Revel : La colère et la pitié (au sujet du "Rappel à l'ordre")

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(à propos de l'enquête sur les nouveaux réactionnaires)

 

En 2002 est paru un très modeste (par l'épaisseur) et détestable (par l'esprit sectaire) ouvrage, sur les "nouveaux réactionnaires". Cet opuscule médiocre n'aurait pas rencontré la moindre audience si Le Monde, de façon fort surprenante (enfin, peut-être pas si surprenante que ça), n'en avait fait sa large "Une". Ainsi cet ouvrage cloue-t-il au pilori un certain nombre d'intellectuels (dont Michel Houellebecq et Marcel Gauchet) accusés de penser mal, de façon politiquement incorrecte, et menant par là-même un combat contre "la culture de masse, contre les droits de l'homme, contre 68, contre le féminisme, contre l'antiracisme, contre l'islam" (n'en jetez plus). Aujourd'hui, le silence que méritait l'ouvrage est retombé sur lui, et c'est très bien. Alors, admirons la façon dont J. F. Revel avait critiqué ce pensum - éreinté serait plus adéquat - tout en élargissant le débat, comme à son habitude

 

Le médiocre opuscule sur les prétendus "nouveaux réacs" ("Le rappel à l'ordre", de Daniel Lindenberg, Seuil, 96 pages), qui soulève quelques vaguelettes dans la mare parisienne, devrait en réalité susciter plus de pitié que de colère. Son indigence ne fait guère honneur aux éminents instigateurs qui ont soufflé à un pauvre plumitif ce laborieux réquisitoire, où s'étale la liste des suspects voués par ses mentors à d'éventuelles charrettes.

Il ressort néanmoins de ce rapport de police une leçon claire, et une seule : c'est que, si les dernières élections ont signé la mort politique du Parti communiste, elles ont tout autant signé la mort intellectuelle du Parti socialiste. Au lieu de réfléchir aux causes profondes de son échec et de renouveler son analyse des sociétés contemporaines dans le monde tel qu'il est, après la piteuse décomposition et la disparition dans le déshonneur du "socialisme réel", le PS français s'est replié sur des conceptions préhistoriques et sur les thèses du marxisme du XIXe siècle. Si, par "réaction", comme l'implique le seul sens exact du terme, il faut entendre le fait de revenir en arrière, alors les seuls véritables réactionnaires, aujourd'hui, en France, ce sont les socialistes.

Parmi eux se trouvent, certes, bien des gens intelligents, désireux et capables de procéder à la mise au point des idées qui devraient aujourd'hui guider un grand parti de gauche. Cette décision, tous les socialistes européens y ont procédé : les socialistes allemands, portugais, espagnols, britanniques, scandinaves - même l'ex-Parti communiste italien. Mais pas les socialistes français. Car ce ne sont pas les plus intelligents d'entre eux qui, en France, dans leur propre parti, tiennent le haut-parleur. Ils sont réduits au silence et contraints de cacher leurs doutes par les excommunications des aboyeurs de slogans. Et voilà ces censeurs en train de nous exposer maintenant, par le truchement de l'affligeant libelle mentionné plus haut, que les réactionnaires actuels, ce sont les héritiers de la pensée de Montesquieu, de Tocqueville ou de Raymond Aron, non point les perroquets qui ressassent à longueur d'année les oukases idéologiques de Lénine ou de Mao, et qui réclament pour José Bové le droit de violer impunément le Code pénal.

Le mauvais pli fut pris en réalité au congrès d'Épinay en 1971. Ce congrès d'Épinay constitua très ouvertement la répudiation du congrès de Tours de 1920, au cours duquel Léon Blum avait affirmé hautement et fait adopter par les socialistes la décision de maintenir et d'élargir une gauche démocratique et pluraliste, opposée à la version totalitaire du socialisme que propageaient les communistes. Au contraire, le Programme commun de la gauche, élaboré à la suite d'Épinay, dut beaucoup plus aux dogmes communistes qu'à la philosophie sociale-démocrate, très explicitement honnie par les nouveaux socialistes français. Le modèle suédois était récusé parce que, disait Mitterrand, il n'avait pas "frappé le capitalisme au cœur", c'est-à-dire tout collectivisé. Au congrès de Pau, en 1975, Mario Soares fut blâmé par notre PS parce qu'il était en train de sauver la récente démocratie portugaise en résistant au Mouvement des forces armées, entièrement manipulé par Moscou et lourdement appuyé par de forts courants du PS français.

Ce PS français est désormais, en Europe, la seule gauche de gouvernement à se cramponner aux thèses sommairement anticapitalistes et antilibérales inspirées par une sorte de trotskisme moisi : même avec le recul, ses échecs économiques fracassants de la période 1981-1984 ne l'ont pas amené à une révision intellectuelle, bien qu'il ait dû modifier sa pratique sous la contrainte des réalités. L'idéologie, n'étant pas tirée des faits, ne se sent jamais réfutée par eux.

Pourtant, comme toutes les nations modernes, la France aurait besoin d'un parti de gauche s'inscrivant sans ambiguïté à l'intérieur du modèle démocratique libéral qui a finalement prévalu dans le monde. La vieille doctrine révolutionnaire selon laquelle le socialisme doit s'assigner pour but non pas de changer la société, mais de changer de société, n'a engendré, partout et toujours, que des catastrophes. Elle ne suscite à ce jour au PS vaincu que de navrantes vociférations, là où une dose raisonnable de réflexion serait la bienvenue.

 

© Jean-François Revel de l'Académie française, article publié dans Le Point n° 1577, 6 décembre 2002, p. 38

 

 


 


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