Jean Dutourd et mai 68

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Délicieux Dutourd avec cet extrait de Henri ou l'Éducation nationale !

 

Mon Dieu, que l'existence des enfants est donc morne et toujours pareille ! Ces cadres dans lesquels on l'enferme rendraient fou n'importe quel adulte.

Malgré ma prévention contre ceux qui s'y sont livrés, je comprends quelquefois les beaux chahuts de mai 68, les barricades, les bagnoles flambant dans les rues, la foire dans les universités et les lycées, les inscriptions idiotes sur les murs. Pour la première fois, les enfants ont secoué leur ennui séculaire ; pour la première fois, ils sont sortis de l'uniformité rigide de leur emploi du temps. Tout le monde a parlé alors de politique, à commencer par les moutards eux-mêmes, mais tout le monde se trompait. Il ne s'agissait pas de cela du tout : les enfants prenaient une énorme récréation que nul ne leur avait donnée depuis trente ou quarante mille ans. Ils se vengeaient des repas de famille, des quatre trajets par jour pour aller à l'école et en revenir, des heures de classe pendant lesquelles on entend la pendule faire ding-dong chaque quart d'heure, des dissertations françaises où il faut écrire huit pages alors qu'on aurait tout dit en deux lignes, de tout cet esclavage insipide dans lequel ils sont plongés. Cela n'était pas sérieux puisque cela revenait, en définitive, à s'insurger contre quelque chose d'éternel et d'inchangeable qui est la condition humaine, mais c'était amusant, c'était inédit. Cela correspondait à une aspiration très profonde. C'était le vieux fantasme de l'enfance enfin réalisé. La débandade des parents, à cette occasion, a été très réconfortante. Voir cette classe dominante de droit divin tout à coup dépossédée de ses prérogatives, les renier, faire sa nuit du 4-Août, quelle drôlerie !

 

Quelle tristesse aussi, quand on y pense ! Fallait-il que les parents se sentissent coupables pour tout lâcher comme ils le firent ! Cette idée-là ne m'est pas venue sur le moment (je n'avais que quatorze ans) mais après que j'ai eu grandi, c'est-à-dire que j'eus appris à regarder un peu au-delà des apparences. Je compris alors que les parents avaient été frappés d'enchantement parce qu'ils s'aperçurent soudain que, depuis que leurs enfants étaient nés, ils avaient commis sur eux un long crime insidieux et involontaire, quasiment invisible, recommencé chaque jour : le crime d'indifférence. Notre génération, la première de l'histoire, n'a pas été aimée. Si des gens de quarante ou cinquante ans lisaient ceci, ils pousseraient des cris d'horreur, j'en suis sûr ; cependant, ce que je dis est vrai. Nos parents ne nous ont pas donné l'amour que nous aurions dû recevoir d'eux. Ils n'ont pas fait attention à nous. En toute occasion, ils ont préféré leur tranquillité à notre éducation. Je veux dire par là qu'ils ont été faciles. Ils ne se sont occupés ni de nos loisirs pour les meubler, ni de nos vertus pour les nourrir, ni de nos vices pour les corriger, ni de notre cœur pour le remplir.

Imposteurs avec cela, car ils ont constamment travesti en amour ce qui n'était que répugnance à nous punir. Or l'amour - j'ai fini par le comprendre - est le contraire de la complaisance. L'amour est encombrant et insupportable. Il veut sans trêve votre bien malgré vous, il vous l'impose par la contrainte, et c'est justement cela qui est beau, qui est délicieux, qui laisse une grande lumière dans l'âme. Je ne trouve pas cette lumière dans la mienne. Mes parents ne m'ont pas plus aimé, ils n'ont pas plus aimé Lionel et Ségolaine que les autres parents de France n'ont aimé leurs enfants. De toutes les gifles que j'ai méritées, je n'en ai pas reçu une seule. Jamais je n'ai été grondé, battu, privé de quelque chose, sanctionné selon mes torts. Les rares fois où mon père et ma mère se sont intéressés à mes actes ou à mes pensées, cela a été pour me faire doucement la morale, me parler raison, me caresser. Ce n'est pas cela que j'attendais d'eux. J'attendais les indignations, les douleurs, les cris, les violences de l'amour. J'aurais voulu qu'ils allassent chercher brutalement le mal qui était en moi et qu'ils l'extirpassent avec fureur. Je n'étais pas en sucre, bon sang ! J'étais même quelqu'un de prodigieusement dur et résistant. J'avais besoin d'un amour à la mesure de ma dureté : celui que dispensaient les parents d'autrefois, paraît-il, jamais contents, exigeant que vous fussiez premier partout à l'école, vous cinglant les mollets avec le martinet, vous punissant si vous gardiez les mains dans les poches et répétant à tout bout de champ cet admirable proverbe qui, pour un rien, me ferait pleurer de regret : "Qui aime bien châtie bien". Je le dis d'expérience : quand il n'y a pas de châtiment, il n'y a pas d'amour.

En écrivant cela, je m'avise que cela vaut aussi pour les sociétés. La nôtre qui ne châtie plus les bandits, qui permet n'importe quoi, est atteinte du même péché d'indifférence que les individus. Nos parents ne nous aiment pas ; la société ne nous aime pas. Décidément nous sommes bien lotis, nous autres malheureux qui avons eu vingt ans en 1974 ! Je suppose que c'est la rançon de la prospérité. On achète avec de l'argent ce qu'autrefois on achetait avec son sang (c'est-à-dire avec son temps, son énergie, sa persévérance, son sens du devoir, etc.). Combien de fois mes parents n'ont-ils pas acheté leur tranquillité avec un billet de cinquante francs donné à Ségolaine, à Lionel ou à moi, pour nous voir les talons, pour que nous débarrassions le plancher pendant un dimanche ou un congé ? Cela est impossible à compter. Mon frère, ma sœur et moi, nous avons dépensé des fortunes d'argent de poche. Mon père, en gaspillant ainsi ce qu'il gagnait, espérait-il en tirer de notre part de la reconnaissance ? En ce cas, je l'aurai bien déçu, car je n'ai jamais attaché le moindre prix à ses billets de cinquante francs. Aussitôt empochés, je courais les engloutir au cinéma ou j'achetais des bouquins. Je me doutais que cet argent-là n'avait pas de valeur, qu'il n'était qu'un ersatz comme on disait en 1940, que mon père me payait dans cette monnaie de singe pour ne pas me donner ce que je désirais passionnément : son attention et son temps. Je suppose qu'il en était de même pour Lionel et Ségolaine. Nous sommes tous des orphelins. Des orphelins dorés qui ne manquons d'aucun bien matériel, d'aucune commodité, bien traités, bien soignés, bien habillés, mais à qui il manque l'essentiel, la raison de vivre des enfants qu'est la merveilleuse et divine présence du maître.

[…]

En mai 68, par exemple, époque qui a été une pierre de touche des caractères, il [il s'agit du grand-père du narrateur] s'est selon moi absolument déshonoré, tenant des discours enflammés, répétant à tous les échos que les désordres le rajeunissaient de quarante ans, vibrant comme une harpe, vomissant le gouvernement et la police, portant les étudiants aux nues, ne jurant que par Geismar, Sauvageot et Cohn-Bendit (qui, à part moi, se souvient de ces noms aujourd'hui ? Pas lui, en tout cas !), s'extasiant sur les idioties inscrites sur les murs comme si c'était des poèmes de Dante, se livrant à toutes sortes d'excentricités pseudo-révolutionnaires. Ce qui ne l'empêchait pas, je l'ai su par la suite, d'expédier discrètement de l'argent en Suisse au cas où le régime aurait été effectivement flanqué par terre et où sa chère petite révolution aurait réussi. Ces bêtises n'avaient pour objet, j'en jurerais, que de faire jeune, d'avoir l'air d'un homme qui marche avec son temps, qui ne se laisse pas dépasser par les événements mais court devant eux. Avec mon esprit de contradiction, je débordais d'aversion pour ce vieillard hystérique. Il était si absorbé par ses folies qu'il s'en apercevait à peine. De temps à autre il passait à la maison, en coup de vent, comme un permissionnaire. À part moi, il y trouvait une chaude atmosphère de compréhension et de sympathie. Papa, maman, Seg, Lionel, qui n'était alors qu'un marmot, vibraient à l'unisson. Jamais autant qu'en ce temps-là mes parents n'ont regretté d'habiter le XVIe, arrondissement démodé, déserté par les bourgeois, lesquels depuis vingt ans émigrent sur la rive gauche pour se donner le genre artiste ou aristo. Que ne logions-nous rue des Saints-Pères ou rue du Bac ! Nous eussions été aux premières loges pour voir flamber les voitures et entendre péter les grenades lacrymogènes ! À Passy, ma malheureuse famille séchait sur pied, comme si elle eût été bouclée dans une province lointaine ou une campagne déserte. Il se passait quelque chose, et ce n'était pas sous nos fenêtres : quel drame !

Je ne me rappelle pas si j'ai noté plus haut que la raison principale pour laquelle, tout de suite, les événements de mai 1968 m'ont déplu fut précisément l'enthousiasme qu'ils inspirèrent chez nous. Si je l'ai déjà noté, eh bien, je le répète, car dans cette occasion mes principes et mon cœur ont été plus forts que l'impression du moment et c'est une des rares choses de ma vie dont je sois vraiment content. Pourquoi, me suis-je dit en voyant ma famille d'un bloc embrasser la cause des insurgés et applaudir à l'émeute, pourquoi serais-je tout à coup d'accord avec des gens qui pensent et sentent au rebours de moi sur tous les sujets ? Pourquoi, s'étant toujours trompés sur tout, cesseraient-ils soudain, mystérieusement, touchés par on ne sait quelle grâce révolutionnaire, de se fourrer le doigt dans l'œil ?

Grâce à ce raisonnement, la fameuse révolution de mai ne m'émut guère. Je la pris aussitôt pour ce qu'elle était : une espèce de vaste rigolade, que nulle grande pensée n'animait, à quoi nul danger réel ne donnait de noblesse. Ah oui, c'était bien là le genre d'événement dérisoire, de déchaînement anodin, de parodie historique susceptible de plaire à mes proches ! Quelle aubaine pour moi, quand j'y songe, de les avoir eus, pour m'empêcher d'errer, de me lancer là-dedans avec l'étourderie de mes quatorze ans !

Mon grand-père, capitaine de réserve qui avait été pendant quatre ans prisonnier dans un oflag en Saxe, dont il n'eut jamais l'idée de s'évader mais où il devint de première force au bridge, ce qui lui servit beaucoup par la suite, et dont il garda d'excellents souvenirs, trouvait enfin une forme de conflit qui lui convenait. Chaque nuit, il inspectait les fronts, garant quand même sa voiture dans des rues situées assez loin du théâtre des opérations afin que ce bel objet (une Lancia décapotable) ne risquât pas d'être endommagé. Il remontait intrépidement la rue Gay-Lussac dépavée, s'aventurait dans le boulevard Saint-Michel, faisait le parcours du combattant dans des secteurs intenables comme la rue des Écoles et la place de l'Odéon. Il alla même jusqu'à entrer à la Sorbonne où il reluqua avec ravissement des étudiantes en pantalons qui lui firent comprendre ce qu'avaient été, jadis, les partisanes et les maquisardes.

Il nous racontait tout cela quand il passait, immensément fier de ses exploits, le pied chaussé de mocassins, la chemise ouverte sur sa maigre poitrine de laquelle émergeaient des poils gris. Plusieurs fois il emmena ma sœur dans ses expéditions, ce qui rapprocha encore ces deux âmes l'une de l'autre. Pour un enfant froid, ce qui était mon cas (et je devenais de plus en plus froid à mesure que la température montait), le spectacle d'un vieillard surchauffé, littéralement hors de sens, déclarant n'importe quoi, prêt à défiler en brandissant un drapeau noir si on lui en avait donné la consigne, est accablant. Se souvient-il seulement à présent du personnage grotesque qu'il a été pendant cinq ou six semaines ? Je ne le crois même pas. Ou il a oublié ses gambades, ou elles se sont magnifiées dans sa tête et il les chérit comme un péché splendide, comme un crime délicieux qu'il aurait emporté en paradis. En 1968, il avait soixante-quatre ans. Si je dois devenir pareil à mon grand-père, mon Dieu, faites que je ne vive pas jusque-là ! À la pensée que j'appartiens à la lignée de ce guignol, que son sang circule dans mes veines, que peut-être dans des replis secrets de mon cerveau se cachent des idées qui sont dans le sien et qui apparaîtront un jour, je frémis. Quand, par hasard, j'ai une impulsion qui pourrait à la rigueur ressembler à l'une des siennes, je suis épouvanté pour trois semaines. Voilà bien le péché originel : être le descendant de gens qu'on méprise et retrouver en soi, parfois, un reflet de leur âme ! [180-183]

 

© Jean Dutourd, in Henri ou l'Éducation nationale, Flammarion, 1983, pp. 155-159 et 180-183

 

 


 

 

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