C'était il y a quatre-vingt ans... Le 2 septembre 1939...

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C'était il y a quatre-vingt ans... Le 2 septembre 1939... Je ne sais si les leçons de l'Histoire ont vocation à être retenues, mais je note que grâce en particulier au travail inlassable de numérisation effectué par la BNF, nous avons accès (par Gallica) à des textes (d'une tenue littéraire incroyable, qui plus est) révélant que les intellectuels de cette époque ne connaissaient pas les atermoiements des politiques anglo-français, dont les hésitations conduisirent au désastre...

 

C'était donc il y a quatre-vingt ans, et je note de plus que le président allemand Frank-Walter Steinmeier a, hier dimanche, demandé pardon aux victimes de l’agression allemande de 1939, lors d’une cérémonie à Wielun (la ville polonaise ayant reçu les premières bombes de la seconde guerre mondiale : "Je m’incline devant les victimes de l’attaque de Wielun, a-t-il déclaré. Je m’incline devant les victimes polonaises de la tyrannie allemande. Et je demande pardon". Ce geste, d'ailleurs, a fait suite à celui du chancelier ouest-allemand (à l'époque des deux Allemagnes) Willy Brandt, en voyage officiel en Pologne, qui, le 7 décembre 1970, s'était agenouillé devant le monument à la mémoire des victimes du soulèvement du ghetto de Varsovie.
On peut, ici, manier le politiquement incorrect mais historiquement vrai : la Pologne a payé un très lourd tribut aux folies meurtrières du chancelier Hitler (soutenu par le "maréchal" Staline) : 6 millions de morts, dont la moitié de juifs (la plus importante communauté juive d'Europe a ainsi été anéantie). Mais les morts juifs - dont les vivants aryens s'empressèrent de s'approprier les biens - auraient sans doute connu un autre sort, pour nombre d'entre eux du moins, si la population polonaise, à l'antisémitisme viscéral, n'avait pas, par son tacite silence, permis aux nazis de donner libre cours à leurs funestes projets : il y a, dans la saga "Shoa" (1985) de Claude Lanzmann, quelques séquences douloureuses qui ne laissent planer aucun doute à cet égard...
Et quand on songe que le Parlement polonais, désireux de recouvrir d'une chape de plomb ce passé pour le moins peu glorieux, a adopté, en février 2018, une loi punissant jusqu'à trois ans de prison toute personne, polonaise ou étrangère (!), qui attribue à "la nation ou à l'État polonais" une quelconque responsabilité dans l'extermination des Juifs, on peut se poser quelques questions...

 

"Nous en avons assez. Nous aimons la vie certes, mais nous voulons vivre dans un monde où l’on puisse élever ses enfants, construire une œuvre, faire de grands et nobles projets sans être deux fois par an arraché à tout ce que l’on aime par les caprices d’un monstre insatiable"
(A. Maurois)

 

 

I. De quoi s’agit-il ?

 

André Maurois (1885-1967) de son nom de baptême Émile Herzog (c'est l'Armée qui lui imposa ce changement lorsqu'il voulut publier, en 1918, le fameux Les Silences du colonel Bramble) est un écrivain  un peu oublié de nos jours. Et pourtant, quelle plume ! Je retiendrai de son œuvre qu'il publia chez Hachette, en 1949, une magnifique "étude et biographie littéraire", À la recherche de Marcel Proust. Ayant lu cette étude avec passion un jeune agrégé, Bertrand de Fallois, demanda à en rencontrer l'auteur. Maurois ouvrit bien des portes à de Fallois. Et on sait l'immense apport de de Fallois aux études proustiennes...

 

Dantzig ? Le corridor ? Non, ce ne sont pas là les objets réels de notre combat. La vérité est que, depuis trois ans, la vie en Europe et dans le monde entier, a été rendue insupportable par une longue série de coups de force. La recette en était simple. Parmi les États voisins de l’Allemagne, on choisissait une victime, Dans la minorité allemande du pays choisi, on cherchait un Gauleiter(1) ambitieux et sans scrupules. On déclarait la minorité allemande persécutée. On déclenchait en Allemagne une violente campagne de presse bientôt accompagnée de mobilisation massive sur les frontières de la victime. Cela fait, on se tournait vers les autres États de l’Europe; on leur témoignait l’amitié la plus affectueuse; on leur affirmait, sous la foi du serment, que ceci serait le dernier acte du drame, le dernier plat du festin, que désormais l’Allemagne ne convoiterait plus aucun territoire ; on les adjurait de ne pas commencer une guerre européenne pour une misérable nation, d’ailleurs indigne d’exister. Des gouvernements qui ont horreur de la guerre et qui d’ailleurs, étant honnêtes, ont tendance à croire aux serments, cédaient et, avec un soupir, abandonnaient la victime à son sort. Elle était dévorée. Dès le lendemain le Reich, parmi les nations si tendrement aimées au temps où il avait eu besoin de leur bienveillance, choisissait une nouvelle proie. La tragédie recommençait.

Ce jeu a réussi en Autriche. Il a réussi en Tchécoslovaquie. Il a réussi parce que l’Europe, à peine convalescente, avait besoin de paix. Il a réussi parce que, contre toute espérance, nous avons longtemps espéré que le maître du Reich tiendrait un jour sa parole. Nous avons appris, par de dures expériences, à connaître la valeur des pactes nazis. Chaque année nous avons vu la vie du monde suspendue, les travaux arrêtés, les familles déchirées, les bonheurs brisés par la folie de quelques hommes. Nous en avons assez. Nous savons maintenant que céder à la menace allemande, c’est préparer un nouveau chantage. Nous en avons assez. Nous ne voulons plus que la violence, la haine et le mensonge soient tenus pour les plus hautes vertus. Nous en avons assez. Nous aimons la vie certes, mais nous voulons vivre dans un monde où l’on puisse élever ses enfants, construire une œuvre, faire de grands et nobles projets sans être deux fois par an arraché à tout ce que l’on aime par les caprices d’un monstre insatiable. Nous voulons rétablir en leurs places d’honneur la confiance et la bonne foi. Les hommes libres du monde entier nous y aideront.

Hier, en revenant de Malagar où, sous un ciel orageux aux nuages violets, j’avais admiré le beau vignoble de François Mauriac, je relisais dans le train un opuscule de Benjamin Constant qui a pour titre : De l’esprit de conquête. Constant y décrit la fin misérable de l’agresseur. "À quels sentiments en appellerait-il ? Invoquerait-il la justice ? Il l’a violée. L’humanité ? Il l’a foulée aux pieds. La foi jurée ? Toutes ses entreprises ont commencé par le parjure. La sainteté des alliances ? Il a traité ses alliés comme des esclaves. Compterait-il sur le secours de ses nouveaux sujets ? Il les a privés de tout ce qu’ils chérissaient et respectaient. Tous se soulèveraient contre lui... La paix, l’indépendance, la justice seraient les mots du ralliement général et par cela même qu’ils auraient été longtemps proscrits, ces mots auraient acquis une puissance presque magique. Un cri de délivrance, un cri d’union retentirait d’un bout du globe à l’autre. La pudeur publique se communiquerait aux plus indécis ; elle entraînerait les plus timides. Nul n’oserait demeurer neutre de peur d’être traître envers soi-même".

À Tours, dans mon compartiment, montèrent deux Américains. Écoutant leur conversation, je compris que le temps approchait où, comme disait si bien Constant, un cri de délivrance retentirait d’un bout à l’autre du globe.

 

© André Maurois, de l’Académie français, Article paru en première page du Figaro du 2 septembre 1939

 

 

 

II. Le crime

 

Wladimir d'Ormesson (1888-1973) fils d'ambassadeur, ambassadeur lui-même et oncle de l'écrivain Jean d'Ormesson, était fort moqué au moment de ces heures noires, en particulier dans Le Populaire (le journal de Léon Blum) qui le traitait de "pédicure de Mussolini"... Rappelons que le général de Gaulle, en 1964, appela cet homme courageux à la présidence de l’Office de la radiodiffusion et de la télévision française (ORTF).

 

Lorsqu'on songe aux valeurs européennes et humaines que représente le peuple allemand, on reste écrasé de honte devant le raffinement de duplicité et de fourberie avec lequel Adolf Hitler a agi pour commettre son crime

Car il est faux qu'il ait offert à la Pologne un règlement des questions de Dantzig, du "corridor" et des minorités sur les bases que la radio allemande a fait connaître dans la nuit du 31 août 1939. Lorsque l'ambassadeur de Pologne à Berlin, à l'annonce de cette nouvelle, s'est présenté à la Wilhelmstrasse pour obtenir des éclaircissements, il n'a pas été reçu et sa ligne téléphonique avec Varsovie a été coupée.

Le 1er septembre 1939, aux Communes, M. Chamberlain a donné sur ces faits d'accablantes précisions. Il a confirmé que c'est par la radio que le gouvernement de Londres comme celui de Paris avait appris les prétendues "propositions pratiques" du Reich…

Le "scénario" est maintenant clair. La date du 1er septembre était sans aucun doute fixée militairement pour attaquer la Pologne. Après s'être cantonné dans son intransigeance, tout en s'appliquant à jeter la confusion à Londres et à Paris, Adolf Hitler, au dernier moment, a lancé la "dépêche d'Ems" (2) du prétendu "plan de règlement repoussé par la Pologne". Si bien que la plupart de ceux qui prirent l'écoute ce soir-là eurent l'impression qu'une possibilité surgissait peut-être de résoudre pacifiquement le conflit. En même temps, les ordres militaires étaient donnés pour que, à l'aube, les armées allemandes se missent en marche…

Il s'agissait seulement de donner le change à l'opinion allemande et d'essayer de se justifier devant elle. Il s'agissait de tenter une manœuvre de division à l'étranger. Les roueries hitlériennes se retournent toujours contre l'Allemagne.

Il n'est pas, dans le monde entier, un honnête homme qui ne proclame que le IIIe Reich, son chef, ses dirigeants, ont pris, seuls, et sans aucun prétexte valable, la responsabilité du plus révoltant forfait qui ait jamais été accompli dans la chrétienté.

Il n'est pas un honnête homme qui puisse admettre que le sort de Dantzig et du territoire poméranien polonais ait nécessité, en deux jours, un règlement qu'exigeait l'honneur de l'Allemagne alors que l'honneur polonais, paraît-il, ne comptait pas.

Il n'est pas un honnête homme (et, nous voulons le croire, même en Allemagne) qui puisse admettre que, pour récupérer ce coin de terre, l'Allemagne devait jeter son pays, plusieurs peuples et l'Europe, dans la guerre…

Nous avons encore dans l'oreille le serment qu'Adolf Hitler prononçait il y a un an après l'affaire des Sudètes : "Je n'ai plus de revendications territoriales à faire valoir en Europe…"

Nous ne ferons pas de grandes phrases. À quoi bon ? Tous, nous pensons les mêmes choses. Nos cœurs battent tous de la même émotion.

La France a connu bien des épreuves dans son histoire. Celle qui s'offre à elle est, certes, l'une des plus redoutables. Notre pays y fera face pourtant et il la surmontera avec ce sang-froid, ce courage, cette résolution inflexible qui, depuis des siècles, ne lui ont jamais manqué aux heures où son destin se joue.

Dieu nous est témoin que nous n'avons pas voulu cette guerre ; que nous avons tout fait, depuis des années, pour sauver une paix sans cesse bafouée, sans cesse compromise, sans cesse trahie.

Notre conscience est nette.

Notre devoir aussi.

Nous vaincrons.

© Wladimir d'Ormesson, Article paru en première page du Figaro du 2 septembre 1939

 

Notes

(1) Gauleiter : à la fois responsable régional politique du Parti nazi, et responsable administratif d'une subdivision territoriale de l'Allemagne nazie ("Gau").
(2) Dépêche d'Ems : "En cette même après-midi du 13 juillet [1870] Guillaume Ier [alors aux eaux à Ems, près de Coblence] fit envoyer à Bismark un télégramme - ce qu'on appelle la dépêche d'Ems - pour lui faire connaître les incidents de cette journée [à la demande de Napoléon III, Benedetti, ambassadeur de France, avait "rencontré" le roi Guillaume effectuant une promenade dans le parc d'Ems, lui demandant de s'opposer à la candidature du prince prussien Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne. Guillaume repoussa cette demande "poliment mais fermement"] ; en même temps, il lui laissait toute liberté de faire connaître à la presse la demande de garanties présentée par la France, et le refus qu'il lui avait opposé. Bismark vit immédiatement le parti qu'il pouvait tirer de la dépêche. Il la publia, mais en insistant sur le refus du roi de recevoir Benedetti et en la rédigeant sous une forme telle, qu'elle constituât un affront à la France. C'est cette transformation que l'on appelle, d'un mot inexact, la falsification de la dépêche d'Ems" (Extrait de : Cours Malet-Isaac, Histoire 1e, de 1848 à 1914, Hachette, 1961, page 194).

 

 


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