas eu d'aventures avec les comédiennes, et qui ne serait pour rien dans l'Affaire des Poisons. Il était notre Rimbaud qui ne se serait pas enfui avec Verlaine, mais brûlerait de désirs, intérieurement déchiré et si convenable de manières, soupirant pour la jolie Demoiselle qui enseigne les bonnes manières et l'anglais à ses petits frères. Il ne partait au Harrar, mais il prenait d'assaut Paris. Il ne s'était jamais sali, ni écorché les genoux, ni déchiré en jouant. Il n'avait jamais dit de gros mots. Il était revenu tous les samedis du collège avec la Croix d'Honneur. Il disait avec naturel "les gens du peuple" comme les communistes disaient avec Staline "les Simples Gens". Il avait son nom en grosses lettres sur les couvertures de romans à gros tirages, sur les affiches de la Comédie-Française, sur les étiquettes du vin de "Domaine Malagar, Sauternes, appellation contrôlée, François Mauriac, propriétaire-viticulteur".

Mais dans ma province, pour tous les petits jeunes gens éperdus de littérature, Mauriac était l'élève dont le professeur lit la copie à haute voix, celui qui fait pâlir de jalousie ses camarades. Les sujets de composition que nous proposait chaque saison, il les traitait avec un brio sans égal. Le professeur lisait en y mettant "du sentiment" la copie de l'élève Mauriac, page d'anthologie sur les grands étés de volets clos, les cigales dans les pins, les grillons dans les champs, l'août de canicule aux sillons et de feu aux joues. L'élève Mauriac obtenait immanquablement 18 sur 20 en décrivant les automnes de vendanges, l'odeur du moût de raisin fermentant aux cuviers, les vents d'hiver qui jusqu'à l'intérieur des terres font monter un parfum d'embruns, de sel et le fraîchin sauvage de l'océan. Mauriac était imbattable quand il parlait des printemps de la fin de nos enfances, ces printemps au cours desquels Dieu le Père est toujours obstinément installé là-haut, à répéter dans sa barbe : "As-tu fini de regarder les seins de ta cousine ?" (et on a tellement envie d'aller se cacher avec elle dans le foin, afin que le Grand Surveillant d'En haut enfin ne nous voie plus). Les romans de François Mauriac étaient à quinze ans mes livres défendus. Jamais un acteur érotique ne m'a fait tant d'effet que ces histoires sournoises et furtives de grandes demeures dans les Landes, où Phèdre en robe d'été à carreaux de Vichy, au retour de l'église, sent se poser sur sa gorge le regard brûlant d'un Hippolyte qui revient au même moment de la chasse aux palombes. Mauriac était pour moi l'auteur de ces livres, pour nous inoubliables, qui ne sont pourtant pas des livres capitaux. Ces livres dont parle Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions, dont on ne sait pas s'ils nous font cet effet parce qu'ils sont très sensuels - ou parce qu'on a quinze ans.

Quand nous rentrions le dimanche soir en pension à Angoulême, François Mitterrand retournant vers le collège Saint Paul, demeure des Bons Pères, et moi vers le lycée Guez de Balzac, grande caserne laïque, nous communions tous deux dans la connaissance et la révérence de Mauriac. Comme François Mitterrand à l'époque se passionnait surtout pour la littérature et moi déjà pour la politique, nous éclairions chacun un versant différent de Mauriac, mais c'était de la même lumière intéressée.

Quand nous arrivâmes ensemble à Paris, nous publiâmes le même mois l'un et l'autre notre premier écrit imprimé. L'étude de Mitterrand parut dans la revue de la Réunion des Étudiants catholiques de la rue de Vaugirard, où il logeait, les Cahiers Montalembert. La mienne parut dans le journal des Étudiants d'Action Française, L'Étudiant français. L'article de Mitterrand s'intitulait, je crois, Mauriac et le Péché. Le mien s'intitulait Le Péché et Mauriac.

À cette époque de nos adolescences, François Mitterrand était nettement à ma gauche. Aujourd'hui, après tant d'années je crois me sentir parfois à sa gauche. Mais nous avions alors la même admiration, un peu effrayée chez Mitterrand, et taquine chez moi, pour Mauriac. Ce qui me semble, avec ses poèmes, son grand œuvre s'amorçait sous nos yeux : les livres et les chroniques de l'écrivain politique. Lira-t-on davantage, demain, Le Désert de l'Amour qu'on ne relit Atala ? Mais en rédigeant au jour le jour, avec un courage étonné de lui-même, avec les vives audaces du grand bourgeois scandalisant les siens, ces Mémoires et ces Bloc-notes qui sont les mini-Mémoires d'Outre-tombe d'un Chateaubriand en mineur, Mauriac grandissait devant nous à chaque pas de sa vie.

Il avait été un enfant sage et "chargé de chaînes", les chaînes des conventions du péché redouté et désiré, des "bonnes manières" de l'argent évident et héréditaire. Il avait été enfant prodige, le "notre jeune homme", de Barrès. Il avait été l'enfant terrible d'un milieu qui n'était pas terriblement subversif, un pétulant et malicieux mondain. On répétait ses mots d'esprit qu'il chuchotait entre Le Bœuf sur le toit, l'église Saint-Honoré-d'Eylau et les salons où il brillait en coulisse de Cocteau.

Mais de la guerre d'Espagne à la guerre d'Algérie, Mauriac avait lentement évolué. Effarouché par les "idées générales", mais poussé par les sentiments généreux, Mauriac opérait avec la société bourgeoise comme les grands cuisiniers chinois avec le canard. On le présente entier : il se révèle en pièces, coupées par une chirurgie culinaire de savante et cruelle patience. Mauriac avait l'air de tenir pour acquises de toute éternité les règles du jeu des maîtres de son temps. Il était l'enfant du siècle du salariat. Il en respirait l'air sans songer à l'analyser. Il était de sa classe, la bourgeoisie, comme on est brun ou blond - sans remède ni issue, dirait-on. Mais d'étonnement en indignation, mousquetaire léger de la justice, trois pas en avant de hardi bretteur gascon, deux pas en arrière de notable effarouché de ses propres colères, Mauriac fissurait à coups de fleuret vifs la grande carcasse de la Machine à exploiter les hommes. Il avait attaqué le monstre à ses jointures les plus visibles : la curée du fascisme en Espagne, le hallali du colonialisme à Madagascar, l'acharnement aveugle de la France au Maghreb.

Il était arrivé à Mauriac de dialoguer vraiment avec moi. Il avait d'autres fois imaginé un dialogue où il faisait les demandes, et supposait mes réponses - que je ne reconnaissais pas. Au début de 56, quand je gardais le silence au-dehors, espérant encore "persuader" du dedans mes amis communistes, Mauriac me prêtait des arguments que j'aurais voulu démentir. "Claude Roy ici m'interromprait pour me rappeler que les hommes n'ont cessé de s'entretuer au nom du Christ et qu'il n'a pas plus de raison de douter de son Église communiste que moi de la mienne, à cause du sang, injustement répandu". J'en doutai fort, au contraire, et pas seulement à cause du sang répandu, mais aussi à cause du mensonge entretenu. Mauriac ajoutait qu'il préférait Staline à Franco "dans la mesure où le meurtre se recouvre du manteau de la religion". J'aurais voulu lui répondre que, dans ce sens-là, je "préférais" Franco à Staline, dans la mesure où chez ce dernier le meurtre se couvrait du manteau du socialisme, dont Franco se moquait.

Un an plus tard, après nous être rencontrés plusieurs fois dans son appartement de l'avenue Théophile-Gautier ou dans des réunions consacrées à l'Algérie et au Maghreb, je m'étais trouvé dans la rue, défilant en silence du Palais-Royal à l'Opéra, entre Mauriac, et Sartre. Sartre roulait des épaules, au pas du philosophe qui joue à la perfection le rôle du "militant de base". Ainsi Camus autrefois, en trench-coat américain, donnait l'impression du romancier qui joue le rôle de Humphrey Bogart. Mauriac, effarouché, ravi, grave, discipliné, savourait une démonstration-protestation qui prenait pour lui les allures de l'escapade qu'on s'autorise pour une juste cause. Il s'appliquait à garder sagement l'alignement du cortège, observant sous cape les agents qui nous surveillaient et les inspecteurs en civil qui leur désignaient les "personnalités" : il ne fallait, bien sûr, "embarquer" celles-ci à aucun prix. La police arrêta donc à l'issue du défilé les cinquante inconnus qu'on pouvait impunément entasser dans le panier à salade et qui ne feraient pas "la une" des journaux. Ni Mauriac, ni Sartre, ni moi n'allions recevoir ce jour-là la palme sinon du martyre, du moins de "l'interpellation".

Heureux comme un académicien qui "descend dans la rue", ayant jeté son bicorne par-dessus les moulins et la respectabilité bourgeoise aux orties, Mauriac avançait sous la seule mitraille des photographes. Il ne put s'empêcher, de retour chez lui, de nous passer l'eau bénite. Comme la manifestation du Palais-Royal avait été organisée sur l'initiative de chrétiens de gauche, et boudée par les communistes, Mauriac esquissa furtivement un doux signe de croix sur front de Sartre et sur le mien. "Les chrétiens sont presque les seuls à dresser un barrage aujourd'hui (contre la guerre d'Algérie). J'y songeais, avenue de l'Opéra, observant Sartre et Claude Roy, qui se ralliaient aux consignes de l'un d'eux. Que c'est étrange ! Il reste plus d'autre chemin pour personne et Dieu connaît les siens qui le connaissent pas". J'avais vu trop souvent, dès la fin de l'occupation, le Parti Communiste essayer d'utiliser le Mauriac du Cahier Noir comme une potiche décorative et consentante sur l'estrade communiste, pour me formaliser beaucoup de cette aspersion d'eau bénite à mon corps défendant. Elle partait d'un bon sentiment. Qui aime bien convertit aisément.

Un mois avant le 13 mai 58, j'avais rendu visite à Mauriac dans sa maison de Malagar. Avril, cette année-là, était aigre, glacé. Rafraîchi par l'estuaire du fleuve, par l'océan voisin, un vent sournois poussait dans le ciel des nuages au front bas. Les vignes aux feuilles luisantes d'humidité, la terrasse de la vieille demeure gasconne amortie par une lumière terne - rien ne ressemblait ici au Bordelais qui d'habitude crisse de grillons et de soleil brûlant dans les romans de Mauriac. Dans ses livres, c'est toujours l'été, avec le bleu vert-de-gris calciné de canicule du sulfate de cuivre sur le vert des feuilles de vignes. Les grappes se gonflent lentement, comme les cœurs de désirs. Mauriac était (la France aussi, cette année-là) inquiet, triste, divisé. Quand il mit son manteau pour aller au belvédère à balustrade de pierre d'où, les jours de temps clair, disait-il, on découvre les Pyrénées, il ressemblait à ces chevaux de course frileux, après l'épreuve, que l'entraîneur couvre de plaids écossais pour qu'ils ne grelottent pas. Malgré le printemps froid, les lilas mauves étaient en fleur. Nous parlâmes de Sakiet, écrasée récemment par les bombes françaises, de La Question, le récit que venait de publier Henri Alleg de ses tortures, bref livre atroce que la police avait saisi quelques semaines auparavant. Mauriac me taquinait d'être charentais, c'est-à-dire compatriote du président du Conseil du moment, Félix Gaillard, qu'il appelait, dans un sifflement de badine décapitant une herbe, "l'aigle de Confolens". Des hommes politiques au pouvoir, il disait: "Ils n'ont même pas la force du crime, seulement la faiblesse des bévues". Mauriac était frappé qu'avant de regagner Tunis après le massacre de Sakiet, bombardée "par erreur" par l'aviation française, Masmoudi, quittant son ambassade, ait été rendre visite au général de Gaulle, et n'ait pas été reçu par le président du Conseil. "Le Maghreb a meilleure vue que la gauche française, disait Mauriac. Les Tunisiens, les Algériens le savent : le général est 1e seul homme assez indépendant pour pouvoir faire accepter à la France leur indépendance". "Mais que ne parle-t-il ?" objectai-je à Mauriac. "Qu'il parle maintenant, répondait celui-ci, si c'est aux Français on l'accusera d'aspirer à la dictature. Si c'est aux Algériens, de préférer de Gaulle à la France. Alors ... "

J'emportai de Malagar une impression de tristesse anxieuse, quelques perplexités, et quelques bouteilles du vin des récoltes du vieux gentilhomme frileux à l'œil en amande noire. C'était un vin de messe, un de ces sauternes blancs liquoreux, plus sucrés que la prose du maître du logis. Celui-ci parla dans son Bloc-notes, la semaine suivante, de mon "intelligence". En d'autres temps, ça aurait peut-être flatté ma vanité. Mais je me sentais précisément très peu "intelligent".

Après la restauration du général de Gaulle, réinstauré par ceux-là mêmes qui haïssaient le plus Mauriac, ce "fellagha de salon et de sacristie", le vieil homme demanda qu'on mît au service du général le silence de la confiance et la discipline de la carte blanche. C'était encore la consigne du : "Ne le gênez pas. Silence dans les rangs, pendant que le chef manœuvre". "Il assume le destin d'une France qui est celle de Sartre et de Laurent Schwartz, mais celle aussi de Juin et de Massu". Je répondais à Mauriac que la "réconciliation nationale" est un leurre, si c'est celle du torturé avec son tortionnaire, et que la fameuse "unité française" n'a jamais existé que dans le silence temporaire de la terreur ou dans le silence définitif des tombeaux. Je ne voyais de raison aux ruses du général que projet, justement, de mettre à la raison et au pas les Juin et les Massu. Ce qu'il fit, somme toute. Le pari de Mauriac en ceci était juste. C'est finalement les généraux que le général expédia de préférence en prison, pas Sartre, ni Schwartz, ni les signataires des 121. La presse fut bien plus libre sous son règne qu'elle ne l'avait été auparavant. De Gaulle ne persécuta guère ses "intellectuels". Mauriac les admonestait parfois à sa place. Le Manifeste des 121 scandalisa en lui le bourgeois "raisonnable" qui coexistait avec un ange un peu démon. Pendant le Procès Jeanson, il renvoya dos à dos les inculpés et le tribunal : "Ceux qui sont jugés, dans le triste procès en cours, et ceux qui jugent ont également tort à mes yeux. Je suis donc contre vous, les accusateurs, mais non certes avec vous les accusés". Mais "l'unité française", Mauriac demandait d'autant plus à de Gaulle de la sceller, qu'il ne parvenait pas à l'accomplir en lui. Il déléguait au général la tâche de la "réconciliation nationale" parce qu'il était en lui-même fort peu réconcilié. Ce n'était pas seulement d'un homme que Mauriac était idolâtre, me semblait-il. C'était, quoi qu'il en eût, à travers cet homme, du principe même de l'État. "Il n'est pas de pire malheur pour un peuple que la ruine de l'État", répétait-il en 1960. Tous ceux que j'en étais venu, par une longue réflexion, à tenir pour les plus dangereux ennemis du progrès des sociétés, avaient professé en effet la primauté de l'État sur tout. Ce n'était pourtant pas de l'absence d'un État que la France avait pâti, dans l'affaire algérienne et au cours de son interminable décomposition : c'était de la démesure de cet État même. L'État avait voulu que l'Algérie fût la France, et que l'État français dévorât tout ce qui l'entourait. La IVe République n'avait pas péri d'une maladie de langueur, mais de cette faiblesse qui succède aux crises d'hypertrophie des États. C'est au nom de la Raison d'État que s'était établi l'état de déraison des années du "dernier quart d'heure". La seule connivence de Thorez et de De Gaulle reposait sur leur commune exaltation d'un État "fort". Le premier espérait voir glisser vers lui cet État, le jour venu, passant des mains d'une autorité personnelle et ferme (mais bourgeoise) aux mains d'une autorité de parti "prolétarienne", incarnée dans le Chef. Le Général Père de son peuple, le Fils du peuple : deux façons moins éloignées qu'il n'y pouvait paraître de dire : "L'État c'est moi". Une des sauvegardes intérieures qui retinrent Charles de Gaulle d'abuser d'un pouvoir d'État et de coup d'État qu'il aurait pu rendre despotique, et qu'il exerça débonnairement, c'est dans la singularité même de son projet qu'elle résidait : il assurait tenir de lui-même et par essence sa "légitimité", non du "sens de l'histoire". Son bonapartisme moderniste, préoccupé d'achever l'industrialisation de la société entamée par les deux Napoléon, prenait l'allure d'un paternalisme désabusé. Et là-dessus, les bizarreries altières d'un grand diplodocus à deux étoiles, attardé longtemps après son ère géologique. Les grains de poivre d'un humour méprisant saupoudraient le tout, et ce mélange de saugrenu, de militaire et de majestueux qui évoquait Saint-Simon. Quand de Gaulle eut habilement forcé son retour à la tête de l'État, notre ami Claude Lanzmann, désespéré, avait gémi : "Même l'herbe ne sera plus de la même couleur". Contrairement aux craintes de Claude, l'herbe ne poussait pas tricolore, mais immuablement verte. [...]

 

 

© Claude Roy, in Somme toute, Gallimard, 1976, pp. 248-256

 

 


 

 

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