Pierre Daix, de l'autobiographie à l'autocritique

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Dans Tout mon temps, Révisions de ma mémoire (Librairie Arthème Fayard, 2001),Pierre Daix revient sur nombre d'épisodes douloureux qui ont jalonné son parcours de responsable communiste zélé autant qu'éclairé (à mon sens, il n'est pas possible de le traiter de vieille canaille stalinienne, ou encore d'ahuri des poubelles, expressions que j'ai relevées à son encontre sur Internet). À l'occasion de cette publication, il fut interrogé par deux journalistes. Le compte-rendu, qu'on va lire ci-dessous, était précédé d'un commentaire : Pierre Daix ajoute aujourd'hui une autocritique à son autobiographie. C'est que depuis celle-ci, les révélations sur le communisme se sont succédé. Toutes plus accablantes les unes que les autres.
Mais comme le renégat Daix semble avoir un peu perdu la mémoire, je me sens autorisé à la lui rafraîchir sur quelques points, et c'est pourquoi j'ai ajouté à cette interview, parue dans Le Figaro magazine, deux longues notes à l'usage des jeunes générations... et peut-être des moins jeunes

 

 

Q. Votre dernier ouvrage, "Tout mon temps", apparaît comme une autocritique...

Pierre Daix - Par certains côtés, oui. Lorsque j'ai publié mon autobiographie politique, J'ai cru au matin, je pensais avoir épuisé le sujet de mes rapports avec le communisme. C'était en 1976. La suite a montré que je me trompais. J'avais pris mes distances avec le parti en 1968, à la suite de l'invasion de la Tchécoslovaquie, la chose avait été rendue publique à la fin 1972 et je croyais la page définitivement tournée. Mais pendant vingt-cinq ans, les révélations se sont succédé, et le temps me libère aujourd'hui de secrets que j'avais cru devoir respecter. Au retour d'un séjour à New York, qui coïncidait par le plus pur des hasards avec le 54e anniversaire de ma sortie du camp de Mauthausen, j'ai pris conscience qu'avec l'âge le signifiant change. Arrivé à 78 ans, le regard que je porte sur l'histoire et surtout sur mon propre itinéraire est différent. Le temps ne m'a pas seulement "dépolitiqué", comme disait Baudelaire, il m'a aussi appris à regarder ma survie, au-delà de ce que j'ai cherché...

Q. Qu'est-ce qui a changé dans votre perception des choses entre votre premier et votre second livre ?

C'est en 1979, grâce aux Mémoires de Charles Tillon, dont j'ai été un collaborateur direct, que j'ai appris que la coopération du parti communiste français avec les nazis en 1940 n'avait pas été le fait de quelques militants troublés par la défaite, mais une politique voulue et conduite par la direction du parti. Principalement par Jacques Duclos, qui est d'ailleurs rentré le lendemain de la chute de Paris dans une auto diplomatique soviétique... Je n'avais aucune raison de ne pas croire Tillon, mais jusque-là, il était le seul témoin de ce que confirmera douze ans plus tard Duclos lui-même dans ses notes au Komintern, où il raconte les entrevues organisées avec Otto Abetz, l'ambassadeur de Hitler en zone occupée. Le dessein de Duclos était de servir Staline, qui avait conçu le pacte germano-soviétique pour déclencher une guerre dont la Russie se tiendrait écartée, en sachant parfaitement que par là, il aidait Hitler... En d'autres termes, la direction du parti, sur ordre de Moscou, voulait assurer aux Allemands une paix sociale en France. Vous comprendrez qu'une telle révélation ait éclairé différemment tout ce qui m'est arrivé par la suite...

Q. Que voulez-vous dire ?

En juillet 1940, j'ai créé un club étudiant du Centre laïque des auberges de la jeunesse (Claj) qui servait de paravent légal aux étudiants communistes clandestins. La direction du Claj était trotskiste. Nous étions d'accord pour dissoudre l'organisation si les autorités occupantes voulaient nous enrégimenter. Un envoyé du parti est alors venu me dire qu'il fallait au contraire que j'aille à la Kommandantur, parce que le parti avait besoin d'une organisation légale. Mon sang n'a fait qu'un tour à l'idée que le Claj devienne une structure légale nazie, et j'ai refusé. Il m'a rétorqué que je devais me considérer comme exclu des Jeunesses communistes. Un mois plus tard, un autre envoyé a demandé à me rencontrer pour m'expliquer que le premier était un provocateur... Que s'était-il passé entre-temps ? Je ne l'ai appris qu'en 1993 ! Lorsque les rapports de Duclos sont arrivés fin juillet 1940 à Moscou, Thorez a compris que les relations avec les nazis risquaient de compromettre le parti, et il y a mis fin en faisant annuler la dernière entrevue avec Abetz fixée le 27 août. J'ai donc été exclu par la ligne Duclos, et repêché par la correction de Thorez... Il n'empêche que si j'avais obéi au premier émissaire, je serais devenu un traître et un collaborateur.

Q. Il y avait donc plusieurs courants au sein du parti ?

Absolument. À sa dissolution, en septembre 1939, le PCF s'était divisé en trois : une direction restait en France avec Benoît Frachon ; une antenne dirigée par Duclos était créée à Bruxelles qui établissait le lien avec Moscou ; enfin, une opération était montée pour exfiltrer Maurice Thorez qui allait déserter son régiment cantonné dans l'Aisne pour s'établir en Union soviétique. C'est la direction de Bruxelles qui a diffusé en 1940 l'interprétation stalinienne du pacte germano-soviétique selon laquelle il fallait mettre un terme à la guerre contre Hitler, taxée de "guerre impérialiste". Frachon, au moment de la défaite, a fait le choix de la désobéissance à Moscou en envoyant Georges Politzer rencontrer Anatole de Monzie, le ministre de Paul Raynaud, pour lui annoncer que le parti communiste était prêt à entrer en résistance. Par la suite, il a exigé de Duclos qu'il accepte à la tête du parti Charles Tillon, qui avait rédigé un manifeste anti-allemand dès juin 1940. À partir de là, il y a eu une refonte de la direction, pratiquement sous l'impulsion de Frachon.

Q. Quel était exactement le rôle de Maurice Thorez ?

Thorez était en Union soviétique, c'est là l'élément essentiel. Après s'être fait sermonner par Moscou pour avoir déclaré que le pacte germano-soviétique n'empêchait en rien de lutter contre l'offensive nazie, il s'aligna et dénonça ceux qui avaient refusé le pacte germano-soviétique, comme Paul Nizan(1). Inutile de dire qu'après l'agression d'Hitler contre l'URSS, toute cette période a été jetée aux oubliettes. Pas pour moi ! Parce que le hasard a voulu que je me retrouve emprisonné à Clairvaux avec un militant très important, secrétaire du groupe parlementaire après 1936, Auguste Havez. Lui qui avait dirigé toute la ligne politique de résistance au nazisme en Bretagne, après la mise hors la loi du parti, en 1939, me confia qu'en mai 1940, juste avant que l'avance de la Wehrmacht ne coupe les communications avec Bruxelles, il avait reçu des papillons pour diffuser les slogans "À bas la guerre impérialiste ! Les Soviets partout ! Thorez au pouvoir !" Il ne pouvait y avoir le moindre doute sur leur origine. Il refusa de les faire diffuser, expliquant en haut lieu : "Que Maurice Thorez me pardonne. S'il doit prendre le pouvoir en ces conditions, ce ne pourrait être que comme Gauleiter !" Il ajouta à mon intention : "Le type qui t'a exclu était sur cette ligne-là".

Q. Que sont devenus les militants qui avaient enfreint les ordres ?

Eh bien, ils ont été promus, car, après la victoire de la France, le parti avait besoin de mettre en avant ceux qui avaient eu la plus noble attitude ! Havez, par exemple, est devenu secrétaire administratif du parti à son retour de déportation. Cela ne lui a pas évité d'être exclu du comité central, avec vingt-sept autres militants de la Résistance, au congrès de 1950... Cette purge permettait d'en finir avec ce réfractaire et évitait de lever un coin du voile sur cette triste période de l'histoire, Duclos ayant réussi à passer pour un résistant et ayant pris la tête du parti à la Libération...

Q. Combien de temps avez-vous été un communiste heureux ?

Je peux dire que j'ai été un communiste heureux à Mauthausen parce que, connaissant l'allemand, j'ai pu y travailler avec l'organisation de résistance internationale clandestine et aider à sauver des résistants français sans distinction d'origine politique. Par la suite, à la Libération, j'ai pratiquement été "parachuté" chef de cabinet de Tillon au ministère de l'Air, de l'Armement et de la Reconstruction. J'ai été heureux durant trois ou quatre ans parce que j'estimais qu'étant au gouvernement, nous, communistes, pouvions œuvrer pour la France. Elle se trouvait en triste état : elle avait sur les bras la guerre d'Indochine ; la guerre d'Algérie s'annonçait... À la création du Kominform, lorsque les PC français et italien ont été houspillés comme réformistes et opportunistes, j'ai pensé que c'en était fini des compromis, que nous pourrions concrétiser ce dont nous avions rêvé pendant la Résistance. Je jubilais !

Q. C'est quand même le PC qui vous a mandaté pour contrer David Rousset qui soulevait la question de la "pratique concentrationnaire" en URSS ?

Non. Pas du tout. Je n'ai pas agi sur ordre du parti. Je ne niais pas l'existence de camps en Union soviétique, mais il me paraissait inconcevable qu'il puisse s'agir de camps de concentration. Aussi j'ai vu dans la demande que faisait Rousset d'une commission d'enquête sur ces camps un acte de guerre froide. Alors j'ai écrit un article signé Pierre Daix, matricule 59 807 à Mauthausen que j'ai porté à Aragon. Il en a fait immédiatement la une des Lettres françaises. Je défendais l'honneur de nos camarades dans les camps nazis, je démentais qu'il y eût un univers concentrationnaire en Union soviétique. J'étais de bonne foi, l'initiative venait de moi seul(2)... J'ai d'ailleurs encore dans l'oreille la voix de Casanova, alors grand patron des intellectuels, lorsqu'il m'a dit, à la lecture du journal : "C'est même curieux, tu mets les pieds là où je n'aurais jamais osé les mettre à ton âge..."

Q. Qu'entendait-il par là ?

Qu'un communiste des années 30 n'aurait jamais osé aborder de telles questions sans en avoir reçu l'ordre, et le plan de ce qu'il avait à dire. Sans doute aussi n'était-il pas sans suspecter l'existence du goulag. Finalement, je mettais les dirigeants du parti dans l'embarras. Ils auraient de loin préféré régler la question en faisant passer Rousset pour un suppôt des Américains, plutôt que d'avoir à essuyer ce procès qui devait nous opposer à lui en novembre 1950. Il allait prouver que Staline avait livré des résistants à Hitler et mettre en lumière l'étendue de la répression en Union soviétique...

Q. Cette prise de position personnelle a-t-elle eu des conséquences pour vous ?

Moralement, oui. Je m'en suis expliqué en présentant Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne aux lecteurs français en 1963. En 1950, j'étais directeur du journal Ce Soir, dont j'ai pris la direction à 28 ans, qui tirait quotidiennement entre 80 000 et 100 000 exemplaires - c'était une règle stalinienne de confier à de tout jeunes gens, encore très malléables, des responsabilités énormes. Là-dessus, Thorez est tombé malade et, en son absence, j'ai eu affaire au parti communiste ouvriériste dans sa forme la plus brutale. J'avais la chance d'être un ami de Picasso, mais de ce fait, je me suis trouvé bientôt en première ligne. L'art a joué un grand rôle dans le changement de mon regard sur le parti.

Q. Quand avez-vous commencé à prendre vos distances ?

Au moment du procès Slansky, fin 1952, où se trouvaient sur le banc des accusés que je connaissais bien. Pour la première fois, j'ai eu entre les mains un réquisitoire que je savais faux. Or il se trouve que, peu après, commence l'épisode dit des "blouses blanches", où des médecins, pour la plupart juifs, sont accusés d'avoir attenté à la vie de dirigeants soviétiques. C'est l'époque où Duclos m'impose la publication d'articles de Pierre Hervé qui sont carrément antisémites. Comme nous le savons aujourd'hui, le vieux Staline préparait un gigantesque pogrom... Là-dessus, Aragon et Elsa Triolet rentrent d'Union soviétique. À sa descente d'avion, Elsa me confie : "Ce sont des hitlériens..." Lorsqu'elle m'explique qu'on l'a éliminée du congrès pour la paix à Vienne en lui reprochant d'être une "cosmopolite", je lui demande si c'est parce qu'elle est immigrée. Elle me corrige en me foudroyant du regard : "Parce que je suis juive, Pierre !" Je me suis trouvé à ce moment-là porteur d'un très lourd secret que je ne pouvais partager avec personne d'autre qu'eux deux.

Q. Pourquoi ne pas avoir alors quitté le parti ?

Je me suis senti responsable des mensonges que j'avais propagés devant mes camarades. Je ne pouvais les corriger que de l'intérieur du parti. Par ailleurs, la nouvelle direction soviétique commençait à se démarquer de Staline, et même à libérer certains détenus politiques du goulag. Je voulais pouvoir l'aider. Le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline en 1956 a été pour moi une bouffée d'oxygène. Et puis la brutalité de l'intervention soviétique en Hongrie m'a mis à nouveau devant mes responsabilités. J'ai publié en 1957 une Lettre à Maurice Nadeau où j'abordais de front les crimes de Staline. Thorez a alors fait de moi comme de Garaudy des alibis antistaliniens. Mais c'est à partir de ce moment-là que, rédacteur en chef des Lettres françaises sous la houlette d'Aragon, je les ai ouvertes aux révisions du stalinisme.

Q. Quelles ont été vos relations avec Marchais ?

Nous avons eu des contacts directs plutôt vifs ! À la demande d'Aragon, j'avais fait un éditorial en 1968 pour dire que lorsque l'énorme majorité des étudiants du pays entrent en révolte, parler de "groupuscules" comme l'avait fait Marchais et traiter Cohn-Bendit d'anarchiste allemand n'avaient aucun sens. Il fallait traiter avec les étudiants ! Aragon a soutenu mon article dont la parution m'a valu un appel de Marchais que j'ai salué d'un "bonjour camarade !" Il m'a répondu : "Il n'y pas de "camarade" entre nous !" Le ton est tellement monté au cours des deux heures qu'a duré notre conversation, que j'ai adressé à Aragon et à Marchais une lettre qui tenait en une page. Elle se terminait ainsi : "J'ai adhéré au parti à 17 ans, en 1939, parce qu'il a été dissous. Pourquoi crois-tu que j'y sois resté aussi longtemps, si ce n'est parce que je pense que l'alliance entre les intellectuels, ces jeunes intellectuels que sont les étudiants, et la classe ouvrière est indispensable à la rénovation de la France ?" Six mois plus tard, j'apprenais par Aragon que Marchais, vexé, ne m'avait pas répondu parce que, plus vieux que moi, il n'avait adhéré au parti qu'en 1947 ! Comme c'est Tillon qui a révélé son séjour dans les usines Messerschmidt pendant la guerre, il a dû être persuadé que j'avais écrit ces lignes en connaissance de cause. Or, en 1968, j'étais comme tout le monde, je ne me doutais de rien...

Q. Aujourd'hui conservez-vous des amis communistes ?

J'en ai toujours conservé. J'en ai retrouvé davantage en 1989. J'ai combattu le système communiste quand j'ai compris, après le coup d'État contre Khrouchtchev en 1964, qu'il était illusoire de croire qu'on pouvait le réformer. Ma vie après le communisme a commencé là.

 

© Article publié dans Le Figaro Magazine du samedi 24 février 2001, pp. 39 sq. (Propos recueillis par Catherine Nay et Patrice de Néritens)


Notes

(1) Lorsque Robert Hue a eu le courage (mi-décembre 2001) de dénoncer et stigmatiser "les monstrueux aveuglements sur des réalités terribles" de l'ex-URSS tout en rappelant le zèle du PC français à suivre le "Grand Frère", on se demande pourquoi il n'est pas allé jusqu'au bout de sa démarche et n'a pas abandonné le premier-secrétariat de ce "monstrueux" appendice du PC soviétique...
Quoi qu'il en soit, rappelons quelques faits : le PC a été, très normalement, dissous par le gouvernement français, en septembre 1939, à la suite de son approbation du pacte germano-soviétique (qui date du 23 août) : les mots d'ordre du PC devenu clandestin étaient alors Non à la guerre impérialiste, Dénonçons les puissances occidentales, Soutien à l'URSS, rempart de la paix, etc.. En juin 1940 (les Allemands entrent dans Paris le 14), Duclos (de retour à Paris le 15 juin, vraisemblablement avec l'aide de la Wehrmacht, pour appeler la classe ouvrière «à la paix sociale avec Hitler» !) fit engager des pourparlers par deux responsables communistes auprès des autorités nazies pour obtenir la réapparition légale de l'Humanité, devenue clandestine (comme Duclos !) après l'interdiction du PC ; ce n'est qu'au mois de septembre que les tractations cessèrent (cependant, tout au long de la guerre perdura un marché noir à grande échelle avec l'occupant et entre les deux zones, afin d'alimenter les caisses du Parti !). Le PC n'est entré en lutte contre l'occupant qu'en juillet 1941, après qu'Hitler se fut retourné (le 22 juin) contre Staline : les individualités qui s'engagèrent avant cette date dans la Résistance par décision individuelle furent soit exécutées - car le PC fit exécuter sur le sol français des français communistes opposés au Pacte germano-soviétique, nommés pour la circonstance "militants-traîtres" ! - soit mises en quarantaine très rapidement après la Libération. Et il faut malheureusement ajouter qu'un bruit persistant fait du sublime militant Gabriel Péri, une victime de son propre parti (fusillé le 15 décembre 1941, après une trahison qui venait très vraisemblablement de l'intérieur du parti même !). L'adage bien connu, mieux vaut se tromper avec le Parti qu'avoir raison contre lui, n'a pas cessé de jouer à plein, bien au-delà de la fin de la seconde guerre mondiale (Affaires Marty-Tillon, Guingouin, et autres Lecœur, la liste est longue des authentiques résistants brisés par leur ancien Parti). Jusqu'à l'accession du très célèbre Marchais, travailleur volontaire en Allemagne durant la guerre, à la Direction du PC !
Pour faire avaler la pilule de son engagement tardif, le PC, la Libération venue, s'employa à gonfler les chiffres des victimes du système nazi, par exemple en annonçant (Humanité du 24 mai 1985) que 4 500 patriotes environ tombèrent au Mont Valérien : or il n'y en eut seulement (si l'on peut dire) 930 ; ou encore en s'intitulant "parti des fusillés", en avançant le nombre de 75 000 fusillés communistes français pour faits de résistance ("mensonge cynique et réitéré", comme l'écrit Henry Frenay, "c'était là se situer avantageusement par rapport aux autres formations politiques, et occulter la période 1940-1941, où le moins qu'on puisse dire, c'est qu'en tant que Parti il n'avait ni résisté, ni recommandé la résistance") ; or, toutes catégories confondues, on a recensé 23 000 fusillés, de 1940 à 1945. Mais cette cynique falsification a la vie dure : à l'entrée de la fosse Dahomey des mines de Douges (commune de Montigny-en-Gohelle, dans le Pas de Calais, le PC a fait apposer une plaque commémorative sur laquelle on peut lire : "Répondant à l'appel historique lancé sur le sol national par Maurice Thorez et Jacques Duclos, ici, en 1940, l'embryon de la Résistance prit naissance". Allusion est ainsi faite à la grande grève des mineurs (27 mai-10 juin 1941), dont l'authentique organisateur, Auguste Lecœur, était rendu furieux par le libellé de la dite plaque : "on demeure confondu devant tant d'impudence. L'appel historique du 10 juillet 1940, lancé sur le sol national par Maurice Thorez, qui n'y était plus, était en réalité un appel à la lutte contre la guerre impérialiste, contre les Anglais, contre de Gaulle, contre Vichy, et non contre les Allemands" (cité d'après un article du Monde du 11 juin 2001). L'appel de Thorez ne faisait que renvoyer dos à dos l'envahisseur allemand et les Britanniques. La trace de cette falsification, on a pu la trouver très récemment au détour d'un article consacré à un très respectable militant communiste, déporté à Buchenwald en juillet 1944 (ce militant, G. P., est d'ailleurs décédé depuis la parution de l'article, en mars 2002). Dans une chronique du Dauphiné Libéré (du samedi 24 avril 1999), sous le titre "De l'enfer à l'impossible oubli", on pouvait lire : "Distribution de tracts et de journaux, collage d'affiches : répondant aux appels de Maurice Thorez puis du général de Gaulle à résister de l'intérieur, G. et ses camarades vont être très rapidement recherchés par la police".
Thorez ayant appelé à résister, et ce avant le général de Gaulle ! Il fallait l'oser !
(2) David Rousset, bouillant journaliste élevé dans la piété protestante et pétri de la lecture de la Bible (on peut imaginer qu'il avait fait sien l'adage des huguenots : tant plus à me frapper l'on s'amuse, tant plus de marteaux l'on y use), rescapé de Buchenwald (il tira de cette triste expérience un ouvrage L'univers concentrationnaire, témoignage capital sur les camps de concentration nazis) se mit, dès 1949, à accuser l'Union soviétique de posséder des camps qui ne le cédaient en rien à ceux des nazis. Rousset lança un appel auprès d'anciens déportés pour qu'une enquête fût diligentée à cet égard. Et il répondit à ses contradicteurs que cette enquête sur les camps soviétiques était prioritaire par rapport à d'autres enquêtes (les crimes de Franco, par exemple), car, si la pratique stalinienne était avérée, elle déshonorait le socialisme tout entier. Son appel ne reçut que très peu d'échos favorables, Sartre et Merleau-Ponty se faisant alors remarquer par une incroyable lâcheté (dans Les Temps modernes de janvier 1950, sous le titre "Les jours de notre vie"). Mais il entraîna naturellement de la part des communistes, un feu de barrage d'une violence inouïe : ainsi, au cours d'une interpellation à la Chambre le député communiste Virgile Barel n'hésita pas à traiter David Rousset de journaliste hitlérien bien connu. Et dans les Lettres françaises, le jeune stalinien Pierre Daix (lui aussi ancien déporté - à Mauthausen, en Autriche) se fendit d'un long article, accusant Rousset d'avoir tronqué les textes, et défendant les camps de rééducation soviétiques en tant que "parachèvement de la suppression complète de l'exploitation de l'homme par l'homme". On croit rêver...
Rousset (qui avait alors 38 ans, tandis que Daix en avait 27) assigna les Lettres françaises en diffamation, comme l'avait fait deux années auparavant le transfuge soviétique Victor Kravchenko. Le procès s'ouvrit le 25 novembre 1950. Immédiatement, l'avocat de Daix (Me Joël Nordmann) récusa le tribunal ! À la barre, on entendit la député communiste Marie-Claude Vaillant-Couturier défendre "le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier"... Mais surtout le témoin Jules Margoline répliquer à Nordmann, qui tirait un obus fumigène en rappelant les millions de Juifs gazés par les Nazis, "500 000 Juifs sont morts dans les camps soviétiques !" Daix fut condamné pour diffamation au début de 1951, et le jugement fut confirmé en appel, en 1953.
Mais Daix ne se le tint pas pour dit. Dix ans plus tard, il protestait encore, dans une Lettre adressée au Figaro Littéraire (janvier 1963), indiquant qu'il n'avait pas été convaincu de l'existence des camps soviétiques par le texte de David Rousset, mais par celui de Soljenitsyne publié dans Novy-Mir. Et il ajoutait, ce qui est proprement hallucinant, qu'il trouvait indécent qu'un écrivain français (le même Rousset) se permette de juger les crimes commis en URSS (des millions de morts !) tandis qu'on ne parlait pas des "tortionnaires" de Henri Alleg, pas davantage que de la disparition de Maurice Audin (deux militants communistes convaincus de collusion avec le F.L.N., durant la guerre d'Algérie).

 

 


 


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Pierre Daix (né en 1922) nous a quittés le 2 novembre 2014, emporté par un cancer à l'âge de 92 ans