L'État culturel

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On a pu dire de cet ouvrage qu'il était un éreintement sans concession de l'œuvre (?) du très (trop ?) médiatique J. Lang. Ce qui n'est pas inexact, mais très réducteur. Car L'État culturel est hénaurme de culture (sans jeu de mots. Son auteur est tout de même professeur au Collège de France), de mise en perspective, de propositions, et va bien au-delà de la personnalité si contestée, parce que contestable, de l'ancien ministre de la Culture, depuis des lustres inamovible Ministre de quelque département. C'est donc un ouvrage à lire, absolument (il a d'ailleurs été réédité, en 1992, au Livre de Poche) et à méditer. Les quelques extraits qui suivent ne donnent, en effet, qu'un faible aperçu de ce texte formidablement percutant, qu'on pourra éventuellement compléter en lisant, dans la même veine, plus radicalement critique peut-être encore, Le Gouvernement de la culture, de Maryvonne de Saint-Pulgent, chez Gallimard]

 

 

L'ironie n'est pas encore un délit : c'est déjà presque un crime, en tous cas une faute grave de civilité ou un acte héroïque (L'État culturel, p. 36)

 

 

1. Extraits de la deuxième partie : Portrait de l'État culturel

 

[...] Quelle dérive depuis André Malraux ! Pour le premier ministre des Affaires culturelles, en quête d'une "troisième voie" entre stalinisme et américanisme, la Culture devait être la religion laïque de la France, État-Église missionnaire. Il revenait à son prophète d'organiser en France un culte populaire et contagieux des chefs-d'œuvre de l'humanité, et d'abord, du patrimoine de chefs-d'œuvre universels dont la France était héritière. Les Maisons de la Culture devaient être les "cathédrales du XX' siècle". Les spectacles Son et Lumière, les pèlerinages estivaux à Avignon devaient être les sacralités de ce culte nouveau destiné à s'étendre au monde entier. C'était l'époque où l'Église de France commençait elle-même son "renouveau liturgique", empruntant au répertoire du Théâtre National Populaire une "ligne nouvelle" d'ornements sacerdotaux, une mise en scène et un éclairage inédits pour ses solennités liturgiques. Malraux voulait sacraliser l'art, l'Église voulut revigorer la foi par l'Art sacré. Deux politiques culturelles.

Mais la religion laïque de l'art comme l'Art sacré dans la religion se montrèrent impuissants à contenir plus que quelques années, et pour un public vite clairsemé, les progrès de loisirs plus appétissants, plus drôles, sujets à des modes capricieuses, et la fascination de la télé. Ces deux sacralisations des icônes étaient d'ailleurs insolites dans un pays qui ne s'était jamais identifié à sa peinture, mais à sa littérature, et qui n'avait jamais goûté le mélange de la religion et du théâtre. Tout cela finit dans la superstition du livre d'art. Ses reproductions étaient une bien pauvre barrière contre les mass media. Et les cérémonies elles-mêmes, Son et Lumière ou étendards du Palais des Papes, dans le théâtre d'État, Étoles fluos au lieu d'Étoles brodées, à la messe, n'entraient-elles pas, quoique sur un mode pédantesque, figé et rapidement déphasé, dans le jeu du spectacle passif et de l'esthétique audiovisuelle ? Malraux livra la bataille d'Azincourt des loisirs, et en échange de cette défaite, ni l'éducation, ni l'étude, ni la bonne humeur, ni la dévotion, où avaient excellé les Français, ne furent épargnés.

Au surplus, en 68, Malraux fut débordé par des apologistes plus brutaux de l'image et du bruit ; ils inaugurèrent en fanfare l'arrivée en France de loisirs sensoriels plus faciles et le règne sans partage de la télévision. L'actuel ministre est leur héritier. Ennemie déclarée de l'américanisme, la Culture d'État s'est de plus en plus prévalue de rivaliser avec l'adversaire et d'imiter ses "méthodes". Pour promouvoir, sur le "marché intérieur" des loisirs, les arts et les institutions anciens dont elle avait la charge, elle les a plongés dans l'atmosphère du tourisme international et des foires commerciales. La plus grande fierté de l'actuelle administration est la Fête de la Musique, qui tient à la fois d'un Mai 68 orchestré d'en haut et de la Fête de L'Humanité. L'intention affichée est de "développer les pratiques musicales" des Français. Il est difficile d'imaginer une pédagogie plus étrange de l'harmonie et de la mélodie que ce brouhaha simultané déclenché au même moment dans des villes entières. C'est en réalité la juxtaposition en public des baffles de chaîne hi-fi et des micros de walkman. Cet "événement culturel", objet de sondages, reportages et statistiques, est une tautologie officielle de la dispersion par le bruit et le son que la ville moderne n'est que trop portée par elle-même à imposer à ses citadins. Le testament de Michel Foucault s'intitule : Le Souci de soi. C'est une belle traduction du cultura animi de Cicéron. Tout musicien qui a le "souci de soi" et de son art se calfeutre pendant ce tapage nocturne, de même que tout lecteur digne de ce nom est mis en déroute par la Fureur de lire [Je ne crois pas inutile de reproduire en entier ici le texte de Tocqueville dont j'ai déjà cité un fragment : "La foule croissante des lecteurs et le besoin continuel qu'ils ont du nouveau assurent le débit d'un livre qu'ils n'estiment guère. Dans les temps de démocratie, le public en agit souvent avec les auteurs comme le font d'ordinaire les rois avec leurs courtisans ; il les enrichit et les méprise. Que faut-il de plus aux âmes vénales qui naissent dans les cours et qui sont dignes d'y vivre ?" (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, 15).], tout ami des tableaux par la Ruée sur l'art. Ce style de "communication sociale", qui convient à la lutte contre le tabagisme et pour le port de la ceinture de sécurité, compromet et vide de sens cela même qu'il prétend "diffuser". Le public de la télévision est à peine effleuré. La facilité passive et brouillonne est donnée en exemple. Les Comices agricoles de Flaubert étaient le premier "événement" culturel que la France pré-culturelle eût connu.

À le bien prendre, cependant, les Comices agricoles étaient d'une bêtise bien innocente, et elles laissaient toute latitude à la belle Emma et au beau Rodolphe de fleureter aussi commodément qu'ils eussent pu le faire à Paris, dans les entractes de l'Ambigu-Comique ou de loge à loge à l'Opéra. Les Comices urbains de la Culture sont tout aussi lourdauds que leurs ancêtres agricoles, mais ils sont mieux organisés, et à des fins qui ne sont pas toutes creuses ni vaniteuses. Outre que les Fêtes culturelles d'État sont des arguments de vente pour le parti culturel au pouvoir, il leur arrive fort souvent de prendre un sens directement politique, et d'entrer dans la stratégie d'intoxication de l'opinion qui est l'un des objets principaux du ministère de la Culture.

Dans ce genre, le sommet a été atteint lorsque le ministère a jeté toutes ses forces et ressources dans la mise en œuvre d'une grande fête de masse, plus qu'à demi officielle, sur la place de la Concorde, dans la nuit du samedi au dimanche l5-16 juin 1985. C'était la fête de "Touche pas à mon pote" et de S. O. S. - Racisme, association aujourd'hui discréditée, mais alors au sommet de la faveur et des subventions, car elle était fort utile à ce qu'il faut bien appeler la propagande et les alibis du parti au pouvoir. Annoncée à son de trompe longuement à l'avance, animée par des groupes rock, pop et reggae subventionnés par le ministère, tels les groupes "Téléphone" et "Carte de séjour", présentée par des bateleurs qui, alors, étaient les favoris de Jack Lang et de Jacques Attali, Coluche, Bedos, Boujenah, cette "nuit blanche" rassembla 300 000 badauds et touristes, parmi lesquels prirent un bain de foule les plus hauts personnages de l'État. Un grand luxe audiovisuel, entre deux éclats de guitare électrique, permit à la foule de voir de plus près, sur les écrans, le ministre de la Culture et ses collègues du gouvernement ou de l'Assemblée nationale rayonnant parmi leurs "potes". Dans un "point de vue" publié sur le champ par Le Monde, Marek Halter pouvait écrire : "Touche pas à mon pote", c'est comme la traduction moderne du commandement biblique : "Aime ton prochain comme toi-même" [...] "La fin du XXe siècle sera marquée par le retour du spirituel, ou le XXIe siècle ne sera pas", disait Malraux, Le XXIe sera donc. Les centaines de milliers de jeunes et de moins jeunes qui portent le badge "Touche pas à mon pote" annoncent ce retour au spirituel, à une morale minimale faute de quoi les hommes se dévoreront vivants. Selon les sondages, 82 % des Français connaissent S.O.S.-Racisme. Ainsi ce mouvement, notre mouvement, a su toucher quatre-vingt-deux personnes sur cent. Peu importe que toutes y adhèrent ou non. Il est réjouissant de savoir que chacun se sent concerné" (Le Monde, 18 novembre 1985).

Par légèreté et machiavélisme, la Culture officielle a fait tomber ce jour-là même le précepte évangélique d'amour au rang de fièvre du samedi soir. Le 14 juillet 1989, le défilé Goude sur les Champs-Élysées, protégé par un prodigieux déploiement de forces policières, sera la suprême exposition du Festival de Nancy, devenu maintenant Festival d'État permanent. Cela n'empêchera pas le même ministre, en avril 1991, passant d'un extrême à l'autre, d'offrir à des invités politiques triés sur le volet, dans le petit et sublime théâtre Louis XV du château de Versailles, une soirée aussi luxueuse, mais plus secrète, que les premières de l'Opéra Garnier au temps de Jacques Rouché, avec au programme Apollon et Daphné de Haendel. L'impresario de la Fête des Potes, le stratège de la démocratisation tous azimuts, sait donc aussi, s'il le faut, jouer les Louis II de Bavière. Où est Richard Wagner ? En l'attendant, le ministre de la Culture demande au "dérèglement de tous les sens" de Rimbaud le principe unificateur de sa propre activité "pluridisciplinaire". Il a déclaré à Globe, un de ses journaux officiels :

"L'État ne peut qu'accompagner, aider, susciter [la poésie selon Rimbaud], comme j'ai souhaité le faire en développant la politique de l'aide à l'écriture, les bourses, les aides à l'édition".

Et il ajoute :

"Qui dans ce gouvernement n'a pas voulu un jour "changer la vie" ? Et si d'aventure, quelques-uns ne lisent pas Rimbaud, ils vont le lire, je m'en charge. J'ai envoyé à chacun un superbe poème, l'Éternité, pour amorcer cette grande chaîne poétique qui va réunir des centaines de milliers de lecteurs d'ici la fin de l'année" (interview dans Globe, n° 56, avril 1991). Même le P.D.G. des Galeries Lafayette n'oserait pas faire du poète des Illuminations un tel usage de foire commerciale. [...]  (pp 188-192 Du parti culturel au ministère de la Culture)

 

 

2. Culture contre Université

 

L'Ancien Régime a légué à l'État républicain une tradition de mécénat artistique ; la Révolution, soucieuse de réparer son propre vandalisme, lui a légué une tradition de sauvegarde du patrimoine. L'État culturel tire ses titres de noblesse de ces deux traditions, qui en effet sont exemplaires, et relèvent exemplairement de l'éthique propre au service public. Les volitions confuses et changeantes qui s'emmêlent dans le programme "culturel" ont compromis la finalité propre aux Musées, aux Monuments historiques, et maintenant à la Bibliothèque nationale. Ces établissements patrimoniaux ont été ou vont être plongés dans le marché, la publicité, le tourisme. Au lieu d'encourager par voie fiscale le mécénat privé à créer des Fondations durables, des Instituts de Hautes Études, des chaires d'enseignement, on a d'autorité orienté ses ressources dans une multitude de "sponsorisations" éphémères qui ne se distinguent guère de la publicité pure et simple. À la limite, l'État culturel devrait reconnaître sa propre obsolescence dans les innombrables "spots" publicitaires qui allient Verdi et la poudre à récurer, Victor Hugo et les machines à laver, et qui mettent à la disposition de tous, en effet, des "chefs-d'œuvre de l'humanité". La Culture tend à n'être plus que l'enseigne officielle du tourisme, des loisirs, du shopping.

Cela fait double emploi. Chaque chose en son ordre. L'État culturel entretient la confusion là où la tâche de l'État, au-dessus du marché, devrait être d'établir des règles, des limites, de la clarté. Une partie des préoccupations du ministère de la Culture relève en réalité du ministère du Tourisme et du Temps libre. En revanche, un ministère du Patrimoine devrait collaborer étroitement avec celui de l'Éducation nationale. Des émissions de télévision éducative et de qualité pourraient naître de cette collaboration. Délivrées de la tyrannie des sciences sociales, de nouvelles humanités, associant l'histoire de l'art, de la littérature et de la philosophie, dissociant du discours idéologique l'étude des textes et des œuvres, doivent trouver et trouveront leur place dans l'éducation, au côté de l'histoire de la musique et du théâtre. L'Administration actuelle de la Culture, édifiée sur la haine des Académies, fonctionne en réalité comme une caricature d'Académie de la Renaissance, et de son culte des neuf Muses. On y trouve en effet tous les arts, étouffés par une prétention bureaucratique à la créativité. Mais c'est une Académie tronquée, où l'on ne cultive, sinon sous le nom abstrait de Lecture, ni les Lettres, ni l'Histoire, ni la Philosophie. C'est le dernier endroit où toutes les Muses pourraient former un chœur, et chanter avec leur mère, la Mémoire. Mais cette caricature d'Académie tient lieu de ce dont la France démocratique a besoin, et qui ne saurait se reformer que dans l'Université, pour se répandre ensuite dans l'école. C'est alors que les Musées, les Monuments historiques, les Bibliothèques, voire les Théâtres publics retrouveraient un sens et une fertilité qu'ils ont été incités à perdre pour se plier aux impératifs de la publicité et du rabattage touristique. Une politique de l'esprit est un tout : elle embrasse d'un seul tenant l'Éducation nationale et ce qu'il est convenu d'appeler Culture, mais qu'il vaut mieux ramener à la dénomination modeste de Patrimoine. L'État, service public, ne peut pas tout. Il l'a trop cru. Mais il peut beaucoup, et il le pourra d'autant mieux qu'il saura réapprendre la modestie, et laisser les savants, les artistes, le public prendre le pas, là où lui-même n'y entend guère, sur sa volonté de puissance étouffante déguisée en bienveillance universelle.

La démocratie, lorsqu'elle se réduit à la "société de consommation", l'État démocratique, lorsqu'il se borne à une gestion de la consommation "économique et culturelle", perdent leur âme, comme on disait encore naguère : en tout cas, le respect. En choisissant la Culture, en renonçant à l'idée d'Université que s'était faite la III' République, en ne lui cherchant pas un substitut digne, adapté aux circonstances nouvelles, l'État français sous la Ve République a laissé insensiblement se corrompre la démocratie. Une réforme s'impose. Il est grand temps. Ce n'est pas le marché qu'il faut réformer, mais la politique. Elle consiste à privilégier clairement l'éducation, l'étude, la science : à l'Université, dans les Musées, dans la conservation et l'accroissement du patrimoine. Cela n'est pas incompatible avec une bonne vulgarisation, à condition que celle-ci ne se confonde pas avec le Guignol's Band du grand commerce des loisirs et du tourisme. L'idéologie de la Culture n'est pas le seul obstacle à cette réforme. Des intérêts puissants, des solidarités intéressées, et l'utilitarisme moderne tout entier, ce qui n'est pas peu, s'y opposent. Mais une idéologie les voile et les légitime aux yeux du suffrage universel. La déchirer, lui substituer un dessein raisonnable et en dernière analyse national, ce serait mettre en difficulté les néo-colonisateurs culturels qui se sont longtemps prévalus du sens de l'Histoire et de l'amour sans mélange pour le progrès. Le public se sent depuis quelque temps un peu trop dupé. Il n'est pas incapable, en dépit de l'état d'ilotisme où l'on a longtemps cherché à le réduire, de mieux comprendre la différence entre éducation et divertissement, que la nuance, à proprement parler insaisissable, qui prétend séparer le "culturel" de l'État du "culturel" mercantile. Il respecterait davantage un État éducatif et honorant la mémoire savante. Il mesurerait mieux la distance entre "loisirs" et loisir studieux. Il s'accommoderait d'autant mieux de cette distance qu'en démocratie chacun est libre de passer des uns à l'autre, de revenir de l'un aux autres. C'est une question de vocation et de préférence privées. Le devoir de l'État, en revanche, est de maintenir la balance égale entre le loisir studieux, propre à l'esprit, et les loisirs, propres aux sens.

L'État culturel, c'est l'État-loisirs, et rien d'autre. Il n'est pas sûr que ce dinosaure français à très petite tête puisse tenir la route dans une Europe et un univers où la compétition n'est pas seulement économique et politique : l'autorité de l'esprit y sera plus sollicitée et plus contagieuse qu'elle ne l'a jamais été, justement parce qu'elle est devenue partout très rare. (pp. 252-255)

 

 

3. Chapitre 9 La France et sa télévision

 

"Les républiques démocratiques mettent l'esprit de cour à la portée du grand nombre et le font pénétrer dans toutes les classes à la fois. C'est un des principaux reproches qu'on peut leur faire." (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, 7).

 

Pour juger l'État culturel, il faut sans doute regarder au centre, dans les affaires du ministère qui porte son nom. C'est là en effet que l'idéologie du système a son siège, et c'est là que son orthodoxie et ses "tournants" se déterminent. Mais c'est là aussi, paradoxalement, que l'on est le mieux préparé à se prémunir contre leurs effets pervers. Musées, Archives, Monuments historiques, et même parfois Théâtre, "nourris dans le sérail, en connaissent les détours", et parviennent à défendre ou retrouver le sens de leur tradition contre les empiétements du Comité central. Comme au Kremlin, il y a dans les rangs culturels des "conservateurs" et des "progressistes", et si ceux-ci sont envahissants, voyants, inquisiteurs, ceux-là ont appris en sourdine à se défendre et à louvoyer. En revanche, les deux ailes latérales, et infiniment plus massives, plus décisives, sont plus uniformément et radicalement sinistrées. L'une est l'Enseignement, l'autre la Télévision. Ni l'un ni l'autre ne dépendent du ministère de la Culture. Mais ils ne sont pas les moindres organes de l'État culturel. Or l'un, l'Enseignement, est à plat. De temps en temps, il se trouve un plaisantin pour répandre le bruit que "le niveau monte". Sur les murs de nos établissements d'enseignement, la réponse des taggers ne tarde pas. Les fastes éphémères de la Rue de Valois ont servi d'alibi à la déroute durable de la Rue de Grenelle. La notion brouillonne de Culture, dont les Maisons et les Centres du même nom ont assuré la publicité pour éblouir l'opinion, a mordu comme un acide l'architecture morale et intellectuelle d'excellent métal que la IIIe République avait léguée à son enseignement, et nous sommes maintenant à la veille de voir lycées et collèges transformés à leur tour en petites Maisons de la Culture, selon l'implacable logique multiplicatrice mise en route depuis 1959. Plus que les Musées, les Archives et les Monuments historiques, l'École et l'Université massifiées ont souffert de l'idéologie et de la sociologie culturelles. Ce sont elles, pourtant, par leur poids dans le budget et leur rôle dans la santé de la nation, qui engagent tout l'avenir. Mai 68, par les canaux de la Culture, a continué de faire tache d'huile partout où l'État exerce sans partage son autorité, et il serait temps peut-être de comparer cette "acculturation" de l'Enseignement français à ce qui se passe chez nos voisins et rivaux européens.

L'autre aile de l'État culturel est la Télévision. Là aussi, nous sommes à une échelle sans commune mesure avec le public et les effets modestes qui sont à la portée de l'Administration culturelle. Là aussi, nous sommes dans un ordre de choses qui échappe à la Rue de Valois depuis les origines des Affaires culturelles, et qui lui échappe aujourd'hui encore, pour l'essentiel. À certains égards même, la Culture valoisienne se présenterait volontiers sinon comme la rivale plus noble, du moins comme le correctif de la Télévision. Les mêmes causes pourtant engendrent les mêmes effets, et en dépit de son compartimentage apparent l'État culturel est un, il tend même obstinément, par une nécessité qui dépasse ses occupants successifs et parfois rivaux, à une homogénéisation générale. On pourrait même dire que la politique télévisuelle de l'État est le révélateur le plus décisif de l'essence de sa politique culturelle, l'étalon sur lequel elle tend et tendra toujours davantage à mesurer et "dynamiser l'espace" où s'éteint et s'étouffe en France la vie de l'esprit.

L'empire de la Télévision est universel aujourd'hui. Il l'est depuis longtemps aux États-Unis, qui ont donné les premiers l'exemple de l'immersion de tout un peuple dans un torrent d'images et de voix fantomatiques. Il est passé en habitude. Il reste encore en France une fascination. Mais c'est une fascination frustrée et nerveuse. Après l'Enseignement, la Télévision est en train de devenir un tourment français. Pourquoi ? Les multiples "réformes" dont elle a été l'objet, comme l'École et l'Université, ont aggravé d'année en année son malaise et celui du public. Elle ne se remet pas d'avoir été initialement, sur une seule chaîne omniprésente, la "Voix de la France", et les réformes qui, avec l'augmentation du nombre des chaînes, l'ont modifiée se sont bornées à l'affranchir de la qualité "France" originelle, sans la libérer de la tutelle d'autant plus pénible qu'elle est devenue indirecte et tortueuse, de l'État La Télévision, dès le départ, a été interprétée en France comme un instrument d'Information contrôlé et censuré directement par le pouvoir exécutif, et accessoirement, comme un divertissement populaire qui ne devait pas descendre trop bas, sous peine de blesser la majesté de l'État. C'est l'état classique, gaulliste, de la Télévision française, et toutes les réformes ont été faites avec l'obsession de sauver le premier principe, en sacrifiant le second. Le résultat est une télévision qui n'informe pas, de peur de déplaire, et qui amuse mal, par désir de faire oublier à quel point elle informe mal.

Dans chaque nation, les "étranges lucarnes" commencent par s'installer dans les habitudes, les mœurs, le caractère qui prévalent en ce pays. La sociologie se met au travail pour décrire les "bouleversements" que cette merveilleuse lanterne magique introduit dans la sociabilité, et la psychologie ou la psychanalyse en font autant pour mettre en évidence l'effet produit sur la croissance morale et intellectuelle des enfants. Cette masse énorme de travaux, sauf exception, est orientée par le préjugé que la Télévision, dans son ensemble, est un admirable progrès. C'est, entre autres, un formidable instrument d'égalitarisme. Si le progrès se résume à toujours plus d'égalité, les faits sont là : les enfants de tous milieux sont remodelés par un imaginaire commun, et littéralement soustraits à l'éducation proprement familiale. Les traditions de langue et de mœurs, qui étaient propres à chaque quartier, à chaque province, à chaque famille spirituelle, sont rabotées. Quand on n'a rien à perdre, comme c'est le cas aux États-Unis, nation nomade et dépourvue de racines, la Télévision devient un melting pot élémentaire, mais très efficace, qui diffuse et impose les stéréotypes préfabriqués où chacun va pouvoir se couler pour jouer un rôle adapté au moment, à une génération, à l'imaginaire général. En Europe, où ces archétypes venaient du fond des temps, transmis par tradition orale et par la mémoire littéraire, les modèles télévisés ont l'effet de véritables bulldozers pour la plus grande joie de nos égalisateurs. En réalité, cette compression (au sens des fameuses sculptures de César) n'en dessine pas moins des figures traditionnelles, mais composites, massifiées, écrasées, et réduites à leur plus petit et bas commun dénominateur.

La Télévision, ce chef-d'œuvre du progrès, est un principe de régression vers le bas, vers l'archaïsme ; elle simplifie et durcit jusqu'à la caricature les pires traits de ce que Montesquieu nommait "l'esprit général" d'un peuple, elle l'attache à ces masques, qu'elle colle à son visage. Chaque pays d'Europe est ainsi contracté et réduit à un petit nombre de personnages-modèles qui ressortissent à son folklore le plus dégradé, chacun se rétracte sur un Café du Commerce local, communiquant avec une Maison Tellier de village, dans une étonnante claustrophobie tiède et malodorante qui dément toute prétention de la Télévision à favoriser "la compréhension entre les peuples". Passons sur l'extraordinaire appauvrissement du regard, qui s'accoutume à percevoir le réel à travers le filtre de ces images de pauvre matière et de couleurs criardes, tremblotantes et cadrées au petit bonheur, étrangères à toute saveur et à toute harmonie. On n'arrive pas à imaginer un insecte réduit à percevoir le monde dans des schèmes perceptifs aussi atrophiés, et donc trompeurs dans leur définition même. L'information que délivre un pareil instrument devrait être précédée d'une véritable éducation de l'œil, des sens et de l'esprit qui donnerait au téléspectateur un recul, et qui lui permettrait de rétablir à de justes proportions ironiques le peu de substance, toute allusive et partielle, que lui livre cet appareil.

Mais il faut insister sur le pouvoir dont dispose la Télévision de ramener ses spectateurs de masse à des formes de spectacles élémentaires et à figer tout un peuple dans ses habitudes acquises les plus spéciales, les moins compréhensibles pour les étrangers, les moins susceptibles de faire comprendre l'étranger. En Amérique, du saloon du vieil Ouest aux salles luxueuses de Broadway, les différents degrés de la comédie musicale, repos du cow-boy, du chercheur d'or, du col blanc ou de l'homme d'affaires, rassemblent une population bigarrée et sans façons, mais qui veut être amusée pour son argent. Vulgaire autant qu'on voudra, la comédie musicale américaine est vive, pleine de vitalité, variée, exécutée avec un professionnalisme rigoureux. Elle est le genre gigogne qui impose ses règles aux spectacles pourtant si divers que les innombrables chaînes de télévision produisent et projettent en les modulant les lieux et la mode. Ce lieu commun, accordé au sens commun du public moyen, est variable. Il se répartit dans des sous-genres nettement définis, le soap opera, les variétés et les jeux avec participation du public, sur fond d'homélies laïques ou religieuses. On y voit surgir des profondeurs urbaines de fort bonnes gens pas intimidés et avides de participer au bavardage général. L'information est traitée elle aussi comme un genre, avec son rythme et son suspens. Ici le modèle n'est pas la salle de music-hall, mais le prétoire. Autre spectacle, mais grave. Le journaliste y tient à la fois le rôle d'enquêteur et de procureur, on fait intervenir des avocats, des témoins, et même des présumés coupables, et on ne les lâche point. La chaîne CNN a porté ces dernières années le genre à une sorte de perfection parfois inquiétante, et le suspens de l'information, loin de perdre de sa pugnacité depuis le Watergate, a fortement gagné en intensité. Ne disons pas en véracité, mais on donne au moins au spectateur américain l'impression réconfortante que tout est fait pour l'aider, sans l'ennuyer, à se faire sa propre idée. On ne verra jamais aux États-Unis le mélange des genres : sénateurs, représentants, à plus forte raison ministres, ne s'abaissent pas à parader dans les variétés, et le comique, sauf involontaire, ne s'infiltre pas dans les informations. En dépit des préjugés que nous nourrissons, la Télévision américaine à cet égard est aussi intransigeante sur la loi des genres que l'Art poétique de Boileau. Les loisirs y sont des loisirs, l'information de l'information. Le dosage de l' "instruire" et du "plaire" est méticuleusement pesé, sous les apparences confuses d'un tintamarre régulièrement interrompu par une série de courts films publicitaires. Cette rhétorique est aussi une discipline civique spontanée, qui d'instinct fait la différence entre la chose publique et les divertissements privés, et qui ne confond pas le Forum et le Cirque, Carême et Carnaval.

En Italie, la Télévision est une corruption d'opéra-comique, ou sa parodie involontaire, avec ses scènes tumultueuses et tonitruantes, ses grands arias pompeux, ses interminables récitatifs. Et là l'information est elle-même contaminée. Mais dans l'ensemble on a affaire à un genre populaire, parfois populacier, qui a beaucoup d'affinités, quoique moins divers, avec la comédie musicale américaine. Ni aux États-Unis ni en Italie (sauf pour l'information, dans le premier pays), on ne s'aviserait de prendre la Télévision au sérieux. On peut passer des mois dans les plus diverses Universités américaines, ou participer à la vie sociale de New York ou de Houston : tout se passe comme si la Télévision n'existait pas, pas plus en tout cas que le chauffage central ou le téléphone. À Paris, modèle de la sociabilité française, même les stakhanovistes du dîner en ville ou de la réception brillante trouvent encore le temps de voir les émissions qui comptent, et de les commenter finement.

Il y a donc une sacralité télévisuelle en France, qui modifie subtilement et soutient l'irrésistible attraction qu'exerce partout le petit écran. Cette sacralité survit à la disparition, toute de façade, du monopole d'État. On sent planer au-dessus de cet émetteur d'images et de voix, figure sévère et subliminale, le Louis XIV en majesté peint par Hyacinthe Rigaud dans un portrait célèbre. Sa présence en altitude se fait le plus souvent sentir par des effets indirects, paradoxaux, des crises nerveuses de fou rire chez les présentateurs, une atmosphère de carnaval qui cherche vainement à conjurer le regard sévère du vieux roi. Mais il arrive, et cela s'est produit dès les débuts de la Télévision française, que Louis descende de son cadre, remplisse l'écran, dépouillé de son manteau d'hermine artistement drapé et de ses jambes : ce furent d'abord, précédées de La Marseillaise, les apparitions souveraines et en buste du général de Gaulle, admirable en ces occasions, et sachant, lorsqu'il ne se manifestait pas en personne, foudroyer l'écran par des notes acerbes adressées à son ministre de l'Information. Les chefs de l'État français depuis se sont échinés à trouver leur propre style d'apparat sous l'ascendant de ces deux modèles irremplaçables.

Le Général ne dansait pas. Louis XIV longtemps dansa. Sur le portrait de Rigaud, sort du manteau d'hermine une longue jambe fuselée dans un seyant bas de soie blanc, suprêmement aristocratique, aussi ronde et ferme que dans les années où le roi jouait le Soleil dans Le Ballet de la nuit de Benserade : la jambe d'un danseur. Sur la Télévision française règne seulement le buste du vieux roi, austère et préoccupé. De la danse de l'État, accordée à celle des Muses et des planètes, il ne reste pas même cette belle jambe. Mais on s'amuse à la Télévision française, et les minauderies des stars de la communication nationale, héritières lilliputiennes des ballets, des comédies, des intermèdes de Benserade et de Lully, restent attachées par un fil invisible, mais solide, à ce bas de soie, tissé à Lyon pour le roi, et dont la matière brillante venait des magnaneries colbertistes de la vallée du Rhône.

On se souvient encore de ce sursaut outragé d'un Premier ministre français en exercice : en pleine campagne des législatives, au cours d'un débat télévisé avec un de ses adversaires, il lui lança : "Vous oubliez que vous parlez au Premier ministre de la France". Lui-même oubliait, tant est tenace le mythe de la Télévision "Voix de la France", qu'une conversation à la Télévision, surtout en temps d'élection, ramène l'homme public à la condition privée de candidat, et même à celle d'employé soumis à la revue de son véritable maître et souverain, l'électeur. La Télévision alors n'est rien d'autre que le café du coin à domicile, où la discussion électorale se poursuit devant un verre de calva. Mais en France, l'écran cathodique a été élevé au rang de salle du trône ou de balcon de palais officiel. Comme en réalité c'est un petit autel des dieux lares domestiques, dressé dans la vie la plus privée des citoyens, la majesté officielle de l'État ne saurait y descendre qu'en de très rares occasions, sous peine de se galvauder.

À l'instar de la Culture d'État qui fait tout pour emprunter les attraits du grand commerce, le pouvoir préfère donc pour se faire entendre emprunter la voie oblique des amuseurs, des Pères Noël en toutes saisons, et ceux-ci imbus de leur importance d'ambassadeurs, et de la licence qu'elle leur confère, se permettent un ton d'autorité ou des familiarités que même la vie privée, en bonne compagnie, ne tolère pas. Les effets sont consternants. À quoi bon se donner de la peine, avoir du talent, à quoi bon amuser et enchanter vraiment, dès lors que le seul fait d'être là, sur l'écran, au beau milieu de l'intimité des foyers, vous donne une importance et vous vaut une attention qui suffisent à votre propre bonheur. Derrière vos épaules l'ombre du Pouvoir politique, doublée par celle du Pouvoir technique, garantit votre impunité. À quoi bon s'échiner à mimer le sérieux et la précision de l'information, puisque celle-ci, en fin de compte, n'est qu'un jeu de patience entre les rares et monumentales apparitions du chef de l'État ? Aussi la Télévision française plonge-t-elle ses spectateurs anesthésiés dans un bain-marie d'images fades et sans soin, une tisane ou un Vichy sur le zinc qui transforment les foyers en maisons de retraite économiques ou Cafés du Commerce de banlieue. Dans la médiocrité de la Télévision française, il entre une haute dose d'impunité mêlée au plus complet dédain du public pourtant payant. On y retrouve la même alliance qu'à la Culture entre l'arrogance officielle et les minauderies commerciales.

La caverne française, traditionnellement alimentée par des orateurs, politiciens et hommes de lettres, déploie ses discours et ses images, depuis le XVIIe siècle, à Paris, sur une scène classique : unité de lieu, de temps, d'action. Quoique le petit écran prétende nous rendre les maîtres visuels du monde et nous douer d'ubiquité, il n'a toujours rien en France de shakespearien : la scène classique s'y est incrustée, elle s'y prétend plus que jamais salle du Trône, antichambre du roi, mais aussi décor des carrousels, ballets, menus plaisirs de la Cour. C'est dans cette Galerie des glaces tournée en music-hall que le bon usage de Vaugelas est désormais fixé, par une coterie de cacophones et de précieuses, pour tous les régnicoles suspendus à leurs lèvres. Cette concentration d'intérêt est fidèle à l'optique ancienne et classique de la Nation. La coexistence de plusieurs "chaînes", que des degrés de bassesse distinguent aux yeux des plus attentifs connaisseurs, ne compromet qu'en apparence cette unité essentielle. Toutes convergent. Comme le style élevé qui avait prévalu au temps, maintenant lointain, de la chaîne unique, s'est avéré lassant et n'est plus à la mode, toute la Cour, sauf en de très rares occasions, s'est convertie au style burlesque, et Tabarin, Gros Guillaume, Guillot-Gorju, les vedettes des tréteaux, y font école. Ministres et grands seigneurs n'hésitent plus à histrionner, et le gros des courtisans sur les planches du nouveau Versailles se sont mis à l'unisson. Comme ils n'oublient tout de même pas qui ils sont, et d'où ils parlent et gesticulent, ils se livrent à ces grimaces sans grâce et avec une moue difficilement retenue de condescendance pour leurs braves et invisibles téléspectateurs. Les flots de sensiblerie prêcheuse qu'ils trouvent, malgré tout, le moyen de déverser sur ces bonnes gens, détournent ceux-ci de démêler le mépris dans lequel on les tient, et l'état d'ilotisme où l'on ne se gêne pas pour les plonger. Il faudrait réinventer une politesse vraiment démocratique pour que ces manières de talons rouges hypocrites et insultants cessent de prévaloir entre les princes de l'écran et leur peuple.

Apostrophes a fait exception. L'émission de Bernard Pivot a eu souvent la drôlerie un peu canaille d'une comédie de Boulevard, parfois d'un chapitre de Courteline. Faussement naïf, mais courtois, Bernard Pivot faisait partager un sincère amour des livres et de ceux qui en font, pour le meilleur ou pour le pire. Avec lui, on avait l'impression d'être invité, avec le public de télévision, dans une librairie de quartier dont le libraire, lui-même auteur et lecteur, est en conversation avec les auteurs des livres qu'il vend. L'intérêt était plutôt moral que littéraire, mais la distinction est par trop sévère. Le ton juste qu'il a trouvé tranche en tout cas sur les porte-voix habituels de la Télévision nationale. Il a fait entrevoir ce que pourrait être la télévision de Marcel Pagnol ou de Maurice Chevalier (Le contraste est vif avec l'émission, du même Bernard Pivot, et qui s'intitule, pour que nul n'en ignore : Bouillon de Culture. Le génie, a-t-on dit à juste titre, est d'inventer - ou de réinventer - un lieu commun. Apostrophes en était un. Bouillon de Culture est un appendice de La Fureur de lire, c'est un espace culturel).

Il demeure que le passage par cette télévision d'amuseurs faciles ou évaporés est devenu en France un principe d'anoblissement, l'équivalent des honneurs de la Cour au XVIIIe siècle. Les récompenses convoitées du Prix Goncourt, du Prix Nobel et j'en passe, n'ont de valeur qu'une fois dûment sanctionnées par les acclamations du Grand Échiquier ou l'adoubement de L'Heure de vérité. On a là l'équivalent cathodique du signe de tête aimable esquissé par le Prince à l'heure du petit coucher. Curieusement, la technologie est l'occasion d'un véritable retour en arrière moral, et dans une République où le citoyen se fait rare, les Mémoires de Saint-Simon, mieux que la Comédie humaine de Balzac, sont devenus le manuel indispensable du moderne observateur et, dans le meilleur des cas, du moderne ambitieux. En Angleterre, en Italie, aux États-Unis surtout, où la Télévision n'a pas recueilli ni ranimé les vices de Cour, on peut espérer faire la renommée d'un livre, d'un auteur, par un article bien senti dans le Times Lirerary Supplement, dans une recension attentive de la Stampa ou de la Repubblica, du New York Review of Books. En France, le couronnement du poète, comme celui du sportif, du savant comme celui du philosophe, ne peut avoir lieu que dans un grand tintamarre annoncé par Télérama ou Télé 7 Jours, le Who's who par livraison hebdomadaire, La Légende des siècles en feuilleton, ou plus exactement l'Almanach de la Cour qu'il faut consulter pour doser sa révérence et ses expressions de respect. La Télévision aura beau être mauvaise, et désespérer les malades, les vieillards, les déprimés qui en attendent un peu d'émotion et de drôlerie : elle reste l'objet de conversations entre initiés qui, dédaignant les entours, jugent si M. Cruche ou Mme Croche, la veille lors de l'émission qui compte, ont été "bons" ou "décevants" et ont mérité ou non qu'on fasse pour eux le "brouhaha".

Cet étonnant transfert de la scène versaillaise ou parisienne dans une lampe cathodique ne va pas sans inconvénients. La scène versaillaise ou parisienne, sans le moindre réseau hertzien ni relais par satellite, avait pour spectateurs passionnés l'Europe entière, suspendue aux décisions du roi, ou aux mots d'esprit de la duchesse de Montespan, des hôtes de Mme Geoffrin, ou des amis de Diderot. Même encore au temps de Paul Valéry, la scène parisienne ne se contentait pas d'être extrêmement cosmopolite, hospitalière à tout ce que l'étranger comptait de talents, elle était, et en partie pour cela même, l'objet d'un intérêt universel. Les faits et gestes de ses acteurs, la teneur de la conversation étaient colportés au loin en même temps que les livres, les revues, les articles de journaux où cette conversation se poursuivait.

La Télévision française peut bien occuper les convives des dîners en ville parisiens, cet organe national est par là même étroitement hexagonal, pour ne pas dire provincial. On éprouve vite, à le voir et écouter, un sentiment aussi étouffant que dans les réceptions de "Madame la Baillive ou Madame l'Élue", que Dorine, dans Tartuffe, fait redouter à la très parisienne Angélique.

[Ici, notre ami Marc commet un lapsus : il s'agit en réalité de Mariane, me fait remarquer ma fille Anne-Lise, lectrice attentive de ce texte fondamental !]

 

"S. O. S.-Racisme" a beau obtenir, avec "Médecins sans frontières", quelques "passages à l'antenne" pluriculturels : ce sont là des éléments d'un folklore purement français, ce n'est pas le grand vent de la conversation cosmopolite. On reproche aux diverses chaînes d'accorder trop de place à la pop-music anglo-saxonne, aux films américains. Cette faveur n'est pas un signe d'ouverture sur le vaste monde, et sur ses ressources en vrais talents, qui pourraient faire école. Elle répond trop évidemment à l'idée que l'on s'est faite chez les programmateurs de la "culture jeune" en France même, elle est une preuve de plus de l'horizon étroitement franchouillard de notre bastringue cathodique. On nous montre des séances à l'Assemblée et au Sénat. Mais non à la Chambre des Communes, aux Cortès, au Bundestag, au Parlement italien. La simple comparaison, moyennant une traduction simultanée, serait de bonne éducation civique. Sous sa forme actuelle, la Télévision est plutôt une foire aux vanités. Si elle l'est à ce point en France, la tutelle intéressée qu'exerce sur elle l'État y est pour beaucoup. Il est paradoxal que l'argument principal en faveur de cette tutelle soit une garantie d'impartialité et de qualité, que menacent en revanche les terribles puissances d'argent.

Elle n'est si décevante que pour se rattacher à un milieu clos qui est son vivier, et son véritable destinataire par-dessus la tête du public dupé et confiant. Le "monde" parisien était naguère le carrefour des talents (ceux du cru comme ceux qui venaient de province et de l'étranger), des professions, des savoirs et des goûts. Il était sujet à la mode, mais cette curiosité critique nous a valu l'Encyclopédie et les Ballets russes, et nous a jetés dans de furieuses Querelles, quelques-unes graves, quelques-unes jouées, mais toujours d'intérêt universel. Suspendu par vanité à une Télévision indigente en règle générale, un "nouveau monde" parisien, culturel et médiatique, s'est figé dans un conformisme et des convenances de pensée à peine moins débiles que ce qui est de mise et de rigueur sur le petit écran-miroir. La seule différence qui semble subsister entre ce "nouveau monde", télévisable et télévisible, et l'innombrable foule anonyme des téléspectateurs, qui se demandent naïvement pourquoi ils s'ennuient et tombent de sommeil, est une nuance qui a son prix : l'un a accès aux coulisses, rapporte des mots prononcés hors antenne, les manœuvres qui ont suivi ou précédé telle émission cruciale, l'autre doit se contenter des feux de la rampe. La télé n'est jamais tout à fait ennuyeuse ou scandaleuse pour qui est en mesure d'y déchiffrer les intrigues de Cour qui justement la rendent si pénible ou si médiocre. [...]  (pp. 255-264)

 

 

4. Conclusion (extraits)

 

[...] L'État culturel est par définition et intention protecteur, protectionniste et dirigiste au nom du salut national. C'est aussi dire que, par essence, et en dépit de l'équivoque dont il joue entre le sens noble et classique du mot "culture" (cultura animi) et le sens actuel, qui revient à une manipulation des mentalités, il est, "politique culturelle", une variante de la propagande idéologique.

Cette propagande, d'où venait André Malraux, a pu changer de style, elle est demeurée par essence défiante envers les ressources réelles du génie français. En flattant l'amour-propre national, et la passion égalitaire, elle a détourné avec persévérance l'attention, soit par dédain, soit par hostilité ignorante, du naturel que ce pays a inscrit dans sa tradition, et qui est prêt, s'il était moins victime d'acharnement thérapeutique, à retrouver sa vitalité propre. La propagande "culturelle", en prétendant le "promouvoir", écrase le principe du rayonnement français et le libre jeu de la démocratie libérale en France. Or c'est ce naturel français éclipsé, c'est sa capacité traditionnelle de répondre avec esprit au défi des modernités successives, que le monde souhaite reconnaître et retrouver en France, dont le monde a besoin, plutôt que des slogans et des chiffres officiels de la "Culture". Un énorme bonnet d'âne bureaucratique nous stérilise et paralyse, loin d'être notre émanation et notre manifestation. Cette Culture a été inventée par une oligarchie atteinte d'un complexe où il entre un peu de mythomanie, beaucoup de mégalomanie, encore davantage de paranoïa et très peu de vraie culture. Le parti culturel, depuis les origines, présente à plusieurs degrés les traits de cette névrose tyrannique.

Inspiré par ce parti, l'État culturel a pour principale raison d'être de gratifier cette névrose. Sous sa pression anxieuse ou faussement euphorique, l'invention, la gaieté, la liberté des Français ont été comprimées. Balzac, sous le ministère Polignac, en 1830, dénonçait la "société funéraire", les "moeurs de catafalque", "l'absence de toute franchise, de toute vérité, de toute passion" que faisait régner un régime à contre-courant du naturel français. Les fêtes de la Culture sonnent aujourd'hui aussi faux que celles du couronnement de Charles X, ou la mascarade des Ordonnances.

Impuissante, et au fond indifférente, en dépit de ses prétentions, à protéger les moeurs françaises contre la "contamination" américaine, cette chape de plomb est à l'intérieur un alibi commode et irréfutable pour faire l'économie d'une démocratie vraiment libérale. Son volontarisme donne le ton et justifie l'arrogance d'une oligarchie politico-administrative qui trouve dans l' "impératif culturel" une couverture à sa conception envahissante et tyrannique du service public. Tout en faisant croire qu'il veille jalousement sur le pré carré français, l'État culturel se protège d'abord lui-même du libre jeu du débat et du dialogue, qu'il juge trop "lents", trop "rétifs" à l'idée qu'il s'est faite une fois pour toutes de l'acculturation et de la modernisation "culturelles" des Français. Une grande illusion projetée à l'extérieur ("En France, l'État a pour priorité la Culture"), une pression intolérante exercée à l'intérieur, sont les deux aspects d'une même imposture : mensonge sur le caractère français de cette Culture tant vantée aux autres, mensonge sur le caractère démocratique et libéral de cette même Culture dont on prétend répandre et imposer les bienfaits. Ce double mensonge voile, et d'abord aux yeux mêmes de ceux qui fondent sur lui leur pouvoir, une volonté de puissance endeuillée et détournée. Faute d'expansion à l'extérieur, elle prend sa revanche à l'intérieur des frontières, où elle retrouve dans la pression qu'elle exerce quelque chose de l'Empire perdu. On a affaire à une néo-colonisation à usage interne. Ce n'est pas un hasard si l'essor du ministère des Affaires culturelles a coïncidé, chronologiquement, avec le déclin du ministère des Colonies, avec la fin de la guerre d'Algérie, et avec le reclassement d'administrateurs rentrés d'outre-mer dans les bureaux du nouveau ministère attribué à Malraux. Le zèle conquérant, reporté sur le "front culturel", a ponctué, depuis, ses "campagnes" et ses "offensives" par des bulletins de victoire, des "chiffres pour la culture", autant de communiqués d'État-Major sur le champ de bataille de la dernière "mission civilisatrice". Mais cette fois les "indigènes", ce sont les Français.

Compensation en métropole des habitudes contractées dans l'Empire, la Culture est activiste et bâtisseuse, mais son activisme rudoie, et ses bâtiments, incongrus, font tache. Le "génie" colonisateur était naïvement condescendant ; le "génie" culturel, travail névrotique du deuil, oscille entre l'arrogance, la vanité et l'hypocrisie. Le caractère de l'administration culturelle était déjà ébauché au temps de Malraux. Il s'est durci au temps du socialisme. Il doit maintenant compenser aussi le reniement du civisme républicain d'un Pierre Mendès-France, et la trahison des idéaux socialistes dont pouvait se réclamer un Charles Péguy. Le prix à payer pour ces divers exercices tortueux d'une volonté de puissance rentrée, c'est ce qu'un grand ethnologue nomma les "Tristes Tropiques", et qu'on pourrait nommer d'une autre expression célèbre le "désert français". Désert spirituel plus redoutable que l'autre, dont les inventeurs de la Culture décentralisée prétendirent nous affranchir. La Culture est le péché contre l'esprit.

Contre l'esprit ? Vous nous la baillez belle ! Ce mot figure-t-il encore seulement dans les dictionnaires ? Il n'est plus employé depuis Valéry ! Tocqueville et Renan en faisaient eux aussi un usage rare, mais fort. Que voulaient-ils dire par là ? Nul ne le sait plus. Tenez-vous-en au mot culture, que les sciences humaines ont enseigné à l'État, et ne nous tympanisez pas avec ces vieilles syllabes désobligeantes.

L'esprit ? Eh bien oui, il vient un moment où il faut aller au fond des choses. Et puisque le déluge est universel, remontons au Déluge.

Les clercs médiévaux avaient distingué trois fonctions : le Studium, l'Imperium et le Sacerdotium, l'Étude, le Pouvoir politique et le Pouvoir religieux. L'Étude, c'était à la fois le zèle (sens propre de studium) de l'esprit pour la vérité et la science, et l'institution appropriée à étancher ce zèle, dans le dialogue entre maîtres et disciples : l'Université. Le Sacerdotium, c'était à la fois l'exercice du magistère ecclésiastique et l'institution qui est à sa tête, le Saint-Siège. L'Imperium, l'exercice du pouvoir politique dans son extension universelle, au service du bien commun temporel, c'était l'institution impériale, que Charlemagne avait relevée en Occident, après plusieurs siècles chaotiques. Mais le titre impérial, après la mort de Charlemagne, avait été contesté : élus par la Diète de Ratisbonne, les Empereurs germaniques le détenaient, mais les rois de France, dès le règne de Philippe le Bel, le revendiquèrent. Le monde, européen et français, a beau être nouveau, ces trois fonctions médiévales, sur fondations antiques, n'ont pas cessé d'articuler l'histoire de l'Europe, que l'on pourrait écrire comme une série de variations tragiques ou comiques sur cette triade mère. Les nationalismes, à commencer par les deux plus célèbres, le français et l'allemand, sont apparus sur la ligne de faille à l'intérieur de l'Imperium, et les Réformes, l'allemande avec Luther, la française avec Calvin, sur la ligne de faille à l'intérieur du Sacerdotium. Reste le Studium : tout sollicité qu'il fut par les deux pouvoirs, et par leurs divers prétendants, l'Étude, l'institution de l'esprit, a finalement mieux résisté que les deux autres pôles du champ magnétique européen. C'est bien cela que Valéry, en dépit de son aversion pour l'histoire, ou à cause d'elle, appelait l'esprit. Tocqueville et Renan employaient le mot dans le même sens : c'est l'étude de la vérité pour l'amour d'elle, et d'elle seule, se faufilant entre les luttes et les intérêts du pouvoir politique et du pouvoir religieux. Pour tenir bon entre les divers pouvoirs qui n'ont pas intérêt à la vérité, l'esprit a inventé ses propres institutions qui dans l'Antiquité avaient nom Académie, Portique, au Moyen Âge Université, aux XVe-XVIIIe siècles la République des Lettres. Si Valéry a pu parler d'une politique de l'esprit, c'était au sens où cette instance de l'Europe a dû constamment, et doit toujours, s'imposer aux pouvoirs sans composer avec eux, et à lire attentivement De la Démocratie en Amérique, on voit bien que pour Tocqueville la seule question qui importât était de cet ordre : quelles sont les chances de l'esprit face à la culture de masse qu'engendre la démocratie moderne, quelles sont les chances d'un Pascal dans la démocratie, même libérale ? Manifestation de ce qu'il y a de plus noble au fond de la nature humaine, le désir de vérité, l'ascension libre de l'esprit se doit de résister aux pressions latérales qu'exercent sur elle les passions et les intérêts en quête de pouvoir et d'avoir, et qui redoutent par-dessus tout la vérité. [...]  (pp. 292-295).

Marc Fumaroli, L'État culturel (essai sur une religion moderne), 1991, passim.

 

 

On pourra aussi consulter :

- Rapport du groupe d'experts européens : la Politique culturelle de la France. Paris, La Documentation Française, 1988.
- Rigaud, Jacques : Libre Culture. Paris, Gallimard, 1990.
- Schneider, Michel : La comédie de la culture. Paris, Seuil, 1993

 

 


 


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