Destin français...

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Puisque Monsieur Zemmour a officialisé sa candidature à la Présidence de la République, il m'est apparu opportun d'interroger son écrit le plus intime - si j'ose dire -, puisqu'il y parle de sa formation et donc de son enfance. Son éditeur ne s'y est pas trompé, qui écrit : [E. Z.] "se livre avec force et sans tabou à une analyse de l'identité française en réhabilitant ses fondations". Il s'agit de l'ouvrage publié en 2018, Destin français, sorte de pavé de près de 600 pages, dont on ne trouvera évidemment, ci-après, que quelques "bonnes feuilles". Mais qui permettront - c'est du moins mon souhait - de mesurer l'incroyable étendue de la culture (d'abord historique) de l'auteur, exprimée qui plus est dans une langue en tous points remarquable (je pourrais ajouter que je juge en revanche sa culture "pédagogique" assez faible, mais ce n'est pas le sujet). Personnellement, je dois confesser que ce qui m'a le plus ébranlé, ou appris, à la lecture de ce texte, c'est la façon dont l'auteur s'est appliqué à démolir - aidé en cela par Péguy, entre autres - l'indéboulonnable statue de Victor Hugo : à chacun ses mythes... Et puisqu'il s'agit ici d'un "polémiste", d'un homme aux idées "clivantes" selon le mot à la mode, il est évident que l'avertissement de M. de Fontenelle (1758) lui va comme un gant :

"Dans la lice où tu vas courir,
Songe un peu combien tu hasardes.
Il faut, avec courage, également offrir,
Et ton front aux lauriers, et ton nez aux nazardes
".

 

En effet, les torrents de boue commencent à se déverser sur sa personne, et ce n'est pas fini.
Quant à ses idées, il y a fort longtemps que ce que Michel Onfray nomme "le délire du politiquement correct" tient le haut du pavé, tant les médias lui offrent leurs antennes tellement complaisantes (pour ne rien dire du climat "woke" des Universités). À cet égard, sans doute convient-il de tirer provisoirement de l'oubli le pamphlet lamentable de Daniel Lindenberg (Le Rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires), paru en 2002, car depuis cet ouvrage d'une effarante médiocrité, jusqu'à "La falsification de l'histoire", que Laurent Joly vient de publier chez Grasset, la route de la bien-pensance est jonchée de parutions montrant au bon peuple la direction du camp du Bien.
Et ce avec tant d'arrogance que le bouillant Brighelli, rendant compte en 2017 d'un ouvrage de Natacha Polony (Changer la vie), qui selon lui s'était vu opposer le silence radio de la quasi-totalité des médias ("Y aurait-il une liste noire des gens qu’il ne faut pas inviter, des auteurs dont il ne faut pas parler ?"), avouait qu'il avait fini par perdre patience face aux "crapules et aux zéros qui ne se multiplient que parce qu’ils sont journalistes à Libé" : "J’admire la patience de Polony — face à une archi-conne qui la suspecte de n’aimer ni les mosquées ni les Femen. Moi, je ne peux plus. Désormais, je sors la boîte à gifles. Il y a une vérité de la mandale qui dépasse, et de très loin, les effets de la raison raisonnante". On ne saurait mieux dire. Les "néo-réacs" en ont marre de se faire emmerder. Au pays de Molière, il faudrait recourir au bâton. Mais laissons cela et revenons à Zemmour.
Car en tout état de cause, que cela fasse plaisir ou non, ce polémiste mérite au moins d'être écouté, sinon entendu.
[N. B. : La plupart des extraits consignés ci-après ont antérieurement fait l'objet d'une publication dans Le Figaro Magazine du 7 septembre 2018]

 

"Le philosophe Rémi Brague, spécialiste des religions, explique qu’à l’exception du christianisme, qui est selon le mot de Hegel la "religion absolue", toutes les religions sont à la fois des religions et quelque chose d’autre : le judaïsme est à la fois une religion et un peuple, le bouddhisme, une religion et une sagesse ; l’islam, une religion et un système juridico-politique".


"Je ne reconnais pas... les quartiers où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant, les immeubles sont restés les mêmes, pour la plupart d’une laideur tranquille. Partout, que ce soit à Drancy ou à Montreuil, à Stains, ou encore dans le 18e arrondissement, le décor est demeuré identique. Ce sont les acteurs qui ont changé. En une génération, et à quelques encablures du centre de Paris, voire dans certains secteurs de l’Est parisien, on passe dans un autre continent, une autre civilisation, un autre pays. Malraux disait : "Une civilisation, c’est tout ce qui s’agrège autour d’une religion". Quand on change de religion dominante, on change de civilisation. Et donc de pays. À Montreuil, on a l’impression que la ville vit sous permanente transfusion malienne. Les commerces traditionnels ont fermé les uns après les autres, les boutiques halal fleurissent, les rares pâtisseries survivantes s’interdisent les babas au rhum. À Stains, j’ai cru comprendre que la paisible cité de mes grands-parents avait connu une importante promotion en devenant un centre européen du trafic de drogue. À la Goutte d’or, les mosquées côtoient les coiffeurs africains, les caïds en casquette, les pèlerins en djellaba".


"Écrire l’Histoire de la France, c’est pour moi monter et descendre inlassablement le même escalier : comment l’Église a fait un roi ; comment le roi a fait la nation ; comment la nation a fait la République ; comment la République a fait la grande nation ; comment la grande nation est devenue puissance moyenne ; comment la puissance moyenne est en danger de mort. L’historien Pierre Nora résume cet escalier par une formule cruelle et magnifique : "Je pense que le passé de la France est plus intéressant que son avenir. La France sait qu’elle a un futur, mais elle ne se voit pas d’avenir"".


"L’Allemagne des poètes et des artistes avait été une religion ; les peuples du Sud devinrent un nouveau peuple-Christ, chargé de la rédemption de nos vieilles nations fatiguées. Même quand la Prusse se montrait brutale et menaçante, nos adorateurs parisiens demeuraient dans le déni : la Prusse passera, l’Allemagne restera, distinguait-on avec subtilité. De même, leurs lointains héritiers, en bons sophistes, ont-ils édifié un mur théorique entre islamisme et islam, afin de préserver l’image immaculée de ce dernier. Avant la guerre de 1870, les rares visiteurs français de Berlin revenaient épouvantés, mais taisaient avec prudence ce qu’ils avaient vu. De même, lorsque Simone de Beauvoir voyagea en Algérie après l’indépendance, durant les années 1960, notre féministe s’offusqua des pratiques patriarcales maintenues et même restaurées par ses amis "progressistes" ; mais les lecteurs du Deuxième Sexe n’en surent rien"

Ér. Zemmour


"Ce n'est pas la vieillesse qui m'amène à me tourmenter, c'est l'état de la France qui se meurt à petit feu dans un mélange de cynisme, d'effroi et de contentement de soi. La décadence française est en marche et l'on ne voit pas ce qui pourrait l'arrêter"

F.-O. Giesbert, Le sursaut, p. 14

 

 

I. Enfance

 

Dès l’enfance, j’avais compris que la France était ce pays singulier fait de héros et d’écrivains, de héros qui se prétendaient écrivains, et d’écrivains qui se rêvaient en héros. Plus tard, avec Braudel, j’ai appris qu’il y avait aussi des Français qui travaillaient, produisaient, créaient, vendaient, achetaient, participaient à l’"économie-monde". Le Roy Ladurie et tant d’autres m’ont enseigné qu’il y avait aussi, et surtout, des paysans qui labouraient, nourrissaient, souffraient. Avec Philippe Ariès, j’ai appris qu’il y avait aussi des enfants, choyés ou délaissés. Mais la France était ce pays unique où "l’intendance suivait", du moins dans son imaginaire. La France était ce pays fait à coups d’épée mais aussi de mots, par des cardinaux qui avaient l’épée au côté, et des littérateurs qui avaient la langue effilée comme une rapière.

L’histoire de France coulait dans mes veines, emplissait l’air que je respirais, forgeait mes rêves d’enfant ; je n’imaginais pas être la dernière génération à grandir ainsi. J’ignorais que ma date de naissance serait décisive : je vivais au XXe siècle mais en paix, loin du fracas des deux guerres mondiales, et de la guerre d’Algérie ; je me réchauffais pourtant encore aux ultimes feux de l’école de la IIIe République. J’évoluais entre deux époques, entre deux mondes. Je grandissais dans l’abondance de la société de consommation et pourtant mon esprit vagabondait dans les plaines héroïques d’hier. J’étais abonné au Journal de Mickey, mon corps se gavait de fraises Tagada et de rochers Suchard, mais ma tête chargeait avec les cavaliers de Murat dans les plaines enneigées d’Eylau. Je vivais le meilleur des deux mondes. Je ne mesurais pas ma chance.

[...]

Il me fallut abandonner mes camarades de l’école en neuvième. Mon père avait décidé, sur les conseils d’un oncle, de me confier désormais à l’école Lucien-de-Hirsch. Je découvrais en même temps le charme verdoyant des Buttes-Chaumont, que nous transformions dès la sortie des classes en terrain de football, et le rituel des prières matutinales, avant le début des cours. C’était une école privée sous contrat, suivant scrupuleusement les programmes de l’Éducation nationale, auxquels s’ajoutaient deux heures d’instruction religieuse. Je gagnais soudain de nouveaux ancêtres : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David et Salomon. Mais ils n’effaçaient pas les Gaulois. On apprenait en classe à chanter les premiers couplets de La Marseillaise, on récitait par cœur les Fables de La Fontaine et on célébrait les hauts faits des héros français, de Bayard à Pasteur. Autant que je me souvienne, il n’y avait pas de compétition ni d’opposition entre ces deux filiations. J’ai su bien plus tard que Bossuet avait donné ces mêmes ancêtres bibliques au fils de Louis XIV, le Grand Dauphin, dont il était le précepteur. Seul Saint Louis faisait l’objet d’un litige, que certains de mes maîtres du matin s’obstinaient à appeler Louis IX, comme si sa sainteté butait sur les persécutions des Juifs qu’il avait ordonnées. La Torah nous était contée et commentée d’abondance. La lecture de Rachi, le grand rabbin de Troyes au XIIIe siècle, et sa langue si particulière, farcie d’innombrables mots français écrits en graphie hébraïque, n’avait guère de secrets pour moi.

C’est paradoxalement à l’école privée que je rencontrais des enfants de milieu très modeste ; des copains venus directement de leur Maroc natal, que l’école instruisait gratuitement ; ils ne racontaient jamais que la plupart des leurs avaient eux aussi quitté le royaume chérifien, mais pour émigrer en Israël ; je ne sus jamais pourquoi leurs parents avaient choisi la France comme terre d’asile ; je ne posais jamais la question ; la réponse me paraissait évidente : comment ne pas venir en France ? La quasi-totalité des Juifs d’Algérie ne s’étaient pas posé non plus la question lorsqu’il leur avait fallu choisir entre "la valise et le cercueil".

Dans l’enceinte de l’école, nous portions une calotte, que nous ne nommions pas alors "kippa" ; mais le surveillant général de l’établissement nous enjoignait de l’ôter dès notre sortie. Ma mère n’était pas la dernière à me gourmander si j’oubliais cette consigne. Ce n’était, en ce temps-là, pas la peur qui l’animait, mais le respect instinctif d’une conception stricte de la laïcité qui séparait l’espace public du domaine privé. L’école, comme la maison ou la synagogue, relevaient du privé ; la rue ne devait pas souffrir la moindre affirmation d’une identité religieuse. Les mots avaient une importance cardinale : ma mère prenait soin de dire "calotte" et non "kippa", "communion" et non "bar-mitsva", "israélite" et non "juif". Elle se prénommait Lucette, et ses frères et sœurs Paul, Bernard, Annie, Édith… Du côté de mon père, c’était la même litanie de prénoms "français", comme on disait à l’époque, avec fierté : Robert, Roger, Francette, Jean-Claude… Dans ma classe, parmi mes copains, les Éric (prénom à la mode dans ma génération) côtoyaient les Philippe, Charles, Émile, Pascal, Jean-Luc, Francis, Yves…

Ces prénoms nous venaient du "calendrier", disions-nous, sans même savoir qu’il s’agissait de noms de saints chrétiens. Bien plus tard, je compris que nous respections ainsi une règle édictée par Bonaparte. Décidément, l’Empereur me poursuivait. Mes aïeux n’étaient pas avec Murat au cours de la charge d’Eylau, ni à Rocroi avec le Grand Condé, encore moins avec Godefroi de Bouillon pendant les croisades. Mon père m’apprit que mes deux arrière-grands-pères avaient combattu pendant la Première Guerre mondiale, l’un à Verdun, l’autre aux Dardanelles. Je n’en éprouvais pas de vanité particulière, c’était normal, je ne faisais aucune distinction entre le sang réel et le sang historique ; comme s’ils s’étaient mêlés depuis longtemps dans mes veines.

Un jour, mon grand-père paternel me montra un des timbres qu’il collectionnait. Un combattant à la mine farouche, la tête surmontée d’un turban, brandissait un fusil. Un seul nom barrait l’image : Zemmour. C’était une tribu berbère célèbre, m’expliqua le vieil homme. Une des dernières à se soumettre à la France, bien après la prise de la smala d’Abd el-Kader, que j’avais étudiée à l’école. Mon sort se compliquait : j’avais été colonisé par la France, et j’avais même farouchement résisté à l’envahisseur. Comme Astérix face à Rome. Les Gaulois étaient devenus des Gallo-Romains, après avoir pris goût à la paix et à la civilisation romaine. Mes ancêtres à moi étaient devenus des Berbéro-Français, après avoir pris goût à la paix et à la civilisation française. Les Gallo-Romains avaient adopté les prénoms latins et endossé les toges romaines, appris à parler et à lire le latin ; ils disaient : "À Rome, on fait comme les Romains". Mes aïeux avaient donné des prénoms français à leurs enfants, lu Victor Hugo et endossé les costumes et les robes de Paris, jusqu’à cette mini-jupe si "indécente" que ma mère arborait dans les rues de la capitale, à la place des djellabas et burnous arabes que leurs grands-mères avaient pourtant portés.

L’histoire se répétait. Je la croyais immuable alors que j’étais là encore la dernière génération à la répéter. Dès la fin des années 1980, je compris que quelque chose ne tournait plus rond en ce beau pays de France : ceux qui nous avaient succédé dans les HLM de Montreuil ou de Drancy s’appelaient Mohamed ou Aïcha et non Marc et Françoise ; des voiles islamiques couvraient la tête de quelques jeunes filles ; leur langue était un sabir qui dédaignait la syntaxe française ; et il commençait à se murmurer que, dans nombre de lycées de banlieue, des adolescents refusaient d’étudier "votre" holocoste, "votre" croisade, mais aussi "votre" Voltaire, "votre" Flaubert, "votre" Révolution française…

J’avais pourtant toujours su qu’être français, c’était précisément ce sentiment qui vous pousse à prendre parti pour votre patrie d’adoption, même si elle avait combattu vos ancêtres. "La patrie, c’est la terre des pères. Il y a les pères selon la chair et les pères selon l’esprit", écrivait André Suarès, autre juif devenu français qui venait, lui, de Livourne, et chez qui je retrouverais, bien des années plus tard, la plupart de mes tourments, de mes analyses et de mes sentiments, rédigés dans une langue d’une pureté cristalline digne de Pascal. Avant même de le lire, j’avais intériorisé sa leçon : être français, quand on n’est pas un fils des pères selon la chair, mais un fils des pères selon l’esprit, c’est prendre parti pour ses pères d’adoption jusques et y compris contre ses pères d’origine. C’est prendre le parti de la raison sur l’instinct, de la culture sur la nature, c’est dire "nous" même quand le nous qu’on est devenu affronte le nous qu’on fut. Suarès ne dit pas autre chose : "Les immigrés, s’ils veulent être tolérés, doivent se rendre tolérables. Si la chair en eux n’est pas naturellement sensible dans le sens des fils véritables, ils doivent donner la preuve qu’ils ont l’esprit de la patrie, et qu’ils ne répugnent pas à vivre selon elle, et selon lui. Il se peut qu’ils soient placés entre l’instinct de leur naissance selon la chair et leur sentiment selon l’esprit". Et Suarès de préciser : "Ils ont le choix mais il leur faut choisir. Il faut qu’ils se prononcent, avec vérité, avec profondeur, pour les pères selon l’esprit, même s’il leur faut renier les pères selon la chair. Si le choix leur impose un sacrifice, il est d’autant plus nécessaire. On ne mérite rien de beau, de bon, de grand sans sacrifice".

Dans ma génération, et celles qui m’avaient précédé, ce sentiment était presque banal. Les exemples ne manquaient pas, et des plus illustres. Je ressentais au plus profond de moi ce que je lirai des années plus tard sous la plume de Raymond Aron : "Je suis ce qu’on appelle un Juif assimilé. Enfant, j’ai pleuré aux malheurs de la France à Waterloo ou à Sedan, non en écoutant la destruction du Temple. Aucun autre drapeau que le tricolore, aucun autre hymne que La Marseillaise ne mouillera jamais mes yeux".

De même, le grand professeur Alfred Grosser, lors d’un colloque en 1994, attestera cette transmutation des cœurs et des âmes qui fait que l’on devient français : "Arrivé en France en 1933 à l’âge de 8 ans, je ne savais pas un mot de français. Lorsque, plus tard, je me surpris pour la première fois à dire à mes étudiants : “En 1914, nous avons…” ce “nous” désignant bien entendu les soldats français, alors que mon père avait, pendant quatre ans, servi comme officier-médecin dans l’armée allemande, j’ai pensé, tout en continuant à parler : “Assimilation pleinement réussie. Jeanne d’Arc est mon arrière-grand-mère, Napoléon mon grand-père et Goethe un grand écrivain étranger.” [...]

 

 

 

II. Retour vers le Djihad

 

En se résignant à l’échec des croisades, Philippe le Bel renonçait à toute colonisation de l’Asie musulmane. Moins de cinquante ans après le départ du dernier croisé de Terre sainte, c’est l’Asie musulmane qui envahissait la chrétienté en attaquant par l’Empire byzantin. Qui n’avance pas recule, dit la sagesse populaire. Entre la chrétienté et l’Islam, c’est une histoire millénaire. Qui ne s’unit pas se divise ; qui n’attaque pas recule ; qui ne recule plus conquiert. Qui ne conquiert plus est conquis.

René Grousset en a tiré une leçon sur l’importance de la croisade d’Urbain II, qui s’oppose à notre doxa contemporaine. Selon lui, le pape a permis à l’Europe de retarder de près de quatre siècles l’avancée de l’Islam et de préparer la lente émergence d’une Renaissance qui n’aurait jamais eu lieu sous le joug islamique : "La catastrophe de 1453 qui était à la veille de survenir dès 1090 sera reculée de trois siècles et demi… Les croisades constituèrent une inestimable diversion qui retarda de trois cent cinquante ans l’invasion de l’Europe. Pendant ce temps, la civilisation occidentale acheva de se constituer et devint capable de recevoir l’héritage de l’hellénisme expirant… La croisade ne fut pas autre chose que l’instinct de conservation de la société occidentale en présence du plus redoutable péril qu’elle ait jamais couru. On le vit bien quand l’Occident renonça à cet effort".

Si les Turcs avaient conquis Constantinople dès 1090, c’était la capitale intellectuelle de l’Europe qu’ils auraient mise sous leur éteignoir. En 1453, c’est trop tard pour eux : le génie intellectuel européen, imprégné de la pensée grecque transmise par l’empire d’Orient à l’Occident, s’est épanoui en Italie, en France ou en Angleterre.

L’affaiblissement de l’esprit de croisade ne fut pas une marque de progrès moral mais une preuve de décadence. Il était dû avant tout à l’effacement de la France empêtrée dans la guerre de Cent Ans.

Une partie de l’Europe le paya d’un esclavage de quatre siècles, nous rappelle René Grousset en évoquant la conquête des musulmans : "Dans les pays chrétiens où leur régime s’imposa, toute pensée libre, tout progrès scientifique et intellectuel furent pour longtemps arrêtés. Aucun affranchissement des consciences ou des sociétés ne devint possible. Les institutions politiques ne purent s’élever au-dessus du plus primitif despotisme. Une partie de la population européenne se trouva retranchée de l’Europe".

L’Europe de l’Ouest avait abandonné à l’Islam l’Europe orientale, comme elle la livrera au communisme après la Seconde Guerre mondiale. Avec la même légèreté, le même manque de compassion et le même lâche soulagement. On comprend mieux alors le refus véhément en 2015 des dirigeants hongrois, polonais, ou même slovaques, d’accueillir des "migrants", venant pour la plupart de pays musulmans, en dépit des objurgations de l’Allemagne, des leçons de morale de la France et des menaces de la Commission de Bruxelles. Quand on a subi pendant des siècles l’asservissement islamique, on ne peut oublier que, contrairement à l’imagerie mythologique du cavalier arabe dévastant tout sur son destrier, la conquête arabe des terres chrétiennes d’Afrique du Nord ou de l’Empire byzantin a toujours commencé de manière pacifique, par une fraternisation des populations, des alliances même entre musulmans et chrétiens, unis par le monothéisme et la solidarité séduisante mais factice des "religions du Livre", contre un pouvoir despotique ou oppresseur. Ce n’est qu’après, bien après, lorsque le rapport de force démographique le permit, que les armées arabes imposèrent le pouvoir sans partage de l’Islam.

Pour fonder et justifier leurs attaques meurtrières sur le sol français en 2015, les propagandistes du Califat islamique (Daech) sonnèrent l’heure de la revanche contre les "croisés". Cette appellation fit sourire nos esprits laïcisés et incrédules. Nous avions tort. Cette histoire longue est encore très vivante en terre d’Islam, alors que notre présentisme consumériste et culpabilisateur a tout effacé de nos mémoires. Nous avons oublié qu’Urbain II était français, que Pierre l’Hermite était français, que Godefroi de Bouillon était (pratiquement) français, que Saint Louis était français. Nous avons oublié que, grâce à eux, nous avons échappé à la colonisation islamique et que l’Europe, enracinée solidement dans la raison grecque, la loi romaine, et l’humanisme chrétien, a pu alors s’élever vers le destin inouï et glorieux qui fut le sien.

Si nous l’avons oublié, eux ne l’ont pas oublié. [...]

 

 

III. Voltaire, ou la flatterie des grandeurs

 

Il tempête. Il éructe. Il tonne. Il menace. Il vocifère. Il agonit les faibles d’injures, mais courbe l’échine devant les puissants. Il reçoit avec faste dans sa demeure de Ferney les riches et les gens titrés, il en chasse les pauvres et les manants. Il se plaint, gémit, se lamente, souffre mille morts, sempiternel moribond hypocondriaque, Volpone de comédie toujours entre la vie et la mort, pour mieux apitoyer et circonvenir.
On se croit avec Louis de Funès, mais on est avec Voltaire. On croit entendre de Funès : "Les pauvres sont faits pour être très pauvres et les riches très riches" ; mais c’est Voltaire qui dit : "Il faut absolument qu’il y ait des pauvres. Plus il y aura d’hommes qui n’auront que leurs bras pour toute fortune, plus les terres seront en valeur".
On se croit avec de Funès frappant ses domestiques : "Vous êtes trop grand, baissez-vous, un valet ne doit pas être si grand !", mais c’est Voltaire qui dit : "Il faut un châtiment qui fasse impression sur ces têtes de buffles… Laissons le peuple recevoir le bât des bâtiers qui le bâtent, mais ne soyons pas bâtés
".
Voltaire ou de Funès ? "Il eut toujours l’air d’être en colère contre ces gens, criant à tue-tête avec une telle force, qu’involontairement j’en ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante" [Selon Madame de Genlis décrivant l’ambiance à Ferney]. Voltaire ou de Funès ? "J’ai honte de l’abrutissement et de la soumission basse et servile où j’ai vécu trois ans auprès d’un philosophe, le plus dur et le plus fier des hommes" [D'après Collini, un secrétaire de Voltaire]. Voltaire ou de Funès ? "En général le respect pour les grands avilit le fait qu’on admire ce qui est bien loin d’être admirable. On loue des actions et des discours qu’on mépriserait dans un particulier".

Voltaire est un de Funès lettré, un de Funès en majesté ; un de Funès en robe de chambre et perruque coiffée d’un bonnet de patriarche. De Funès pouvait tout jouer, industriel ou commerçant, flic ou mafieux, restaurateur ou grand d’Espagne ; Voltaire pouvait tout écrire, poésie, tragédie, roman, conte, essai politique, récit historique ou épopée. Le personnage incarné par Louis de Funès, avec un génie comique incomparable, traduisait l’avènement, dans la France pompidolienne du milieu du XXe siècle, d’une nouvelle bourgeoisie, avide et brutale, amorale et cynique, pressée de faire fortune et de parvenir. Voltaire incarne, avec un génie littéraire incomparable, l’avènement, dans la France de Louis XV du milieu du XVIIIe siècle, d’une nouvelle bourgeoisie, avide et brutale, amorale et cynique, pressée de faire fortune et de parvenir. La même soif de reconnaissance. Le même arrivisme. Le même mépris de classe. Le même darwinisme libéral. La même cruauté sociale. Le même règne de l’argent.

Un confident de Voltaire évoque ses "150 000 livres de rentes dont une grande partie gagnée sur les vaisseaux". La traite des Noirs "n’est pas sans doute un vrai bien", reconnaît Voltaire dans une formule alambiquée, avant d’écrire à son homme d’affaires : "J’attends avec toute l’impatience d’un mangeur de compote votre énorme cargaison bordelaise". En octobre 1760, Voltaire sable le champagne avec quelques amis pour fêter la défaite au Québec des Français dans une guerre "pour quelques arpents de neige". L’humiliation patriotique et le déclassement géostratégique lui paraissent de peu d’importance eu égard à l’enjeu commercial : sauvegarder en échange les possessions françaises aux Antilles et leurs exploitations sucrières, très abondantes et très rémunératrices, même si elles utilisent une main-d’œuvre d’esclaves alimentée par la traite des Noirs.

Notre humaniste détourne le regard. Business is business. Le travail est le souverain bien. Surtout le travail des pauvres. "Forcez les gens au travail, vous les rendrez honnêtes gens". Il vante les déportations en Sibérie comme les forçats dans les colonies anglaises condamnés "à un travail continuel". Il pense comme Quesnay, le chef de file des économistes physiocrates, "qu’il est important que le petit peuple soit pressé par le besoin de gagner" ; et n’a aucune compassion pour les "deux cent mille fainéants qui gueusent d’un bout du pays à l’autre, et qui soutiennent leur détestable vie aux dépens des riches".
Voltaire est libéral, mais pas démocrate : "J’aime mieux obéir à un seul tyran qu’à trois cents rats de mon espèce". Son régime idéal est le despotisme éclairé. Le despotisme éclairé par la philosophie. Il est une réinvention du roi-philosophe de Platon. Il se rêve despote du despote. D’où ses démêlés tumultueux avec Frédéric II, qui supporte mal sa tutelle. Il inaugure une nouvelle race d’écrivains, qu’on appellera un siècle plus tard " intellectuels", qui ont pour caractéristique commune d’aduler les despotes.[...] Seul Rousseau, une fois encore, a compris ce qui se trame ; seul Rousseau a dénoncé l’entourloupe : "Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux ; tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d’aimer ses voisins". [...]

 

 

IV. Victor Hugo, ou mettre à mort la peine de mort

 

Le Dernier Jour d’un condamné est un ouvrage de propagande qui met le génie littéraire d’un des plus grands écrivains français au service d’une entreprise de subversion inédite. Victor Hugo en est tout à fait conscient : il écrit que "si l’avenir lui décernait un jour la gloire [d’avoir délégitimé la peine de mort par son livre] il ne voudrait pas d’autre couronne". Il souhaite, ajoute-t-il, "donner son coup de cognée et élargir de son mieux l’entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-dix ans, au vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté".
Victor Hugo est pour une fois trop modeste. En se mettant dans les pas du grand juriste italien du XVIIIe siècle et son Dei delitti e delle pene, publié à Livourne, en 1764, premier texte de l’histoire de l’Europe qui remette en cause le principe de la peine de mort, il dissimule l’audace de sa transgression. Car Beccaria lui-même prévoit, en certains cas extrêmes, que la peine de mort puisse subsister. À part Beccaria, tous les grands auteurs des Lumières défendent la peine de mort : Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau.
Victor Hugo est le premier abolitionniste absolu de l’Histoire. Son slogan a le mérite de la simplicité qui parle aux imaginations : "Pas de bourreau où le geôlier suffit".
Victor Hugo a fini par gagner. Il n’en a jamais douté : "Au reste qu’on ne s’y trompe pas, cette question de la peine de mort mûrit tous les jours. Avant peu, la société entière la résoudra comme nous". Il fallut pourtant près de cent cinquante ans pour inscrire, en France, sa victoire dans le marbre de la loi. Cent cinquante ans de controverses, d’invectives, d’anathèmes. Cent cinquante ans pour convaincre une majorité de Français qui ne sera jamais convaincue. Le ministre socialiste de la Justice qui accomplira en 1981 le rêve d’Hugo, l’avocat Robert Badinter, reconnaîtra volontiers que l’abolition de la peine de mort était contraire au "sentiment général des Français". Mais les intellectuels, les médias, et toutes les élites progressistes, pourtant hérauts sourcilleux du respect sacro-saint des règles démocratiques, tresseront des couronnes au président Mitterrand, qui avait osé, en pleine campagne électorale, assumer ses convictions, malgré l’hostilité majoritaire du peuple.
C’est que les abolitionnistes placent leur combat au-delà des lois démocratiques, dans un empyrée qui relève de la mystique davantage que de la politique. C’est à cette hauteur sacrée que Victor Hugo a d’emblée placé son combat : il ne connaît pas "de but plus élevé, plus saint, plus auguste que celui-là : concourir à l’abolition de la peine de mort". Et promet, tel un prophète biblique, qu’une fois l’horrible châtiment supprimé "la douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera à travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront vos juges, vos hôpitaux qui remplaceront vos bagnes […]. On traitera par la charité ce mal qu’on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée au gibet. Voilà tout".
Dans un texte court mais brillant, intitulé Hugo aimait les assassins, le juriste Jean-Louis Harouel rattache le combat du poète à toutes les tentations millénaristes des siècles passés, ces hérésies, régulièrement condamnées par l’Église, qui ont voulu dévier le christianisme vers l’instauration du règne sur la Terre de la loi du Christ. Pourtant, Jésus avait d’avance refusé ce rôle par sa célèbre phrase : "Mon royaume n’est pas de ce monde". Laïcisés après la Révolution française, ces millénarismes sont les matrices des "religions séculières" qui, du socialisme au communisme, en passant par le fascisme et le nazisme, promettront le bonheur sur Terre pour mille ans. De son côté, Philippe Muray, dans son livre Le XIXe siècle à travers les âges, démontre avec éclat les liens étroits qu’entretiennent socialisme et occultisme, rappelant que Victor Hugo faisait souvent tourner les tables, pour converser avec Napoléon, Chateaubriand ou Robespierre.

 

4.1. - Le véritable et répugnant visage du crime

 

Le plan de Victor Hugo est au-delà de l’humain. Le poète réside dans des nuées où nous autres, médiocres êtres rationnels, nous n’avons pas l’honneur d’être admis. L’abolition de la peine de mort elle-même n’est en réalité qu’un moyen au service d’une humanité régénérée. Le mal que le christianisme place dans l’homme, Victor Hugo le place dans la société. Cet homme était "pur" avant de tuer, nous assène-t-il. "Et pourtant, misérables lois et misérables hommes, je n’étais pas méchant", s’écrie le condamné à mort. Tous ses pairs, du voleur à la tire jusqu’à l’assassin en série sont ainsi touchés par la grâce hugolienne : "Pauvres diables que la faim pousse au vol, et le vol au reste ; enfants déshérités d’une société marâtre, que la maison de force prend à douze ans, le bagne à dix-huit, l’échafaud à quarante ; infortunés qu’avec une école et un atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles".
Pourtant, ceux qui ont côtoyé ou étudié les criminels s’avèrent plus réservés. Dans ses Essais sur le monde du crime, l’écrivain russe Varlam Chalamov, qui a vécu aux côtés de la pire pègre dans les pénitenciers staliniens, se désole : "La littérature de fiction a toujours représenté le monde des criminels avec sympathie et parfois complaisance… Les artistes n’ont pas su discerner le véritable et répugnant visage de cet univers… Victor Hugo a vu le monde du crime comme protestant contre l’hypocrisie de l’ordre régnant".
Notre poète nous décrit un condamné hanté par la guillotine, psychologie que les spécialistes qui ont approché des condamnés à mort démentent. Le sociologue Raymond Boudon a expliqué, dans son livre Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, que la criminalité n’est pas le résultat mécanique d’un déterminisme social : "La plupart des
personnes nées dans un milieu criminogène ne commettent jamais aucun crime ni délit… l’interprétation causaliste de la délinquance est inacceptable
".
Victor Hugo n’en a cure. Son condamné à mort est d’ailleurs un bourgeois raffiné, pas un pauvre hère. Quelle que soit sa classe sociale d’origine, un criminel est forcément une victime. C’est pour lui une croyance religieuse : la société est seule coupable. La société des honnêtes gens. C’est l’ordre qui est le désordre, et le désordre qui est amour. Robert Badinter, en bon disciple, ne dira pas autre chose : "Je ne me sens pas au fond du côté des honnêtes gens, des victimes". Relatant une de ses plus célèbres affaires, où il ne put arracher ses clients à la guillotine, Buffet et Bontemps en 1972, l’avocat décrit le procès d’assises comme une "chasse à courre" et les assassins comme un "gibier qu’on force". Une seule chose compte pour lui : "Sauver l’assassin dont il assure la défense". Un assassin qui est à ses yeux la seule victime. Victime de la justice et de la société. Victime, victime, victime. Victime qu’il faut sauver, qu’il faut soigner, qu’il faut rééduquer. Victime qu’il faut aimer. Badinter est bien l’héritier d’Hugo. Charles Péguy ne s’y trompera pas : "Hugo aimait les assassins, c’est un fait. […] Il faut le dire, il avait une prédilection particulière pour les assassins. Ils sont partout dans son œuvre en des points secrets de compétence. En des points de complaisance… Cette grande prédilection pour les assassins, c’est encore la grosse innocence de Hugo. Sa grosse ignorance. Du bien et peut-être surtout du mal".
Cette fascination pour les assassins est un des fils rouges de son œuvre. Dans Les Misérables, il exalte la figure du bagnard évadé Jean Valjean, paré de toutes les vertus, et peint le représentant de l’ordre, le commissaire Chabert, sous les couleurs les plus sombres. Son chef-d’œuvre devait s’intituler Les Misères. Tous ceux qui appellent notre compassion, miséreux, marginaux, exclus, jusqu’aux pires criminels, y sont sanctifiés. C’est dans ce roman qu’on trouve la fameuse apostrophe, devenue la devise de tous les progressistes : "Une école qu’on ouvre, c’est une prison qu’on ferme". Le criminel est une victime de la société, coupable de ne pas l’avoir éduqué ou de ne pas lui avoir procuré du travail.

 

4.2. - Le même objectif que Robespierre

 

Victor Hugo a forgé l’arme absolue, l’arme de destruction massive : la compassion. L’amour qu’il porte à tous les assassins, et au-delà à tous les déviants, va faire trembler sur ses bases une société française déjà bouleversée par la Révolution. Hugo poursuit finalement le même objectif que Robespierre : la création d’une humanité régénérée. Ce que "l’Incorruptible" tenta de réaliser par la guillotine, le poète génial l’accomplit par l’amour.
Dans son Victor Hugo, Barbey d’Aurevilly jauge avec une rare lucidité l’intention de l’auteur des Misérables : "Le dessein du livre, c’est de faire sauter toutes les institutions sociales, les unes après les autres, avec une chose plus forte que la poudre à canon, qui fait sauter les montagnes – avec des larmes et de la pitié… Son public, ce sont les femmes et les jeunes gens… C’est pour tous ces cœurs, impétueusement ou tendrement sensibles, qu’il a combiné les effets d’un livre arrangé à donner toujours raison à l’être que la société punit contre la société qui le punit".
Les Misérables, ou le triomphe de l’avocat sur le ministère public, de la sensiblerie sur le bon sens. Victor Hugo bâtit du sublime sur du faux. Son faux devient réalité. Victor Hugo et tous les écrivains qui l’ont imité n’ont pas seulement perverti les esprits juvéniles, en leur présentant une image mythifiée et fallacieuse des milieux de la pègre, mais ont surtout désarmé la société face à leurs agissements. En rendant la peine de mort illégitime, Victor Hugo et ses émules ont rendu illégitime toute sanction. En faisant des criminels les victimes, ils ont fait des victimes des criminels, puisque au fond représentants malgré eux de cette société honnie. Cette "inversion accusatoire" nourrit la déstructuration des sociétés modernes et l’ensauvagement d’une jeunesse délinquante qui a fait de la "culture de l’excuse" une seconde nature.
Victor Hugo ne pensait pas à mal. Il est un Balzac qui étale son "grand cœur", quand Balzac cachait le sien. Il est, comme dit Léon Daudet, "l’homme qui ne peut pas s’effacer, qui ne peut pas s’en aller, qui demeure attaché à ses métaphores par le je et par le moi". Sa maîtresse Juliette Drouet était une actrice. Elle fit de lui un grand poète en représentation devant l’univers. Il se laissa faire avec une rare complaisance. Il avait des excuses. Il perdit ou vit sombrer dans la démence ses quatre enfants. Sa femme le trompa avec Sainte-Beuve, qui ne put s’empêcher de le clamer dans Tout-Paris. Pour celer sa souffrance, Victor Hugo, dans ses soirs de beuverie, affirmait que c’était le propre des grands hommes : Napoléon avait lui aussi été trompé par Joséphine. Sur les photos qu’il nous reste de lui, il a toujours la main dans le gilet comme son illustre modèle. Il veut être Napoléon et Chateaubriand à la fois. Il n’a pas choisi son lieu d’exil au hasard : Guernesey est un mélange de Sainte-Hélène et du Grand Bé.

 

4.3. - Un Romantique baroque et barbare

 

Son travers a été de vouloir étonner. Il a cru qu’il était plus beau de lâcher la bride à toutes ses intuitions et impulsions que de les ordonner. Victor Hugo est un poète génial et un grand lyrique. Son verbe jaillit, lumineux et puissant, sous le coup de l’émotion. Il confond l’extraordinaire et le sublime, le monstrueux et l’admirable. Victor Hugo est un auteur baroque méconnu. C’est par son baroque qu’il a séduit les foules, qui l’ont pris aussitôt pour du sublime. Son romantisme du criminel est avant tout un romantisme. Comme le dit Léon Daudet avec une rare sagacité : "Tout le romantisme est issu de cette confusion du baroque et du sublime… À cette littérature baroque a correspondu une politique baroque. Toutes les erreurs politiques et littéraires aboutissent à la barbarie. Qu’est-ce en somme que la barbarie ? C’est l’extension de la confusion mentale. La glorification de l’instinct, et la fausse règle du cœur primant la raison".
Il faudra attendre un siècle, et deux guerres mondiales, pour que la mystique hugolienne finisse en politique. L’ordonnance de 1945 sur la délinquance juvénile privilégie l’éducation sur la punition. À partir des années 1960, de jeunes magistrats d’extrême gauche réunis au sein du Syndicat de la magistrature promettent de juger non selon la loi, mais selon leurs consciences. La justice sera subversive ou ne sera pas. C’est la célèbre "harangue de Baudot", qui était distribuée aux étudiants de l’École nationale de la magistrature, pendant les années 1970 : "Soyez partiaux… pour maintenir la balance entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, qui ne pèsent pas du même poids, il faut que vous le fassiez un peu pencher d’un côté. C’est la tradition capétienne […]. Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l’enfant contre le père, pour le débiteur contre la compagnie d’assurances de l’écraseur, pour le malade contre la Sécurité sociale, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice".
Beaucoup d’entre eux tiendront parole. Au grand dam des policiers, et des victimes, nos "juges rouges" mettront en prison des notaires et des ministres, mais relâcheront des clandestins et des délinquants multirécidivistes. Nos grandes consciences de gauche prétendent que la prison est criminogène ; qu’il faut tout faire pour l’éviter. On multiplie les peines de substitution et les remises de peine. On refuse de construire de nouvelles prisons. L’objectif prioritaire de notre politique pénale est la rééducation des prisonniers. On se gargarise de la formule hugolienne sur les écoles et les prisons. Nos écoles n’ont jamais été aussi nombreuses, mais beaucoup sont devenues le lieu d’apprentissage du crime. Du trafic de drogue, certains passent au grand banditisme, d’autres au djihadisme. Après avoir volé, ils tuent, ils égorgent, ils massacrent au nom de Dieu. La réaction de nos politiques, de nos médias et de nos intellectuels est toujours la même : c’est un fou qu’il faut soigner ; un psychopathe qui doit être enfermé en asile psychiatrique ; une victime de notre société raciste et colonialiste.

Nous vivons dans le monde rêvé par Victor Hugo. Celui des bougies qui répondent aux couteaux. Des "Vous n’aurez pas ma haine" qui répliquent aux "Allahu akbar". Le rêve christique du poète génial est devenu notre cauchemar.

Dans Les Misérables, Victor Hugo fait dire à l’étudiant révolutionnaire Enjolras : "Citoyens, le XIXe siècle est grand, mais le XXe sera heureux". Après les deux guerres mondiales, les massacres de masse, les génocides, les dictatures totalitaires, les héritiers du grand homme ont amendé et renouvelé la prophétie hugolienne : le XXe siècle fut horrible, disent-ils, mais le XXIe sera heureux.

N’ayons aucun doute : le pire sera au rendez-vous. [...]

 

 

V. Madame J.-P. Sartre et Monsieur S. de Beauvoir

 

Toute sa vie, Simone de Beauvoir fut Madame Jean-Paul Sartre ; mais depuis leur disparition, Sartre est devenu Monsieur Simone de Beauvoir. En 1980, c’est lui encore qui reçoit du peuple de Paris des obsèques dignes de celles de Victor Hugo. C’est elle désormais dont on évoque sans cesse le magistère, sa pensée dont on se réclame, son culte qu’on célèbre.

De son vivant, on écoutait parler Sartre ; depuis sa mort, c’est Beauvoir qu’on fait parler. Jean-Paul Sartre avait dit que "le marxisme [est] l’horizon indépassable de notre temps" ; le féminisme l’a depuis lors remplacé comme religion de notre époque. Le prolétaire fut le Christ du XXe siècle, à la fois victime et Dieu, Dieu parce que victime ; la femme est le Christ d’aujourd’hui, à la fois victime et Dieu, Dieu parce que victime. Sartre était un bourgeois qui ne voulait pas "désespérer Billancourt" ; Beauvoir est une bourgeoise que les femmes ont toujours désespérée.

Simone voit le jour dans une famille aisée qui habite un confortable appartement du boulevard Montparnasse, face à la Coupole, au milieu des rideaux de velours et d’une moquette rouge. Papa arbore canotier et panama, maman, robe longue ; la salle à manger est de facture Henri II ; l’enfant joue au jardin du Luxembourg sous la surveillance débonnaire de Louise, la charmante bonne. Les ouvriers ne sont pour l’enfant que des personnages des romans de Dickens ou de Sans famille, d’Hector Malot. La petite est une jolie brune aux yeux bleus, à l’intelligence vive et au caractère obstiné. Sans le vouloir, dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, avec ce style appliqué et scolaire de bonne élève qu’elle met dans tout, l’auteur fait un éloge touchant et paradoxal de la douceur de vivre d’avant la guerre de 1914, ce fameux "monde d’hier" cher à Stefan Zweig, univers tranquille et sûr, cossu et stable, qu’avait forgé le patriarcat de l’homme blanc européen.

Le père est le héros de l’enfant. La seule personne qu’elle veut à toute force séduire, intéresser, charmer. Ce personnage proustien, qui aurait tant aimé être aristocrate, admire Charles Maurras et Léon Daudet ; ce comédien amateur et avocat, cultivé et drôle, juge qu’il n’est rien puisqu’il n’est pas Victor Hugo, et lit à sa fille des textes de Taine ou de Gobineau. Simone se plonge dans les livres pour lui plaire ; est bonne élève pour lui plaire ; regarde avec commisération les autres femmes de la maison, sa mère en premier lieu, pour l’imiter ; perdra sa foi en Dieu pour quitter les jupes des femmes et des curés et être acceptée dans le clan des hommes. Simone n’est pourtant pas un garçon manqué ; mais elle se rêve en pur esprit désincarné pour intégrer le saint des saints viril. Elle ne supporte pas longtemps d’être confinée dans la "nursery". Par le savoir, le talent, elle veut se tailler une place dans cet univers sacré ; y être reconnue, respectée, adoubée. Les hommes, ce Graal. Elle est fière quand son père dit : "Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme". Une consécration. Sa destinée est tracée : elle sera un écrivain, ces demi-dieux que son père révère.

La Grande Guerre va bouleverser son univers. Son père est ruiné, comme des millions d’épargnants français, par les emprunts russes. L’inflation ronge le peu qui lui reste. Sa mère congédie la bonne et s’affaire au ménage : on se croirait dans La Parure, la célèbre nouvelle de Maupassant. Les deux filles de la famille n’auront pas de dot pour se marier. Elles devront travailler pour vivre. Son père en est accablé ; il voit dans le sort contrarié de sa progéniture le reflet de son propre déclassement ; et la fille est elle aussi abaissée aux yeux de son géniteur au rang subalterne de femelle, auquel elle croyait s’être arrachée. "Quel dommage que Simone ne soit pas un garçon : elle aurait fait Polytechnique !" Entre le père et la fille, c’est le temps des désillusions réciproques.

On apprend aux écoliers que le XXe siècle a commencé avec la Première Guerre mondiale ; et que les relations entre les sexes ont été transformées à jamais par l’obligation faite aux femmes de prendre la place de leurs hommes mobilisés dans les usines, les champs, les bureaux. Le destin de Simone montre que c’est encore plus profond. L’ébranlement provoqué par la guerre a détruit toutes les certitudes, toutes les hiérarchies.

Les vainqueurs sont ruinés, les héros sont cocus, les tire-au-flanc sont riches. L’inflation de l’entre-deux-guerres et la défaite de 1940 aggraveront encore ce chamboulement des repères et des modèles. Les jeunes ne respectent plus les anciens, car ils les ont conduits à l’abattoir en 1914 ; bientôt, les anciens mépriseront les jeunes, parce qu’ils seront écrasés en 1940. Les vainqueurs de 1918 seront les vaincus de 1940. Les vaincus de 1918 seront les vainqueurs de 1940, mais seront les vaincus de 1945. Le triomphe final de l’Amérique est celui du neuf sur le vieux, de la machine sur la terre, de l’argent sur l’épée, de la consommation sur l’épargne, de l’hédonisme sur l’héroïsme. Notre vieille civilisation, du Moyen Âge au XIXe siècle, avait reposé sur le droit romain et la religion chrétienne, sur le pater familias et Dieu le père. Ces deux piliers s’écroulent en même temps dans un fracas d’irrévérences intellectuelles et de bombes à destruction massive. [...]

En cet été 1940, Simone de Beauvoir admire sans se lasser pendant des heures un détachement de la Wehrmacht à travers les persiennes de la maison de La Pouëze (Maine-et-Loire) où elle s’est réfugiée, après la débâcle ; cette contemplation admirative lui inspire de longues descriptions dans son autobiographie, La Force de l’âge, de ces hommes qui donnent une "impression de jeunesse et de bonheur" contrastant avec celle qui émane "des centaines de réfugiés craintifs et misérables qui ne pouvaient attendre que de ces beaux soldats la nourriture, l’essence et le transport, un remède à leur malheur immédiat". Rapatriée plus tard dans un camion de l’armée allemande, elle confiera avoir été sensible à la "gentillesse toute spontanée et amicale et ronde" des vainqueurs.

Elle n’est pas la seule. Un autre écrivain, une autre féministe, Benoîte Groult, aime aussi contempler les soldats allemands : "Ils sont beaux et ils n’ont pas l’air pressés, puisqu’ils sont arrivés au bout du continent". Mais celle-ci a des limites morales que d’autres n’ont pas : "Des jeunes filles montaient sur les marchepieds et souriaient à nos ennemis comme s’ils venaient d’un pays allié, elles regardaient en se haussant sur la pointe des pieds l’intérieur des voitures, du regard qu’elles ont pour les roulottes du cirque Pinder. Honteuse impudeur de ces grues. Elles leur offraient des oranges et moi j’aurais voulu les larder de coups de fourchette, ces chiennes en chaleur. Comment ne pas avoir plus de patriotisme ? France adorée, tu es trahie" [Benoîte et Flora Groult, Journal à quatre mains, Denoël, 1962].[...]

"On ne naît pas femme, on le devient". La formule claque comme un slogan. Elle incarne une fois de plus la dilection irrépressible des intellectuels français, depuis Descartes au moins, pour une abstraction déconnectée du réel, déjà dénoncée par Burke ou Taine.de beauvoir

Les règles de l’évolution darwinienne et de la biologie démontrent pourtant à l’envi qu’on ne devient femme que parce qu’on est née femme. Le naturel et le culturel, le biologique et le social, les instincts et les constructions culturelles, qui au fil des siècles sont devenus les fameux préjugés et stéréotypes tant dénigrés, ne se contredisent pas, mais se complètent ; ne s’affrontent pas mais se renforcent, comme l’avait noté, dans un exercice de rare lucidité, Pascal dans ses Pensées : "Je crains que ce qu’on appelle nature soit déjà une coutume, comme la coutume est une seconde nature"... Simone de Beauvoir a donc tout faux, mais c’est pour cette raison, dans ce siècle de bouleversement qu’est le XXe siècle, que sa formule fera mouche et s’imposera comme une vérité révolutionnaire. Il fallait un Français – une Française – pour concevoir et imposer cette chimère... Certaines théoriciennes américaines ont conduit la formule célèbre de Simone de Beauvoir jusqu’à sa logique extrême. Puisqu’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient, alors la réalité biologique n’existe pas ; être femme n’est qu’une invention culturelle et une injonction linguistique. Pour Judith Butler et sa fameuse queer theory, le seul acte de qualifier une petite enfant "du nom de fille" en fait une personne de sexe féminin. Les Américains ont l’habitude de donner une ampleur industrielle et commerciale aux inventions des artisans français. La théorie du genre fut au Deuxième Sexe ce qu’Internet fut au Minitel. On raffine à l’infini : il y a le sexe (biologique), le genre (culturel), l’orientation (sexuelle). On peut être une personne de sexe masculin, mais de genre féminin, et d’orientation homosexuelle. On peut être de sexe féminin, de genre masculin et d’orientation homosexuelle. On peut aussi être de sexe masculin, de genre masculin et d’orientation hétérosexuelle, mais c’est plutôt mal vu. On peut enfin être de sexe féminin, de genre féminin et d’orientation hétérosexuelle, mais cela paraît démodé !

Toutes les combinaisons à partir de ce canevas ternaire sont possibles. La liberté, l’égalité et le respect sont à ce prix. Ce salmigondis théorique et lexical digne des Précieuses ridicules n’a en vérité qu’un seul objectif idéologique : ruiner l’hégémonie conceptuelle et normative du mâle hétérosexuel. Peu importe que pour la plupart des êtres humains le sexe, le genre et l’orientation se confondent sans question existentielle majeure, la seule présence des marges, fût-elle ultra-minoritaire, permet de contester la norme majoritaire. Ainsi oppose-t-on dans un équilibre linguistique égalitaire le transgenre et le cisgenre, en faisant mine de ne pas voir que ce cisgenre (l’homme ou la femme dont le genre correspondait au sexe) constitue l’énorme majorité, tandis que les transsexuels ne sont qu’une poignée d’individus. [...]

 

 

VI. De Gaulle, Soustelle et l'Algérie

 

L’Algérie ne sera ni l’Amérique du Nord, expurgée de ses premiers habitants, ni le Mexique et l’Amérique du Sud, où les Espagnols se mélangèrent aux Indiens après qu’ils les eurent convertis au catholicisme. L’Islam est à la fois une identité, une religion, et un système juridico-politique. L’Islam est le nœud gordien de cette affaire algérienne que la France n’a jamais osé trancher.

La France humaniste et révolutionnaire est restée au milieu du gué. Jacques Soustelle veut croire encore à la "fraternisation" des deux peuples, le pied-noir et le musulman. Il y a de la naïveté sentimentale chez Soustelle, celle du savant saisi par la politique, quand il intitule son livre sur l’Algérie L’Espérance trahie : comme si le propre d’une espérance politique n’était pas d’être trahie ! Mais il y a aussi une grande lucidité quand il explique que les assassins du FLN s’en prennent avant tout à leurs coreligionnaires musulmans – et de la manière la plus sauvage – pour leur imposer la "domination d’un groupe d’aventuriers racistes, totalitaires et d’inspiration communiste".

Soustelle est un ethnologue trop subtil pour croire aux mirages de l’assimilation pure et simple – et en cela il n’est pas l’héritier direct de Jules Ferry –, mais il demeure un républicain de gauche qui croit en l’Homme. Dans la querelle portée avec maestria par Joseph de Maistre dans Considérations sur la France ("Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu"), de Gaulle est du côté du réactionnaire de Maistre, Soustelle est avec les révolutionnaires universalistes pour qui, comme il le dira lui-même, "il n’y a aucune différence entre un paysan cévenol et un paysan kabyle". On notera cependant qu’il parle des Kabyles – berbères convertis de force à l’islam, des siècles plus tôt – et non des Arabes. Tout à son mirage romantique mexicain, il oublie seulement qu’en cent trente années de colonisation il n’y a pratiquement pas eu de mariages mixtes entre pieds-noirs et Arabes.

De Gaulle, lui, est d’un réalisme impitoyable : "On peut intégrer des individus ; et encore dans une certaine mesure seulement. On n’intègre pas des peuples, avec leur passé, leurs traditions, leurs souvenirs communs de batailles gagnées ou perdues, leurs héros. Vous croyez qu’entre les pieds-noirs et les Arabes, ce ne sera jamais le cas ? Vous croyez qu’ils ont le sentiment d’une patrie commune, capable de surmonter toutes les divisions de races, de classes, de religions ? Vous croyez qu’ils ont vraiment la volonté de vivre ensemble ?"

De Gaulle a reçu la visite du grand démographe français Alfred Sauvy, qui lui a exposé ses implacables courbes. Le Général récite sa leçon à Peyreffite : "Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Élysée ?" [...]

Dans l’ "Algérie de papa",...les musulmans n’avaient pu obtenir la citoyenneté française parce qu’ils avaient refusé d’abandonner leur "statut personnel", c’est-à-dire leur mode de vie régi par les lois religieuses. L’intégration dans l’Hexagone avait renversé les priorités et tourné au marché de dupes : les musulmans, devenus français, avaient légalement obtenu les droits de tout citoyen ; mais personne n’avait prévu que nombre d’entre eux retourneraient à leur "statut personnel" immémorial.

À la fin des fins, ils l’emportent sur Soustelle et sur de Gaulle. Une contre-société forge peu à peu un contre-peuple dans le cadre d’une contre-colonisation. De nouveau, la République se retrouve face à l’Islam, et ne sait toujours pas comment trancher le nœud gordien. De nouveau, la nation renoue avec ses éternels démons de la division, de la haine entre Français, de la guerre civile. Au nom de l’intégration et de l’Algérie française, Soustelle nous aurait maintenus dans une guerre permanente, cruelle et avilissante. Avec l’indépendance de l’Algérie, de Gaulle nous a donné un répit d’un demi-siècle, dont on a eu le grand tort de croire qu’il durerait toujours. Cinquante ans de paix, c’est beaucoup pour un pays toujours en guerre contre ses voisins ou contre lui-même ; mais ce n’est rien à l’échelle de l’Histoire.

 

 

© Ér. Zemmour, in Destin français, 2018, passim

 

 


 

 

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Destin
Français
"Je savais où je voulais vivre, avec qui je voulais vivre, et comment je voulais vivre. À mes yeux médusés d'enfant, le mot France brillait de tous les feux : histoire, littérature, politique, guerre, amour, tout était rassemblé et transfiguré par une même lumière sacrée, un même art de vivre mais aussi de mourir, une même grandeur, une même allure, même dans les pires turpitudes. La France coulait dans mes veines, emplissait l'air que je respirais ; je n'imaginais pas être la dernière génération à grandir ainsi. Il ne faut pas se leurrer. Le travail de déconstruction opéré depuis quarante ans n'a laissé que des ruines. Il n'y a pas d'origine de la France, puisque la France n'existe pas, puisqu'il n'y a plus d'origine à rien. On veut défaire par l'histoire ce qui a été fait par l'Histoire : la France. L'Histoire est désormais détournée, occultée, ignorée, néantisée. L'Histoire de France est interdite. On préfère nous raconter l'histoire des Français ou l'histoire du monde. Tout sauf l'Histoire de France. Mais cette Histoire se poursuit malgré tout et malgré tous. Elle a des racines trop profondes pour être arrachées. Elle s'est répétée trop souvent pour ne pas se prolonger jusqu'à aujourd'hui. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les mêmes lois s'imposent au-delà des générations. L'Histoire se venge".

[Quatrième de couverture]