Cet Occident qui nous quitte

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Que d'avertissements et de vérités dans cette conversation à bâtons rompus !
Le "chapeau" de l'article indiquait : "Éclatant de verve et de rigueur, le livre de Claude Imbert, Ce que je crois, apparaît d'ores et déjà comme l'un des événements littéraires de la rentrée. Spectateur engagé, se situant "non dans la politique, mais près de la politique", se disant "agnostique", mais fasciné par l'importance du fait chrétien, le directeur de la rédaction du Point a dit à Frédéric de Towarnicki ce qui l'a amené à jouer le jeu de Ce que je crois. Et pourquoi nous quitte, peut-être, "un certain Occident dont nous sommes faits".

 

Question - Vous n'avez, dites-vous, aucun goût particulier pour les grandes théories ou pour les principes universels. Vous écrivez rarement dans les colonnes du Point. Et voilà qu'avec une sorte de détachement fasciné vous nous présentez trois cents pages de réflexions sur ce que vous appelez le "grand passage" : celui que, selon vous, effectue notre civilisation. Pourquoi ?

Cl. Imbert. Je me suis dit : ce que je crois, moi, cela n'a pas grand intérêt... Et puis j'ai pensé que mon expérience de journaliste pouvait s'exprimer, au fond, en une ou deux grandes idées centrales : sur la nature, par exemple, du changement social et de la rupture culturelle sans précédent que j'avais observée dans les trente années de ma vie active, en France et en Europe.

Certes, beaucoup de gens ont vu à quel point l'Industrialisation et l'urbanisation ont modifié les comportements sociaux et les mœurs ; mais depuis longtemps, il me semblait que les explications strictement sociologiques et économiques n'éclairaient pas assez en profondeur les bouleversements que nous vivions. Dans la masse des analyses qui m'environnaient, les facteurs culturels, mythiques, les idées, les croyances, étaient tout à fait dévalorisés : ce sont pourtant ces éléments, notait déjà Raymond Aron, qui "cimentent les collectivités". Je m'étais souvent dit que nous avions décidément sous-estimé l'importance de la faille ouverte chez nous par l'effritement du système de références morales, culturelles et politiques, si longtemps lié au monde chrétien. Entendu ici comme foyer vivant de prescriptions, de vérités symboliques (ou de préjugés), diffuseur de cohérence... par rapport, certes, à ses propres objectifs. Le général de Gaulle disait : "Le christianisme avait sa solution. Qui découvrira celle de notre temps ?"

Je ne suis pas, croyez-le, un "maussade du passé". Je ne dis pas dans mon livre que la société ancienne offrait quelque chose de mieux aux hommes d'Occident : je décris simplement quelques conséquences de l'effondrement social d'une certaine cohésion que notre histoire a connue dans la représentation communautaire de la société. Et je soutiens que cette fracture éclaire - de manière concomitante - le grand chambardement qui ébranle l'Europe depuis au moins cinquante ans.

Question - Les "réseaux du monde ancien se démaillent", constatez-vous. Vous décrivez un monde en panne d'archétypes, "débranché de l'absolu". vous tentez de situer le vide laissé par le retrait de la "présence chrétienne". Mais est-ce si nouveau ?

Cl. Imbert. - Je pense que le dépérissement du système de référence chrétien est un phénomène essentiellement contemporain en Europe. Nous avons fait, je crois, un saut sans précédent. Il y a rupture, et la fracture qui s'est produite n'est pas un changement ordinaire. Comparé au nôtre, le XIXe apparaît encore comme un grand siècle chrétien ! C'est aujourd'hui que se met vraiment en place un circuit permanent, encore vague, non écrit, non pensé ou même formulé, de mythes rationnels utilitaires et "outilitaires", popularisé par les médias et qui transforme radicalement notre manière de vivre, de regarder le monde, d'utiliser nos machines. Une rationalité éperdue entame la cohérence de jadis et tend à faire des sciences et des techniques une idéologie, par exemple. Un flux nous emporte, pressenti par Nietzsche.

Il y a comme une extinction, une raréfaction progressive de l'espace dans lequel pourraient encore se vivre certaines relations ou même se poser certaines questions. D'où, entre autres, à l'égard du monde actuel, ce désémerveillement ou ce désenchantement, dont parle Max Weber.

Bref, ce qui s'impose à moi, sans que je puisse rien savoir du cycle suivant, c'est la fin de ce que vous voudrez (disons de métaphysique, de transcendant) qui irriguait une morale individuelle ou collective. Et nous commençons seulement à ressentir ce que j'appelle "l'orphelinat du ciel".

Question - Mais quels sont les signes de ce que vous appelez la "grande sape", ou encore la "déclinaison" ?

Cl. Imbert. - Comment ne pas s'étonner aujourd'hui de la tranquillité avec laquelle un si grand nombre de chrétiens, sur un point aussi central que celui de la contraception, disent ne pas se sentir concernés ? A-t-on suffisamment perçu le sens réel des manipulations nouvelles, si aisément acceptées, qui s'exercent sur les corps et sur les esprits ? Durant des millénaires, nous avons vécu avec l'idée que le mystère de la naissance était rattaché à une dimension ressentie comme sacrée : le fait qu'elle soit placée aujourd'hui sous " contrôle chimique" la fait complètement changer de nature, et c'est vraiment là un bouleversement sans équivalent dans le passé. Mon livre examine, par rapport à divers facteurs de déstabilisation, la persistance, chez nous, du phénomène de la dénatalité, le nouvel arrangement du système marital, choses dont nous ne mesurons peut-être pas encore les ultimes conséquences. Je m'interroge sur nos nouvelles conduites devant la mort, la nôtre et celle des autres, la mort dont nous ne savons plus que faire avec, pour corollaire, cette tendance qu'a notre société à éviter les vieux tout en les couvrant d'allocations diverses, car ils restent (tout de même) des électeurs… Qui ne voit que le "troisième âge" est devenu le "tiers monde" de notre civilisation ? Est-ce normal ? J'observe, dans mon activité de rédacteur en chef, que nous nous trouvons souvent devant un comportement qui est une constante de la société contemporaine, l'évitement : quand certains sujets agacent l'opinion, elle ne dit pas qu'il ne sont pas importants, elle se détourne d'eux tout simplement.

Voulez-vous d'autres signes de "désarrimage" collectif ? Le déclin d'intérêt pour tout ce qui touche aux institutions, le relâchement de l'attention à autrui et même l'affaiblissement du sentiment d'admiration créateur, lui aussi, de liens sociaux. D'où l'éclosion des nouveaux Narcisse. Les "moi" se replient. J'ai pu mesurer au journal à quel point était en baisse la curiosité pour les ressorts collectifs des hommes et des choses, alors que tout ce qui exalte le "self", le service du "moi", la sécurité physique et psychique (qui n'est pas encore assurée par l'État-Providence) trouve une audience grandissante. Autant de signes annonciateurs d'un émiettement social.

Et la crise de l'enseignement - ce thème devenu banal -, c'est également au sein de ce processus de déstabilisation que je l'aborde, avec beaucoup plus d'indulgence que bien d'autres sur les enseignants eux-mêmes : car enfin je me dis comment peut-on transmettre alors qu'on ne sait plus quoi transmettre. Ce sont eux les premières victimes.

Naguère, avec leur piolet, ils marchaient devant. Ils sont tombés les premiers au fond de la crevasse. À présent, ils ne voient plus rien... et nous non plus...

Mais ce que je discerne me fait craindre un certain nombre de choses déplaisantes pour la culture européenne car les civilisations post-industrielles (c'est vrai, par exemple, pour le Japon - comme pour la Suisse) n'avantagent essentiellement que les collectivités qui fonctionnent très bien avec leurs têtes et qui sont capables de créer des consensus sociaux à partir d'efforts culturels.

Question - vous dites, dans votre livre, ne pas aimer jouer au "jeu des devinettes" sur le futur.

Cl. Imbert.- Ce que je dis, beaucoup de gens le sentent, le voient, C'est pourquoi, aujourd'hui, les idéologies - de gauche ou de droite - me semblent si souvent dépassées par le public qui, à mon avis, depuis très longtemps, est en avance de dix ou quinze ans sur la politique.

Non, je ne pense pas qu'il soit intéressant de méditer sur ce qu'on appelle la "fin des haricots". Mais je fais allusion dans mon livre à ceux qui ne veulent pour rien au monde entendre parler du déclin de quoi que ce soit, et je dis qu'il reste chez nous un "tabou de la décadence", venu de l'optimisme radieux de la gauche rationaliste.

Son aveuglement organisé m'a toujours paru aussi peu sérieux que possible. Je ne suis pas plus pessimiste qu'Ulysse. Je suis un pessimiste qui aime que tout réussisse. Mais comme j'ai un peu plus d'âge, je ne marche pas dans tous les coups du branché, le chic-choc informatique ne me fait pas planer...

Je ne crois pas - comme Spengler - au déclin d'un Occident partant dans une apocalypse nécessaire et finissant dans les césarismes. Mais je pense que les civilisations meurent quand leurs "projets" s'éteignent. Et je constate que le désir de satisfaction immédiate des habitants de l'Europe l'emporte actuellement sur tout autre projet, sur toute autre audace historique.

Alors ? Pour finir, je craindrai plutôt que s'amplifie, chez nous, le sentiment d'épuisement, de doute et que s'étende le champ des mécaniques d'aplatissement ou que se réduisent les espaces de liberté dont on parle tant.

 

© Le Figaro du 27 septembre 1984, propos recueillis par Frédéric de Towarnicki

 


 

 


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