Esquisse d'une psychologie du Pouvoir (1)

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Texte bien oublié, sans grandes prétentions, mais qui pourra éclairer nombre de lecteurs sur la caractérologie appliquée à la conquête du Pouvoir, et qui est publié ici en vibrant hommage à son auteur.
Sur Jean-William Lapierre, je ne puis que renvoyer à un article de mon ancien bloc-notes, qu'on pourra atteindre à partir de ce lien.

 

Nous ne manquons certes pas de théories politiques fondées sur la sociologie, sur l'économie, sur la philosophie de l'histoire (le plus souvent sur une synthèse plus ou moins confuse de ces trois champs de la connaissance), pour nous expliquer comment et pourquoi, dans telles circonstances et à tel moment déterminé, tel groupe social devient "dirigeant", tel parti, telle classe, telle coalition d'intérêts de groupements particuliers prend et exerce le pouvoir politique.

Ces théories, intéressantes et satisfaisantes dans la mesure où elles nous aident à comprendre et même à prévoir les événements de la vie publique, ne sont pourtant pas suffisantes si l'on veut rendre compte entièrement des actes et des événements qui marquent la prise du pouvoir et l'exercice du pouvoir par les personnes qui effectivement s'en emparent et s'y maintiennent. En effet, il n'est pas rigoureusement exact, mais seulement approximatif, de dire (comme on dit souvent) que tel groupe social ou telle classe a "pris le pouvoir". En fait ce sont des individus, tel ou tel homme de ce groupe ou de cette classe qui ont pris et qui exercent le pouvoir au nom de ce groupe ou de cette classe dont l'activité politique victorieuse les y a portés.

Et assurément, dans l'action des hommes au pouvoir, dans la manière dont ils l'ont pris et l'exercent, dans leurs actes et leurs décisions, on ne saurait rien comprendre sans se référer aux intérêts, aux buts, aux valeurs du groupe ou des groupes que ces hommes "représentent", de ce qu'on appelle communément la "classe dirigeante", et de ses rapports avec les autres classes. L'homme-au-pouvoir continue a dépendre du "parti" dont l'action lui a donné ce pouvoir, de la classe sociale sur laquelle ce pouvoir est fondé, du "milieu" social où il a été politiquement éduqué, où il a fait sa carrière politique.

Mais s'il appartient ainsi à son parti, à sa classe, à son milieu qu'il "représente" au pouvoir, il en est aussi le chef, le "leader". Et par conséquent, s'il est vrai que la doctrine de son parti ou l'idéologie de sa classe et leur activité sont des facteurs qui. interviennent dans la détermination des idées et des actes de l'homme au pouvoir, il est vrai aussi que son autorité et son influence personnelles contribuent à orienter et modifier cette doctrine de son parti, cette idéologie de sa classe et leur activité.

L'homme-au-pouvoir ne gouverne pas seulement avec les principes et les intérêts de la "classe dirigeante", il gouverne aussi avec son caractère individuel, sa personnalité originale, ses passions propres, ses perspectives personnelles. Et dans la politique qu'il fait, les décisions qu'il prend, les modalités d'application du programme de son parti qu'il adopte, la manière de sauvegarder les intérêts de sa classe qu'il juge la plus opportune, bien des choses dépendent de la psychologie de l'homme-au-pouvoir.

Quand la sociologie, l'économie politique, l'histoire et la philosophie de l'histoire ont expliqué un événement ou une suite d'événements de la vie publique, il reste un résidu qui appartient à la psychologie. Par exemple, lorsqu'on a étudié les "causes" économiques, sociales, politiques, etc., de la Révolution anglaise de 1642 ou de la Révolution française de 1789, ou de la Révolution russe de 1917, on n'a pas rendu compte pour autant de la manière dont pratiquement ces Révolutions ont été faites par ceux qui les ont "menées", de tout ce qui dans le détail concret des événements, dépend du caractère et de la personnalité des hommes alors au pouvoir, de leur comportement propre, de leur réaction à une situation, des passions qui ont influé sur leurs décisions, bref du fait que ces hommes étaient des individus nommés Cromwell, Danton, Robespierre, Bonaparte, Lénine et Trotski, et non pas tels autres individus du même parti ou de la même classe qui auraient pu réagir différemment, faire la même politique d'une tout autre manière, car il y a bien des manières de réaliser un programme d'action ou de défendre des intérêts de classe ou de les faire prévaloir sur d'autres.

Sans revenir à l'explication de l'histoire par la volonté des "grands hommes" telle que la concevait Carlyle, il faut reconnaître qu'il y a place pour une "psychologie du pouvoir" à côté des théories sociologiques, économiques ou philosophiques du pouvoir, et collaborant avec elles. Cette psychologie du pouvoir fait partie de cet ensemble de recherches que l'on appelle maintenant psychologie de la vie sociale. Elle a ses problèmes propres, dont on se débarrasse trop aisément en parlant du "génie" ou "démon" des hommes au pouvoir, selon que l'on est pour ou contre leur politique.

Cette psychologie du pouvoir n'est pas faite. Elle est à faire. Aussi ne s'agit-il pas dans ce court exposé d'apporter des résultats et des conclusions, mais de tracer une première esquisse entièrement révisable par la suite, de poser les problèmes d'une psychologie du pouvoir, de donner quelques indications et suggestions, de risquer même quelques hypothèses de travail, surtout de montrer l'intérêt que pourrait présenter une telle recherche, de rassembler aussi des éléments fournis par d'autres recherches et qui pourraient servir de point de départ.

 

 

Il faut d'abord tenter de préciser la problématique d'une psychologie du pouvoir. Les questions qu'elle se pose peuvent être ainsi exprimées :

1°) - Comment se fait-il que parmi les membres d'un groupe, d'un parti, d'une classe, tel homme plutôt que tel autre aspire au pouvoir, entreprend de le conquérir, s'impose comme chef ? Y a-t-il des dispositions biologiques et psychologiques à l'ambition du pouvoir ? Peut-on faire une psychologie de l'ambition du pouvoir et déterminer le "type" psychologique de l'homme-en-quête-du-pouvoir ? Et corrélativement, l'ambition en acte, l'accomplissement du projet de prendre le pouvoir et les situations que doit affronter l'homme-en-quête-du-pouvoir dans cet accomplissement n'ont-ils pas comme conséquences des modifications de sa psychologie, une transformation de sa personnalité ?

2°). - Comment se fait-il que parmi les candidats au pouvoir appartenant au même groupe, au même parti, à la même classe, tel homme plutôt que tel autre réussisse à prendre et exercer le pouvoir ? Y a-t-il des dispositions biologiques et psychologiques à la prise du pouvoir et à l'exercice du pouvoir ? Et surtout la situation de l'homme-au-pouvoir n'a-t-elle pas pour lui des conséquences psychologiques, dans quelle mesure sa personnalité en est-elle affectée, son champ de conscience et son comportement modifiés ?

Ces questions n'ont pas seulement un intérêt théorique ; elles ont aussi une importance pratique. Dans la mesure où la manière dont la politique d'un groupe, d'une classe, d'un parti est appliquée, réalisée par les hommes au pouvoir dépend de la personnalité de ces hommes, voire de leur caractère ; dans la mesure où les résultats, les conséquences d'une politique dépendent de la manière dont elle est menée par ceux qui la font, on est amené à comprendre que dans le choix d'un "engagement" politique, le citoyen doit tenir compte non seulement de la doctrine, des fins et des valeurs du groupement auquel il donne son adhésion, mais aussi de la personnalité des hommes qui dirigent ce groupement et qui se réclament de cette doctrine. Il peut se trouver, par exemple, qu'il y ait contradiction entre les idées et les fins que se propose un groupe d'une part, et d'autre part le comportement de ceux qui le dirigent, les décisions qu'ils prennent et les moyens qu'ils utilisent ; c'est ainsi que les hommes-en-quête-du-pouvoir ou les hommes-au-pouvoir qui se réclament de l'idée de Justice sont souvent des hommes qui personnellement n'aiment que la violence ; et que ceux qui se réclament de l'idée de Liberté ne sont personnellement animés dans la conquête et l'exercice du pouvoir que par une volonté de puissance jamais satisfaite.

Un des tests de personnalité les plus caractéristiques à cet égard est le comportement devant l'obstacle ; il y a ceux dont l'activité est "arrêtée" par l'obstacle, qui se découragent et renoncent à leur entreprise pour se tourner vers une autre estimée plus facile, et il y a ceux dont l'activité est au contraire renforcée, l'énergie mobilisée et la volonté stimulée par la rencontre d'un obstacle, et qui feront tous les efforts possibles pour le surmonter. C'est un critère auquel la caractérologie a recours pour distinguer les "inactifs" des "actifs", le fondement biologique de cette différence étant la différence physiologique du potentiel énergétique mis à la disposition de l'organisme par le métabolisme (ensemble des échanges avec le milieu et notamment des transformations d'énergie physique qui leur sont liées). De même qu'il y a parmi les automobiles des "15 chevaux" et des "2 chevaux", de même il y a des corps humains plus ou moins puissants ; mais on sait qu'une "2 chevaux" bien conduite et bien entretenue peut aller aussi loin qu'une "15 chevaux" mal conduite et mal entretenue.

Assurément les hommes-en-quête-du-pouvoir et les hommes-au-pouvoir ne se recrutent pas en majorité parmi les "inactifs". Mais parmi les "actifs" qui ont le sens de l'effort et une sorte de goût de l'obstacle, deux types doivent être distingués selon leur comportement devant l'obstacle dans leur effort pour le surmonter : il y a ceux qui cherchent à briser l'obstacle et ceux qui cherchent à le tourner, ceux qui auront plutôt recours à la violence et ceux qui auront plutôt recours à la patience et à la ruse. Il importe beaucoup aux destinées d'un parti, d'une classe sociale, d'une Nation que les hommes-en-quête-du-pouvoir et les hommes-au-pouvoir appartiennent à l'un ou l'autre de ces deux catégories d'hommes d'action !

L'homme-au-pouvoir chez qui l'émotivité est jointe à l'activité sera violent ; en cas de difficultés dans sa politique extérieure, il aura volontiers recours à la guerre ; en cas de difficultés dans sa politique intérieure, à la répression et à l'oppression des mécontents et des adversaires. L'émotivité a pour critère la facilité avec laquelle un homme est ébranlé, et réagit fortement, même à un événement peu important ; une excitation faible produit une réaction forte. Le fondement biologique est un système nerveux pour lequel le seuil de l'excitation est peu élevé ; il est au contraire très élevé pour l'inémotif, qui n'est pas facile à ébranler et qui réagit modérément aux excitations même assez fortes ; qui, comme on dit, garde son sang-froid.

L'homme-au-pouvoir qui est actif sans être émotif, en cas de difficultés dans sa politique extérieure, dans la même situation que tout à l'heure l'émotif, aura plutôt recours à la négociation, à la temporisation, à la diplomatie ; et dans la situation où il se heurte à des obstacles opposés à, sa politique intérieure, il sera volontiers enclin aux compromis, aux concessions et aux réformes.

Or il importe beaucoup pratiquement à la réussite finale d'une politique extérieure qu'elle soit menée par un homme violent, un passionné, donc au moyen de la guerre, ou par un homme froid, un flegmatique ou un sanguin, donc au moyen de la diplomatie.

Le bilan final de la politique guerrière de Napoléon Ier, comparé à l'habileté avec laquelle un Talleyrand put sauver ce qui pouvait être sauvé au congrès de Vienne, c'est un exemple saisissant ; dans les temps modernes la comparaison entre Hitler et Staline ne serait pas moins instructive. Des remarques semblables pourraient être faites en ce qui concerne le succès d'une politique intérieure ; la répression et l'oppression brisent l'obstacle dans l'immédiat, mais à longue échéance affaiblissent le pouvoir et renforcent l'opposition, contribuent à dresser dans l'avenir d'autres plus grands obstacles.

On voit que les problèmes d'une psychologie du pouvoir ne sont aucunement dénués d'importance pratique pour la conduite du citoyen dans la vie publique, surtout dans une démocratie où le choix des hommes dépend, par l'élection, de lui, dans une mesure qui varie selon les diverses manières de procéder aux élections.

 

Il resterait à donner quelques indications, à faire quelques suggestions, très modestes sur l'orientation des recherches à faire pour apporter des réponses aux questions de la psychologie du pouvoir, sur l'utilisation possible des résultats déjà proposés par d'autres recherches. Ces remarques seront très sommaires, très incomplètes, faute de temps et aussi parce qu'il s'agit de quelque chose qui n'est pas fait, mais à faire.

Pour la première série de questions, il semble intéressant de s'adresser à la caractérologie, notamment à la typologie caractérologique d'Heymans et Wiersma, vulgarisée et développée en France par les travaux de M. Le Senne et de M. Berger. Elle établit des types de caractères selon les différentes associations possibles de trois couples de facteurs principaux, c'est-à-dire de dispositions psychologiques congénitales biologiquement fondées.

Ces trois facteurs sont l'émotivité ou l'inémotivité (en réalité le plus ou moins d'émotivité), l'activité et l'inactivité, et la différence entre fonction primaire et fonction secondaire : en réalité le fait que l'une l'emporte plus ou moins sur l'autre, car les deux existent nécessairement toujours chez un individu : le fondement biologique est en effet la distinction des deux phénomènes dont les cellules des tissus nerveux sont le siège quand elles sont excitées, quand elle "reçoivent une impression" ; il y a d'abord une modification, un déséquilibre chimique qui se résout par une réaction chimique liée à une perte d'énergie ; puis il y a retour à l'état normal antérieur, avec reconstitution du potentiel énergique dépensé, après l'excitation ; cette seconde opération est d'autant plus rapidement accomplie par la cellule que la première a été moins intense, que la perte d'énergie a été moins grande.

Il y a des systèmes nerveux où l'impression est moins intense et laisse moins longtemps de traces, mais la réaction est plus immédiate : primaires. Dans le cas inverse : secondaires.

Psychologiquement, la primarité signifie qu'une impression ou une représentation quelconque provoquent une réaction immédiate et vive, mais sans prolongement, les hommes qui vivent dans le présent immédiat, "spontanés", sans rancunes ni projets lointains ni attachement aux souvenirs ; la secondarité signifie une réaction moins immédiatement vive, mais qui comporte des prolongements lointains.

Les différentes combinaisons possibles de ces trois couples de facteurs du caractère ou dispositions psychologiques innées produisent huit types de caractères. Y a-t-il un ou plusieurs de ces types qui impliquent des dispositions ou aptitudes particulières à l'ambition-du-pouvoir et à la possession-du-pouvoir ?

Dans son "Traité de caractérologie", M. Le Senne illustre les divers types étudiés en les montrant incarnés par certains personnages historiques. Il est intéressant de relever les noms des hommes politiques, chefs de partis ou hommes d'État, et de noter leur répartition.

Le type "nerveux" (EnAP), qui comporte une longue liste de romanciers et de poètes, n'est illustré par aucun nom d'homme-en-quête-du pouvoir ou d'homme-au-pouvoir.

Les types "amorphe" (nEnAP) et "apathique" (nEnAS) le sont par les noms significatifs de Louis XV et Louis XVI, qui n'ont pas eu à prendre le pouvoir et l'ont exercé comme on sait.

Le type "sentimental" (EnAS) n'est illustré que par un nom, mais c'est celui de Robespierre.

Les types colérique (EAP) et flegmatique (nEAS) comportent chacun cinq exemples d'hommes politiques : d'une part François Ier, Danton, Mirabeau, Jaurès, Gambetta ; d'autre part Cavendish, Condorcet, Franklin, Turgot, Washington.

Enfin, 9 noms sont cités parmi les "sanguins" (nEAP) : Henri IV, Mazarin, Catherine de Médicis, Bacon, Bolingbroke, Shaftesbury, Talleyrand, Louis XVIII, et 10 parmi les "passionnés" (EAS) : Louis XI, Richelieu, Cromwell, Louis XIV, Colbert, Napoléon Ier, Gladstone, Guizot, Poincaré, Hitler ; ils voisinent avec nombre de chefs militaires : Condé, Turenne, Foch, Mangin.

Il semble donc que les typos "sanguin" et "passionné" soient en première approximation les plus favorables à la carrière politique, des caractère à destination politique. L'ambition est d'ailleurs, selon M. Le Senne, la dominante des passionnés, le sens pratique celle des sanguins. Un examen plus détaillé de la description des diverses dispositions et des comportements caractéristiques propres à chaque type confirmerait cette indication. M. Le Senne oppose l'ambition réalisatrice des "passionnés" à l'ambition seulement aspiratrice des "sentimentaux", qui s'évadent dans le rêve et la sublimation quand ils se heurtent à la réalité. Il écrit notamment des "passionnés" :

"Chacun d'eux s'identifie à sa cause, travaille pour elle comme pour lui-même, se confond avec la mission qu'il a adoptée. "L'État c'est moi" est une devise d'EAS. Elle indique que le passionné s'attribue les forces de l'État pour ses volontés ; mais elle signifie aussi qu'il emploie ses propres forces à conduire l'État au plus haut point qu'il puisse s'élever.... Ce sont les hommes des institutions. Ils n'en réclament pas la direction, ils la prennent légalement ou illégalement parce qu'ils se jugent faits pour les servir et que celui qui les sert le mieux est aussi celui qui assume l'autorité du commandement". (p. 366).

Outre cette ambition réalisatrice et ce goût de l'autorité, les passionnés font preuve de qualités et d'aptitudes pour la conquête du pouvoir telles que la vigueur de la réaction à l'obstacle, l'agressivité, la tendance à considérer les autres hommes comme des moyens de leur action ; et aussi de quelques aptitudes importantes à l'exercice du pouvoir, telles que la puissance de travail et le besoin de travail, la persévérance, la capacité de concevoir des projets à longue échéance ; mais aussi des dispositions redoutables telles que la tendance à identifier la destinée de leur groupe avec leurs desseins personnels, et surtout le goût de la grandeur, l'orgueil qui peut aller jusqu'à la démesure (l'hybris des auteurs grecs). Les exemples historiques montreraient en beaucoup de cas que les œuvres politiques tentées par des "hommes-au-pouvoir" passionnés n'ont pas été durables et ont finalement échoué, faisant le malheur des peuples (Cromwell, Louis XIV, Napoléon, Hitler).

Les hommes du type sanguin, moins séduisants que les sentimentaux, moins entraînants que les colériques ou les passionnés, ont moins d'aptitudes à la conquête du pouvoir mais plus d'aptitude à son exercice : sens pratique maximum, facilité d'adaptation aux circonstances, esprit d'initiative et improvisation, présence d'esprit, pensée claire, tolérance, entregent surtout.

"Le sanguin n'est pas social au sens où l'est le passionné qui aime dominer et diriger ; il n'est pas populaire comme l'est le colérique qui se plait avec les foules et devient facilement révolutionnaire ; il est proprement politique et mondain". (Le Senne, p. 434).

Le sanguin est doué pour les négociations, les manœuvres habiles, la diplomatie. Mais parmi tous les types caractérologiques possibles dans la vie publique, le "colérique" est celui qui offre le plus d'aptitudes à la conquête du pouvoir (c'est le type des grands orateurs politiques, qui implique la mobilité et la vivacité des sentiments, la souplesse jointe à l'esprit de décision, la sociabilité cordiale qui a besoin de sympathie et l'inspire, le goût de la nouveauté, bref tout ce qu'il faut pour être des entraîneurs d'hommes, des meneurs) ; mais aussi le moins d'aptitudes à l'exercice du pouvoir : mobilité, impulsivité, tendance à l'optimisme aveugle et à la confiance crédule : les colériques sont plus capables d'imaginer des réformes que de les réaliser.

"Derrière les orateurs comme Danton, il doit y avoir des organisateurs comme Carnot" (Le Senne, p. 328).

Inversement les flegmatiques présentent les meilleures dispositions pour l'exercice-du pouvoir, mais peu d'aptitude à le prendre ; sens de la discipline personnelle et de l'ordre dans le travail, persévérance, modération, patience, esprit d'observation objective, goût de la construction, empirisme et réalisme, mais absence d'ambition, lenteur de réaction (ce sont les hommes du wait and see), manque de sympathie.

"Ces catégories comprennent quelques-uns des hommes qui ont été les plus remarquables dans l'histoire par leurs vertus civiques. Ils sont désintéressés, probes, modestes, travailleurs, bienveillants et bienfaisants, simples de vie et de mœurs, animés par le désir du bien public, attachés à l'accomplissement de leurs devoirs. Mais il faut un concours particulièrement favorable de circonstances pour qu'ils occupent les plus hautes situations politiques. Ils manquent de chaleur et d'éclat et cela leur concilie moins d'amour que d'estime ; ils ne sont pas poussés par l'ambition du pouvoir ; leurs goûts les plus profonds les poussent vers la réflexion. Aussi ce sont des émotifs qui, bien plus souvent qu'eux, prennent la direction de la société et se concilient l'admiration et le dévouement des hommes, parfois pour en abuser" (Le Senne, p. 511).

Ces brèves remarques nous font entrevoir une conclusion : c'est que les dispositions psycho-biologiques de l'homme-à-la-conquête-du-pouvoir et celles de l'homme-au-pouvoir ne sont non seulement pas les mêmes, mais contraires. Autrement dit, que les hommes naturellement doués pour conquérir le pouvoir ne sont pas naturellement doués pour l'exercer, bien au contraire. D'où cette application pratique : un groupe qui lutte pour le pouvoir doit se donner des chefs doués pour mener cette lutte, mais après la prise du pouvoir doit être ingrat à leur égard et le confier à des hommes doués pour les fonctions de gouvernement.

C'est par exemple ce qui s'est passé en partie en URSS pour le parti bolchevik (grâce, il est vrai, à la mort de Lénine) : la révolution en tant que prise du pouvoir a été menée par Lénine qui était certainement un passionné, mais la révolution en tant qu'"édification socialiste" (dans sa phase constructive des plans quinquennaux et de l'organisation économique, politique, culturelle) a été l'œuvre de Staline qui est sans doute un flegmatique, et qui a consolidé son pouvoir en éliminant tous ses rivaux ou adversaires de la génération d'Octobre par un mélange de ruse et de violence froide.

 

Les indications de la caractérologie devraient être complétées par celles de la psychologie pathologique, et confrontées avec celles-ci. Seraient particulièrement intéressants les travaux qui relèvent d'une sorte de caractérologie psychiatrique, puisqu'ils établissent et décrivent certaines constitutions congénitales bio-psychologiques particulièrement prédisposées à certains troubles mentaux (mais non prédestinées). Les frontières entre le pathologique et le normal étant, comme on sait, incertaines et pratiquement indéterminables, ces études peuvent être rapprochées de la caractérologie.

 

Ainsi, la description de la constitution paranoïaque dans la typologie psychiatrique de Delmas et Boll, avec l'avidité pour trait dominant et comme symptôme la mégalomanie, l'orgueil et la susceptibilité, la tendance â sous-estimer l'obstacle, ressemble beaucoup à la description du caractère "passionné" et nous avertit que les passionnés sont enclins, dans des circonstances et des situations favorables, à évoluer vers cette forme de maladie mentale qu'est le "délire d'interprétation", ou encore le "délire à idée prévalente" (idée fixe), c'est-à-dire les variétés de cette folie raisonnante qu'est la paranoïa.

Qui ne reconnaitra l'expérience vécue de certaines discussions politiques dans cette description que donne des malades atteints de folie raisonnante le Manuel de Psychiatrie du Docteur J. Rogues de Fursac (1903, p. 509) :

"Ils raisonnent on effet, mais à faux. Leur logique pervertie les conduit à repousser systématiquement les arguments contraires à leur thèse et à accepter sans sens critique comme autant de réalités les hypothèses que leurs convictions morbides leur suggèrent ; de là le caractère puéril des preuves qu'ils accumulent. Les concessions que leur font maladroitement les malheureux qu'ils persécutent deviennent à leurs yeux autant de preuves évidentes que ces derniers se reconnaissent coupables, et loin de les calmer, alimentent leur délire. Assez souvent, leurs arguments spécieux en imposent à certaines personnes suggestionnables ou superficielles. Ils arrivent ainsi à se créer des défenseurs plus ardents qu'éclairés".

Les passionnés savent en effet merveilleusement se servir de cette arme psychologique : la propagande.

Parmi les délires d'interprétation, qui comportent bien des variétés, l'une des plus fréquentes et que nous retiendrons est le délire du "persécuteur-persécuté", c'est-à-dire de l'homme qui s'imagine être victime de persécutions systématiques de son milieu et qui interprète tout ce qui lui arrive comme autant de signes de cette persécution, de machinations et d'actes hostiles ; d'où il se trouve justifié de persécuter lui-même son entourage pour se défendre.

Un autre type de constitution psychiatrique est la constitution "mythomaniaque" de Delmas et Boll, avec comme caractéristique dominante la sociabilité, et une description qui s'apparente à celle des "colériques" d'Heymans et Wiersma. Il y a chez les hommes de ce type bio-psychologique des prédispositions non seulement à la mythomanie, c'est-à-dire au mensonge morbide dont Tartarin d'Alphonse Daudet est une illustration littéraire, et qui, selon le Docteur Lévy-Valensi, est la manifestation, bien souvent, du désir de jouer un rôle à tout prix, de se rendre intéressant, mais aussi à la manie en général, maladie mentale dont les symptômes sont une extrême agitation, une excitation continuelle, une grande mobilité de sentiments, la rapidité de la parole et du geste, l'impulsivité des réactions, la gesticulation, l'intempérance de la parole et de l'écrit, enfin le contentement de soi et des idées de grandeur. La forme aiguë est ce qu'on appelle communément la folie furieuse. Le Docteur Lévy-Valensi dans son Précis de Psychiatrie (pp. 128-129) décrit ainsi l'apparition des premiers symptômes maniaques :

"Un homme supposé normal jusque là change progressivement d'allure et de caractère ; il devient nerveux, irritable, dort mal et pendant ses heures d'insomnie fait des projets qui d'abord lui apparaissent à lui-même, comme des rêvasseries, mais qui par la suite prennent corps et tendent à se réaliser. Sa pensée devient plus lucide, plus précise, il voit mieux les relations entre les choses ; les idées lui viennent d'une façon inattendue, des souvenirs oubliés s'offrent à lui, malgré lui, il pense tout le temps... Il a un sentiment de joie, de satisfaction de soi particulier, il a la notion d'une supériorité qui le conduit à être volontiers acerbe avec les autres.... Il parle d'abondance, lui qui était jusqu'alors réservé, tient des discours souvent inopportuns, mais à l'ordinaire bien construits. Selon les cas, il se mêle volontiers des affaires publiques ou particulières, peut être de bon conseil, mais est le plus souvent brouillon, la mouche du coche".

Qui d'entre nous ne reconnait pas dans ce portrait des militants de sa connaissance (appartenant d'ailleurs aux partis les plus divers) ou même des "leaders", notamment des orateurs parlementaires ?

Certes tous les hommes de constitution paranoïaque ou mythomaniaque, tous les passionnés et tous les colériques n'aboutissent pas fatalement à la folie raisonnante ou à la folio furieuse. Il y faut des conditions physiologiques et sociales, des circonstances, des situations favorables; et il y faut aussi sans doute une certaine démission de la personnalité.

Il n'y a là aucun déterminisme, bien entendu. On peut seulement se demander si la situation de l'homme-à-la-conquête-du-pouvoir n'est pas précisément une situation favorable au développement de ces psychoses pour les hommes prédisposés biologiquement et psychologiquement.

 

 

© Jean-William Lapierre, Esquisse d'une psychologie du Pouvoir, Office universitaire de polycopie, Aix-en-Provence, 1958.

 

 

 


 

 

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