Pas de champagne pour les vaincus !

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En ces temps de commémorations souvent abusives (le seul nombre de "combattants volontaires de la Résistance" encore en vie, laisse tout de même rêveur), il n'est sans doute pas inutile de se remémorer des à-côtés peu reluisants de notre Libération, après le passage du rouleau-compresseur anglo-américain, lorsque tout danger allemand avait été écarté. Les résistants de la onzième heure s'en donnèrent alors à cœur-joie, et les exactions commises en dehors de tout contrôle furent légion. Il n'est que de comparer le nombre des fusillés par l'occupant, durant quatre longues années noires, avec le nombre de fusillés durant six mois (avant que de Gaulle ne parvienne à reprendre la main), essentiellement par l'œuvre de maquis communistes ou crypto-communistes.
Le premier texte, célèbre mais introuvable, conte une histoire de "tondue", dans un style qui fait un peu songer à la fin de Germinal. Il a été rédigié par un authentique résistant de la première heure, écœuré par la suite par les magouilles de tous les profiteurs, qu'il s'est appliqué, au péril de sa vie et de sa carrière, à dénoncer. On pourra souhaiter se reporter à une biographie plus complète de l'écorché vif qu'était Figueras.
Pas de champagne pour les vaincus raconte les premiers lendemains de la Libération, rappportant des évènements authentiques et vérifiables en utilisant des pseudonymes transparents : c'est un roman "à clés", dont l'exemple le plus patent est la mise en scène des agissements d'un dénommé Rabovici, sous les traits duquel on n'aura aucune peine à reconnaître le "fameux" Joseph Joanovici (1905-1965).

 

 

I. Pas de champagne pour les vaincus

 

"Les Boches sont partis, et bien partis. Mais si jamais ils ont laissé là leur catin, on va rigoler un coup".

Dernière attention, ou froide cruauté, Herbhott, en s'en allant, avait fait fermer à clé les portes de la Kommandantur. Elles ne résistèrent pas longtemps au timon d'un tombereau, poussé par une vingtaine de bras énergiques.

Avec des cris de triomphe, les assaillants se ruèrent dans la maison, cassant des meubles au hasard ; ne s'y attardant guère toutefois, non plus même qu'à piller, tant les poignait l'excitation d'une chasse, tant ils étaient avides de trouver Jeannette Dupuy.

Elle était là en effet, triste laissée pour compte de ce que l'on appelait la "collaboration horizontale", et, quand elle vit déboucher cette horde ricanante et lubrique, elle sut qu'elle allait vivre des moments terribles.

Déjà, des mains sans douceur, mais perverses, l'empoignaient, la tripotaient, la déshabillaient. Comme, en se bousculant autour d'elle, ils se gênaient les uns les autres, ils avaient pris le parti de déchirer ses vêtements pour aller plus vite.

"Minute ! dit alors un grand escogriffe qui paraissait avoir un peu d'autorité sur les autres, ne confondons pas vitesse avec précipitation. Chaque chose en son temps, l'utile d'abord, l'agréable après".

Il obtint que les autres s'éloignassent un peu de Jeannette, et reprit : "On va d'abord la juger. Ensuite, la rigolade".

Il alla s'asseoir solennellement derrière une table, fit placer de chaque côté de lui les deux plus âgés de la bande : "Le tribunal populaire est constitué. Approche ici, espèce de catin".

Jeannette ne bougea pas.

"Ah ! Madame ne veut pas obéir au peuple. Madame aimait mieux les Boches. Madame trouve que le peuple n'est pas assez bon pour elle. Tu vas voir ce qu'il va te faire, le peuple".

Un gigantesque gaillard, avec des bras énormes et des yeux minuscules, s'avança :

"Dites, patron, vous voulez que je la dresse ?

- Non, pas toi, Bébert, tu l'abîmerais trop vite".

Et se tournant vers un jeune gringalet un peu boutonneux, qui ne quittait pas de ses yeux gloutons la pauvre fille : "Arthur, tire ta ceinture, tâche de ne pas perdre ta culotte, et fouette-moi cette catin sur les fesses".

L'adolescent obéit avec tant de jubilation qu'il en tremblait, de sorte que le coup en fut atténué, et ne laissa sur la peau tendre qu'une trace frêle.

Jeannette hésita une seconde, puis s'avança jusqu'à toucher la table du pubis, et, croisant les bras, elle dit :

"Eh bien oui, je suis une putain, et après ? J'ai vendu mon corps aux Allemands, comme d'autres leur coupaient les cheveux, ou leur servaient à boire.

- Ah ! la salope ! s'écria le magistrat improvisé - justement bistrot "dans le civil". Voilà maintenant qu'elle insulte les honnêtes commerçants".

Il se leva, et, par-dessus la table, la gifla à toute volée. Puis, se rasseyant de son air le plus digne : "Messieurs, je crois que la cause est entendue. Nous avons même des aveux. Personne ne se propose pour prendre la défense de la prisonnière ? Le tribunal va délibérer. En attendant, Arthur, j'ai entendu dire que tu étais encore puceau. Eh bien, voilà une riche occasion, mon petit gars".

Naturellement, après le boutonneux, ils y passèrent tous. Dame ! l'occasion était bonne pour tout le monde...

 

Quand ils se furent repus d'elle comme des chiens d'un morceau de viande, ils résolurent de la donner en spectacle à la ville : "Arthur, attache-lui les poignets avec ta ceinture. Tu vas la tirer comme une vache qu'elle est".

La marche au supplice commença. Les rues grouillaient d'une foule en goguette, parfois éméchée. Le spectacle de cette fille nue attirait les curiosités malsaines, souvent sadiques. Des hommes s'approchaient en rigolant, demandaient d'un air puissamment niais si l'on pouvait toucher. Sur réponse affirmative, des femmes en profitaient sournoisement pour faire mal à Jeannette, pinçant ou griffant, alors que les hommes préféraient jovialement claquer les fesses, ou, plus lubriques, caresser les seins.

Cependant, une escorte injurieuse se constituait ainsi, qui s'excitait en braillant des obscénités. On laissait des enfants approcher, et quelques-uns, pour imiter leurs parents, ne pouvant atteindre plus haut, donnaient à la fille des tapes rageuses sur les cuisses.

Arthur avait de plus en plus de mal à hâler sa prisonnière, que de plus en plus de mains immondes agrippaient. Une salacité criminelle s'emparait de la foule. D'affreuses maritornes, s'étaient mises à cracher sur cette joliesse sans défense. Des traînées gluantes lui descendaient de la figure sur la poitrine. Un gamin sournois la piqua avec un petit canif qu'il avait ; elle ne put retenir un cri, et ce fut une explosion de rires. On fêta l'ingénieux enfant, qui se hâta de recommencer, tout fier de voir perler une goutte de sang sur la lame de son jouet.

À ce moment, le cortège croisa un prêtre. Celui-ci détourna les yeux, pressa le pas ; il avait peur.

Quand on eut marché ainsi un moment, un effet de monotonie se fit sentir. Les prémices avaient assez duré ; il fallait passer à la mise à mort, que cette foule en rut attendait comme un orgasme. Mais où faire cela ? Pas dans ce coin de rue incommode, où la plupart ne verraient pas grand chose, où l'on serait gêné aux entournures.

Le jeune Arthur eut alors l'idée qu'il fallait :

"On va aux Arènes", hurla-t-il, en tirant un grand coup sur la ceinture, qui commençait d'ensanglanter les poignets de Jeannette.

Ce fut une acclamation. D'instinct la populace, renouant avec les sauvageries du passé, comprenait que, pour ce qu'elle allait faire, aucun cadre ne convenait mieux que le cirque romain. On s'y précipita, on se bouscula d'autant plus pour être aux meilleures places que, pour une fois, c'était gratuit, et que ç'allait être exceptionnel.

Sentant que quelques excités risquaient de précipiter le mouvement, et d'abréger ainsi la délectation populaire, le cabaretier Bourret qui, depuis un moment, avait laissé les choses se dérouler toutes seules, décida de reprendre la direction des opérations.

Avec ceux de sa petite bande, ceux qui avaient traqué le gibier, l'avaient débusqué puis acculé, il fit former un cercle autour de Jeannette, obligea les spectateurs banals à reculer :

"Tout doit se passer dans l'ordre, brailla-t-il. Allez vous asseoir sur les gradins, vous verrez mieux, et vous ne gênerez pas l'action de la Justice".

Puis, d'un air impérial :

"Que l'on aille chercher un coiffeur avec ses ciseaux".

Un homme s'approcha :

"Je suis là. J'avais bien pensé qu'on aurait besoin de moi.

- Toujours futé, Delmas. Et t'as tes ciseaux ?

- Les voilà.

- Bravo ; alors vas-y".

Jeannette était déjà comme si elle n'existait plus. Bien que la journée fût caniculaire, elle était transie. La peur, la fatigue, les violences subies, avaient enfermé son corps dans une espèce de gangue froide, sur laquelle le soleil ne pouvait rien. Depuis le cri qu'elle avait poussé lorsqu'un gosse l'avait piquée avec son canif, elle n'avait plus ouvert la bouche. Sans doute se rendait-elle compte obscurément que supplier ses bourreaux n'aurait fait que les exciter davantage, leur donner l'occasion de nouveaux lazzi. Et puisqu'elle était évidemment vouée à mourir là, tout à l'heure, l'espèce d'engourdissement où elle se laissait aller atténuait à la fois l'angoisse de sa chair, et la révulsion de son esprit.

Comme elle était néanmoins restée debout, il s'avéra que c'était incommode pour la tondre. Quelqu'un trouva un tabouret à la billetterie ; on l'y fit asseoir, et quelques échardes l'écorchèrent sans qu'elle réagît.

Soignant ses effets, prenant son temps, laissant admirer sa technique, Delmas se mit à trancher les mèches blondes qui tombaient autour de la fille comme des feuilles mortes autour d'un arbre assassiné. Le crâne en se dégarnissant apparaissait légèrement bleuâtre, avec quelque chose de vaguement lunaire et d'un peu laiteux.

Enfin, Delmas dut convenir à regret que sa tâche était terminée, et qu'il perdait la vedette. La foule tout à coup retint son haleine : le grand moment était donc arrivé ! On allait voir du sang ! Un plaisir hideusement sexuel fourmilla dans les entrailles de la populace.

Trois ou quatre des escogriffes qui entouraient Barret avaient des pétoires. Le cabaretier les fit aligner, puis il entreprit de commander cet embryon de peloton :

"Prêts ! En joue ! Feu !"

L'une des armes ayant fait long feu, une autre ayant dévié, Jeannette fut atteinte deux fois à la poitrine. L'une des deux charges, préparée avec des chevrotines pour le sanglier, creusa un trou horrible exactement entre les deux seins. Elle tomba foudroyée, morte quasi sur le coup, se débattant à peine, tandis que la foule debout applaudissait à pleins bras l'exploit des tueurs.

Dans sa chute, Jeannette agonisante avait pris une position lugubrement obscène. Ce détail excita l'esprit de gaudriole de Bourret :

"Regardez, dit-il, elle est morte comme elle a vécu, les cuisses ouvertes".

Soudain, une mégère trapue dégringola des gradins sur la piste, courut au cadavre à peine immobilisé, l'enjamba, se troussa, s'accroupit, pissa. D'autres, aussi hideuses qu'elle, l'imitèrent. Et lorsque la foule, enfin lassée d'horreur, se décida, comme le soir tombait, à se retirer, il ne resta au centre des vastes arènes qui s'imbibaient d'ombre, qu'une chose sanglante inondée d'urine, qui avait été une belle fille.

 

Pas de champagne pour les vaincus, roman. Publications André Figueras, 1981, pp. 121-127].

 

On pourra utilement lire, en court complément, ces remarques d'un célèbre acteur, récemment disparu : "Lorsque nous revînmes au village [Chambellay], des Américains y distribuaient du chocolat, des cigarettes et de chewing-gum. Pour nous, ces trois mots étaient vraiment le signe de la Libération ! Dans le village, tout le monde s'embrassait, et les disputes, les fâcheries, les jalousies furent aussitôt oubliées, c'était la joie inconsciente des potaches le premier jour des grandes vacances. Une nouvelle vie commençait. Nous regagnâmes alors Angers, où la Libération fut, comme dans toutes les autres villes de France, une grande fête doublée de règlements de comptes sordides, et je garde encore la vision répugnante des femmes tondues sur lesquelles la foule en colère vidait toute sa haine" (Jean-Claude Brialy, Le ruisseau des singes, Autobiographie, Robert Laffont, 2000, p. 42).

On pourra également lire les réflexions désabusées d'un Philippe Lamour.

 

 

II. La libération de la France - Les femmes tondues, des victimes expiatoires ?

 

Il m'est apparu parfaitement équitable de contrebalancer le récit précédent par une réflexion plus mesurée, celle d'un historien impartial (autant qu'on peut l'être). D'où la page qui suit, mesurée et modérée, mais qui n'en est, peut-être, que plus implacable.

 


S'il n'a pas fait l'objet de recherches systématiques jusqu'à une période très récente(1), le sort des "femmes tondues" est depuis la fin de la guerre très présent dans la mémoire nationale, régulièrement évoqué dans la littérature, la chanson ou le cinéma - de Paul Éluard à Georges Brassens en passant par Marguerite Duras. Les photographies abondent(2). Des faits isolés ont été relevés plus tôt, dès 1943. La pratique prend son essor, surtout au lendemain du débarquement de Normandie, dans les régions libérées. Elle continue jusqu'à la fin de l'année 1945, avec un point culminant au cours de l'hiver 1944-1945. L'ensemble du territoire français est touché, encore qu'on n'ait pas découvert de directive nationale.

Le nombre des victimes est extrêmement difficile à préciser - plusieurs milliers, sans aucun doute, plusieurs dizaines de milliers peut-être. Une typologie peut être tracée sommairement(3). Il s'agit plutôt de femmes seules - mais ce statut recouvre des réalités diverses : jeunes filles célibataires, veuves ou divorcées, épouses adultères de prisonniers de guerre. Leur niveau socio-culturel est relativement faible - sans doute parce que les autres étaient mieux armées pour quitter les lieux ou pour se défendre. Dans la plupart des cas, elles n'affirment pas de convictions politiques. Leur attitude découle de considérations d'ordre personnel - affectives ou matérielles - et non de motivations idéologiques. Que leur reproche-t-on ? Certaines sont vilipendées pour "amours anti-patriotiques" avec des soldats allemands ou pour prostitution. D'autres sont poursuivies pour avoir fréquenté la Gestapo ou les milieux de la Collaboration, soupçonnées d'en avoir tiré des bénéfices financiers ou d'avoir été des dénonciatrices. D'autres enfin ont travaillé dans une entreprise réquisitionnée par la Wehrmacht.

Dues à des initiatives personnelles de villageois ou à la décision de représentants des pouvoirs locaux, les tontes ne se ressemblent pas. Elles présentent néanmoins des caractéristiques communes : la vindicte populaire s'exprime souvent de manière débridée par des cris et des insultes. La femme est tondue publiquement (parfois sur une estrade), souvent couverte de graffiti (une croix gammée sur le front ou sur les bras), obligée de porter une pancarte infamante qui explicite les forfaits qu'elle a commis. Elle est traînée dans un défilé, sous les huées de la foule. Dans la plupart des cas, les femmes ainsi humiliées et brutalisées se cachent pendant des mois, ou quittent leur résidence - parfois avec l'ensemble de leur famille que la honte éclabousse. On a relevé très peu de cas où ces femmes ont été ensuite mises à mort.

Cet épisode tragique, qui a frappé des femmes parfois coupables de simples liaisons sentimentales, révèle sans nul doute 1a profondeur de la discrimination sexuelle au sein de la société française. Souillées et porteuses de souillure pour l'ensemble de la nation, elles subissent un châtiment honteux et servent de victimes expiatoires(4). Leur punition équivaut à une sorte de catharsis : "Les scènes de tonte eurent souvent pour conséquence de faire baisser la tension au plan local et de diminuer le caractère sanglant de l'épuration des premières semaines"(5).

 

 

Notes

 

(1) Sophie Bernard, Le Discours sur les "tondues", mémoire de maîtrise soutenu à l'Université de Provence en 1988 ; Fabrice Virgili, La France virile : des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000, rééd. 2004 ; Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche, Paris, Manya, 1993, rééd. Hachette, 1994.974, p. 63.
(2) Et on ne laisse pas de les publier, comme en témoigne - exemple parmi tant d'autres - celle qui figure dans le dossier que Libération consacre à la Libération de Paris dans sa livraison du 22 août 1994, p. 29.
(3) Cf. A. Brossat, op. cit.
(4) Ce n'est pas notre propos ici, mais il serait intéressant de comparer les représentations féminines liées aux deux guerres mondiales dans l'imaginaire français : pour la première, c`est l'image pure d'une femme courageuse allant remplacer à l'usine son mari parti dans les tranchées contribuer à une victoire sans tache ; pour la seconde, l'image se brouille, entre l'archétype de la jeune idéaliste risquant sa vie comme agent de liaison des mouvements de résistance et l'écervelée se laissant courtiser par des soldats allemands ou des collaborateurs enrichis pour améliorer son ordinaire...
Ces représentations ouvriraient-elles, de manière inconsciente, celles que la nation a d'elle-même autour de ces deux étapes majeures de son histoire contemporaine ?.
(5) Henri Rousso, L'épuration en France, une histoire inachevée, in Vingtième siècle, Revue d'Histoire, janvier-mars 1992, p. 84.

 

 

[© André Kaspi, La libération de la France, Perrin, 2004, pp. 198-200.]

 


 

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