Les utopies d'Eugène Ionesco

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Encore des dents qui vont grincer !
Il fallait se nommer Eugène Ionesco pour oser écrire cela ! Et par ces temps d'anti-américanisme bouffon - produit par des nains limités, aurait dit Ionesco - qu'il est bon de relire cette libre opinion. Car il n'est pas inutile de se poser la question : et si c'était vrai ?

 

Il m'arrive de faire de beaux rêves utopiques.

 

Je songe, parfois, qu'en 1917, dans le wagon plombé traversant l'Allemagne vers la Russie, ce n'aurait pas été Lénine qui s'y serait trouvé mais trois ou quatre affreux capitalistes américains : la Russie, l'Europe auraient été sauvées. Imaginez que de constructions, que d'industries dans les steppes, que de mines exploitées dans l'Oural, en Sibérie, que de métropoles nouvelles. Quel marché énorme ! Un monde d'abondance ! Il y aurait eu des réfrigérateurs pour tous les Russes et pour les Ukrainiens, et des voitures et de la pénicilline - car nous savons tous que ce n'est par philanthropie que les capitalistes font des affaires mais le résultat est philanthropique ; si j'ai fabriqué cinq cent mille voitures, il faut bien que je fabrique aussi cinq cent mille clients et bénéficiaires des voitures.

Il paraît que les Russes, après un demi-siècle de maladresses et de crimes, sont sur le chemin qui leur permettra d'arriver au même résultat que les Américains, la société d'abondance, le dépassement de l'économie. Mais les Russes y parviennent moins vite. Il manque des denrées en Tchécoslovaquie, les Russes les prennent. Cela veut dire que les Russes en sont encore à la période de colonisation où ils affament, exploitent leurs colonisés.

Dans l'expansion "impérialiste" de leur économie, les Américains font profiter les territoires sur lesquels cette expansion s'exerce.

Et tout cela aurait été fait sans massacres, sans camps de concentration, sans tyrannies, sans cet éclatement animal, énorme, stupide, des instincts d'agression, du sadisme et de la terreur, du délire de persécution.

En plus, faveur suprême, dans la société d'abondance, les gens auraient pu critiquer, sans crainte, sans être persécutés, la société d'abondance et de consommation. Ils auraient pu faire des chichis, désirer, inutilement ou pas vraiment, le retour idyllique à la simplicité, à la pauvreté, contre la société capitaliste qu'il faut bien combattre non pas parce qu'elle a besoin de pauvres, comme on le pensait, comme on faisait semblant de le penser, il y a trois ou quatre ans encore, mais parce qu'elle abolit, au contraire, la pauvreté, parce qu'elle résout, comme nous le disons, le problème économique.

Je rêve à une utopie plus belle : une fois industrialisée par l'Amérique, la Russie, aidée par l'Amérique, aurait pu faire accepter par la Chine, comme le Japon l'a accepté, le défi américain : quel marché grandiose, que de matières premières, quel essor industriel titanesque, et tout cela sans les sanglantes secousses de la "Révolution permanente" mais dans le cadre de la véritable révolution ou évolution permanente du progrès scientifique, technique et de l'industrialisation ! Le Tibet n'aurait pas été détruit et la spiritualité chinoise se serait, dans un autre contexte, maintenue - car personne n'aurait eu l'intérêt ou le goût ou l'idée de la contester - comme ces illuminés qui font le malheur de l'homme.

Le monde est passé à côté des solutions simples. Il préfère ou ne préfère pas, mais il est en proie aux contorsions, aux tortures. Cela est-il obligatoire ?

J'ai souvent pensé que l'attitude des peuples envers l'Amérique est l'expression d'une inconcevable ingratitude (avoir sauvé l'Europe deux fois, c'est trop) et d'une énorme jalousie(1).

L'Amérique, c'est le moindre mal ou le mieux, pour l'instant : tandis qu'à Londres on souille les églises, tandis qu'ailleurs on conteste à tour de bras dans la mesquinerie, l'agitation gratuite, pour des problèmes de second plan que l'on grossit, tandis que l'on en veut à la "consommation" entre deux vacances, comme il se doit, et qu'on tente de susciter sinon d'inventer des répressions, malgré tout, les Américains "matérialistes" montent très haut dans les cieux, donnent aux hommes des miraculeux, gigantesques horizons nouveaux que les aveugles d'Europe n'enregistrent même pas, tout enfermés qu'ils sont dans leurs limites naines. Et les espaces vides ne font plus peur, puisqu'on y a invoqué une Présence qui, de ce fait, les a peuplés.

 

© Eugène Ionesco, in Le Figaro du 24 avril 1969

 

Notes

 

(1) Le Roumain Eugène Ionesco, s'il vivait encore, pourrait ajouter bien des choses, en somme, car la bêtise "naine" n'a pas désarmé, au contraire. Il pourrait par exemple rappeler que le "parapluie américain" a empêché Staline d'envahir l'Europe occidentale (mais ne l'a pas empêché de dresser ces mêmes Européens, par l'intermédiaire des partis communistes frères, contre leurs protecteurs (et nous subissons jusqu'à ce jour les retombées de sa propagande) ; que les Européens, impuissants jusqu'à la caricature, ont demandé aux États-Unis de régler à leur manière le problème de la Yougoslavie disloquée (à qui doit-on essentiellement la chute du milosévisme ?) ; et qu'il n'est pas jusqu'à un minuscule problème (un rocher de 10 km² que se disputaient l'Espagne et le Maroc) qui n'ait exigé l'appel à l'intervention des Américains... Quelle misère ! Et quelle mémoire défaillante ! [Note SH]

 


 


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