À propos de l'enquête "Notre État"

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Roger Fauroux, encore un être parmi les plus responsables, les plus lucides de notre temps ! De lui, on pourra aussi lire les "bonnes feuilles" du rapport Pour l'école, publié (en 1996) par la Commission ayant pris le nom de son Président. Encore des propos qui n'ont pas, hélas, vieilli !

 

 

On n'investit pas dans un pays mal géré, prévient l'ancien ministre de l'industrie. Or, l'État risque de devenir pour la France un véritable boulet dans la compétition européenne.

 

 

Q. L'enquête "Notre État" que vous venez de lancer avec Bernard Spitz en réunissant une équipe d'auteurs brillants est un excellent outil pour tout savoir sur nos "mammouths"…

Roger Fauroux - En effet, dans la mesure où chacune des vingt-huit personnes qui ont contribué à sa rédaction est ou a été plus ou moins liée à l'État. De Michel Rocard à Pierre Joxe, en passant par Anne Lauvergeon, Nicole Notat, Guy Carcassonne ou Jean Peyrelevade, pour ne citer que les plus connus du grand public, ils appartiennent pour la plupart à la gauche modérée. Cela s'explique lorsque l'on sait que j'ai été ministre du gouvernement de Michel Rocard et que Bernard Spitz a appartenu à son cabinet. Je trouve d'ailleurs significatif que ce soit non pas des ultralibéraux, mais des gens majoritairement de gauche, attachés à l'État qu'ils ont pour la plupart servi, qui en dénoncent les dysfonctionnements et qui admettent qu'il marche sur la tête. Pour autant, on ne saurait dire que l'avocat et historien Nicolas Baverez, par exemple, ait des inclinations à gauche. Cela signifie qu'il y a une espèce de consensus entre la droite et la gauche pour entreprendre une réforme de l'État, laquelle devrait faire partie des thèmes des prochaines campagnes électorales. Concernant directement l'administration de l'ensemble des collectivités locales, elle devrait intéresser l'ensemble de la classe politique pour les législatives. Quant aux présidentielles, il va de soi que si le sujet est lancé, il donnera lieu à un débat de fond entre les candidats.

 

Cette réforme devrait-elle passer par une limitation du nombre des fonctionnaires ?

 

Pas nécessairement, parce que l'augmentation du nombre des juges, des infirmières, des policiers, des enseignants correspond à un besoin. Ce qui est dramatique, c'est que cette augmentation se fasse sans planification, donnant ainsi l'impression de dépendre du bon vouloir d'un ministre ou, pire, de la pression de la rue. En France, et ce n'est pas le moindre de nos paradoxes de révolutionnaire, la rue est devenue conservatrice, en ne défendant plus que des corporatismes et des situations acquises !

En fait, il s'agit d'un problème de structure. Nous souhaitons voir intégrer la réforme de la fonction publique dans l'extraordinaire mouvement de modernisation qui a touché pratiquement tous les secteurs de notre société durant ces dernières décennies. Notre industrie se porte bien, nous sommes parvenus à réduire le poids de notre agriculture dans une proportion considérable et sans drames, la population agricole est passée de 40 % de la population nationale aux alentours de 5 % à 6 %, nous nous sommes émancipés du marché captif des colonies, nous sommes sortis du contrôle des changes... Il ne nous reste plus qu'à engager la réforme de l'État. L'État risque de devenir pour la France un véritable boulet dans la compétition européenne. Nous sommes, sur ce plan, en retard sur nombre de partenaires, y compris ceux que nous considérions il n'y a encore pas si longtemps avec une certaine condescendance, comme l'Espagne ou l'Italie. Or, la gestion de l'État imprime une marque considérable à l'économie : on n'investit pas dans un pays mal géré. Il faut le dire clairement, que ce soit en matière de management, d'autorité de l'État, mais aussi de police, de justice, de défense, d'environnement, d'éducation, de santé, de retraite, d'agriculture, de comportement face à la mondialisation, etc. Notre livre aborde les questions sans détours. Nous tirons, avant qu'il ne soit trop tard, la sonnette d'alarme. Il y a urgence, car actuellement la France est comparable à un excellent boxeur qui combattrait avec une main liée.

 

Qui freine la réforme ?

 

Le dialogue social, d'abord, est malaisé, malgré la contribution efficace de Nicole Notat ! L'État ayant occupé tout le terrain pendant un siècle et demi, les partenaires sociaux se retrouvent très minoritaires et ont le plus grand mal à s'imposer : le taux de syndiqués en France est le plus faible d'Europe et le Medef n'est pas une organisation aussi structurée que ses homologues britannique et allemand. Cette situation s'est parfaitement illustrée lors des négociations sur la réduction du temps de travail, fréquemment bloquées par les interventions péremptoires de Mme Aubry, où l'on a mesuré toute la difficulté qu'avaient la CFDT et le Medef à parvenir à un accord.

Ces méthodes de discussion sont archaïques, et si la France a tant de mal à se réformer - sans même parler des divisions qui règnent entre les syndicats et au sein du patronat - c'est parce que le dialogue entre patrons et employés est biaisé par l'État On a senti tout récemment, à travers les fortes frictions existant entre MM. Messier et Seillière que le président du Medef n'est pas "le patron des patrons" mais qu'il se trouve à la tête d'un troupeau agité de mouvements divers... Ces convulsions sont les symptômes d'une maladie typiquement française, et c'est d'autant plus dommage que notre État, avec la Prusse, a fait pendant longtemps figure d'exemple ! C'est d'ailleurs sa parfaite organisation qui lui a permis de prendre le pas sur la société...

 

Vous voulez dire que, désormais, l'initiative doit venir de la société ?

 

Assurément ! Le progrès ne vient plus de l'administration, mais des associations en tout genre, de la presse, des médias, de tous ces lieux qui font place à l'expression individuelle. Deux grandes innovations, par exemple, sont parties de là : le mouvement écologiste et le mouvement humanitaire à travers les ONG, les organisations non gouvernementales dont l'appellation est lourde de signification. Moralité : si nous restons attachés à l'État comme c'était le cas sous Louis XIV, nous allons nous retrouver cramponnés à une épave.

 

Qui est responsable de cette stagnation de l'État ?

 

L'opinion qui se désintéresse du bien public. Il serait calamiteux que les Français laissent en jachère leur fonction publique car il est évident que nous avons besoin d'arbitres. C'est d'ailleurs ce constat qui distingue notre démarche d'une démarche purement libérale au sens classique du terme. L'absence d'État est une utopie. Or, au train où vont les choses, nous risquons que les électeurs, préférant s'occuper de leurs affaires privées, finissent par ne plus se rendre aux urnes et que les jeunes se détournent de la fonction publique, ce qui va poser d'énormes problèmes de recrutement. Par exemple, il est significatif que l'ÉNA ne trouve plus aujourd'hui autant de candidats qu'autrefois.

 

En tant qu'ancien directeur de l'ÉNA, comment expliquez-vous ce phénomène ?

 

Je vois essentiellement deux raisons. Il faut reconnaître que l'État, avec l'heureuse poussée des entreprises, de l'économie, de la mondialisation, a perdu une partie de son prestige auprès de l'élite de la jeunesse. Par ailleurs, il faut savoir qu'actuellement les élèves sont, à la sortie de l'école, affectés à un poste en fonction de leur classement. C'est la mécanique la plus brutale et la plus idiote qui puisse s'imaginer, dans la mesure où elle n'a pas d'autre effet que d'étouffer les vocations. J'ai été frappé que 97 étudiants de l'ÉNA sur 103 aient signé une pétition, à mon sens très judicieuse, contre cette pratique car on pourrait envisager un système d'optimisation, des vœux d'une part et des besoins d'autre part, qui soit plus intelligent ! Le système du classement est en train de ronger l'école car les élèves ne pensent plus à se former mais à se situer au mieux dans le classement, ce qui impose des stratégies d'études assez perverses.

Du temps où j'étais directeur, déjà, il m'a fallu lutter contre l'afflux des élèves en classe d'italien au motif qu'il y était plus facile d'avoir une bonne note qu'en classe de russe, quand on sait parfaitement qu'il est plus utile d'avoir des fonctionnaires parlant le russe que l'italien, qu'il est toujours possible d'apprendre soi-même par la suite. Je passerai sur mille autres astuces de ce type, subalternes mais efficaces pour gagner un ou deux points.

 

Au détriment de quoi cette course au classement se fait-elle ?

 

Du sens de État, mais aussi de l'assimilation des nouvelles techniques, notamment en matière de communication et de gestion du personnel, car les élèves de l'ÉNA préfèrent s'investir dans les matières à très fort coefficient, au demeurant fort respectables, comme le droit administratif. Il n'empêche qu'il faudrait introduire une dose de gratuité dans cette formation et le sens du travail d'équipe.

Ce jeu de rôles que chacun joue avec beaucoup de talent dans la société française est loin de faciliter le dialogue - je pense ici particulièrement au dogmatisme de certains ministres, ainsi qu'aux représentants des syndicats patronaux et ouvriers - alors qu'il serait bien préférable d'adopter la méthode allemande où des personnalités obscures discutent pratiquement à temps plein, et à longueur d'années, dans un système d'une grande souplesse, parfaitement coordonné, avec les plus grandes organisations sociales. Cette formule permet, par exemple, à Siemens, après avoir adopté les trente-deux heures de travail hebdomadaires, de les remettre en question. Chose inconcevable en France où le dialogue se noue sur la base d'un vocabulaire et d'événements dramatisés !

 

Si nos politiques sont impuissants à porter remède à cette situation, l'Europe peut-elle avoir une influence bénéfique ?

 

Elle ne peut rien imposer, mais elle peut exercer des pressions sur le gouvernement. Par exemple, si dans les dix années qui viennent, on ne remplace que trois fonctionnaires sur quatre, on économisera 2,5 % du PIB, ce qui ferait rentrer notre pays dans la norme. A mon sens, on peut même faire plus et mieux dans un certain nombre de secteurs.

Si l'on en croit votre enquête, la réforme s'impose dans tous les secteurs de l'État...

Oui, à l'exception de l'armée ! Sans bruit, elle est en train de conduire une véritable révolution qui consiste à supprimer un tiers des régiments, à mener à bien la professionnalisation. Cela passe par de nombreuses mises à la retraite et par un considérable recrutement. Parallèlement, les militaires ont parfaitement intégré les techniques les plus modernes et appris à coopérer très étroitement avec l'Otan. La culture de la disponibilité dont témoignent nos soldats devraient être généralisée aux autres serviteurs de l'État : on demanderait aux fonctionnaires civils le quart des sacrifices que l'on a exigés de l'armée, la France ne s'en porterait que mieux !

Parmi les exemples positifs, je citerai aussi France Télécom, dont je suis depuis peu administrateur. C'est une entreprise qui se défend bien, tout en comptant dans ses rangs 80 % de fonctionnaires. Cela prouve que ces derniers, dès lors qu'ils sont sortis du bocal administratif pour entrer dans un jeu concurrentiel, sont capables de se "défoncer". Les Français serviteurs de la fonction publique ne sont pas moins compétents que les employés du privé, à condition d'être motivés !

 

Vous consacrez un chapitre important à l'Éducation nationale...

 

Précisément pour dire que dans les dysfonctionnements du système éducatif, la qualité des professeurs n'est pas en cause. Claude Allègre a voulu "dégraisser le mammouth". Ses idées, excellentes, finiront par s'imposer, mais il a échoué pour avoir commis de grossières erreurs de communication, surtout auprès des universitaires que l'on sait extrêmement sensibles. En vérité, ils enseignent le plus souvent par vocation mais sont traités de façon tellement anonyme et centralisée qu'ils en perdent souvent le goût de l'innovation. Pour ce qui me concerne, je plaide en faveur d'une très large décentralisation, de telle sorte qu'un chef d'établissement puisse conduire librement des expériences pédagogiques à l'intérieur du système, bref pour que l'on abandonne l'université napoléonienne au profit d'un système plus vivant.

 

Vos recommandations seront-elles suivies d'effets ?

 

Figurez-vous que j'ai bon espoir, car la plupart des gens qui y ont contribué ont une quarantaine d'années. C'est l'âge où l'on accède aux responsabilités. Les premières réactions au livre laissent à penser qu'il a piqué au bon endroit et probablement au bon moment. J'ai même reçu des remerciements de Lionel Jospin et de certains ministres pour avoir "alimenté leur réflexion", mais l'usage qu'ils feront de notre travail primera toujours sur leurs déclarations... Il n'est pas facile de gouverner la France. Notre premier ministre fait ce qu'il peut, d'autant que les élections approchent et que l'Élysée le tient sous étroite surveillance. De ce point de vue, la cohabitation n'est guère propice aux réformes.

L'application du programme que nous proposons demande dix ans. La période s'y prête, car l'Europe permet des comparaisons qui seront facilitées par l'arrivée de l'euro, lequel imposera une discipline certaine. La relative prospérité actuelle permettra aussi de financer des réformes. Par ailleurs, j'espère que les élections marqueront la fin de la cohabitation. Ce sont autant de circonstances favorables, mais encore faut-il pouvoir en tirer parti.

 

Il y a deux France : le privé et le public...

 

Incontestablement. Certains types d'organisation sont antagonistes même si, encore une fois, je réfute le droit de s'en prendre aux personnes. La fonction publique, il faut bien en avoir conscience, baigne dans la société : les enseignantes épousent des golden boys et les officiers, des infirmières !

Le lecteur qui sera séduit par votre démonstration peut-il, à son niveau, faire avancer les choses ?

Oui, en expliquant aux élus locaux, aux députés, aux différents fonctionnaires qu'il côtoie au quotidien que la situation a assez duré et que la certitude dans laquelle s'enferme la fonction publique est pleine de risques. Les politiques ne peuvent pas agir s'ils n'ont pas le soutien de l'opinion. On a connu les affres d'Alain Juppé qui a voulu faire avancer les choses et qui s'est retrouvé face à un corporatisme frénétique, paralysé dans les rues enneigées de Paris. Pour autant, il ne faudrait pas qu'ils en déduisent que l'immobilisme, particulièrement apprécié dans la fonction publique soumise aux syndicats, et qu'incarnent des gens comme Blondel, ou Bayrou qui fut un bien pâle ministre de l'Éducation nationale, est une garantie de carrière ou un gage de succès électoral. Il faut aller de l'avant - les Français finissent toujours par en concevoir de la reconnaissance - même si, encore une fois, les forces conservatrices ne sont pas mortes.

 

© Article publié dans Le Figaro Magazine du samedi 10 février 2001, pp. 39 sq. (Propos recueillis par Catherine Nay et Patrice de Méritens)

 

 


 

 

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