La gangrène

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Non, il ne s'agit pas de parler d'une maladie fort heureusement assez rare, de nos jours, mais d'une maladie de civilisation qui peut être amenée à ronger chacun d'entre nous. Il s'agit aussi d'un acte de censure, comme on va le voir. Je dis donc qu'il ne s'agit pas de revenir sur Henri Alleg, le communiste directeur d'Alger républicain, qui publia en 1958, son ouvrage, La Question (levez le doigt, vous qui possédez un exemplaire de la première édition, publiée sous le manteau - par Témoignage chrétien, sauf erreur !)
Non, nous nous situons trois longues années plus tard, et au sein de la bonne vieille métropole (enfin, pas exactement, puisque les faits se situent en Allemagne). Pour autant, on l'a oublié, la censure du pouvoir gaulliste était alors d'une grande vigilance : comment, autrement, avoir repéré dans une revue à diffusion assez confidentielle, un court article d'une page et demie ? C'est le texte qu'on lira ci-dessous. Et pourtant, il fut repéré, et une circulaire comminatoire fut immédiatement adressée aux Préfets leur demandant de faire procéder immédiatement à la saisie de tous les exemplaires exposés à la vente ou se trouvant dans un lieu public, car il était de nature à porter atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l'État... Et cela, hélas, au nom du peuple français...

 

- Un de nos amis professeurs a reçu d'un de ses anciens élèves, qui fait son service militaire en Allemagne, une lettre dont nous reproduisons l'essentiel :

Une "jeune recrue" s'est présentée un samedi du mois de mai à l'infirmerie avec un certain retard sur l'horaire prévu pour sa piqûre "T.A.B.D.T." obligatoire pour tous les soldats. Hésitant à s'expliquer sur les raisons de son retard, il avoua avoir fait une marche forcée de 15 kilomètres. Or ce soldat, que j'appellerai L., est exempt de toute marche, sports, garde, etc. En effet cet orphelin (son père est "mort pour la France" en 1940), trépané, souffre de traumatismes crâniens. Il ne peut supporter le moindre bruit, entre autres celui d'un simple fusil, sans trembler aussitôt nerveusement. Ses facultés mentales ont été reconnues assez faibles. En outre, il a des pieds plats. Bref, il est du "service auxiliaire", ce qui ne l'empêche pas de faire des corvées à longueur de journées. L'aspirant médecin (un appelé), fort mécontent, se proposa d'établir un rapport contre son chef de section, le sergent chef K. B., réputé pour sa dureté.

Mais ceci n'est rien. Le soir de ce samedi, L. était couché régulièrement à 21 heures. K. B. lui-même faisait l'appel. Ayant eu vent que L. avait donné la raison de son retard, il le fait lever et alors commence une soirée dont se souviendra longtemps le pauvre L. Elle durera jusqu'à 1 heure du matin.

K. B. le fait changer de tenue (sortie, travail, treillis), lui fait faire des tractions (appelées pompes, à l'armée), en présence de ses "camarades" de chambrée. Ensuite il fait chercher un fusil et l'oblige à présenter les armes. Le malheureux qui n'a jamais touché un fusil (Il en est exempté) le fait évidemment très mal. À chaque mouvement mal exécuté, K. B .lui envoie le contenu d'un casque en eau à la figure, puis lui fait distribuer des coups de balai.

Ce n'est encore rien. Il emmène L. dans une autre chambrée. Il le fait déshabiller ("pour voir si son caleçon est propre car quand on a la trouille, il ne l'est pas"), puis l'oblige à se masturber ("pour voir s'il est capable d'avoir des enfants"), à se mettre le doigt dans le derrière et à le sucer ensuite. Puis ses "camarades" l'enduisent de cirage, y compris le sexe. On lui enfonce un balai dans le derrière, au grand ricanement de la chambrée. L. s'évanouira deux fois : on le fera ramper nu. K. B. ordonne alors qu'on lui trace une croix gammée dans le dos (les "camarades" de L. ignorant ce que c'était, d'ailleurs !). K. B. lui fait lécher ses souliers pleins de terre, sinon c'est le "gnouf ". Par exemple : "Ta mère aurait mieux fait de chier un pain de cinq livres", "Ton père a eu raison de crever, c'était un type bien, alors que toi ... ", etc.

Il y a eu au moins quinze témoins. Pas un n'a pensé à protester, ni à faire de rapport. Mais un camarade à moi, secrétaire à l'infirmerie, craignant pour L. (il connaissait K. B.) lui avait demandé de se porter consultant le lundi suivant, s'il lui arrivait quoi que ce soit. Il l'a fait, tremblant. Il a été gardé à l'infirmerie. Je l'ai retrouvé à l'hôpital en neurologie. J'y suis traité officiellement pour de l'eczéma, en fait pour mon "instabilité" et ma neurasthénie, cadeaux de l'armée.

Alerté par un camarade, nous avons cherché à savoir ce qui s'était passé. Ce ne fut pas difficile. Il y avait au moins quatre caporaux témoins (des appelés, tous) qui "pour rire de la bêtise de L.", racontaient cette histoire. Tous appuyaient K. R. Nous en avons parlé autour de nous. À deux ou trois exceptions près c'était "laisse tomber" (c'était aussi la réaction de L.).

Nous avons alerté le médecin-chef de l'infirmerie (l'aspirant étant impuissant), qui a déploré, mais il ne voulait pas se brouiller avec le capitaine de S., commandant la compagnie de K. B. et de L. Puis le groupe catholique, le seul autorisé et écouté ; le secrétaire de l'aumônier, futur prêtre, a déclaré : "Oui, K. B. exagère toujours un peu..." C'est tout. L'assistante sociale : "J'ai déjà beaucoup d'ennuis, vous savez". Enfin, tremblante, elle est allée voir le capitaine de S., "grand défenseur de l'Occident chrétien" ; comme il ne pouvait plus craindre de faire un rapport, l'adjudant. de compagnie, seul autorisé, s'est exécuté. On entendit des témoins bien "triés sur le volet" : seulement des catholiques pratiquants.

Pour finir, K. B. s'est vu infliger quatre jours d'arrêts simples.

Au même moment, un première classe en instance de réforme, donc exempté de tous services, et qui avait hésité à participer à une alerte de nuit (il a manqué un premier appel) était "cassé" et recevait 30 jours de prison dont douze de cellule, sur ordre du général en chef, commandant les F.F.A.

Le capitaine de S. qui se veut 1e père du régiment, du moins de sa compagnie, a vanté son meilleur chef de section, et dès le samedi suivant, K. B. partait en permission. Dois-je dire qu'il avait applaudi au putsch d'avril et s'était publiquement réjoui de la mort du maire d'Évian ("enfin de vrais Français", avait-il dit à l'égard de ses héros plastiqueurs) ?

Dois-je vous dire aussi que ce qui m'a le plus ému, c'est la passivité et la complicité des jeunes appelés ? La très grosse majorité ne pense certes qu'à la "quille", mais excepté la lecture des romans-films, de Nous Deux, des comics genre Tarzan, et des saouleries à la bière, ne se soucie de rien d'autre. Pas un mot sur l'Algérie.

À vingt ans, ils sont résignés à être des robots. Notre régiment étant en majorité formé de Marocains, qu'ils n'appellent que "bougnoules", ils sont déjà prêts pour les besognes qui les attendent en Algérie. Je ne suis pas dupe, cette histoire n'est rien à côté de ce qui se passe en Algérie(1). Mais les Français, qui se foutent qu'on torture des Algériens, devraient savoir qu'ils sont concernés et qu'ils peuvent l'être aussi un de ces prochains jours.

 

Note

 

(1) Elle est banale, et c'est ce qui est effarant.

 

 

© Revue Esprit, n° 9, septembre 1961. Journal à plusieurs voix, La gangrène, pp. 263-265

 


 


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