D'un exil l'autre

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Si l'on passe sur certaines manifestations intempestives de Jeannette Bougrab (comme en 2010 lorsque, présidente de la HALDE, elle est convaincue d'avoir doublé son "indemnité" jusqu'à atteindre la coquette somme de 14 000 euros mensuels ; ou encore, très récemment, lorsque des employés de l'institut français de Finlande se sont plaints de son comportement brutal), on ne peut que saluer son courage confinant à l'intrépidité, ce qui la fait appartenir à la noble race de ces rares et si précieuses femmes musulmanes (comme Lydia Guirous, Malika Sorel-Sutter, ou Latifa Ibn Ziaten, la mère d'Imad, sous-officier assassiné par Merah, qui ne cesse de nous adjoindre de cesser d'être naïfs) bien décidées à prouver qu'elles sont indéfectiblement attachées à la France.
C'est la raison pour laquelle j'estime que cette Lettre d'exil, dont je présente ici l'introduction (et je ne résiste pas au plaisir d'y ajouter le début du chapitre Faillite de l'éducation...) mérite d'être non seulement lue attentivement, mais encore méditée

 

"C'est au fond une guerre de civilisation" (Manuel Valls, 28 juin 2015, lors d'un Grand Rendez-vous Europe 1-i-Télé-Le Monde)
"Qu'il y ait un problème avec l’islam, c’est vrai. Nul n’en doute" (François Hollande, président de la République in Un président ne devrait pas dire ça, 2016)

"Si l'islam est une religion de l'amour, il ne l'est qu'entre musulmans, et à la condition que les femmes musulmanes acceptent le statut que les textes sacrés - sourates et hadiths - prévoient pour elles. Ces textes, dans leur plus grande partie, il faut le garder en tête, sont incréés. D'émanation divine, le Coran précède la création du monde ; il est l'œuvre d'Allah, à quoi on ne peut rien changer ; il est valable pour tous les temps, tous les lieux. Et quelqu'un pourrait prétendre modifier une virgule de ce qu'il édicte ? [...]
On assiste à une régression épouvantable cautionnée non seulement par le Coran, mais aussi par ceux qui osent nous parler d'Islam des Lumières, d'une religion d'amour et de la concorde ! Qui osent nous expliquer qu'ils connaissent mieux le Coran que moi, que nous les femmes musulmanes qui nous révoltons et risquons notre vie pour cela […] À Paris, de nombreux politiques ne cessent de répéter que les attentats n'ont rien à voir avec l'islam et la culture arabo-musulmane. Ils ont tort ! Comment peut-on progresser quand l'interdit de nommer tombe du sommet de l'État ? "
Jeannette Bougrab

 

 

 

Prologue

 

 

Des Coptes sont victimes d'attentats au Caire, des homosexuels sont déportés à Grozny, des passants anonymes sont fauchés par des voitures béliers à Nice, Berlin ou Londres, des femmes analphabètes sont lapidées pour blasphème ailleurs. Aujourd'hui, à Helsinki où je me suis réfugiée, les images de la violence islamiste qui me parviennent des quatre coins du monde

continuent de m'assaillir. Dans ces terres du Kalevala qui jouxtent la Russie et sur lesquelles tombent les premiers flocons de neige tandis que j'écris, la peur dominante est celle d'une nouvelle Guerre froide. Mais je ne suis pas certaine qu'en France on comprenne mieux l'urgence de l'heure tant les cartes sont brouillées, tant il est d'écrans de fumée que l'on entretient pour dissimuler, à coup de discours lénifiants, l'installation durable en Europe de l'islamisme alors que la crise des migrants nourrit grassement les populismes.

Moi-même, je me sens perdue. Comme si depuis mon enfance, on avait changé, autour de moi, la disposition et l'ordre du monde. Il y a quelques années déjà, lors de la parution de mon premier livre, j'avais dû être protégée par des policiers(1). Pour avoir dénoncé une laïcité moribonde et le fondamentalisme galopant, j'avais été accusée du pire. Tout était bon pour me dénigrer, comme lorsqu'à la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde), j'avais osé remettre en cause la décision de mon prédécesseur qui avait condamné la petite crèche Baby Loup pour discrimination religieuse après qu'elle eut interdit le port du voile dans son enceinte. Deux hivers plus tard, en 2015, les controverses médiatiques qui ont accompagné mes prises de position sur les tueries de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, doublées d'un sordide opprobre jeté sur ma vie personnelle, m'ont convaincue de m'éloigner de Paris et de trouver un refuge momentané en Finlande. Je ne savais pas alors si j'écrirais à nouveau. J'avais momentanément choisi l'exil pour ne pas me sentir à jamais bannie. Or, bannie, en quelque façon je le suis : de mon enfance, de mon idéal, de mon pays, de tout ce qui m'a faite et que je vois se défaire.

J'ai la peau dure, ne vous inquiétez pas. L'un de mes amis me conseilla alors d'abandonner la lecture des essais les plus austères, à laquelle je m'adonne volontiers, pour me tourner vers les romans. Il me disait que, sous des dehors plaisants, un récit nous en apprend souvent plus sur le monde et son devenir que bien des réflexions d'universitaires. Car la littérature est intuition et prescience. Comme le canari qui pressent l'odeur du grisou, le romancier perçoit les signes des changements qui s'annoncent, surtout, à dire vrai, si les choses sont en train de mal tourner. Dans son livre Soumission, publié à la veille des terribles attentats de janvier, Michel Houellebecq a ainsi dépeint, mieux que quiconque, la déliquescence qui frappe la société française(2). Il y a dénoncé les élites prêtes à abandonner leurs principes et valeurs. Il y a montré l'aveuglement et la passivité des politiques. Il a pointé le double résultat auquel conduit cette somme d'éléments : la lâcheté et la complicité face aux islamistes. Fiction, seulement ? J'ai le sentiment que nous y sommes déjà. La menace planétaire est là, juste devant nous, mais nous semblons incapables d'ouvrir les yeux face au " fascisme islamiste"(3).

Je m'essaierai sans doute au récit, mais plus tard. C'est parce que je suis en colère que j'ai décidé de reprendre la plume et, tant qu'on ne me retirera pas cette arme de combat, je m'en servirai. Ce livre n'est ni celui d'une décliniste, ni celui d'une néo­-réactionnaire. C'est le livre d'une femme musulmane née d'une mère interdite d'école et mariée de force alors qu'elle n'était qu'une enfant, ayant la volonté farouche de montrer la réalité d'une culture et d'une tradition qui, tout simplement, en sont arrivées à nier les femmes et à instrumentaliser les enfants. C'est le livre d'une femme qui ne veut pas redevenir comme sa mère l'a été et qui se battra pour éviter un tel destin à sa propre fille : être une sous-citoyenne qui n'a pas le droit de choisir son destin.

Face à la réalité de nos rues ensanglantées, je me demande de façon itérative pourquoi en France nous qualifions de racistes ou d'islamophobes ceux qui critiquent ou moquent l'islamisme. Dans la seconde, ils sont montrés du doigt par certains intellectuels. Ils sont vilipendés par quelques medias spécialisés. Ils sont poursuivis devant les tribunaux d'une République agonisante, comme Charlie Hebdo le fut lors de la reproduction des douze caricatures de Mahomet. Cabu avait dessiné le Prophète se cachant le visage avec ses deux mains, affligé devant la bêtise de ses fidèles et disant : "C'est dur d'être aimé par des cons". Neuf ans plus tard, le 7 janvier 2015, Cabu et les autres furent assassinés un mercredi, jour de la réunion hebdomadaire de la rédaction, autour de 10 heures du matin, dans un attentat perpétré au fusil d'assaut par ces nouveaux fanatiques de l'islam.

Passé l'élan de solidarité du 11 janvier 2015, Emmanuel Todd dénonça cette France "blanche" qui, ce jour-là, était sortie dans la rue pour, selon lui "cracher sur la religion des faibles"(4). Il déclara que "blasphémer l'islam, c'est humilier les faibles de la société que sont ces migrants". Pourquoi certains sont-ils toujours prompts à dédouaner les auteurs des attentats ? Faut-il en déduire que les terroristes ne seraient que les malheureuses victimes de notre système rabaissant et vexatoire ? Si les personnes présentes à l'Hyper Cacher sont mortes, ce serait en quelque sorte notre faute collective et non celle d'Amedy Coulibaly appuyant sur la détente de sa Kalachnikov ? Tant qu'à faire, nous pourrions expier encore plus rapidement nos erreurs en allant nous jeter tout droit dans les bras des terroristes, à l'instar des premiers chrétiens martyrs qui couraient au-devant des fauves, animés qu'ils étaient par la certitude de la résurrection.

Depuis des années, rares sont ceux qui défendent la laïcité. On peut les compter sur les doigts d'une ou deux mains. Dénonçant la montée des fondamentalismes, les plus courageux d'entre eux ont pris d'emblée des risques considérables. En février 2013, j'écrivais : "La vie de Charb est désormais en danger. Plusieurs agents de sécurité assurent sa protection depuis que ce geek à lunettes est devenu la cible des islamistes. Un sort identique à celui de Theo van Gogh peut lui être réservé : être assassiné par un fou de Dieu(5). En janvier 2015, il a été exécuté sans que ces assassins se revendiquant du Coran lui laissent une chance de s'échapper.

La bête est là, prête à nous dévorer. Entre la nouvelle inquisition que portent les penseurs du gauchisme sous couvert de lutte contre le racisme et la nouvelle forme de guerre insurrectionnelle que mènent des jeunes nés en Europe au nom du djihadisme, que nous reste-t-il à faire ? Partir le plus loin possible dans l'hémisphère sud, comme en Nouvelle-Zélande, au pays des AlI Blacks et des kiwis ? Ou continuer la lutte en soutenant la liberté de conscience et la liberté d'expression, en dénonçant les actes barbares qui saturent les écrans des chaînes d'information, en défendant des mesures efficaces et réalistes pour abattre définitivement la créature cannibale qui prospère sur notre lâcheté ?

Moi, j'ai choisi mon camp depuis longtemps, celui de la République avec son triptyque : liberté, égalité et laïcité(6). Car moi, la fille de musulmans, je crois qu'il n'y a pas d'autre choix pour la France que d'expulser l'islam de la Cité comme déjà, dans l'histoire, elle avait dû mettre hors-jeu du champ politique les autres religions et neutraliser leur tentation de substituer l'ordre théocratique à la démocratie républicaine.

Qu'on cesse donc de m'expliquer que je serais raciste ou islamophobe, ce qui est un non-sens. Qu'on cesse de m'opposer la "religion de l'amour" d'un islam imaginaire par crainte de m'entendre proférer la vérité. Qu'on cesse, lorsque je la profère, de me vilipender ou de me faire des procès. Ceux qui m'incriminent de la sorte, je me contenterai de les renvoyer aux sources et aux faits, ce qui devrait être le travail élémentaire, préalable et rigoureux de tout intellectuel, journaliste ou donneur institutionnel de leçons.

Ce livre est donc bien celui d'une Française, arabe et musulmane, excédée d'entendre autour d'elle que sa culture est pure tolérance, alors que la violence y est omniprésente. Aujourd'hui chacun sait qu'il peut devenir, dans l'heure, la minute, la seconde, la cible de cette folie totalitaire.

Voici donc une lettre d'exil. Je l'ai écrite pour mes compatriotes: c'est à eux tous que je l'adresse. Car cette missive est aussi un manifeste de combat.

 

 

Tout début du chapitre 1 : Faillite de l'éducation

 

Je mesure ma chance d'être de ma génération. Je regarde les enfants qui poursuivent leurs études près de Châteauroux, dans mon Berry natal, et qui sont en classe de 3ème, comme je l'ai été, au collège Romain Rolland de Déols. Aurais-je les mêmes résultats scolaires qui m'ont permis à moi, la fille de harkis, née de parents ne sachant ni lire ni écrire, d'obtenir, quelques années plus tard, un doctorat en droit public si j'étais aujourd'hui avec eux sur les mêmes bancs ?

À en croire la dernière étude PISA de l'OCDE(7) publiée en 2016, la réponse est clairement non. Elle illustre la trahison de l'idéal républicain promettant l'égal accès à tous à l'instruction. Et je doute que la France reste encore longtemps la 5e puissance économique dans le monde quand elle se classe péniblement, aujourd'hui, à la 26ème place pour ses performances éducatives. Assombrissant ce tableau peu flatteur, elle demeure la championne internationale de l'inégalité. Plus que n'importe quel autre pays, l'origine sociale est un déterminant majeur dans les résultats scolaires. Désormais, la France abandonne sur le bord du chemin les enfants de pauvres et d'une partie de la classe moyenne. Fini le temps où les hussards noirs assuraient cette égalité à tous les enfants. Désormais, il faut être bien né pour réussir ses études. Moi, la fille du caporal-chef Lakhdar Bougrab, je n'aurais aucune raison d'espérer m'extraire de mon milieu d'origine grâce à l'école. D'autant que les effets négatifs sont démultipliés quand les parents sont étrangers: 40 % des enfants d'immigrés sont en difficulté scolaire. Dans un pays où l'ascenseur social est en panne, l'éducation nationale ne remplit plus sa mission d'intégration sociale. Les imans ont remplacé les instituteurs.

Je m'interroge: est-ce une volonté déterminée des gouvernements qui se sont succédé - essentiellement de gauche depuis les années 1980 et l'accession à l'Élysée de François Mitterrand - ou une impossibilité intellectuelle à s'adapter à la nouvelle carte sociale qu'ils refusent d'étudier, voire de prendre en compte ? Est-ce le projet cynique de maintenir une population dans l'analphabétisme pour s'assurer une clientèle électorale crédule et asservie, ou l'échec impuissant à exercer la moindre autorité sur les enfants, les jeunes et leurs familles ? Est-ce une crise de l'État ou une crise de l'Éducation ? Une faillite de la Culture ? Cette question, je la pose ouvertement aux responsables élus pour exercer avec succès, dans le respect du droit républicain, les fonctions régaliennes et fédérer les Français au sein d'un projet qui leur assure la sécurité physique et économique.

Dans une France sonnée par des attaques terroristes, lesquelles sont préparées majoritairement par des jeunes issus de l'immigration qui la haïssent, il est impératif de réfléchir à la meilleure façon de réformer en profondeur notre système éducatif, pour qu'il redevienne celui que le monde entier nous a envié lorsqu'il répondait à la philosophie mise en œuvre par Napoléon 1er : investir massivement dans l'Éducation nationale pour qu'elle obtienne le meilleur de chacun selon ses talents et ses attentes. C'est ainsi qu'a été mis en place le système des lycées, des grandes écoles et des bourses pour que les plus méritants effectuent les meilleures études dans les meilleurs établissements. Il ne faut plus laisser les mains libres à tous ces charlatans de la pédagogie qui semblent ne viser que la médiocrité pour le plus grand nombre. Il faut se tourner vers des systèmes d'enseignement qui ont fait leur preuve comme en Allemagne ou en Pologne, pays dont les résultats ne dépassaient pas naguère ceux de la France. Ils ont su, contrairement à nous, engager des réformes performantes et évaluer leur système, classe par classe, périodiquement. […]

 

Notes

 

(1) Ma République se meurt, Paris, Grasset, 2013.
(2) Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, 2015.
(3) Selon la formule de Zineb El Razhoui, Le Fascisme islamique, Paris, Ring, 2016.
(4) Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse, Paris, Seuil, 2015.
(5) À la page 91, très précisément, de Ma République se meurt.
(6) À ceux qui se demanderaient où est passée la fraternité, je rappellerai que la loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État, qui institue la laïcité, vise à remplacer les devoirs envers Dieu par les droits de l'Homme, ce qui correspond à la déclinaison juridique de la "fraternité" de la devise de la République française, qui signifie "qui appartient au genre humain" (et non pas qui a de l'affection pour ses frères et sœurs).
(7) Promu par l'Organisation de coopération et de développement économiques depuis l'an 2000, le Program for International Student Assessment classe tous les trois ans les systèmes scolaires nationaux en testant les compétences des élèves âgés de 15 ans.

 

Si nous voulons mettre fin à la barbarie, il nous faut descendre dans l'arène avec ceux qui y sont, les vêtements réduits en haillons, le corps mutilé, le visage défiguré sous le fracas de la tempête. Car l'honneur appartient toujours à ceux qui jamais ne s'éloignent de la vérité, même dans la nuit, ceux qui s'efforcent toujours de tenter et qui ne se laissent aucunement décourager ni par l'humiliation, ni par la défaite.

 

© Jeannette Bougrab, in Lettre d'exil (la barbarie et nous), Les Éditions du Cerf, 2017

 

 

 


 

 

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