Discours de réception de Georges Brassens à l'Académie française

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Georges Brassens, né un 22 octobre et décédé un 29 octobre (à 60 ans), méritait bien cet hommage en forme de boutade dans le style inimitable du Canard enchaîné ! En effet, en pleine guerre "express" (comme il disait), Le Canard enchaîné a publié un savoureux discours de réception de Georges Brassens, dû à la plume facétieuse de l'inimitable Yvan Audouard.
À quelques jours de l'anniversaire de la disparition de "l'ami Georges", il n'est pas inutile de relire ce texte, pour sourire. Et se souvenir.
Alain Bosquet (1919-1998), est un poète français d'origine russe. Il a été élu membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, mais à ma connaissance n'a jamais fait partie de l'Académie française

 




George Brassens vient d'obtenir le Grand Prix de l'Académie Française, qui est en quelque sorte l'antichambre de l'Illustre Compagnie. Ceux qui l'ont obtenu ne s'en remettent jamais tout à fait et se retrouvent d'ordinaire Immortels dans les dix années qui suivent. Nous n'avons pas eu la patience d'attendre aussi longtemps et comme Georges Brassens est notre ami, il a bien voulu (il est vrai que nous lui avions mis l'épée dans les reins) écrire pour le Canard son discours à l'avance, alors qu'il jouit encore de la pleine possession de ses moyens intellectuels. Rappelons que c'est à Mgr Tisserant que Georges Brassens succède, battant par 38 voix à 2 le grand poète Alain Bosquet...

 

 

Messieurs,

 

Désireux de me conformer en tout point à vos usages, je commencerai par une citation. Et soucieux également de respecter la tradition d'impertinence de bon aloi, qui est de rigueur dans les discours académiques, ce ne sera pas une citation du dictionnaire de l'Académie, mais du bon vieux Larousse. Vous y trouverez, à la fin de la notice consacrée à mon éminent confrère, le poète Alfred de Musset, les phrases suivantes : "En 1857, le poète est usé par l'alcool, la maladie et les excès de toutes sortes. Il entre alors à l'Académie".

(Rires dans l'hémicycle. M. Wladimir d'Ormesson se réveille en sursaut).

Je crois avoir compris votre façon d'agir avec ceux qui ne sont pas académiciens de naissance. Vous attendez qu'ils soient gâteux ou que, saisis par la vanité frénétique des vieillards, ils s'abandonnent à vos séductions et tombent dans le piège que vous avez creusé sous leurs pas chancelants.

(Sourires d'inquiétude sur plusieurs bancs. Le récipiendaire ne serait-il pas en train de dépasser les limites de la bienséance ? M. Wladimir d'Ormesson s'est rendormi).

Et là-dessus, vous me demandez de prononcer l'éloge d'un cureton que j'ai jamais vu de ma vie. Moi, des curés j'en ai jamais fréquenté, à part le révérend père Duval, la calotte chantante. II me laisse dire merde, moi, je lui laisse dire amen, Et j'ai bien l'intention d'en rester là.

(Les sourires se sont figés sur tous les visages. Les "copains", dans les tribunes, entonnent le "De Profundis Morpionibus". M. Wladimir d'Ormesson s'agite dans son fauteuil et gémit : "Contanum… contanum ").

Je me demande si, au fond, vous n'êtes pas de vrais fumiers. Vous vous êtes dit : "Brassens, en ce moment, il a des ennuis avec ses rognons. Il a plus tout à fait sa tête à lui. Et puis il est si brave. Il osera pas dire non".

(Un espoir timide reparaît sur certains visages).

Eh bien, messieurs, j'estime que la plaisanterie a assez duré et que, dans l'ensemble, vous m'avez pris pour un autre. Cela fait un quart d'heure à peine que je suis parmi vous. Et je m'emmerde déjà comme jamais je me suis emmerdé de ma vie. Je vous remercie, néanmoins, de m'avoir accueilli parmi vous. Vous m'avez fourni le sujet d'une chanson :

Les copains entonnent :


Si par hasard,
Sur l'pont des Arts,
Tu vois Marcel, Marcel Achard,
Prudenc' prends garde à ce vieillard.

(Le secrétaire perpétuel s'apprête à lever la séance. Brassens fait un geste. Les académiciens se rassoient.)

Un mot encore, messieurs.

Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangés pour rien. Je vous quitte. Mais je laisse volontiers ma place au grand poète Alain Bosquet qui a, beaucoup plus que moi, le genre de la maison. Et cela m'étonnerait qu'il refuse, les miracles n'arrivent qu'une fois.

(Alain Bosquet monte aussitôt à la tribune. Brassens s'éponge. Les copains entonnent la Marseillaise… Wladimir d'Ormesson se met au garde à vous).

 

© Une exclusivité du "Canard", Yvan Audouard, in Le Canard enchaîné du 14 juin 1967, p. 6].

 


 

 


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