L’étrange suicide de l’Europe

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Comme l'a écrit Le Temps, référence suisse du journalisme de qualité, Douglas Murray manie "une plume sans tabou à propos de l'immigration" – ce qui, en effet, est le cas dans les extraits ci-après présentés de son ouvrage formidablement documenté, et d'autant plus percutant qu'il est tout empreint de flegme britannique ; mais ce jugement ne rend que très partiellement compte de l'incroyable richesse intellectuelle de L’étrange suicide de l’Europe, qu'il faudrait citer de la première à la dernière page - et donc, qu'il convient de lire de toute urgence.
Certes, il s'agit au premier chef d'un auteur anglais, qui disserte de la situation anglaise : mais que de parallèles on pourrait établir avec le contexte hexagonal !
Par exemple, lorsque Murray cite la ministre Barbara Roche : "J’aime la diversité de Londres. Je m’y sens à l'aise", comment ne pas rapprocher cette attitude "confiante" de la réaction, chez nous, de la Maire de Lille ? Parlant (en 2011) d'un islam "ouvert, tolérant et généreux", la fifille à Papa Delors trouvait que 35 % de Maghrébins dans sa ville, c'était "génial" (heureusement que le % était loin d'atteindre le un pour cent au Bataclan ou à Charlie) : "moi, je m'emmerde quand tout le monde est pareil" (comme s'il n'y avait pas de diversité parmi les "Français de souche").
De même, lorsqu'il retrace le tragique destin d'Enoch Powell (ministre d'un Shadow Cabinet conservateur), quel étroit parallèle nous pouvons envisager, en songeant, chez nous, au professeur d'Histoire L. Chagnon, sanctionné par sa hiérarchie pour avoir – c'était en 2004 – énoncé quelques vérités historiques sur le prophète Mahomet, devant sa classe de 5e ; ou encore à cet autre professeur, de philosophie celui-là, Robert Redeker, sous protection policière depuis quinze ans, après avoir publié un article dans Le Figaro du 19 septembre 2006, article jugé politiquement incorrect par les habituels policiers de la pensée. Et plus près de nous, comment ne pas se souvenir de la grossière conduite de Grenoble qu'infligèrent les mêmes à l'historien Sylvain Gouguenheim, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, coupable d'avoir publié un ouvrage, Aristote au mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne, remettant en cause l'apport réel du monde musulman dans la transmission à l'Occident médiéval de l'héritage grec. Ce fut un déchaînement inouï de haines recuites, la plupart du temps de la part de "collègues" qui n'avaient même pas lu l'ouvrage, et refusaient d'en prendre connaissance ! Et heureusement que Serafín Fanjul vit et travaille de l'autre côté des Pyrénées, sans quoi son Al-Andalus ou l'invention d'un mythe aurait été symboliquement brûlé, et l'auteur ostracisé…
Et je dédie la publication de ce texte à la mémoire du philosophe anglais Roger Scruton, qui nous a quittés ce dimanche 12 janvier, vaincu par le cancer.

 

"Les Européens ont oublié la leçon que Zweig et sa génération avaient apprise dans la douleur : tout ce qu’on aime, les civilisations historiquement les plus brillantes et les plus cultivées, peut être balayé par des gens qui n’en sont pas dignes".

"L’oubli de l’histoire commune, l’absence d’un consensus présent et d’un projet d’avenir sont très problématiques. Mais lorsqu’ils se produisent en des temps troublés, temps de considérable changement, cela devient fatal. Le monde afflue en Europe au moment même où celle-ci a perdu son identité et son cap. Et si l’arrivée de millions de gens d’horizons culturels divers au sein d’une culture forte et fière d’elle-même peut donner de bons résultats, elle ne peut provoquer qu’un désastre dans une culture repentante, moribonde et comme frappée de convulsions".
D. M.

 

 

 

Strange
Death
"The Strange Death of Europe a paru en Grande-Bretagne le 4 mai 2017. Six semaines plus tôt, le 22 mars, un Britannique de 52 ans converti à l’islam, Khalid Masood, lançait sa voiture sur des passants du pont de Westminster, tuant un touriste américain, une touriste roumaine et trois Britanniques. Des dizaines d’autres passants ont été blessés en cherchant à fuir la voiture-bélier, et certains tomberont dans la Tamise. Après avoir percuté la grille du palais de Westminster, siège du Parlement, Masood est descendu du véhicule de location et a couru jusqu’à l’entrée principale du Parlement, où il a poignardé à mort Keith Palmer, l’un des policiers en faction. Le terroriste sera ensuite abattu par deux officiers de police. Les derniers messages téléphoniques de Masood ont révélé qu’il pensait "mener le jihad". Dès le lendemain de l’attaque, la presse britannique retombe dans ses clichés habituels..."

[Extrait de l'Avant-propos pour l'édition française de cet ouvrage]

 

 


 

 

Introduction

 

L’Europe est en train de se suicider. Du moins ses dirigeants en ont-ils décidé ainsi. Que les Européens l’acceptent, en revanche, est une autre histoire.

En disant que l’Europe s’autodétruit, je ne parle pas du diktat des réglementations européennes, ni du fait de savoir si la convention européenne des droits de l’homme a vraiment fait tout ce qui était en son pouvoir pour satisfaire aux exigences de telle ou telle communauté. Je parle du fait que cette civilisation que nous appelons "Europe" a entamé un processus d’autodestruction, et que ni l’Angleterre, ni aucun pays d’Europe occidentale ne saurait échapper à ce destin. Car il semble bien que nous souffrions tous des mêmes symptômes et des mêmes pathologies. Quand la génération européenne actuelle s’éteindra, l’Europe ne sera plus l’Europe et ses peuples auront perdu leur patrie. Le seul endroit au monde où nous étions chez nous.

On pourrait dire que les prédictions d’effondrement se sont multipliées au cours de notre histoire et que l’Europe n’aurait pas été elle-même si n’avait pas été régulièrement annoncée l’imminence de sa fin. Rappelons tout de même que certains ont su, bien mieux que d’autres, saisir l’esprit du temps. Dans Le Monde d’hier (Die Welt von Gestern, 1942), Stefan Zweig écrivait, dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale : "J’avais le sentiment que l’Europe, dans sa folie, avait prononcé sa propre condamnation à mort ; notre foyer sacré, l’Europe, berceau et Parthénon de la civilisation occidentale"(1).

Une des rares choses qui faisaient espérer Zweig était de déceler, dans les pays d’Amérique du Sud où il s’était finalement réfugié, les traces de sa propre culture. En Argentine et au Brésil, il observa la façon dont la culture émigre, d’un pays à l’autre, et nota que, même si l’arbre originel, celui qui avait donné vie à une civilisation, mourrait, ses bourgeons et ses fruits n’en subsistaient pas moins. Bien que l’Europe ait été à ce moment-là complètement détruite, Zweig se consolait en pensant que "l’œuvre des générations précédentes n’est jamais entièrement perdue".

 Aujourd’hui, en grande partie à cause de la catastrophe décrite par Zweig, l’arbre européen a fini par se déliter. L’Europe contemporaine n’éprouve pas vraiment le désir de se perpétuer, de se battre pour survivre ni même de donner de la voix en cas de conflit. Ceux qui sont au pouvoir semblent persuadés que la disparition de nos peuples et de notre culture serait anecdotique. Certains ont manifestement décidé (comme Bertolt Brecht l’a écrit dans son poème de 1953, La Solution) de dissoudre le peuple et d’en élire un nouveau, comme en témoigne la phrase du nouveau Premier ministre conservateur suédois, Fredrik Reinfeldt  : "la “barbarie” vient toujours de pays comme le mien, et le “progrès” toujours d’ailleurs".

Une seule et unique cause ne peut suffire à expliquer la maladie dont nous souffrons. La culture issue de l’héritage judéo-chrétien, de l’Antiquité grecque et romaine, de l’esprit des Lumières n’a pas entièrement disparu. Mais deux réseaux de causalité simultanés ont précipité l’acte final, ce dont nous avons du mal à nous relever.

La première causalité à l’œuvre coïncide avec l’arrivée massive de peuples allogènes. Dans toute l’Europe de l’Ouest, le processus s’est enclenché après la Seconde Guerre mondiale : on manquait de main-d’œuvre. Bientôt dopée à l’immigration, l’Europe devint incapable d’endiguer les flux migratoires, quand bien même elle l’eût souhaité. Ce qui avait été le foyer des peuples européens s’est progressivement mué en refuge pour peuples du monde entier. Les lieux qui avaient été européens changèrent d’aspect. Les endroits habités par les immigrés pakistanais se mirent à ressembler en tout point au Pakistan, si on excepte leur situation géographique : les nouveaux venus et leurs enfants mangeaient la même chose, parlaient la même langue et vénéraient les mêmes dieux qu’au pays. Les rues froides et pluvieuses des villes d’Europe du Nord se remplirent de gens vêtus comme s’ils arpentaient les collines du Pakistan ou le désert d’Arabie. "L’Empire contre-attaque", faisaient remarquer certains, dans un ricanement à peine dissimulé. Pourtant, si les empires européens avaient sombré, ces nouvelles colonies étaient censées sauver l’Europe.

Régulièrement, les Européens tentaient de se persuader que cela pouvait fonctionner. Ils insistaient par exemple sur la normalité du phénomène migratoire. Ou alors, ils affirmaient que si la première génération ne s’intégrait pas, ses enfants, ses petits-enfants ou les générations suivantes y parviendraient. Ils disaient aussi que l’intégration, finalement, n’était pas essentielle. À chaque fois, nous refusions la probabilité pourtant toujours plus grande de l’échec à venir. Dénouement final que la crise migratoire des années récentes n’a fait qu’accélérer.

 Ceci nous mène à la deuxième chaîne causale. À lui seul, l’afflux de millions de gens en Europe n’aurait pas suffi à sonner le glas du continent si, dans le même temps, l’Europe (que ce soit ou non l’effet du hasard) n’avait pas perdu la foi en ses croyances, ses traditions et sa légitimité. D’innombrables facteurs ont contribué à cette évolution et l’un d’entre eux n’est autre que la perte chez les Européens du "sens tragique de la vie", comme l’appelait le philosophe espagnol Miguel de Unamuno. Les Européens ont oublié la leçon que Zweig et sa génération avaient apprise dans la douleur : tout ce qu’on aime, les civilisations historiquement les plus brillantes et les plus cultivées, peut être balayé par des gens qui n’en sont pas dignes. On peut bien sûr ne pas en tenir compte, mais on peut aussi neutraliser ce "sens tragique de la vie" en lui substituant la croyance en la force du progrès humain. Cette tactique reste pour l’instant l’approche la plus répandue.

Nous sommes pourtant en train de douter, voire de rejeter, notre propre civilisation. Aujourd’hui, plus encore que tout autre continent, que toute autre culture, l’Europe est profondément déprimée par une culpabilité relative à son passé. Parallèlement à cette manifeste défiance de soi, il existe une version moins visible de cette culpabilité. C’est une fatigue existentielle, le sentiment que la dernière page de l’Europe a peut-être été écrite et qu’une nouvelle histoire doit commencer. L’immigration de masse, le remplacement de larges pans de la population européenne par d’autres peuples, est une façon d’envisager cette nouvelle histoire : un changement régénérateur et profitable comme beaucoup semblent le penser. Une telle fatigue civilisationnelle n’est pas propre à l’Europe moderne, mais la concomitance d’une perte d’élan vital et d’installation d’une autre société ne peut qu’entraîner de considérables mutations.

Si on avait pu évoquer ces questions, des solutions auraient pu être envisagées. Mais même en 2015, au plus fort de la crise migratoire, discussions et débats ont été étouffés. Au pic de la crise, en septembre 2015, la chancelière allemande, Mme Merkel, a demandé au fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, s’il était possible d’empêcher les citoyens européens de critiquer sa politique migratoire sur Facebook. "Allez-vous y travailler ?" lui avait-elle demandé. Il lui avait assuré que oui(2). Or, au contraire, la liberté de critiquer, de penser et de discuter auraient dû être sans limites à ce moment-là. Si nous regardons en arrière, il est fascinant de voir à quel point nous avons été censurés, alors même que nous étions en train d’ouvrir grand nos frontières. Il y a mille ans, les peuples de Gênes et de Florence n’étaient pas aussi métissés qu’aujourd’hui, mais il n’empêche qu’aujourd’hui encore, on les identifie immédiatement comme étant italiens ; les particularismes se sont atténués avec le temps. On semble croire que les peuples d’Érythrée et d’Afghanistan s’intégreront en Europe, tout comme les Génois et les Florentins se sont mêlés pour former l’Italie. La couleur de peau des Érythréens et des Afghans aurait beau être différente, leurs origines ethniques être éloignées des nôtres, l’Europe resterait l’Europe et son peuple continuerait à admirer l’esprit de Voltaire, Saint-Paul, Dante, Gœthe et Bach.

Comme souvent, les illusions populaires ont des choses à nous apprendre. L’essence de l’Europe n’est jamais restée identique à elle-même et – des villes commerçantes comme Venise en sont la preuve – ce continent a toujours fait preuve d’une rare ouverture aux idées et aux influences étrangères. Depuis les Grecs et les Romains de l’Antiquité, les peuples d’Europe ont envoyé des vaisseaux parcourir le monde pour en rapporter leurs découvertes. Le reste du monde ne leur a que rarement, voire jamais, rendu cette curiosité, mais les bateaux partaient et revenaient, leurs cales emplies de trouvailles et de récits qui parfumaient l’air de l’Europe. L’ouverture d’esprit y était prodigieuse : elle n’était cependant pas sans limites.

La question des limites d’une culture est toujours débattue par les anthropologues et reste sans réponse. Mais ces limites existent. L’Europe par exemple n’a jamais été un continent islamisé. Pourtant, les Européens ont conscience que la culture évolue en permanence, même discrètement. Les philosophes de la Grèce antique comprenaient cette contradiction, qu’ils illustraient par le très célèbre paradoxe du bateau de Thésée. Plutarque rapporte en effet que les Athéniens gardaient le bateau de Thésée, remplaçant au fur et à mesure les morceaux de bois abîmés par de nouvelles planches. Mais, n’était-ce pas toujours le bateau de Thésée, même s’il ne présentait plus aucun des matériaux d’origine ?

Nous savons que les Grecs d’aujourd’hui ne forment plus le même peuple que les Grecs de l’Antiquité. Nous savons que les Anglais ne sont plus les mêmes qu’il y a un millénaire, il en va de même pour les Français. Néanmoins, ils sont indiscutablement grecs, anglais ou français et tous sont européens. Dans ces identités comme dans d’autres, nous reconnaissons la marque d’une succession culturelle : une tradition qui demeure avec certaines particularités (positives ou négatives), des coutumes et des comportements. Nous admettons que les grandes migrations des Normands, des Francs et des Gaulois ont provoqué des changements majeurs. L’histoire nous a appris que certains mouvements de population ont un impact modéré sur une culture, tandis que d’autres la transforment irrévocablement. Le problème n’est pas d’accepter ou non le changement mais de prendre conscience du fait que, si ces mutations sont trop rapides ou trop profondes, elles nous transforment, y compris en quelqu’un que nous ne souhaitons pas nécessairement devenir.

Nous ne savons pas vraiment comment fonctionne ce mécanisme. Si nous admettons communément qu’un individu peut, quelle que soit sa couleur de peau, assimiler une culture donnée (sous réserve d’un enthousiasme partagé entre l’individu et la "culture" en question), nous savons aussi que les Européens en tant que groupe ne peuvent pas adopter n’importe quelle identité. Nous ne pouvons pas devenir indiens ou chinois, par exemple. Et pourtant, on nous demande de croire que tout le monde sur la planète peut s’installer en Europe et devenir européen. Si devenir "européen" n’est pas une question de race, comme nous l’espérons, alors il est décidément impératif de considérer que c’est une question de "valeurs". Une interrogation en découle : "Quelles sont les valeurs européennes ?"

Ce débat est crucial. Pourtant, c’est encore une question qui nous plonge dans la confusion.

Sommes-nous par exemple chrétiens ? Dans les années 2000, l’absence de toute mention de l’héritage chrétien dans la nouvelle constitution européenne a suscité le débat. Le pape Jean Paul II et son successeur ont demandé à ce qu’on corrige cette omission. Comme le premier l’écrivit en 2003 : "Dans le plein respect de la laïcité des institutions, je voudrais m’adresser encore une fois aux rédacteurs du futur traité constitutionnel de l’Europe pour que, dans ce dernier, figure une référence au patrimoine religieux et spécialement chrétien de l’Europe (texte français original(3))". Cette question a provoqué une fracture géographique et politique en Europe, mais elle a également mis en évidence une profonde aspiration. En effet, la religion n’a pas reculé qu’en Europe de l’Ouest. Son effondrement a laissé place au désir de prouver que l’Europe du XXIe siècle avait sa propre structure, faite de droits, d’institutions et de lois autonomes qui pouvaient exister indépendamment des sources qui les avaient fait naître. Comme la colombe de Kant, nous nous demandions si nous ne volerions pas plus vite à "l’air libre", sans nous soucier du vent qui nous portait. Des enjeux cruciaux dépendaient du succès de ce rêve. Le langage des "droits de l’homme" (lui-même issu de concepts chrétiens), omniprésent, supplanta bientôt celui de la religion. Nous avons laissé sans réponse la question de l’origine de nos droits acquis : étaient-ils les fruits des croyances que le continent avait cessé de prôner ou bien avaient-ils une existence autonome ? C’était, pour le moins, une interrogation extrêmement importante que nous avons laissée en suspens, alors même que de nombreuses populations nouvelles devaient "s’intégrer".

Au même moment s’est posée une autre question cruciale, concernant la pertinence du modèle de l’État-nation. Du traité de Westphalie de 1648 jusqu’à la fin du XXe siècle, l’État-nation européen était considéré comme le meilleur garant de l’ordre constitutionnel, des droits individuels, mais aussi de la paix. Cette certitude s’est peu à peu érodée. Des personnalités européennes majeures, comme le chancelier allemand Kohl en 1996, soutenaient que "l’État-nation […] ne pouvait pas résoudre les grands problèmes du XXIe siècle". La fusion des États-nations européens dans une union politique largement intégrée était vitale, au point de devenir, selon les mots de Kohl, "une question de guerre et de paix au XXIe siècle"(4). Certains n’étaient pas d’accord, et vingt ans plus tard, un peu plus de la moitié du peuple britannique a signifié par la voie des urnes son désaccord avec la position de Kohl. Mais une fois encore, quoi qu’on en pense, voilà une question capitale qu’on a laissée en suspens, au moment même où la population connaissait un renouvellement massif.

Alors que nos certitudes restaient bien fragiles dans nos propres pays, nous avons entrepris d’exporter nos valeurs. Partout où nos gouvernements s’impliquaient, toujours sous la bannière des "Droits de l’homme" – l’Irak en 2003, la Libye en 2011 –, nous avons donné l’impression d’aggraver les choses et de cumuler les erreurs. Au début de la guerre civile syrienne, les populations ont fait appel aux nations occidentales pour qu’elles interviennent au nom des droits de l’homme, lesquels étaient sans conteste bafoués. Mais nous avons mis bien peu d’ardeur à défendre ces droits : si nous considérons qu’ils sont valables chez nous, nous avons assurément perdu foi en notre capacité à les défendre à l’étranger. À un certain point, on commença à penser que ce que l’on avait appelé "la dernière utopie", le premier système universel qui distinguait les droits de l’homme de l’arbitraire des dieux et des tyrans, n’était rien d’autre que l’échec des aspirations européennes(5). Si tel est en effet le cas, alors les Européens du XXIe siècle sont démunis de toute valeur unificatrice, qui pourrait rendre cohérent le présent et envisageable l’avenir.

L’oubli de l’histoire commune, l’absence d’un consensus présent et d’un projet d’avenir sont très problématiques. Mais lorsqu’ils se produisent en des temps troublés, temps de considérable changement, cela devient fatal. Le monde afflue en Europe au moment même où celle-ci a perdu son identité et son cap. Et si l’arrivée de millions de gens d’horizons culturels divers au sein d’une culture forte et fière d’elle-même peut donner de bons résultats, elle ne peut provoquer qu’un désastre dans une culture repentante, moribonde et comme frappée de convulsions.

Les dirigeants européens eux-mêmes parlent des efforts à fournir pour intégrer les millions de nouveaux venus. Ces efforts échoueront eux aussi. Pour intégrer des peuples aussi divers que nombreux, il est nécessaire d’établir une définition de l’intégration aussi vaste et puissante que possible. Si l’Europe doit devenir la demeure du monde entier, alors elle doit s’inventer une identité suffisamment large pour être adaptée au monde entier. Mais avant même que cette utopie ne s’éteigne, nos valeurs seront devenues si étendues qu’elles en seront devenues creuses, superficielles et dépourvues de sens. Si l’identité européenne passée reposait sur des fondations précises, aux racines historiques et philosophiques profondes (les règles du droit, une éthique enracinée dans l’histoire et la philosophie du continent), aujourd’hui, l’éthique et les croyances de l’Europe, en d’autres termes, son identité et son idéologie, se limitent au "respect", à la "tolérance" et - terme qui va encore plus loin dans la négation de soi - à la "diversité". Des définitions aussi superficielles de nous-mêmes serviront peut-être encore pendant quelques années, mais elles ne pourront en aucun cas créer le ciment nécessaire à la survie d’une société.

Tout cela ne constitue qu’une des raisons pour lesquelles il est probable que notre culture européenne, séculaire et dont les œuvres ont éclairé le monde, ne survive pas. Comme les récentes élections en Autriche ou la montée du parti Alternative für Deutschland en Allemagne semblent le prouver, alors que l’érosion culturelle paraît inéluctable, on continue à penser que le concept d’insécurité culturelle est inacceptable. Stefan Zweig avait raison de diagnostiquer la folie et d’évoquer la condamnation à mort que s’était infligée le berceau de la civilisation occidentale. Il s’était seulement trompé d’époque. Quelques années supplémentaires seront nécessaires à l’exécution de la condamnation finale prononcée par nous-mêmes, contre nous-mêmes. En attendant, plutôt que de rester la maison des peuples européens, nous avons décidé de devenir une "utopie" au sens que les Grecs donnaient à ce mot : un "non-lieu". Ce livre a pour ambition de rendre compte de ce processus.

Les recherches nécessaires à l’écriture de ce livre m’ont conduit sur les routes d’un continent que j’ai parcouru pendant de longues années, mais aussi en des lieux où je ne me serais sans doute jamais rendu sinon. Au fil de ces années de voyage, j’ai sillonné la plupart des îles du sud-est de la Grèce et la périphérie méridionale de l’Italie, le cœur de la Suède septentrionale et les innombrables banlieues de France, des Pays-Bas, d’Allemagne et d’autres pays encore. Pendant l’écriture de cet ouvrage, j’ai pu rencontrer de nombreux employés administratifs, des politiciens de tous bords, des gardes-frontières, des agents de renseignements, des membres d’ONG et bien d’autres personnes directement concernées par les phénomènes que je décris. À bien des égards, la partie la plus intéressante de mon enquête s’est construite au fil des entretiens avec les migrants eux-mêmes, des gens parfois littéralement arrivés d’hier. Sur les îles d’Europe du Sud par lesquelles ils arrivent, dans les lieux où ils s’installent ou transitent au cours de leur périple vers le nord. Ils ont chacun leur histoire et, pour nombre d’entre eux, leur tragédie. Tous voient en l’Europe l’endroit idéal pour vivre leur vie.

Les personnes prêtes à parler et à évoquer leur histoire formaient nécessairement un groupe restreint. Parfois, le soir tombé, traînant devant le camp, certains apparaissaient puis disparaissaient, certains qui – à tout le moins – semblaient aborder notre continent sans la moindre once de générosité ou de gratitude. Mais beaucoup d’autres se sont montrés exceptionnellement amicaux, très reconnaissants de l’occasion qui leur était ainsi donnée de raconter leur histoire. Peu importent mes propres opinions quant à la situation qui les avait amenés jusqu’ici, peu importe la réponse que l’Europe y apportera, nos conversations se sont toujours terminées par les seuls mots que je pouvais leur dire en toute franchise : "Bonne chance".

 

 

Chapitre I : Les débuts

 

Pour appréhender l’ampleur et la vitesse des changements qui ont lieu en Europe, il est intéressant de remonter plusieurs années en arrière, avant que se produise la dernière crise migratoire, à une époque que l’on considérerait aujourd’hui comme marquée par une "immigration normale". Il est également intéressant de se pencher sur un pays alors relativement épargné par la tourmente à venir.

L’avant-dernier recensement de l’Angleterre et du pays de Galles a été publié en 2002. Établi un an plus tôt, il montrait comment le pays avait changé au cours de la décennie écoulée. Si quelqu’un en 2002 avait tenté une projection à partir de ce recensement, en affirmant par exemple que : "Les Britanniques blancs deviendront une minorité dans leur propre capitale avant la fin de la décennie et la population musulmane doublera au cours des dix prochaines années", comment aurait-il été reçu ? On aurait certainement parlé d’"alarmisme", de "propagande anxiogène", très probablement de "racisme" et, bien que cette dénomination en fût à cette époque encore à ses balbutiements, d’"islamophobie". Au minimum, de telles prévisions n’auraient pas reçu un accueil très chaleureux. Quiconque en douterait doit se rappeler cet incident : lorsqu’en 2002 un journaliste du Times analysa de façon bien plus édulcorée la probable immigration à venir, ses propos furent condamnés par le secrétaire d’État de l’époque, David Blunkett, qui usait là de son privilège parlementaire. Cette analyse, selon lui, "flirtait avec le fascisme"(6).

Pourtant, quels que soient les noms d’oiseaux dont on l’aurait accablé, celui qui en 2002 aurait proposé une telle analyse aurait eu raison sur toute la ligne. Le recensement suivant, établi en 2011 et publié à la fin 2012, a révélé non seulement les faits mentionnés plus haut mais bien d’autres encore. Il a prouvé que, dans les dix dernières années, le nombre d’habitants nés à l’étranger et vivant en Angleterre et au pays de Galles avait augmenté de près de 3 millions ; mais aussi que seuls 44,9 % des résidents londoniens se considéraient désormais comme des "Britanniques blancs". Il a encore révélé qu’en Angleterre et au pays de Galles, près de 3 millions de personnes vivaient dans des foyers où aucun adulte n’utilisait l’anglais comme langue principale.

Le pays changeait complètement du point de vue ethnique. Mais ceci s’accompagnait du bouleversement, tout aussi surprenant, du paysage religieux. Par exemple, ce recensement montrait un essor de presque toutes les croyances, à l’exception du christianisme. La religion nationale historique de l’Angleterre était la seule à être en chute libre. Depuis le dernier recensement, le nombre de personnes qui se revendiquaient chrétiennes était tombé de 72 à 59 %. Le nombre de chrétiens en Angleterre et au pays de Galles avait chuté de plus de 4 millions, et celui au Royaume-Uni était passé de 37 à 33 millions.

Mais alors que le christianisme voyait s’effondrer le nombre de ses fidèles, évolution appelée à s’accélérer, les migrations massives ont multiplié par deux la population musulmane. Entre 2001 et 2011, le nombre de musulmans en Angleterre et au pays de Galles est passé de 1,5 à 2,7 millions, sans compter l’immigration illégale, ce qui gonfle encore ces chiffres officiels. Au moins 1 million de personnes vivent en effet dans le pays sans apparaître sur les registres de recensement, et les deux villes qui se sont développées le plus rapidement – 20 % de population supplémentaire en dix ans – sont aussi celles qui accueillaient déjà les populations musulmanes les plus importantes du Royaume-Uni (Tower Hamlets et Newham). Elles connaissaient de surcroît le taux le plus élevé de non-réponse, avec une abstention de près d’un cinquième des ménages. Cela laisse penser que les résultats du recensement, bien que déjà spectaculaires, sous-estimaient massivement la réalité. Ce qu’ils montraient n’en demeurait pas moins frappant.

Bien qu’il ait fallu un an pour l’établir, le recensement une fois publié est passé aux oubliettes en moins de deux jours, comme il arrive à toute actualité éphémère. Mais ce n’était pas une affaire éphémère. C’était un état des lieux récent du pays et de son présent, et un aperçu de son futur inéluctable. En étudiant les résultats du recensement, on en concluait que l’immigration de masse était sur le point de métamorphoser – en réalité elle l’avait déjà fait – le visage du pays. En 2011, l’Angleterre était déjà radicalement différente du pays qu’elle avait été durant des siècles. Mais la constatation que les "Britanniques blancs" étaient devenus minoritaires dans 23 des 33 arrondissements londoniens fut accueillie par une réaction aussi parlante que les faits eux-mêmes. Un porte-parole du bureau pour les statistiques nationales (ONS) salua en effet ces résultats comme une démonstration exemplaire de "diversité"(7).

La réaction politico-médiatique s’est montrée d’une unanimité frappante. Les politiques de tous bords n’ont évoqué les résultats du recensement que pour s’en féliciter. Cela faisait des années que ça durait : en 2007, le maire de Londres, Ken Livingstone avait évoqué avec fierté le fait que 35 % des travailleurs londoniens étaient nés à l’étranger(8). La question demeure de savoir s’il existe une limite optimale à ce phénomène. Pendant des années, le sentiment d’excitation et d’optimisme face aux mutations du pays parut être le seul autorisé, renforcé par la thèse selon laquelle le phénomène n’avait rien de nouveau.

Pendant la plus grande partie de son histoire, et certainement pendant le dernier millénaire, la population de Grande-Bretagne est restée extraordinairement stable. Même la conquête normande de 1066, certainement l’événement le plus important dans l’histoire de l’île, n’a augmenté que de 5 % la part de Normands dans la population totale(9). Avant et après cette conquête, il n’existait de migrations qu’entre l’Irlande et les pays du futur Royaume-Uni. Puis, après 1945, la Grande-Bretagne a eu besoin de pallier un manque de main-d’œuvre, notamment dans le secteur des transports et dans le service national de santé récemment créé. C’est ainsi que l’immigration de masse a débuté, modérément d’abord. Le British Nationality Act de 1948 a autorisé l’immigration des peuples de l’Ancien Empire, qui forment aujourd’hui le Commonwealth. Au début des années 1950, quelques milliers de personnes par an ont profité du dispositif. À la fin de la décennie, les nouveaux arrivants se comptaient en dizaines de milliers ; au cours des années 1960, leur nombre avait atteint des nombres à six chiffres. La plupart d’entre eux venaient des Caraïbes aussi bien que de l’Inde, du Pakistan et du Bangladesh. Ils arrivaient souvent en Grande-Bretagne comme ouvriers et invitaient d’autres candidats, généralement issus de leur famille ou de leur entourage, à les imiter.

Malgré les inquiétudes exprimées par l’opinion publique quant aux conséquences d’un tel phénomène, ni les gouvernements travaillistes ni les gouvernements conservateurs, qui exerçaient alternativement le pouvoir, n’ont enrayé le processus. Comme dans d’autres pays européens, comme la France, les Pays-Bas et l’Allemagne, les conséquences de l’arrivée des travailleurs et la question de leur intégration restèrent opaques et suscitèrent la controverse. Lorsqu’il apparut clairement que les travailleurs étrangers allaient rester et qu’ils en profiteraient pour faire venir leur famille élargie, alors seulement les conséquences apparurent.

Dans les années qui suivirent, de nombreuses lois furent votées au Parlement pour traiter, par exemple, la criminalité chez les migrants. Mais quasiment rien ne fut tenté pour inverser la tendance migratoire. Même l’adoption de lois visant à rassurer une opinion publique de plus en plus inquiète eut des conséquences inattendues. Il en va ainsi du Commonwealth Immigrés Act, voté en 1962 pour limiter le flux migratoire et convaincre les immigrés de rentrer chez eux. Loin d’atteindre son but, il a produit l’effet inverse, incitant de nombreux immigrés à faire venir toute leur famille au Royaume-Uni tant qu’ils en avaient, de leur point de vue, encore la possibilité. Après 1962, les immigrés du Commonwealth n’eurent plus besoin d’avoir un emploi pour venir s’installer au Royaume-Uni, ce qui entraîna une recrudescence supplémentaire de leur nombre. Il fallut attendre 1971 pour que la loi sur l’immigration tente à nouveau d’endiguer le flot. Ainsi, bien qu’aucun plan n’ait jamais prévu et organisé de migration d’une telle ampleur, les Gouvernements de tout bord politique se trouvèrent contraints de gérer les conséquences d’une situation dans laquelle eux-mêmes et le peuple britannique étaient plongés jusqu’au cou. Situation que personne n’avait exactement prévue, mais dont les répercussions allaient obliger la future classe politique à réagir.

       

Ces répercussions comprenaient des émeutes raciales, et non des moindres. Chacun se souvient des émeutes de Notting Hill en 1958, violentes confrontations entre immigrés antillais et Londoniens blancs. Mais si de telles crises sont gravées dans les mémoires, c’est justement parce qu’elles constituaient l’exception plutôt que la règle. Même s’il est vain de nier qu’une suspicion diffuse et une inquiétude vis-à-vis des étrangers perduraient, toutes les manœuvres pour tirer un profit politique de cette insécurité se sont invariablement soldées par un échec complet – particulièrement les tentatives d’Oswald Mosley, ancien dirigeant du British Union of Fascists et désormais à la tête du Mouvement de l’union. Lorsque Mosley entreprit d’exploiter à des fins électorales les émeutes de Notting Hill et se présenta au Parlement lors de l’élection générale de 1959, il n’atteignit même pas un score à deux chiffres. Le peuple britannique admettait l’existence des problèmes grandissants causés par l’immigration à grande échelle, mais il pensait aussi que les extrémistes, qu’il ne connaissait que trop bien, ne pouvaient y apporter la bonne réponse.

Les tensions ne cessaient d’augmenter, notamment à l’encontre des nouveaux immigrés invités à venir et qui devenaient, une fois arrivés, la cible privilégiée de discriminations. Les lois sur les relations raciales, adoptées par le Parlement en 1965, 1968 et 1976, ont tenté de résoudre ce problème en rendant illégale la discrimination pour cause de "couleur de peau, race ou origines ethniques et nationales". Que ces lois n’aient pas été pensées en amont mais conçues en réaction à la multiplication des problèmes prouve bien qu’aucune réflexion sérieuse n’avait été menée sur le sujet. Aucune loi de ce genre n’avait été rédigée en 1948, précisément parce que personne n’avait envisagé le nombre d’individus qui s’installeraient plus tard au Royaume-Uni ni les conséquences désagréables qui pourraient en résulter.

Pendant toute cette période, les sondages montraient que l’opinion publique britannique était majoritairement opposée à la politique de son Gouvernement, considérant que l’immigration en Grande-Bretagne était trop importante. En avril 1968, un sondage réalisé par Gallup révélait que 75 % de la population britannique jugeait les contrôles de l’immigration trop peu stricts. Ces chiffres s’élèveraient bientôt à 83 %(10). C’est à ce moment précis que la question de l’immigration manqua de se politiser. Ce même mois, le ministre du cabinet d’opposition conservateur, Enoch Powell, tint un discours devant une association conservatrice de Birmingham, ouvrant le débat pour le refermer aussitôt. Bien qu’il n’ait pas utilisé les mots pour lesquels il est resté célèbre, le discours sur les "fleuves de sang" regorgeait de prophéties quant au futur de la Grande-Bretagne, si jamais l’immigration se maintenait au même rythme : "Quand les dieux veulent détruire un peuple, ils commencent par le rendre fou, déclara Powell. Nous devons être fous, littéralement fous, en tant que nation, pour permettre chaque année l’arrivée de quelque 50 000 ex-colonisés qui plus tard viendront grossir la population d’origine immigrée. J’ai l’impression de regarder un pays élever frénétiquement son propre bûcher funéraire"(11). Bien que le discours de Powell traite des questions identitaires et de l’avenir du pays, il soulevait aussi des questions très concrètes, parlant des électeurs qui peinaient à trouver une place à l’hôpital ou à l’école, dans un secteur public sous tension démographique.

Powell fut immédiatement démis de ses fonctions au sein du cabinet fantôme par le chef de son parti, Edward Heath. L’ensemble des soutiens politiques qu’il avait su conquérir disparurent, à l’instar de son avenir politique. Néanmoins, l’opinion publique soutenait largement ses idées : les sondages d’opinion ont montré que près des trois quarts des personnes interrogées partageaient ses positions. 69 % estimaient qu’Heath avait eu tort de le renvoyer(12). Quelques années après, un des opposants de Powell au sein du Parti conservateur, Michael Heseltine, déclara que si Powell s’était présenté pour briguer la direction du Parti conservateur après son discours, il aurait obtenu le poste haut la main et qu’il en aurait été de même pour celui de Premier Ministre(13). Mais aucune issue politique ne s’offrit à Powell. Sa carrière n’a pas seulement périclité : jusqu’à la fin de ses jours, elle est restée dans le néant.

Depuis le discours des "fleuves de sang", le bon sens populaire anglais a bien compris que l’intervention de Powell n’avait pas seulement mis un terme à sa carrière mais aussi à toute possibilité d’engager un débat transparent sur l’immigration, et ce pour au moins une génération. Les mots de Powell étaient si durs et ses mises en garde si terribles que toute personne s’inquiétant des conséquences de l’immigration risquait d’être dénoncée comme "powelliste". Sans aucun doute, certains passages du discours de Powell avaient facilité la tâche à ses adversaires, et il avait donné trop de gages à la droite la plus dure. Mais ce qui est frappant lorsqu’on relit son discours aujourd’hui – ainsi que les réactions qu’il a suscitées –, c’est l’extrême modération des passages qu’on lui avait reprochés à l’époque. Par exemple, Powell avait insisté sur une rue anglaise, dans laquelle vivait une seule femme blanche. Dans les interviews et les discussions qui s’étaient ensuivies, cette anecdote avait été vigoureusement dénoncée comme étant une affabulation : l’existence d’une telle rue paraissait complètement invraisemblable. Pourtant, si en 1968 quelqu’un avait conseillé à Powell d’utiliser son discours de Birmingham pour prédire que, du vivant même de la plupart de ses auditeurs, les "Britanniques blancs" seraient en minorité dans leur propre capitale, Powell n’aurait pas manqué de traiter son interlocuteur de fou furieux. Comme ce fut le cas dans l’ensemble des pays européens, même le plus célèbre des prophètes de l’immigration avait sous-estimé et minoré le phénomène.

Les discours qui accusaient Powell d’avoir empêché toute discussion sur l’immigration, et ce pour vingt ans au moins, masquaient une tout autre vérité : son intervention et l’esclandre qu’elle avait provoqué ont en réalité dispensé les politiciens d’évoquer les conséquences de leur politique. Nombre d’entre eux avaient déjà compris que la mutation en cours dans le pays était inévitable. Dans les années 1960, le débat parlementaire envisageait la possibilité de renvoyer les immigrés dans leur pays d’origine si, par exemple, ils avaient commis un crime en Grande-Bretagne(14). On avait ensuite adopté une loi qui empêchait la "pratique des mariages blancs" contractés uniquement en vue d’obtenir la nationalité(15). Mais dès les années 1970 et 1980, l’importance des communautés immigrées était telle qu’en diminuer les effectifs était devenu impossible, même si on l’avait voulu. Comme d’autres pays européens, la Grande-Bretagne se retrouvait dans une position qu’elle n’avait pas souhaitée et devait improviser pour répondre aux défis et aux nouveaux enjeux qui se posaient. Pour prendre la mesure du non-dit qui marquait ces nouveaux défis, il faut comprendre que pendant cette période, il devint impossible d’évoquer directement ces questions.

En janvier 1984, le directeur d’une école à Bradford, Ray Honeyford, publia un article dans une petite revue, The Salisbury Review : il y décrivait son métier, la direction d’une école dans un quartier où 90 % des élèves sont issus de familles immigrées. Il racontait le refus de certains pères de laisser participer leurs filles aux cours de danse, de théâtre ou de sport, le silence des autorités sur ces faits ou sur d’autres pratiques culturelles, comme l’envoi des enfants en vacances au Pakistan pendant les périodes de cours. Il plaidait également pour le fait que les élèves soient encouragés à parler anglais et à comprendre la culture du pays où ils vivaient, plutôt qu’à mener des vies parallèles au sein de sociétés séparées, ce que prônaient les défenseurs du "communautarisme".

Une campagne contre Honeyford fut rapidement organisée par le lobby communautariste qu’il avait critiqué dans son article. Le maire musulman de Bradford exigea le licenciement d’Honeyford, l’accusant encore des années après (entre autres choses) de "chauvinisme culturel"(16). Sous les protestations virulentes et les accusations de "raycisme" proférées dans tout le pays, Honeyford dut renoncer à son emploi et quitta pour toujours le monde de l’éducation. Dans l’article incriminé, il dénonçait la corruption des politiques et de la langue, qui empêchait d’écrire avec honnêteté sur ces questions-là ; la manière dont il fut traité lui donna largement raison. Pourquoi un directeur reconnu, dont personne ne s’était jamais plaint, avait-il été contraint à la retraite anticipée après avoir tenu ces propos ? Une seule explication : les vérités les plus évidentes sur ces questions-là étaient devenues insupportables. Un paradigme politique et social – maladroitement présenté comme du "multiculturalisme" – s’était établi et il était impossible en 1984 d’en détruire les présupposés. Maigre consolation sans doute pour Ray Honeyford, quelques décennies après la publication de son article, ceux qui lui donnaient raison étaient devenus bien plus nombreux, et lorsqu’il mourut en 2012, la pertinence de son propos était largement reconnue.

Pendant les années 1980 et 1990, au nom du nouveau concept de "multiculturalisme", un flot ininterrompu de migrants continua à se déverser du sous-continent indien et d’ailleurs vers l’Angleterre. Pourtant, un consensus silencieux s’était formé autour de l’idée que l’immigration, en constante augmentation par ailleurs, avait tout de même ses limites. Après la victoire historique du Parti travailliste en 1997, ce consensus s’est rompu. Bien qu’il n’en ait fait ni un manifeste ayant valeur d’obligation ni même un objectif officiel, le gouvernement de Tony Blair, une fois au pouvoir, entreprit d’ouvrir les frontières comme jamais depuis l’après-guerre. Il abolit la "règle de la raison première" qui visait à éliminer les mariages blancs. Les frontières s’ouvrirent à tous ceux qu’on considérait comme essentiels à l’économie britannique, définition si large qu’elle incluait, par exemple, les employés du secteur de la restauration sous l’appellation de "travailleurs qualifiés". Tout en ouvrant ses portes au reste du monde, Blair ouvrit également les frontières aux ressortissants des nouveaux États membres d’Europe de l’Est. Cela, associé à d’autres mesures, contribua à créer le paysage national révélé par le recensement de 2011.

Bien sûr, on avança plusieurs explications à l’explosion migratoire d’après 1997. Une d’entre elles, exprimée en 2009 par l’ancien rédacteur du Parti travailliste Andrew Neather, avançait l’idée que le gouvernement de Tony Blair avait volontairement assoupli les règles en matière migratoire pour "plonger le nez de la droite dans la diversité" et créer ce qu’il avait à l’époque, très imprudemment, considéré comme un futur électorat, qui voterait loyalement pour le Parti travailliste(17). Après les protestations que suscitèrent ses commentaires, Neather affirma que ses propos n’étaient que des "souvenirs personnels". D’autres dignitaires du Parti travailliste de cette époque affirmèrent ne pas connaître Neather. Mais on comprend bien comment quelqu’un, même de peu d’expérience, a pu en arriver à de telles conclusions.

Ainsi, dès sa nomination comme ministre de l’Asile et de l’Immigration sous le premier mandat de Tony Blair, il parut évident que Barbara Roche souhaitait repenser en profondeur les politiques d’asile et d’immigration britanniques. Pendant que le Premier Ministre se consacrait à d’autres questions, Roche modifia de fond en comble la politique gouvernementale britannique. Ainsi, toute personne se prétendant réfugiée aurait le droit de rester en Grande-Bretagne, qu’elle soit ou non vraiment demandeur d’asile, au motif que, comme Mme Roche le dit à un fonctionnaire, "le retour au pays était trop long et trop éprouvant sur le plan émotionnel". Roche pensait également que les restrictions en matière migratoire étaient "racistes" et que toute "l’atmosphère" qui flottait autour du débat sur l’immigration était "toxique". Sous son ministère, elle réitéra avec constance son désir de transformer l’Angleterre. Comme le confia un de ses collègues : "D’après Roche, il ne lui incombait pas de contrôler l’accès à la Grande-Bretagne mais plutôt de nous faire sentir les bienfaits d’une société “multiculturelle”, en considérant la question dans une perspective “holistique”".

Ni le Premier Ministre ni son ministre de l’Intérieur, Jack Straw, ne souhaitaient remettre en cause la nouvelle politique d’asile et encore moins le statut de "migrant économique" attribué, sous la responsabilité de Roche, à toute personne entrant en Angleterre, qu’elle eût ou non un emploi. Lorsque la moindre critique s’élevait contre sa politique, que ce soit en interne ou en externe, Roche accusait la voix dissonante de racisme. En fait, la ministre – qui critiquait ses collègues parce qu’ils avaient la peau trop blanche – martelait que le seul fait de parler de politique d’immigration était raciste(18). Elle et ses proches collaborateurs aspiraient à une transformation profonde de la société britannique. Roche – une descendante de juifs de l’East End – pensait que l’immigration était fondamentalement positive. Dix ans après les mutations qu’elle avait provoquées, elle confiait avec satisfaction, lors d’un entretien : "J’aime la diversité de Londres. Je m’y sens à l’aise"(19). Les activités de Roche et de quelques autres dans le gouvernement travailliste de 1997 confirment l’idée selon laquelle il existait une volonté délibérée de transformer la société britannique : une guerre culturelle était lancée contre le peuple britannique, dans laquelle on faisait jouer aux immigrés le rôle du cheval de Troie.

Une autre théorie, qui ne contredit pas complètement celle-ci, avançait que ce phénomène n’était qu’une bourde bureaucratique, qui avait déjà échappé au contrôle des gouvernements précédents, et que le New Labour n’avait fait que rendre visible. L’écart entre le nombre de nouveaux arrivants soi-disant planifié par le Labour et les chiffres

Pendant toute cette période, les sondages montraient que l’opinion publique britannique était majoritairement opposée à la politique de son Gouvernement, considérant que l’immigration en Grande-Bretagne était trop importante. En avril 1968, un sondage réalisé par Gallup révélait que 75 % de la population britannique jugeait les contrôles de l’immigration trop peu stricts. Ces chiffres s’élèveraient bientôt à 83 %5. C’est à ce moment précis que la question de l’immigration manqua de se politiser. Ce même mois, le ministre du cabinet d’opposition conservateur, Enoch Powell, tint un discours devant une association conservatrice de Birmingham, ouvrant le débat pour le refermer aussitôt. Bien qu’il n’ait pas utilisé les mots pour lesquels il est resté célèbre, le discours sur les "fleuves de sang" regorgeait de prophéties quant au futur de la Grande-Bretagne, si jamais l’immigration se maintenait au même rythme. "Quand les dieux veulent détruire un peuple, ils commencent par le rendre fou, déclara Powell. Nous devons être fous, littéralement fous, en tant que nation, pour permettre chaque année l’arrivée de quelque 50 000 ex-colonisés qui plus tard viendront grossir la population d’origine immigrée. J’ai l’impression de regarder un pays élever frénétiquement son propre bûcher funéraire6." Bien que le discours de Powell traite des questions identitaires et de l’avenir du pays, il soulevait aussi des questions très concrètes, parlant des électeurs qui peinaient à trouver une place à l’hôpital ou à l’école, dans un secteur public sous tension démographique.

Powell fut immédiatement démis de ses fonctions au sein du cabinet fantôme par le chef de son parti, Edward Heath. L’ensemble des soutiens politiques qu’il avait su conquérir disparurent, à l’instar de son avenir politique. Néanmoins, l’opinion publique soutenait largement ses idées : les sondages d’opinion ont montré que près des trois quarts des personnes interrogées partageaient ses positions. 69 % estimaient qu’Heath avait eu tort de le renvoyer7. Quelques années après, un des opposants de Powell au sein du Parti conservateur, Michael Heseltine, déclara que si Powell s’était présenté pour briguer la direction du Parti conservateur après son discours, il aurait obtenu le poste haut la main et qu’il en aurait été de même pour celui de Premier Ministre8. Mais aucune issue politique ne s’offrit à Powell. Sa carrière n’a pas seulement périclité : jusqu’à la fin de ses jours, elle est restée dans le néant.

Depuis le discours des "fleuves de sang", le bon sens populaire anglais a bien compris que l’intervention de Powell n’avait pas seulement mis un terme à sa carrière mais aussi à toute possibilité d’engager un débat transparent sur l’immigration, et ce pour au moins une génération. Les mots de Powell étaient si durs et ses mises en garde si terribles que toute personne s’inquiétant des conséquences de l’immigration risquait d’être dénoncée comme "powelliste". Sans aucun doute, certains passages du discours de Powell avaient facilité la tâche à ses adversaires, et il avait donné trop de gages à la droite la plus dure. Mais ce qui est frappant lorsqu’on relit son discours aujourd’hui – ainsi que les réactions qu’il a suscitées –, c’est l’extrême modération des passages qu’on lui avait reprochés à l’époque. Par exemple, Powell avait insisté sur une rue anglaise, dans laquelle vivait une seule femme blanche. Dans les interviews et les discussions qui s’étaient ensuivies, cette anecdote avait été vigoureusement dénoncée comme étant une affabulation : l’existence d’une telle rue paraissait complètement invraisemblable. Pourtant, si en 1968 quelqu’un avait conseillé à Powell d’utiliser son discours de Birmingham pour prédire que, du vivant même de la plupart de ses auditeurs, les "Britanniques blancs" seraient en minorité dans leur propre capitale, Powell n’aurait pas manqué de traiter son interlocuteur de fou furieux. Comme ce fut le cas dans l’ensemble des pays européens, même le plus célèbre des prophètes de l’immigration avait sous-estimé et minoré le phénomène.

Pendant toute cette période, les sondages montraient que l’opinion publique britannique était majoritairement opposée à la politique de son Gouvernement, considérant que l’immigration en Grande-Bretagne était trop importante. En avril 1968, un sondage réalisé par Gallup révélait que 75 % de la population britannique jugeait les contrôles de l’immigration trop peu stricts. Ces chiffres s’élèveraient bientôt à 83 %5. C’est à ce moment précis que la question de l’immigration manqua de se politiser. Ce même mois, le ministre du cabinet d’opposition conservateur, Enoch Powell, tint un discours devant une association conservatrice de Birmingham, ouvrant le débat pour le refermer aussitôt. Bien qu’il n’ait pas utilisé les mots pour lesquels il est resté célèbre, le discours sur les "fleuves de sang" regorgeait de prophéties quant au futur de la Grande-Bretagne, si jamais l’immigration se maintenait au même rythme. "Quand les dieux veulent détruire un peuple, ils commencent par le rendre fou, déclara Powell. Nous devons être fous, littéralement fous, en tant que nation, pour permettre chaque année l’arrivée de quelque 50 000 ex-colonisés qui plus tard viendront grossir la population d’origine immigrée. J’ai l’impression de regarder un pays élever frénétiquement son propre bûcher funéraire6." Bien que le discours de Powell traite des questions identitaires et de l’avenir du pays, il soulevait aussi des questions très concrètes, parlant des électeurs qui peinaient à trouver une place à l’hôpital ou à l’école, dans un secteur public sous tension démographique.

Powell fut immédiatement démis de ses fonctions au sein du cabinet fantôme par le chef de son parti, Edward Heath. L’ensemble des soutiens politiques qu’il avait su conquérir disparurent, à l’instar de son avenir politique. Néanmoins, l’opinion publique soutenait largement ses idées : les sondages d’opinion ont montré que près des trois quarts des personnes interrogées partageaient ses positions. 69 % estimaient qu’Heath avait eu tort de le renvoyer7. Quelques années après, un des opposants de Powell au sein du Parti conservateur, Michael Heseltine, déclara que si Powell s’était présenté pour briguer la direction du Parti conservateur après son discours, il aurait obtenu le poste haut la main et qu’il en aurait été de même pour celui de Premier Ministre8. Mais aucune issue politique ne s’offrit à Powell. Sa carrière n’a pas seulement périclité : jusqu’à la fin de ses jours, elle est restée dans le néant.

Depuis le discours des "fleuves de sang", le bon sens populaire anglais a bien compris que l’intervention de Powell n’avait pas seulement mis un terme à sa carrière mais aussi à toute possibilité d’engager un débat transparent sur l’immigration, et ce pour au moins une génération. Les mots de Powell étaient si durs et ses mises en garde si terribles que toute personne s’inquiétant des conséquences de l’immigration risquait d’être dénoncée comme "powelliste". Sans aucun doute, certains passages du discours de Powell avaient facilité la tâche à ses adversaires, et il avait donné trop de gages à la droite la plus dure. Mais ce qui est frappant lorsqu’on relit son discours aujourd’hui – ainsi que les réactions qu’il a suscitées –, c’est l’extrême modération des passages qu’on lui avait reprochés à l’époque. Par exemple, Powell avait insisté sur une rue anglaise, dans laquelle vivait une seule femme blanche. Dans les interviews et les discussions qui s’étaient ensuivies, cette anecdote avait été vigoureusement dénoncée comme étant une affabulation : l’existence d’une telle rue paraissait complètement invraisemblable. Pourtant, si en 1968 quelqu’un avait conseillé à Powell d’utiliser son discours de Birmingham pour prédire que, du vivant même de la plupart de ses auditeurs, les "Britanniques blancs" seraient en minorité dans leur propre capitale, Powell n’aurait pas manqué de traiter son interlocuteur de fou furieux. Comme ce fut le cas dans l’ensemble des pays européens, même le plus célèbre des prophètes de l’immigration avait sous-estimé et minoré le phénomène.

Les discours qui accusaient Powell d’avoir empêché toute discussion sur l’immigration, et ce pour vingt ans au moins, masquaient une tout autre vérité : son intervention et l’esclandre qu’elle avait provoqué ont en réalité dispensé les politiciens d’évoquer les conséquences de leur politique. Nombre d’entre eux avaient déjà compris que la mutation en cours dans le pays était inévitable. Dans les années 1960, le débat parlementaire envisageait la possibilité de renvoyer les immigrés dans leur pays d’origine si, par exemple, ils avaient commis un crime en Grande-Bretagne9. On avait ensuite adopté une loi qui empêchait la "pratique des mariages blancs" contractés uniquement en vue d’obtenir la nationalité10. Mais dès les années 1970 et 1980, l’importance des communautés immigrées était telle qu’en diminuer les effectifs était devenu impossible, même si on l’avait voulu. Comme d’autres pays européens, la Grande-Bretagne se retrouvait dans une position qu’elle n’avait pas souhaitée et devait improviser pour répondre aux défis et aux nouveaux enjeux qui se posaient. Pour prendre la mesure du non-dit qui marquait ces nouveaux défis, il faut comprendre que pendant cette période, il devint impossible d’évoquer directement ces questions.

En janvier 1984, le directeur d’une école à Bradford, Ray Honeyford, publia un article dans une petite revue, The Salisbury Review : il y décrivait son métier, la direction d’une école dans un quartier où 90 % des élèves sont issus de familles immigrées. Il racontait le refus de certains pères de laisser participer leurs filles aux cours de danse, de théâtre ou de sport, le silence des autorités sur ces faits ou sur d’autres pratiques culturelles, comme l’envoi des enfants en vacances au Pakistan pendant les périodes de cours. Il plaidait également pour le fait que les élèves soient encouragés à parler anglais et à comprendre la culture du pays où ils vivaient, plutôt qu’à mener des vies parallèles au sein de sociétés séparées, ce que prônaient les défenseurs du "communautarisme".

Une campagne contre Honeyford fut rapidement organisée par le lobby communautariste qu’il avait critiqué dans son article. Le maire musulman de Bradford exigea le licenciement d’Honeyford, l’accusant encore des années après (entre autres choses) de "chauvinisme culturel1". Sous les protestations virulentes et les accusations de "raycisme" proférées dans tout le pays, Honeyford dut renoncer à son emploi et quitta pour toujours le monde de l’éducation. Dans l’article incriminé, il dénonçait la corruption des politiques et de la langue, qui empêchait d’écrire avec honnêteté sur ces questions-là ; la manière dont il fut traité lui donna largement raison. Pourquoi un directeur reconnu, dont personne ne s’était jamais plaint, avait-il été contraint à la retraite anticipée après avoir tenu ces propos ? Une seule explication : les vérités les plus évidentes sur ces questions-là étaient devenues insupportables. Un paradigme politique et social – maladroitement présenté comme du "multiculturalisme" – s’était établi et il était impossible en 1984 d’en détruire les présupposés. Maigre consolation sans doute pour Ray Honeyford, quelques décennies après la publication de son article, ceux qui lui donnaient raison étaient devenus bien plus nombreux, et lorsqu’il mourut en 2012, la pertinence de son propos était largement reconnue.

Pendant les années 1980 et 1990, au nom du nouveau concept de "multiculturalisme", un flot ininterrompu de migrants continua à se déverser du sous-continent indien et d’ailleurs vers l’Angleterre. Pourtant, un consensus silencieux s’était formé autour de l’idée que l’immigration, en constante augmentation par ailleurs, avait tout de même ses limites. Après la victoire historique du Parti travailliste en 1997, ce consensus s’est rompu. Bien qu’il n’en ait fait ni un manifeste ayant valeur d’obligation ni même un objectif officiel, le gouvernement de Tony Blair, une fois au pouvoir, entreprit d’ouvrir les frontières comme jamais depuis l’après-guerre. Il abolit la "règle de la raison première" qui visait à éliminer les mariages blancs. Les frontières s’ouvrirent à tous ceux qu’on considérait comme essentiels à l’économie britannique, définition si large qu’elle incluait, par exemple, les employés du secteur de la restauration sous l’appellation de "travailleurs qualifiés". Tout en ouvrant ses portes au reste du monde, Blair ouvrit également les frontières aux ressortissants des nouveaux États membres d’Europe de l’Est. Cela, associé à d’autres mesures, contribua à créer le paysage national révélé par le recensement de 2011.

Bien sûr, on avança plusieurs explications à l’explosion migratoire d’après 1997. Une d’entre elles, exprimée en 2009 par l’ancien rédacteur du Parti travailliste Andrew Neather, avançait l’idée que le gouvernement de Tony Blair avait volontairement assoupli les règles en matière migratoire pour "plonger le nez de la droite dans la diversité" et créer ce qu’il avait à l’époque, très imprudemment, considéré comme un futur électorat, qui voterait loyalement pour le Parti travailliste12. Après les protestations que suscitèrent ses commentaires, Neather affirma que ses propos n’étaient que des "souvenirs personnels". D’autres dignitaires du Parti travailliste de cette époque affirmèrent ne pas connaître Neather. Mais on comprend bien comment quelqu’un, même de peu d’expérience, a pu en arriver à de telles conclusions.

Ainsi, dès sa nomination comme ministre de l’Asile et de l’Immigration sous le premier mandat de Tony Blair, il parut évident que Barbara Roche souhaitait repenser en profondeur les politiques d’asile et d’immigration britanniques. Pendant que le Premier Ministre se consacrait à d’autres questions, Roche modifia de fond en comble la politique gouvernementale britannique. Ainsi, toute personne se prétendant réfugiée aurait le droit de rester en Grande-Bretagne, qu’elle soit ou non vraiment demandeur d’asile, au motif que, comme Mme Roche le dit à un fonctionnaire, "le retour au pays était trop long et trop éprouvant sur le plan émotionnel". Roche pensait également que les restrictions en matière migratoire étaient "racistes" et que toute "l’atmosphère" qui flottait autour du débat sur l’immigration "était toxique". Sous son ministère, elle réitéra avec constance son désir de transformer l’Angleterre. Comme le confia un de ses collègues : "D’après Roche, il ne lui incombait pas de contrôler l’accès à la Grande-Bretagne mais plutôt de nous faire sentir les bienfaits d’une société “multiculturelle”, en considérant la question dans une perspective “holistique”."

Ni le Premier Ministre ni son ministre de l’Intérieur, Jack Straw, ne souhaitaient remettre en cause la nouvelle politique d’asile et encore moins le statut de "migrant économique" attribué, sous la responsabilité de Roche, à toute personne entrant en Angleterre, qu’elle eût ou non un emploi. Lorsque la moindre critique s’élevait contre sa politique, que ce soit en interne ou en externe, Roche accusait la voix dissonante de racisme. En fait, la ministre – qui critiquait ses collègues parce qu’ils avaient la peau trop blanche – martelait que le seul fait de parler de politique d’immigration était raciste13. Elle et ses proches collaborateurs aspiraient à une transformation profonde de la société britannique. Roche – une descendante de juifs de l’East End – pensait que l’immigration était fondamentalement positive. Dix ans après les mutations qu’elle avait provoquées, elle confiait avec satisfaction, lors d’un entretien : "J’aime la diversité de Londres. Je m’y sens à l’aise"19. Les activités de Roche et de quelques autres dans le gouvernement travailliste de 1997 confirment l’idée selon laquelle il existait une volonté délibérée de transformer la société britannique : une guerre culturelle était lancée contre le peuple britannique, dans laquelle on faisait jouer aux immigrés le rôle du cheval de Troie.

Une autre théorie, qui ne contredit pas complètement celle-ci, avançait que ce phénomène n’était qu’une bourde bureaucratique, qui avait déjà échappé au contrôle des gouvernements précédents, et que le New Labour n’avait fait que rendre visible. L’écart entre le nombre de nouveaux arrivants soi-disant planifié par le Labour et les chiffres réels plaide en faveur de cette hypothèse. Par exemple, lorsque le gouvernement britannique a autorisé la libre entrée

au Royaume-Uni des pays qui avaient intégré l’UE en 2004, il avait spécifié que ceci ne devait concerner que 13 000 personnes par an. Une étude commandée par ce même gouvernement prétendit que celui-ci pourrait "contrôler complètement" le flux, même sans cette restriction. Il n’en fut rien. Le permis de travail, entre autres, fut réformé afin que les immigrés, qualifiés ou non, puissent entrer dans le pays et y rester sous le statut de "travailleurs étrangers". La plupart d’entre eux allaient rester. Les chiffres, de manière totalement prévisible, s’affolèrent, dépassant même les prévisions des partisans les plus acharnés de l’immigration massive. Dans le même temps, le nombre de citoyens des pays hors UE n’aurait dû que doubler et passer de 100 000 personnes par an en 1997 à 170 000 en 2004. En réalité, pendant ces cinq ans, les prévisions du gouvernement ont été sous-estimées de près de 1 million de personnes(20). Les experts gouvernementaux, entre autres, n’avaient pas anticipé l’attractivité qu’exercerait le Royaume-Uni sur les habitants de pays aux revenus plus faibles et où n’existait pas de salaire minimum. À cause de ces mesures, le nombre d’Européens de l’Est vivant en Grande-Bretagne est passé de 170 000 en 2004 à 1,24 million en 2013(21).

Cette mésestimation de l’ampleur du phénomène migratoire était évidemment prévisible pour qui disposait de connaissances minimales sur l’histoire de l’immigration d’après-guerre, histoire jalonnée par ce genre d’erreurs d’appréciation. Mais ceci démontrait surtout que le contrôle minutieux de l’immigration n’était pas la priorité du début de mandat travailliste. En outre, l’impression qu’il était "raciste" de limiter l’immigration, y compris l’immigration des Européens de l’Est "blancs", rendait difficile la formulation d’une quelconque opposition, interne ou externe. Que la politique d’explosion migratoire ait échappé au radar gouvernemental ou qu’elle ait été au contraire officiellement approuvée, elle ne rencontra quoi qu’il en soit aucune résistance au sein du gouvernement.

Quel qu’en fût la cause ou le motif, on oublie trop souvent à quel point la réaction de l’opinion publique face à cette flambée migratoire et à la transformation brutale de quartiers entiers en Angleterre fut remarquablement tolérante. Au cours de la décennie suivante, la xénophobie ou la violence ne crûrent pas de façon significative et le seul parti politique raciste du pays, le British National Party, chuta dans les sondages. Les enquêtes d’opinion comme l’expérience quotidienne montraient que la majorité de la population n’éprouvait aucune animosité personnelle envers les immigrés ou les gens d’une autre origine ethnique qu’eux. Au fil des sondages se dégageait pourtant une majorité profondément inquiète de ce qu’impliquaient ces phénomènes pour le pays et son avenir. Mais en dépit de tout ceci, même les tentatives les plus modérées des politiques pour évoquer ces questions (à l’instar de l’affiche de campagne électorale conservatrice de 2005 qui suggérait de poser des "limites" à l’immigration) étaient condamnées par le reste de la classe politique, fermant ainsi la porte à toute discussion sérieuse.

Peut-être les gouvernements successifs, de bords politiques différents, ont-ils voulu empêcher toute discussion sérieuse sur la question, non seulement parce qu’ils redoutaient d’être en désaccord avec l’opinion publique, mais aussi parce qu’ils savaient qu’ils avaient perdu tout contrôle sur l’immigration. En 2010, le Parti conservateur avait constitué un gouvernement de coalition avec les démocrates libéraux et s’était engagé à réduire l’immigration de plusieurs centaines de milliers par an à quelques dizaines de milliers ; promesse qu’il avait continué à défendre une fois au pouvoir. Mais il n’atteint jamais son objectif. Le gouvernement conservateur qui lui succéda n’y parvint pas davantage, malgré le renouvellement de cette promesse. En réalité, après cinq ans d’un gouvernement de coalition et l’arrivée d’un gouvernement conservateur – qui tous deux s’étaient engagés à réduire l’immigration –, cette dernière n’avait pas diminué. Elle avait même augmenté pour atteindre un nouveau record : le solde migratoire annuel était désormais estimé à 330 000 personnes(22).

 

Notes

 

(1) Stefan Zweig, The World of Yesterday, Pushkin Press, 2014, p. 425.
(2) "Merkel confronts Facebook’s Zuckerberg over policing hate posts", Bloomberg, 26 septembre 2015.
(3) Pape Jean Paul II, Ecclesia in Europa, 28 juin 2003.
(4) Chancelier Helmut Kohl, discours à l’université catholique de Louvain, Belgique, 5 février 1996.
(5) Pour une analyse intéressante de beaucoup de ces questions, se reporter à Samuel Moyn, The Last Utopia : Human Rights in History, Harvard University Press, 2012.
(6) Hansard, 2 décembre 2002, Blunkett parlait du journaliste du Times Anthony Browne.
(7) Guy Goodwin de l’ONS, cité dans "Census shows rise in foreign-born", BBC News, 11 décembre 2012.
(8) Ken Livingstone dans "A world civilisation or a clash of civilisations ?", conférence, Londres, 20 janvier 2007.
(9) Voir David Miles, The Tribes of Britain, Weidenfeld & Nicolson, 2005, p. 236.
(10) Simon Heffer, Like the Roman : The Life of Enoch Powell, Weidenfeld & Nicolson, 1998, p. 467-468.
(11) Texte complet dans Reflections of a Statesman : The Writings and Speeches of Enoch Powell, Bellew Publishing, 1991, p. 373-379.
(12) Texte complet dans Reflections of a Statesman : The Writings and Speeches of Enoch Powell, Bellew Publishing, 1991, p. 373-379.
(13) Voir le documentaire de la BBC de 2008, Rivers of Blood.
(14) Par exemple le Commonwealth Immigrants Act (1962).
(15) Suite au Franks Report de 1977..
(16) Voir : Ray Honeyford : Racist or right ?", BBC, 10 février 2012.
(17) Andrew Neather, "Don’t listen the whingers – London needs immigrants", Evening Standard, 23 octobre 2009.
(18) Tom Bower, Broken Vows : Tony Blair, the Tragedy of Power, Faber & Faber, 2016, p. 171-178.
(19) Hugh Muir, "Hideously diverse Britain : The immigration “conspiracy”", The Guardian, 2 mars 2011.
(20) Tom Bower, Broken Vows, op. cit., p. 175-176.
(21) Chiffres de l’ONS.
(22) Chiffres de l’ONS. Migration Statistics Quarterly Report, novembre 2015.

 

 

Strange
Death
""Il existe encore des personnes qui essaient de faire comme si tout ce que nous traversons – et tout ce que nous allons traverser dans les années à venir – était normal. Ou que ça n’arrivait pas. Ceux qui s’enferment dans ce mensonge ne font que de rares concessions à la réalité que les peuples européens peuvent observer tout autour d’eux. En novembre, le Pew Research Center ["Croissance de la population musulmane en Europe", Pew Research Center, 29 novembre 2017] a publié une nouvelle étude qui confirmait étonnamment les arguments développés dans ce livre, et renforçait l’inquiétude de ceux qui acceptaient de voir la réalité en face. Cette étude montre dans quelle mesure la population musulmane devrait augmenter en Europe, même sans une hausse substantielle des flux migratoires, telle que nous en avons connu ces dernières années. Elle élabore également d’autres scénarios, par exemple celui de la Suède (qui comptait 8 % de musulmans en 2016), dont la population musulmane s’élèverait à 11 % en 2050 si l’immigration cessait, à 21 % si les flux migratoires restaient "réguliers", et à 31 % si l’afflux actuel de migrants se poursuivait au même rythme1. Même The Guardian, journal britannique, a couvert cette histoire, titrant "La population musulmane de certains pays européens pourrait tripler, selon un rapport" [The Guardian, 29 novembre 2017]. La nouvelle a dû causer un choc aux lecteurs du journal. Ce n’est que par la suite qu’ils ont dû se demander ce qui avait pu pousser leur quotidien de gauche préféré à faire preuve d’un racisme aussi sulfureux.
Comme ce livre le suggère, des efforts permanents sont faits pour empêcher les citoyens européens de croire à la réalité de leur propre existence. Ce livre a entre autres pour objectif de souligner que ces faux-semblants n’ont aucune raison d’être – qu’il est inutile de faire comme si tous ces événements ne représentaient pas le plus grand bouleversement possible dans une culture. En 1950, la société suédoise était ethniquement homogène et ne connaissait quasiment pas d’immigration. Un siècle plus tard, la Suède ne ressemblera plus du tout à ce qu’elle était, ou presque. On peut affirmer que le temps d’une vie, un pays comme celui-ci – et comme une majorité d’autres pays d’Europe de l’Ouest – deviendra méconnaissable aux yeux de nombreux habitants, même les plus récents. Peut-être que tout ira bien. Peut-être que ceux qui se rappelaient encore ce qu’était la Suède, ce qu’était la France, ce qu’étaient la Grande-Bretagne et le reste de l’Europe disparaîtront, tout simplement. Peut-être, alors, tous les problèmes disparaîtront-ils aussi, en particulier celui de l’identification du problème. Peut-être. Ou peut-être qu’un tout nouveau monde de problèmes est en train de voir le jour".

[Extrait de l'Avant-propos pour l'édition française de cet ouvrage]

 

 

© D. Murray, in The Strange Death of Europe, 2017, Bloomsbury Publishing, 353 pages [Traduction française sous le titre L’étrange suicide de l’Europe : immigration, identité, islam, 2018, aux Éditions L’Artilleur]

 

 

"Depuis la fin des années 1960 jusqu'à aujourd'hui, des vagues migratoires successives touchent tous les pays d'Europe occidentale. Pour en mesurer l'impact, tant démographique que culturel, Douglas Murray a voyagé pendant deux ans dans la quasi-totalité des pays de l'Union. De Malmö à Lampedusa et de Londres aux îles grecques, il a rencontré et interrogé migrants, policiers, juges, médecins, responsables politiques et humanitaires. Non seulement le continent change à grande vitesse mais Murray constate partout le même phénomène : en matière migratoire, les responsables politiques européens préfèrent toujours les positions généreuses, compatissantes et ouvertes car elles leur permettent des bénéfices médiatiques immédiats. Ils savent bien pourtant qu'elles conduisent, partout, à des problèmes nationaux à long terme. Et comme Murray a pu le constater, ces problèmes commencent à se voir dangereusement. D'ici la moitié de ce siècle, il est plus que probable que la Chine ressemblera encore à la Chine, l'Inde à l'Inde… Mais, au rythme auquel elle change, l'Europe ne pourra plus ressembler à ce qu'elle a été il y a encore quelques décennies. Douglas Murray pose donc la question : Faut-il faire de l'Europe le seul endroit au monde qui appartienne à tout le monde ? Est-ce la volonté des Peuples et est-ce raisonnable du point de vue du "bien commun" ? Le compte-à-rebours a commencé".
[4e de couverture]

 

 


 

 

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