Agota Kristof et le Grand Cahier d'Abbeville

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Une France dans laquelle un prof "léger" - admettons-le dans un premier temps - est arrêté par la police dans son établissement d'exercice. Une France dans laquelle 50 % d'une classe d'âge, environ (tous sexes confondus) s'est, à l'âge de dix-sept ans, déjà adonnée à la fumette de pétards (l'exemple, il est vrai, vient d'assez haut, n'est-ce pas ?). Une France dans laquelle des bandes de jeunes voyous désœuvrés, mais non désargentés, se permettent de s'affronter à la vue et à la barbe... de la police, voire de venir menacer, quand ce n'est pas molester, des profs dans l'exercice de leurs fonctions (la boucle serait-elle bouclée ? Car le Recteur, qui ne fait pas preuve de légèreté, lui, est bien protégé dans son bunker du Rectorat...). Mais quel est donc ce pays que je ne reconnais plus ?

 

 

"La vérité, l'âpre vérité" Danton.

 

"Quand on n'est pas capable de prendre le point de vue de l'intelligence, on prend celui de la morale" Henri de Montherlant.

 

 

 

I. Les faits

 

Ils sont sympas, les profs ! Naturellement, je ne parle pas de ces braillards, toujours les mêmes - et peut-être avec leur litron de rouge, si j'en crois Cl. Allègre - qui sont contre tout et qui déshonorent la profession. Ce sont les mêmes bandes, portant le tollé partout où l'on médite de changer les choses, empoisonnant ici le Ministre René Monory - qualifié de la façon la plus méprisante de "garagiste" - dans sa bonne ville de Loudun, faisant là une conduite de Grenoble à Michel Rocard et son Ministre de l'Éducation nationale - quel nom, déjà ? - sous prétexte que la "revalo" n'était pas assez rapide ; pour ne rien dire du triste épisode Claude Allègre, cela a été conté dans une autre partie de ce site.

Non, je parle des vrais, des nobles, de ceux qui se lèvent pour des questions d'honneur, non d'intérêt. En l'occurrence, il s'agit de l'incroyable histoire, dite affaire d'Abbeville, dont notre pays civilisé aurait sans doute pu faire l'économie. Quoique... Ce n'est pas la première fois que semblable mésaventure survient en France : souvenez-vous des protestations indignées, je ne sais plus où ni quand, élevées contre l'étude du roman autobiographique écrit par Azouz Begag, Le gône de Chaâba. Et ce n'est vraisemblablement pas la dernière...

Bref, la défense d'un collègue "léger" (dixit la plus haute autorité de l'Académie, le Recteur Machin) s'est organisée de belle façon, et cela réconforte. Maintenant que le soufflé semble retombé, le moment est donc venu d'en parler sereinement (et je m'appuie, pour rédiger ce Baudelaire condamné, sur le dossier spécial du Courrier Picard [qui n'est plus en ligne], et sur l'ensemble, divers et passionnant, des textes de soutien à l'enseignant d'Abbeville) : ce que j'écris ici est pour moi l'exact pendant de Intolérances, qu'on trouvera quelque part sur le même site.

Un jeune collègue d'Abbeville, enseignant au collège Millevoye, allait commencer à étudier, dans une classe de troisième, l'ouvrage intitulé "Le grand cahier". Il avait préalablement donné à lire aux élèves les premières scènes de l'ouvrage (composé de très courts "chapitres") que des parents, contestant immédiatement ce choix, qualifient de pornographique. Et s'en plaignent auprès du procureur de la République de la ville. Ce dernier, avec un zèle surprenant (et je sais de quoi je parle) ordonne à des policiers, fonctionnaires publics je le rappelle, d'aller se saisir de ce trublion et de l'interroger incontinent ; de perquisitionner de surcroît son domicile. Ce qui est fait. L'enseignant, jusqu'à l'arrivée des fonctionnaires de police, ne se savait pas l'objet d'une plainte. Et son chef hiérarchique direct n'avait pas été préalablement informé de cette visite en Collège. Le journal local, Le Courrier picard, dans son édition du dimanche 26 novembre indique que le prof - dont les collègues se sont mis immédiatement en grève - a été "traité comme un voyou". Après un peu plus d'un mois, l'affaire est classée sans suite.

Mais on peut se douter que nombre d'enseignants de français y regarderont désormais à deux fois avant de faire étudier à leurs élèves un texte dans lequel il est question de jeunes enfants maniant, et avec quelle dextérité, quelle démoniaque prescience, des grenades quadrillées... Oui, le procureur Steinmetz a parfaitement eu raison ; il faut protéger les mineurs de la manipulation des grenades : imaginez un peu que des esprits malintentionnés envers la jeunesse, en aient ôté la pastille-retard.

 

II. Approche de l'ouvrage

 

Dans un pays non désigné, mais qu'on peut estimer être la Hongrie. L'action se situe durant la seconde guerre mondiale. Dans la Grande Ville qu'occupent les armées étrangères, les habitants se heurtent à la pénurie alimentaire. Une mère conduit donc ses deux enfants de dix ans à la campagne, chez leur grand-mère. Analphabète, avare, méchante et même meurtrière, celle-ci est une véritable Folcoche (ça vous dit quelque chose ? Sinon écrivez-moi) et mène la vie dure aux jumeaux qui, bientôt, apprennent à lui rendre coup pour coup. Au milieu de la guerre, dont on perçoit la présence par petites touches, Klaus et Lucas font donc l'apprentissage de la cruauté de la vie. Comme très souvent, c'est par l'écriture (on n'a pas assez remarqué qu'ils s'appuient sur la Bible et un dictionnaire hérité de leur père) qu'ils parviennent à survivre dans l'atroce ("Je suis convaincu que tout être humain est né pour écrire un livre, et pour rien d'autre. Un livre génial ou un livre médiocre, peu importe, mais celui qui n'écrira rien est un être perdu, il n'a fait que passer sur la terre sans laisser de trace", dit Victor le libraire à Lucas dans le texte qui fait suite au Grand Cahier. Et Lucas de répondre : "Vous avez raison, Victor, écrire, c'est ce qu'il y a de plus important". L’écriture ou la vie, disait plus près de nous Jorge Semprun). Jour après jour, les deux fils de chienne s'adaptent à la situation qui leur est faite, et peu à peu prennent le dessus et sur la Sorcière, et sur l'environnement hostile (ils ne feront d'exception qu'à propos de Bec de Lièvre, une voisine délurée plus défavorisée qu'eux) tout en couchant imperturbablement sur le papier, et sans commentaires (peut-on être cynique, à cet âge ?), les faits tels qu'ils se présentent. Il s'agit donc d'un Bildungs Roman, selon l'acception de Goethe, quand bien même la forme (sans parler du fond) n'en est pas canonique. Et dont l’ambition, un peu à la manière de Mère Courage, de Brecht, est de dénoncer l’horreur de la guerre, qui est dans tous les cas de figure barbarie. Dans les deux ouvrages suivants, appartenant à la même trilogie (au sens étymologique), c’est le système totalitaire qui sera à son tour mis en accusation.

L'auteur. Née en 1935 à Scikvàud (près de la petite ville de Kôszeg - le lieu de la trilogie, à la frontière autrichienne), en Hongrie, a fui son pays (qui l’a longtemps considérée comme traître à la patrie et ennemie du peuple) à la suite des événements de 1956 (Imre Nagy, ça vous dit quelque chose ?), et a été accueillie en Suisse. Le Grand Cahier est son premier roman (publié en 1986). L’œuvre d'Agota Kristof a connu un retentissement mondial, et a été traduite dans une quinzaine de pays. Le Grand Cahier (écrit directement en français, merci Agota !) est surtout, selon moi, le premier volet d'un ensemble qui comprend La preuve et Le troisième mensonge. Il ne prend son sens véritable qu'à l'intérieur de cette globalité. Agota Kristof a fait l'objet, il y a trois ans, d'un reportage très élogieux (Le Continent K) sur Arte. Bref, comment peut-on encore ignorer son œuvre ?

 

Extrait de l'ouvrage : l'hiver

 

Il fait de plus en plus froid. Nous fouillons dans nos valises et nous mettons sur nous presque tout ce que nous y trouvons : plusieurs pull-overs, plusieurs pantalons. Mais nous ne pouvons pas mettre une seconde paire de chaussures sur nos souliers de ville usés et troués. Nous n'en avons d'ailleurs pas d'autres. Nous n'avons ni gants ni bonnet non plus. Nos mains et nos pieds sont couverts d'engelures.

Le ciel est gris-foncé, les rues de la ville sont vides, la rivière est gelée, la forêt est couverte de neige. Nous ne pouvons plus y aller. Or nous allons bientôt manquer de bois.

Nous disons à Grand-Mère :

- Il nous faudrait deux paires de bottes en caoutchouc.

Elle répond :

- Et quoi encore ? Où voulez-vous que je trouve l'argent ?

- Grand-Mère, il n'y a presque plus de bois.

- Il n'y a qu'à l'économiser.

Nous ne sortons plus. Nous faisons toutes sortes d'exercices, nous taillons des objets dans du bois, des cuillers, des planches à pain et nous étudions tard dans la nuit. Grand-Mère reste presque tout le temps dans son lit. Elle ne vient que rarement à la cuisine. Nous sommes tranquilles.

Nous mangeons mal, il n'y a plus ni légumes ni fruits, les poules ne pondent plus. Grand-Mère monte tous les jours un peu de haricots secs et quelques pommes de terre de la cave qui est pourtant remplie de viandes fumées et de bocaux de confitures.

Le facteur vient parfois. Il vient tinter la sonnette de sa bicyclette jusqu'à ce que Grand-Mère sorte de la maison. Alors le facteur mouille son crayon, écrit quelque chose sur un bout de papier, tend le crayon et le papier à Grand-Mère qui trace une croix au bas du papier. Le facteur lui donne l'argent, un paquet ou une lettre, et il repart vers la ville en sifflotant.

Grand-Mère s'enferme dans sa chambre avec le paquet ou avec l'argent. S'il y a une lettre, elle la jette dans le feu.

Nous demandons :

- Grand-Mère, pourquoi jetez-vous la lettre sans la lire ?

Elle répond :

- Je ne sais pas lire. Je ne suis jamais allée à l'école, je n'ai rien fait d'autre que travailler. Je n'ai pas été gâtée comme vous.

- Nous pourrions vous lire les lettres que vous recevez.

- Personne ne doit lire les lettres que je reçois.

Nous demandons :

- Qui envoie de l'argent ? Qui envoie des paquets ? Qui envoie des lettres ?

Elle ne répond pas.

Le lendemain, pendant qu'elle est à la cave, nous fouillons sa chambre. Sous son lit, nous trouvons un paquet ouvert. Il y a là des pull-overs, des écharpes, des bonnets, des gants. Nous ne disons rien à Grand-Mère, car elle comprendrait que nous avons une clé ouvrant sa chambre.

Après le repas du soir, nous attendons. Grand-Mère boit son eau de vie puis, titubante, va ouvrir la porte de sa chambre avec la clé accrochée à sa ceinture. Nous la suivons, la poussons dans le dos. Elle tombe sur le lit. Nous faisons semblant de chercher et de trouver le paquet.

Nous disons :

- Ce n'est pas gentil, ça, Grand-Mère. Nous avons froid, nous manquons d'habits chauds, nous ne pouvons plus sortir et vous voulez vendre tout ce que notre mère a tricoté et envoyé pour nous.

Grand-Mère ne répond pas, elle pleure.

Nous disons encore :

- C'est notre mère qui envoie de l'argent, c'est notre mère qui vous écrit des lettres.

Grand-Mère dit :

- Ce n'est pas à moi qu'elle écrit. Elle sait bien que je ne sais pas lire. Elle ne m'avait jamais écrit auparavant. Maintenant que vous êtes là, elle écrit. Mais je n'ai pas besoin de ses lettres ! Je n'ai besoin de rien qui vienne d'elle !

(Agota Kristof, Le grand cahier, pp. 60-62 de l'édition Points. Source : site des sections bilingues de l'Institut français de Dusseldorf ).

 

 

III. Commentaires

 

I. Autour du Grand Cahier.

 

Cette œuvre serait parue à compte d’auteur sous le manteau, on pourrait s’inquiéter d’une présentation devant de jeunes élèves, au sein d’une institution d’État.

Mais, on l’a dit, elle a quinze ans d’âge, a été très largement diffusée dans le monde (il paraît que notre amie Agota est l'objet d'un véritable culte au Japon) et a connu plusieurs adaptations théâtrales, dont l'une, sous le titre Gemelos (Compagnie Orkydhé), est en tournée nationale, entre autres à Amiens. Car le jeune enseignant n’a pas pris le Grand Cahier par légèreté : il l’a fait en liaison avec l’actualité culturelle la plus proche, la plus évidente, retrouvant par là, qu’on me pardonne cette référence, le système des centres d’intérêt si cher à Decroly : susciter l’intérêt pour mobiliser davantage l’effort, quelle démarche plus hautement pédagogique ? Plus respectueuse de l’être qui apprend ?

Le Grand Cahier est aussi distribué sous forme de cassettes, à l’attention des non-voyants. C’est assez dire que cette œuvre est en passe, qu’on le déplore ou s’en félicite, de devenir un classique. D’ailleurs, les institutions éducatives ne s’y sont pas trompées. En France, comme on l’a fait remarquer, l’ouvrage est signalé à la fin du choix qu’on propose aux professeurs (de Seconde il est vrai) : " éventuellement, des œuvres moins attendues pouvant susciter la curiosité et l'intérêt des élèves : Le Grand Cahier…. ". En Suisse romande (pas si prudes que ça, les calvinistes !), plusieurs lycées l’ont adopté comme lecture obligatoire, à cause (je crois) de la force de ce témoignage. Alors ?

Alors, nous n’en sommes plus au temps des Lagarde et Michard, et je dis ceci sur un ton de regret (passéiste je suis) ; car je pense qu’on ne peut pleinement goûter une œuvre contemporaine si on n’est pas en mesure d’effectuer des "ponts" avec celles du passé. Mais c’est une autre histoire (périmée, j’en conviens). Rien ne nous dit d'ailleurs que notre titulaire académique n'avait pas songé à établir de tels ponts. Ceci posé, puisque j'ai entendu parler (dans les messages de soutien) de l'invention du torche-cul rabelaisienne (un pince-sans-rire de ma connaissance prétendait même que c'était la première apparition dans l'histoire du fameux tâtonnement expérimental cher à notre maître commun, Célestin Freinet), j'ai effectué un petit remue-méninges, et ce que j'ai rapidement rapporté est assez éloquent.

Souvenez-vous de ce polisson de Jean-Jacques, qui nous fait l'aveu d'une fessée sensuelle, et que Mme de Warens avait initié aux Charmettes pour lui éviter, avec de plus âgés que lui, de sombrer dans de coupables penchants (aujourd'hui, on parlerait de pédophilie) ; eh bien le dit Jean-Jacques, avant de "déjeuner d'excellentes figues" à l'abri du Pont du Gard, il avait goûté d'autre figue, dans la diligence qui passait du côté du Guiers Vif. Si ! Si ! Allez le lire ! Et il me souvient que Diderot... L'un de ses héros avait les mains sacrément baladeuses, à la manière du Président Giscard d'Estaing - en tous cas devant Brigitte Bardot, dit-elle ! Et tout près de nous, ah les délices proustiens dès la première page d'À la recherche ! Et que dire de la culotte Petit-Bateau de l'Amant ? Et Jacques Lanzmann, l'avez-vous fréquenté ? Avez-vous lu Le têtard ? Lui, c'était avec une vache (on peut assurément dire qu'il ne reculait devant rien, pour faire le Jacques !) !Et Sartre ? Sa Nausée me l’a-t-elle donnée, la nausée (mais que voulez-vous, je déteste ce petit coq prétentieux et sale) !

Et Claude Simon, autre Prix Nobel (tellement mérité, celui-là) ? Dominique Viart, professeur de littérature française à l'Université de Lille 3 (la bien nommée Charles-de-Gaulle, je ne l'invente pas !) rappelle opportunément que La route des Flandres (que l'auteur me dédicaça en 1960 - et toc ! Pour ceux qui courent après des dédicaces d'Harry Potter) est un fantastique ouvrage traversé de métaphores obsédantes toutes ressortissant au domaine du sexe le plus cru. Et il ajoute  : "le texte sexuel est si intriqué au "reste" que l'on n'en peut le "séparer", comme l'ivraie du bon grain. Ce grand livre parle de la guerre et du traumatisme qu'elle laisse. Or il n'y est souvenir de guerre, obsédant et douloureux comme celui de ces trains à bestiaux emplis de prisonniers transférés vers l'Allemagne, corps mêlés dans la sueur, qui ne revienne dans chaque scène sexuelle. Il n'y est mémoire de fuite éperdue sous la mitraille qui ne confonde l'herbe dans laquelle on voudrait disparaître à l'ennemi, avec les poils pubiens d'une femme sur le corps de laquelle, après, on cherche à oublier.

Qu'est-ce à dire ? La sexualité ferait-elle partie de la vie ? Serait-elle même ce lieu où se cristallisent les traumatismes les plus aigus de l'existence ? Plus encore en serait-elle même le signe ou le symptôme ? Et cela ne faudrait-il pas l'apprendre, le faire comprendre à nos étudiants, nos élèves et nos enfants ?"

Voilà qui est dit de la meilleure façon. Qu'ajouter à cela ? Eh bien, selon moi, cette œuvre qui se situe entre Guignol (On pourrait opérer un intéressant rapprochement avec La vie est belle, de Roberto Benigni, ce dernier ayant traité de l'insoutenable horreur sur le mode de la bouffonnerie) et Hitler, comme on l'a remarqué, est beaucoup moins pornographique que les piètres et navrantes pantalonnades (ses cas le sont, dirait l'autre) d'une Annie Ernaud (par exemple). Et si l'on entre dans le bouquin, alors je tiens que ce qui est nettement plus pornographique que la levrette à Bec, c’est, dans la saynète l’Incendie, le spectacle de sa mort après les viols de la soldatesque.

 

II. Les deux logiques

 

Cette affaire, on le voit, n'aurait pas dû avoir lieu. Cependant, en vertu de l'adage qui veut qu'il n'y ait pas de fumée sans feu, rappelons que si Agota Kristof se déclare surprise par l'affaire ("Le livre est au programme de très nombreux lycées"), elle ne manque pas d'ajouter, fort honnêtement : "Je comprends toutefois que l'on puisse considérer ces passages comme pornographiques s'ils sont isolés. Cette œuvre est fortement autobiographique. Enfants, pendant la guerre, en Hongrie, nous parlions énormément de sexe. Cela fait partie de la réalité d'une société en guerre". Le fait est donc que cette affaire a eu lieu. Dès lors, la vague de soutien au jeune professeur et de protestation contre cette stupéfiante procédure est parfaitement saine et légitime. Encore faut-il garder la mesure, et ne pas en profiter pour faire du rentre dedans à propos de n'importe quoi. Ainsi condamne-t-on les "agissements policiers", et va-t-on jusqu'à évoquer une "bavure policière". Rappelons encore que les policiers sont des fonctionnaires publics, à l'instar des professeurs. Rappelons que leurs agissements se font à l'initiative et sous le contrôle du Parquet. C'est pourquoi je suggère un douloureux thème de réflexion à l'usage des plus naïfs des défenseurs dressés autour du jeune professeur : pour l'essentiel, les fonctionnaires de police sont des fils du peuple. Tandis que, pour l'essentiel, les gens de robe sont issus de la bourgeoisie, petite (comme les profs) ou grande. Or, les policiers n'agissent que sur instruction de la Justice. Quelle plus belle illustration de la mainmise d'une classe sur l’ensemble du corps social ? *

Mais revenons au fait : avocat de la société, avocat de la loi républicaine, garant de l'intérêt général, le procureur, qui n'inspire évidemment pas la sympathie dans le cas qui nous occupe, n'a pas donné ordre à la police d'agir comme elle l'a fait, tout simplement par caprice ; pas plus que les professeurs (j'anticipe un peu), le procureur n'est seul maître à bord dans son domaine. Il a des comptes à rendre (au procureur général), et surtout il s'appuie sur des codes (en l'occurrence le Code pénal), qui ne lui laissent pas tellement de marge de manœuvre. Or le Code pénal, à la suite de la floraison des affaires de pédophilie ou de barbarie mettant en cause la jeunesse (peut-être aussi après le coup de tonnerre qu'a constitué l'Affaire Dutroux chez nos voisins belges), s'est enrichi de dispositions particulièrement draconiennes s'agissant de la protection des mineurs. Prenons le temps de lire son article 227-24 : "Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine, soit de faire commerce d'un tel message, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 500 000 F d'amende lorsque ce message est susceptible d'être vu ou perçu par un mineur". Texte parfaitement clair dans son intention répressive, mais qu'il convient évidemment d'appliquer avec discernement. Prétendant être "intervenu en flagrant délit" le procureur Steinmetz a-t-il manqué de clairvoyance, s'est-il trop précipité par excès de prévention ? Question difficile à trancher. Je ne m'y hasarderai donc pas. Ce que je sais, c'est que le sentiment puissant d'être "au-dessus de la mêlée", qui anime ce corps - à qui l'on confie, répétons-le, la très lourde tâche de garder la société loin des écueils (conséquences d'agissements déviants) qu'entraîne inévitablement toute activité humaine, ne favorise pas tellement le contact. Impossible d'avoir ces gens-là au bout du fil, quand bien même on est au-dessus d'eux dans l'échelle des fonctionnaires. Et que les problèmes urgent. Difficile d'obtenir un secrétariat pour être orienté. Mais peut-être, après tout, sont-ce là les conditions sine qua non de l'indépendance de jugement.

Quoi qu'il en soit, le procureur a certainement pesé le pour et le contre avant d'inscrire sa réaction au dépôt de plainte, dans le cadre de la législation sur la protection des mineurs et d'estimer "qu'une infraction était en train d'être commise" en s'appuyant sur trois passages du Grand Cahier (nous lui conseillons d'aller lire, toutes affaires cessantes, "Le Têtard" de Jacques Lanzmann ! Et qu'il retienne en particulier cette belle phrase : "Enfant perturbé par la rencontre soudaine du monde animal et par la perte tout aussi soudaine de mon identité, je me suis souvent cogné la tête contre les parois de ce labyrinthe incompréhensible qu'est l'existence") : à mon sens, on peut au moins lui reprocher le fait de n'avoir pas décroché son téléphone, de n'avoir pas appelé le Principal du collège - qu'il a bien dû côtoyer au hasard d'une des nombreuses cérémonies officielles - pour s'informer plus avant. Mais notre Institution est-elle parfaitement nette ? Non. Que de scandales (à connotation sexuelle, pour la plupart) étouffés derrière nos murs ! Et même si, après l'action résolue de Ségolène Royal (le seul point positif à retenir du passage aux affaires de l’Éducation de cette médiatique ministre : la lutte tous azimuts contre la violence en milieu scolaire), certaines "affaires" commencent à sortir, ce n'est pas sans quelques précautions de style. L'avez-vous remarqué ? Les curaillons qui se font pincer en train de pincer des fesses impies, voient leurs noms étalés complaisamment dans la presse (et ceux de leurs "supérieurs hiérarchiques"). Quand il s'agit de l'un des nôtres, on cite l'endroit, à la rigueur les initiales, mais pas plus. On peut se demander pourquoi... Alors, peut-être que le proc' était échaudé, qui sait ? Car si un procureur n'a pas la science infuse, et n'est pas forcément spécialiste de littérature, pour autant il n'est pas dépourvu d'une certaine mémoire... Bien entendu, je ne fais ici qu'examiner une hypothèse, j'ignore sa validité.

Mais si je ne peux juger l'attitude du procureur, je peux à tout le moins juger son jugement : parlant du fait qu'il avait reçu (tiens donc ?) les parents, le procureur explique : "Avec cette convocation des parents, nous voulions savoir en fait où en étaient leurs enfants dans la lecture de l’ouvrage. Car il se trouve que le professeur en question, avait donné en devoir du soir à lire les premiers chapitres du livre qui sont les plus corsés ". Parfaitement faux, Monsieur le Procureur, allez donc apprendre à lire. Et à lire sereinement et intelligemment, si possible, avant de proférer de telles contre-vérités (et vous remarquerez que je fais l'effort, moi, de parler votre langue, puisque j'entends par là une assertion visiblement contraire à la vérité mais qui peut être faite de bonne foi) ! C'est disséminées tout du long de l'ouvrage, que nous avons des saynètes à caractère sexuel. Quant à savoir si ce type de scène corsée est plus ou moins pornographique que le fait, pour de jeunes enfants, d'envoyer leur père vers une mort certaine à travers un champ de mines, laissons chacun juge, en son âme et conscience. Ce n'est pas à vous, Monsieur le Procureur, de trancher.

Et notre homme, qui décidément peut tout justifier, de continuer : "La perquisition visait à s’assurer qu’il n’y avait pas d’autres dangers pour les mineurs". Ah bon ? Que vous attendiez-vous donc à trouver, jeune homme, dans l'appartement professoral ? Des pommes de pin Mark-2 ? Des Gammon n° 69 ordinaires ? Ou des grenades à manche ?

Alors, la conclusion sur ce point vous appartient : Monsieur le Procureur de la République d'Abbeville Patrick Steinmetz, a réaffirmé - je cite le Courrier Picard - qu’il n’hésitera pas à recommencer au cas où une affaire similaire devait se reproduire. C'est bon. J'ai compris à qui nous avions affaire. Ce n'est pas par hasard que ce pitoyable fait-divers s'est déroulé à Abbeville. Mais je vais décevoir nombre de lecteurs en affirmant qu'à tout prendre, je préfère encore son attitude, droit dans ses bottes, à l'inquisition scandaleuse et parfaitement "injuste" (et illégale) du "petit" juge de Bruay-en-Artois (vous en souvient-il ?).

Pour autant, nombre de réactions de "soutien" ne sont guère plus catholiques (si je puis me permettre) que l'attitude de l'homme de robe, oubliant allègrement ce que sont les devoirs d'un fonctionnaire (et j'ajoute, pourquoi si peu d'esprit critique, et cette irrésistible pente vers le manichéisme, dans notre corporation ?). C'est ce que relève avec beaucoup de lucidité Michel Séonnet, au risque de voir déferler sur lui la boue indignée qu'on réservait au procureur (et aux policiers "agissants") :

"Au nom de quoi cette conception d'un enseignant seul maître à bord ! D'un enseignant qui n'aurait à relever d'aucun regard, d'aucun contrôle ! Disons-le : d'aucune éthique, d'aucune politique ! Avec de tels propos, les Faurisson ont de beaux jours devant eux, et nous aurons l'air fin lorsque nous nous opposerons à tel ou tel enseignant qui propose des textes évidemment antisémites, racistes, etc. Je crois que l'on est là face à deux conceptions de la démocratie.

Pour l'une, la démocratie est débat.

Tout le monde doit pouvoir donner son avis sur tout. La fonction de l’État démocratique est de créer les structures et la possibilité de tels débats. Dans un collège, ce sont des structures qui existent - conseils d'administrations, conseils d'établissements, etc.

La deuxième conception de la démocratie (mais est-ce encore de la démocratie ?) est celle qu'on nous vend aujourd'hui sous le signe du chacun fait ce qu'il veut comme il veut, n'a à répondre de rien à personne.

Je crains que bien des propos dits "de soutien" à l'enseignant d'Abbeville ne relèvent de cette deuxième conception".

On ne saurait mieux dire. Le jeune professeur, en dépit du non-lieu, a préféré aller planter ses choux ailleurs : désir de fuir des scènes traumatisantes, ou de s'éloigner d'encombrants soutiens, le sait-il lui-même ? En tout état de cause, si un soutien ne fut guère encombrant, c'est bien celui de la plus haute autorité de l'Académie. Dès que j'ai eu vent de cette affaire, révèle cet important personnage, "j’ai aussitôt demandé à l’inspection pédagogique régionale de donner un avis sur la valeur pédagogique du livre".

Mais pourquoi donc ? Que pouvaient ajouter les IPR requis par lui aux avis, si nombreux et positifs, on l'a vu, sur l'ouvrage incriminé ?

"Cela dit, c’est un livre dont on nous disait qu’il traitait de la guerre de 14. J’ai des photocopies sous les yeux. Il n’est pas question uniquement de la guerre de 14".

La guerre de 14 ! On voit à quel point l'important personnage - qu'on pourrait accuser de photocopillage, d'ailleurs - est informé ! J'espère que ce n'est pas des dits IPR qu'il détient un pareil scoop, car ce serait à pleurer.

"Il y a des passages qui posent problème, notamment des passages de zoophilie. Ce sont des enfants de troisième qui lisent ça !"

Tout pose problème dans le Grand Cahier, puisqu'il s'agit de la guerre. Que le Recteur, lui aussi, jette un œil dans Le Têtard, il sera édifié. En tout état de cause, il y a UN (et non DES) "passage de zoophilie". Oui, ce personnage est décidément bien informé. Quant à l'argument "des enfants de troisième", que Monsieur le Recteur parcoure les lieux dont il a la charge. La distribution de préservatifs à l'intérieur des établissements d'enseignement n'est pas très éloignée, dans le temps, de ces élèves de troisième-là, comme de leurs condisciples hexagonaux. Pour ne rien dire de toutes les propagandes soi-disant anti-sida, aux termes d'une crudité révoltante, et mettant le revers et l'avers sur le même plan. Non plus que de la pilule du lendemain...

"Je dis qu’on ne peut pas d’un côté, par la voix de l’ancienne ministre déléguée, Ségolène Royal, mener dans nos lycées une grande campagne contre la pédophilie et, de l’autre, défendre des textes qui, à tort ou à raison, pourraient faire croire qu’on l’encourage".

Mais si l'on veut bien définir la pédophilie comme la séduction illicite exercée par des adultes sur des enfants, donc des êtres non encore capables de bien exercer leur libre-arbitre, cet ouvrage n'a rien à voir, de près ou de loin, avec la pédophilie ! Puisqu'il s'agit d'enfants livrés à eux-mêmes au sein d'un climat de guerre ! Tout au plus pourrait-on dire qu'il illustre, à sa façon, l'adage freudien selon lequel l'enfant est un pervers polymorphe. Enfin, les classes d'âge fréquentant le lycée ne sont à l'évidence pas les cibles des campagnes contre la pédophilie : là notre Recteur déraille totalement.

Ma "bible", c’est un texte de 1883 de Jules Ferry. C’est une lettre aux instituteurs où il dit "qu’il s’agisse d’opinions politiques ou religieuses, faites en sorte, messieurs, qu’aucun de vos propos ne puisse choquer un père de famille de bonne foi". Je ne rentre pas dans le débat éthique ou esthétique. Je me demande si on ne pourrait pas avoir une approche aussi prudente, aussi raisonnable, aussi tolérante vis-à-vis de textes de caractère moral.

Alors là, cette Bible je la connais, cher Recteur : j'ai été le premier, je dis bien le premier, à la mettre dans son intégralité en ligne (avec celles de François Guizot et de Jean Jaurès, à lire aussi, n'est-ce pas), ce qu'on peut aisément vérifier ici. C'est assez dire que je la connais plus que quiconque et en particulier mieux que vous, Recteur, nonobstant votre titre ronflant. Ce texte a plus d'un siècle d'existence : il n'est d'abord pas dit qu'il ne doit pas daté. D'autre part, Ferry fait allusion à des propos, et il est parfaitement clair que, dans son esprit, cela vise pour l'essentiel des prises de position anti-cléricales (on sait combien la République dite des Jules était mal assurée) : "parlez [...] avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d'effleurer un sentiment religieux dont vous n'êtes pas juge". Rien à voir avec l'étude de nos mœurs qui, on s'en doute, sont à des années-lumière de celles qui avaient cours aux débuts de la IIIe République. Nous sommes aussi bien loin - hélas ! - de cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie. C'est un fait, qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite. Et si l'on devait juger à votre aune, Monsieur le Recteur, votre propre supérieur hiérarchique, le Ministre en personne, que n'aurait-on pas, alors, à dire (mais je préfère ne rien ajouter à cet égard : chacun me comprend) !

Je ne porte aucun jugement pour l’instant sur ce jeune enseignant. Je crois qu’il a été maladroit.

Mais si, mais si ! Tout ce que vous avez affirmé relève du jugement de valeur, d'une part, et pose problème à des esprits de bonne foi, d'autre part. Je ne sais si le jeune collègue a été maladroit - c'est après tout possible. Mais ce que je sais, c'est que votre réaction rectorale est consternante de sottise ignorante. Et, la découvrant, je n'ai eu de cesse de penser à cette assertion d'un autre socialiste grand teint - de valeur, lui - à propos d'un certain nombre de membres de la corporation, qui sont scandaleusement inférieurs à leur tâche (Claude Pair, in Rue du Bac : une nouvelle donne pour l'école, Syros, 1986, p. 166). C'est pourquoi, entre le procureur d'Abbeville Steinmetz, et le Recteur d'Amiens Morvan, mon choix est tôt fait.

 

III. Envoi

 

La censure on le sait, est le meilleur moyen de publicité qui soit. Quand on veut dissimuler ou faire oublier un fait dont on n'a pas lieu d'être très fier, il vaut mieux ne pas trop se manifester. Ainsi, au moment de l'Affaire du Carrefour du développement, les actions en justice du dénommé Nucci pour faire saisir (et taire) un hebdomadaire (l’Événement) n'ont eu qu'un résultat, celui de donner davantage de retentissement à l'article dont il n'appréciait pas les termes : il n'empêche ; le roi des cons, comme titrait le dit article, quand bien même il a pu échapper miraculeusement à la justice, pour les raisons que l'on sait, n'a pas échappé à l'apostrophe à son encontre d'un très haut Conseil de notre République. Tout être d'honneur se fût suicidé, après avoir reçu une telle douche.

De même, sans les interventions intempestives qui ont été détaillées plus haut, le livre eût vraisemblablement été étudié sans plus de ferveur, sans plus d'attention que les autres textes au programme. Mais voilà... Et gageons que les élèves de troisième de France et de Navarre savent maintenant de quoi il retourne...

"En censurant un livre qui met quelque chose à nu, quel est le véritable refoulé que l'on voudrait plus profondément enfouir ?", écrit encore Dominique Viart. C'est la question que l'on doit se poser, pour terminer. Pourquoi les adultes que nous sommes se font-ils les apologistes, du moins les propagandistes (par les achats de jouets guerriers, l'appétence pour les films dits "de guerre") des conflits armés et de la violence en général, tout en scotomisant ce qui ressortit à la sphère sexuelle ? Comment peut-on déraper, à propos d'une légèreté de l'aveu même de l'ineffable Recteur (aux Actualités de France 3, le lundi 27 novembre), jusqu'à une garde-à-vue accompagnée d'une perquisition en règle ? C'est pourquoi il est inadéquat d'écrire, comme l'a fait le Courrier Picard, que ce jeune enseignant a été traité comme un voyou. Car pour les voyous, la police a d'autres égards... Et la justice, donc !

Poète, vos papiers, disait déjà le Procureur de 1857 à l'endroit de Charles Baudelaire, condamné pour obscénité et immoralité. La postérité n'a pas retenu son nom, comme sombreront rapidement dans le néant les piètres commanditaires de l'histoire d'Abbeville. Alors, laissez-moi vous le rappeler : il s'appelait Pinard. Le pinard, n'est-ce pas, c'est de la vinasse...

Après un siècle et demi d'instruction obligatoire, les choses n'ont guère changé, dans l'ordre de l'obscurantisme : continue à régner le désordre établi. Il est vrai que nous a récemment quitté le grand esprit qu'était Louis Leprince-Ringuet : désormais, ce n'est plus le Grand Merdier, ce n'est que le Grand Cahier.

 

*"Quand j'étais prêtre-éducateur de rue dans le XVIIIe arrondissement de Paris, j'avais, à cause des loubards, affaire aux juges et aux flics. J'ai appris sur le tas à préférer les flics.
Il arrive aux flics d'être ripoux, mais au moins ils connaissent la réalité de la misère.
Les juges auxquels j'ai eu recours m'ont toujours semblé regarder les choses cachés derrière une vitre sans tain, comme enfermés dans un aquarium
".

Jean-Claude Barreau, in La destruction de la France, Plon, 2000, pp. 51-52

 


 

 


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[Agota Kristof est décédée en Suisse le 27 juillet 2011, à l'âge de 75 ans]