Pour en finir avec l'Affaire Dominici (6)
Écrit par ComDiv Mercredi, 03 Mars 2010 06:25

"Malgré ses aveux, ce n'est pas le vieux Dominici qui a tué seul (et pour les motifs qu'il donne, qui ne tiennent pas quand on connaît les caractères)"
(Jean Giono, carnet 22, f° 60, 17 novembre 1953).
"Ce n'est pas une erreur judiciaire, c'est une justice incomplète"
(Jean Laborde, Un matin d'été à Lurs, p. 377).
"L'homme ou les hommes qui ont écrasé en une ou deux fois la tête de la pauvre petite fille ne méritent aucune pitié. Mais pour être aussi dur, il faut être sûr qu'on l'a ou qu'on les a trouvés"
(Jean Giono, Notes sur l'affaire Dominici, ms).
[suite]
III. LA JUSTICE À LA MANŒUVRE
1. L'instruction par le juge Périès
a. Le retour de Maillet
b. Rétractations et revirements en série
"Après leur départ, je suis demeuré dans la pièce où je me trouvais depuis la veille, sous la garde d'un gardien de la paix en uniforme. Celui-ci est resté pendant un certain temps mais je ne pense pas que nous ayons parlé de l'affaire".
Une confrontation est justement organisée avec Guérino. Gaston déclare qu'il se rappelle bien avoir discuté avec lui. Il a bien parlé de sept lièvres pris au collet, de l'achat de sa ferme, de ses malheurs conjugaux, mais ne se souvient pas d'avoir parlé des meurtres.
Ah ! Cette mémoire ! Quand elle décide de nous jouer des tours !
Gaston est ensuite confronté avec Bocca. La fatigue venant, le juge décide de renvoyer au lendemain la suite de ses confrontations.
Au début de sa narration, même lorsqu'il me disait avoir tiré sur l'homme et sur la femme, il paraissait détaché. Je le répète, il m'a paru manifester de l'émotion qu'en me racontant comment il avait frappé la fillette".
Le juge fait entrer Gustave. Confirme-t-il les propos qu'il a tenus, mettant en cause son père ? Non. Il ne confirme plus. Son père "n'a qu'à dire la vérité". Autrement dit, débrouillez-vous tout seul avec lui, Monsieur le juge.
Le juge fait remarquer à Gustave qu'à six reprises il a indiqué avoir reçu la confidence de son père expliquant qu'il était le meurtrier de la famille Drummond. Maintient-il ses déclarations ?
"Non. Mon père ne m'a jamais déclaré cela. Je vous ai menti jusqu'à ce jour".
Réponse de Gaston : "Je n'accuse pas mon fils. Il n'a qu'à dire la vérité".
On se dit que le juge doit nourrir quelques inquiétudes pour la suite et on n'a pas tort.
"Cher papa, excusez-moi, je souffre aussi terriblement. Je pense à vous plus que jamais et je vous promets d'être fort et de dire la vérité, même devant les menaces. Il faut que la vérité se fasse jour … "
Et Gustave justement ? Qu'en dit-il ? "C'est ce jour-là, en effet, que j'ai dû dire à Clovis ce que m'avait déclaré mon père".
Il le fait comparaître à nouveau, le 23 février. Il voudrait comprendre ce pauvre juge Périès : Gustave répète qu'il est sous la pression de sa famille, de ses frères et sœurs. Il leur a bien dit ce que le père lui avait déclaré dans la nuit du crime. Mais ils ne le croient pas, ils disent que ce n'est pas possible. Et lui-même, Gustave, finit par se demander si son père n'a pas raconté n'importe quoi, sous l'effet de la boisson.
Et la carabine ? Gustave l'avait vue dans la remise, il y a plusieurs mois. Il ne sait pas comment elle est arrivée là. I
Il termine par cette phrase : "Lorsque j'ai entendu les coups de feu, j'étais couché. Je n'ai pas songé à aller demander à mon père s'il les avait lui-même perçus".
"Puisque l'arme appartient à Clovis, comme le croit Maître Charrier, je suppose qu'il l'avait prêtée à son neveu Roger Perrin".
Justement, toujours à la tâche, le juge a fait expertiser les armes de l'entourage des Dominici afin, notamment, de déterminer la nature de leur graissage pour le comparer avec celui de la Rock-Ola. Il apparaît que ce sont les armes de Clovis qui présentent, à cet égard, de nombreux points communs avec la carabine. Clovis utilise de l'huile d'olive de sa propre récolte.
Il est entendu une dernière fois le 21 avril. Il maintient qu'il est innocent des crimes qu'on lui reproche.
2. Le procès d'assises
Le procès-verbal des débats établi par le greffier est mince et énumère essentiellement des incidents d'audience, des demandes faites par les avocats portant sur des questions de procédure. Rien sur le fond. Mais de nombreux comptes-rendus en ont été faits dans différents ouvrages, dont certains par des personnes qui étaient présentes. Parmi elles, Jean Giono, Jean Laborde, Madeleine Jacob, Pierre Scize. On est donc tenu de se tourner vers eux. À leur lecture, se dégagent en majorité deux lignes de force, l'une étant la conséquence de l'autre : les débats ont montré de la confusion, le verdict est discutable. Même Gabriel Domenech va connaître des doutes pendant un temps.
a. La confusion des débats
Ce qui fera dire au président Bousquet, selon Madeleine Jacob dans son ouvrage "À vous de juger" : "Notre tâche est lourde, aussi bien pour vous, Messieurs les défenseurs, que pour nous, car nous partons à la recherche de la vérité".
Fort de ce constat peu rassurant, on se dit qu'il n'y a aucune raison pour que les uns et les autres changent d'attitude et cessent de s'envoyer au visage des accusations réciproques. Et c'est bien ce qui va se produire :
"C'est lui qui a mis la bague au fusil !
Aussitôt, il revient en arrière, car jusqu'ici il ne connaissait pas l'existence de cette arme américaine.
Je le suppose, rectifie-t-il".
Des confrontations sont organisées à la barre et dégénèrent en brouhaha que le président Bousquet tolère un moment, espérant que pourrait en sortir une affirmation nouvelle. Mais on est alors plus près de la distribution de gifles que de l'apparition de la vérité.
Il maintient avoir passé la nuit dans la ferme de ses parents, à la Serre. Le matin il a été informé par Roure, le brigadier-chef de la SNCF. Durant l'enquête, sur ce point, Roure a été hésitant. Il ne se souvenait pas très bien avoir vu Roger Perrin et niait fermement les propos que l'adolescent lui avait prêtés. À la barre, il va dire que, depuis, la mémoire lui est revenue. Selon Madeleine Jacob, il déclare : "C'est exact. Je me suis arrêté à la ferme de la Serre. Je l'avais oublié. Je me suis dit : "Si Roger en est sûr, c'est que c'est vrai. Je ne voudrais tout de même pas le faire mentir, ce petit".
Ah ! Fort bien ! Mais une question vient à l'esprit : il s'agit de ne pas faire mentir Roger ou de dire réellement ce que l'on sait ? Quitte à reconnaître qu'on ne se souvient pas ! Après tout, ce n'est pas interdit.
Par ailleurs, Zézé avait déclaré à Sébeille en juillet 1953 que Gustave s'était arrêté à la Serre, le soir du 4 août, alors qu'il revenait de Peyruis sur sa moto, peu après 21h00. Gustave lui avait parlé de l'éboulement et des campeurs anglais avant de continuer sa route. Ce qui avait conduit alors à imaginer que Roger avait très bien pu accompagner Gustave sur sa moto pour aller dormir à la Grand'Terre. Ça s'était déjà produit auparavant. Mais, sur ce point, Zézé avait bien dit et maintenu qu'il n'était pas allé dormir chez son grand-père.
Il confirme, bien entendu, mais revient maintenant sur la halte de Gustave à la Serre pour révéler qu'en fait cet arrêt n'a pas eu lieu : "Je ne sais pas pourquoi j'avais dit cela".
Maître Pollak, voyant bien que la vérité va droit dans le mur, adresse une demande au Président Bousquet. Il faudrait contraindre les membres de la famille à prêter serment. Cela est contraire à l'usage mais peut se faire si le Président le décide. Après délibération, refus de la Cour d'accéder à cette demande.
Le président Bousquet peut s'armer de courage, à son tour, pour espérer découvrir cette vérité qui se cache si bien.
Est-elle inaccessible ?
Voilà qui mérite quelques explications. Mais le mieux est de s'en tenir à la relation qui en est faite par les personnes présentes.
"Dans cette affaire, où l'on en pose tant, le journaliste à son tour voudrait poser une question :
M. le président Bousquet est-il sourd ?
Des propos d'une gravité extrême ont été tenus à l'audience de la veille. Des propos de nature à faire évoluer le débat dans une direction toute nouvelle. M. le président Bousquet a fait à tous l'impression de ne pas les avoir entendus".
De quoi s'agit-il ? Pierre Scize continue d'expliquer que, la veille, Gustave Dominici se trouvait à la barre où il mentait "comme à son accoutumée". Gaston se lève et l'interpelle, lui demandant de dire la vérité. Réponse de Gustave :
"Je la dis la vérité. Tu es innocent".
Et le vieux :
"Quand tu étais dans la luzerne avec un autre, après avoir entendu les cris, tu savais où était l'arme et d'où elle venait. Elle ne vient pas de chez nous. Mais elle vient de pas loin !
Gaston : Tu dois dire la vérité ! Tu mets le déshonneur dans la famille. Dis la vérité, Gustave, et je te pardonne.
Gustave : Je la dis. Tu es innocent.
Gaston : Gustave, ça n'est pas ça qu'il faut dire. Il faut dire : c'est moi, je l'ai vu !
Il a vu qui ? Il ne le dit pas.
Gaston : Gustave, je suis en prison pour toi. Tu es un faux témoin. Ton frère Clovis aussi !
Gustave : Je ne sais rien de plus.
Que fait le Président ? Le Président le laisse partir ! Comme si rien de ce dialogue n'était parvenu jusqu'à lui".
Notons au passage que Gaston, reprenant le témoignage de Maillet, révèle que Gustave était dehors, dans la luzerne, et accompagné. Accompagné de qui ? Il ne le dit pas mais tout le monde voit bien de qui il s'agit. N'oublions pas la mise en cause de Roger Perrin par son grand-père.
"J'ai dit la vérité.
La salle gronde comme une mer prête à se déchaîner. Faut-il encore poursuivre cette scène à la fois déroutante et décevante ?
Vous voyez, dit le président à Gaston Dominici, il n'y a rien à en tirer !
Gaston opine du visage.
Eh non, rien, dit-il en se rasseyant".
"L'accusé, son père, se penche vers lui et, sans emphase, le plus simplement du monde, avec une émotion parfaite, lui dit :
"Gustave, je te pardonne. Je ne veux pas que tu dises que je suis innocent. Ce n'est pas ce qu'il faut dire. Dis la vérité. Qui était avec toi dans la luzerne quand tu as entendu les cris ? Qui était avec toi ? Qui était avec toi ? Qui était avec toi ?" (On sent que cette phrase va être répétée jusqu'à la fin des temps, si on ne l'arrête !).
Gustave ouvre la bouche. Le Président tape sur la table et dit : " L'audience est suspendue ! "
Gustave est sauvé. Il peut redevenir le lâche des albums de Zig et Puce.
Pour la première fois, la salle a un peu grondé".
Autrement dit, l'institution judiciaire n'aurait pas voulu remettre en question l'enquête de police et l'instruction qui avaient conduit Gaston Dominici, seul, devant la cour d'assises. Ce qui revient à dire qu'elle n'aurait pas voulu se remettre en question elle-même.
"J'ai eu peur que Gustave qui chancelait ne baissât la tête et ne dît "c'est moi !" Si cela était arrivé, il se serait passé une chose atroce. Nous aurions commis une erreur judiciaire, Messieurs. Je n'aurais plus pu convaincre personne de la culpabilité de Gaston Dominici".
Et leur réponse va être sans ambiguïté.
b. Un verdict insuffisant
Le sentiment général est que justice n'a pas été complètement rendue. Beaucoup pensent que Gaston Dominici est certainement coupable mais qu'il n'est pas le seul coupable. D'autres expriment clairement leurs doutes, y compris sur la culpabilité de Gaston.
Ainsi, le 30 novembre 1954, sous sa signature et celle de R.H Poulard, on peut lire :
"On n'aurait pas condamné un innocent, Monsieur l'avocat général ! Si Gustave s'était accusé de crime, on aurait eu deux assassins au lieu d'un, on aurait eu deux explications au lieu d'une. Et peut-être, en fin de compte, la confrontation de ces deux hommes décidés à s'accuser ou à parler, aurait permis de connaître toute la vérité".
Le 21 décembre, sous la seule signature de Gabriel Domenech, on lit ceci :
"Il veut sauver sa tête, à notre avis, mais s'il ne le peut, il ne veut pas être seul puni pour un crime qu'il n'a sans doute pas commis seul".
"L'auteur de ces lignes fut de ceux qui, le procès terminé, ne furent pas satisfaits. Avec beaucoup de ses confrères, il douta. L'enquête refaite, le dossier relu, il a changé d'avis".
"Car ce procès qui venait de finir n'aboutissait à rien, ne résolvait rien. Que Gaston Dominici fût coupable, personne au fond n'en doutait sérieusement. Mais l'inexplicable entêtement de la Cour à ne rien voir au-delà de cet unique accusé choquait bien des consciences. Il y a plus d'une façon d'être inique".
En voici un qui, lorsque l’on parle "justice", peut être écouté avec attention. Il est "du bâtiment". Son article débute ainsi :
"À Bordeaux comme à Poitiers, le procès de Marie Besnard n’avait encore été que la farce, ou le drame de l’expertise. L’affaire Dominici, elle, paraît ouvrir très largement le procès de la justice criminelle.
Écoutez Armand Salacrou : "J’ai découvert, moi, un véritable coupable ; un coupable qui ne mérite aucune indulgence ; c’est la justice française" (France Soir, 23 novembre). Et l’écrivain s’est senti soulagé en quittant le jury de Digne pour celui de l’Académie Goncourt".
Après cette entame, le professeur Vouin explique que la justice française ayant été mise en cause à plusieurs reprises durant ces dernières années, il convient d’en tirer quelques enseignements. Et après avoir écrit : "Le magistrat, cependant, pas plus que l’accusé, ne peut être présumé coupable. Lorsqu’il a donné au cours des débats des preuves certaines de sa sagesse, on en vient à penser que le vice ou la faute est peut-être au cœur même de nos institutions juridiques", il développe une argumentation en trois points exposant ce qui fait débat et pourrait être de nature à enrayer le fonctionnement d’une bonne justice.
* L’intime conviction du juge : De nombreuses critiques sont dirigées contre ce principe de l’intime conviction qui permettrait de s’affranchir allègrement de la preuve. Le professeur Vouin en perçoit le danger mais voit mal comment s’en défaire, ne serait-ce que pour apprécier justement l’intérêt d’une preuve. À un moment ou l’autre, l’intime conviction devra intervenir. Et il désigne aussitôt un autre adversaire, plus dangereux car de nature à influencer grandement le cours de la justice : le dossier. On a déjà lu ce qu’en pensait Jean Giono.
* Les débats et le dossier : Après avoir cité plusieurs journalistes qui ont écrit que la cour d’assises avait voulu "sauver le dossier", le professeur Vouin s’interroge à son tour : "Est-il possible que des magistrats, pour sauver un dossier, retiennent intimement la culpabilité d’un accusé sur le point même où elle n’est pas prouvée, se refusent à envisager la culpabilité d’un autre, non compris dans l’acte d’accusation, et soient résolument opposés, par principe, à tout renvoi de l’affaire pour supplément d’information ?" Et il montre du doigt la Chambre des mises en accusation. C’est elle qui décide du renvoi devant la cour d’assises et elle transmet, trop souvent, des affaires dans lesquelles les charges sont insuffisantes. Oui, mais le Président de la Cour d’assises pourrait prendre de la hauteur vis-à-vis de ce fameux dossier ! Et le professeur de s’interroger à nouveau : "Mais comment se fait-il que le Président de la Cour d’assises soit, ou paraisse être, si servilement attaché à son dossier ?" Il désigne alors une piste possible qui tient à la procédure devant cette juridiction : le Président mène, dès le début, un interrogatoire de l’accusé et cela le conduit à trop s’engager dans les débats.
* Après avoir émis plusieurs critiques contre cet acte, le professeur Vouin écrit : "Cet interrogatoire, enfin, et nous dirons même surtout, a l’énorme inconvénient de faire participer le président beaucoup trop directement aux débats dont il devrait demeurer l’arbitre serein et souverain, de l’y engager d’emblée en ouvrant ainsi la voie, inévitablement, à tous ces incidents d’audience dont est fait, malheureusement, notre actuel procès d’assises".
Ces considérations techniques qui nous éloignent quelque peu de notre affaire, présentent, malgré tout, un intérêt : par leur dimension générale, elles montrent l’importance de la secousse qu’a ressentie l’institution judiciaire à l’issue du procès Dominici. À cette occasion des critiques sont émises à tous les niveaux, y compris par des personnes qui ont pour fonction de "penser" le Droit. L’affaire Dominici en deviendrait presque une affaire d’État.
À l’étranger aussi, on est sévère. Lisons ce qu’écrit Gordon Young, journaliste anglais et auteur d’un ouvrage sur l’affaire, "Valley of silence" :
"Un crime maladroitement commis, une enquête maladroitement menée, un procès maladroitement conduit, un accusé maladroitement jugé".
La sentence est rude.
C'est donc lui, seul, qui a payé ce qui a été, de toute évidence, considéré comme un ratage. Mais il est bien connu que l'échec est orphelin alors que le succès fait naître de nombreuses revendications en paternité.
Ils l'ont prise en leur âme et conscience. Certains prétendent que Gaston aurait dû être acquitté, au bénéfice du doute. Un mot là-dessus : le bénéfice du doute est aujourd'hui une obligation légale pour les jurés. L'article 304 du code de procédure pénale leur fait un devoir d'en faire bénéficier l'accusé et ce depuis la loi sur la présomption d'innocence de juin 2000. Ce n'était pas le cas à l'époque. Pour autant cette notion de "bénéfice du doute" existait bien. Disons qu'il s'agissait plutôt d'une recommandation, voire d'un devoir moral que les avocats présentaient aux jurés, leur demandant de s'y soumettre.
À considérer leur décision, il semble qu'il n'ait pas été très présent puisqu'ils ont répondu aux sept questions posées, par l'affirmative et à l'unanimité ! Certains ont dit qu'ils avaient agi sous influence des magistrats, eux, braves gens du peuple intimidés par l'appareil judiciaire. Je leur laisse la responsabilité de leurs propos.
En revanche, je suis enclin à penser que le lamentable spectacle qui s'est déroulé sous leurs yeux, la présence évidente du mensonge, encore et toujours, n'ont pas contribué à les rendre indulgents. Malgré les protestations d'innocence de Gaston et son cocasse "Je suis franc z'et loyal".
IV. UNE CONTRE-ENQUÊTE DÉRANGEANTE
Ça commence bien ! Ceux qui espéraient des réponses claires et nettes en sont pour leurs frais.
"J'ai descendu dans la basse-cour - j'ai vu Gustave avec le petit - ils traversaient la luzerne, ils venaient de là-haut où il y avait les Anglais".
Plus loin : "Je ne sais pas s'ils venaient ou s'ils allaient … ils venaient du campement des Anglais. Ils sont allés du côté du ravin. C'est Roger qui portait la petite".
À la demande de Chenevier, Gaston ajoute que Gustave marchait derrière Zézé. On imagine facilement la tension qui règne à ce moment. Chenevier poursuit ses interrogations face à un Gaston qui freine des quatre fers et qui finit par dire :
"Ce n'est pas la vérité ! Je l'ai dite. Je mens … je l'ai toujours dite. Je l'ai dite quand j'ai dit que je ne m'étais pas levé. Mes enfants ! Je ne peux pas dire des mensonges pareils ! Je souffre".
C'est fini. À partir de ce moment, Gaston ne va plus revenir sur l'évocation précise qu'il avait faite de Zézé et Gustave dans la luzerne, la fillette dans les bras de Roger Perrin. Il va s'en tenir à la conversation entendue derrière la porte de la chambre d'Yvette et de son fils.
ls vont devoir patienter un long moment.
Le 13 janvier 1955, un nouveau juge d'instruction arrive à Digne en remplacement du juge Périès, muté à Marseille. Il s'agit de Pierre Carrias. C'est lui qui aura en charge la direction de la nouvelle enquête. Nos deux Commissaires attendent un signe de sa part. Ils apprennent que le 8 mars, une confrontation a eu lieu entre Gaston, Gustave et Yvette, menée par le juge Batigne de Marseille.
Comme le dit justement Chenevier, cette rencontre n'aura eu qu'un effet : permettre à Gustave et Yvette de connaître les déclarations de Gaston. Pour le reste, il ne faut pas rêver.
Le policier expose au magistrat les raisons qui justifient, à ses yeux, la reprise des investigations et la méthode de travail qu'il compte employer.
Il est rappelé par le juge le 15 juin. Cette fois, il emporte un dossier sous le bras car, en attendant une saisine officielle, il a commencé à travailler, préparant notamment une série de questions à poser à certains témoins.
Douche froide le lendemain : Chenevier raconte que le juge Carrias refuse de lui délivrer une commission rogatoire. L'étude des documents laissés par le commissaire fait apparaître qu'il envisage de reprendre l'enquête dans son ensemble, ce qui n'entre pas dans les vues du magistrat. Le juge Carrias ne peut donner une commission rogatoire générale, la jurisprudence de la cour de Cassation l'interdit. Chenevier est bon pour une remontée vers la capitale, Grosjean comme devant.
Bref, à en croire le Commissaire, la perspective d'une contre-enquête n'est pas bien reçue. C'est le moins que l'on puisse dire.
C'est ainsi qu'il accuse Sébeille d'avoir fabriqué de faux procès-verbaux et contrefait des signatures lors de sa garde à vue de novembre 1953. Le Commissaire lui aurait présenté une fausse déclaration d'Yvette reconnaissant le passage des Anglaises à la ferme. Il aurait fait de même avec elle, lui exhibant un faux procès-verbal de son mari. Quant au juge, Gustave déclare ne pas se souvenir d'avoir été entendu par lui le 13 novembre 1953 !
À partir de là, on se dit que tout est possible. Il ajoute qu'il a subi des pressions intolérables, qu'il a été frappé et que, par conséquent, il a préféré dire comme les policiers.
À quoi le commissaire Chenevier répond très logiquement que s'il en avait été ainsi, les policiers auraient pu lui faire dire qu'il était coupable. Mais ce n'est pas si simple et Gustave a réponse à tout : "Non, ils disaient tous : Je sais bien que ce n'est pas toi mais tu caches quelque chose".
Tout ce que Gustave avait pu admettre dans la précédente enquête est balayé d'un revers de main : il a reconnu certains faits, mais c'est parce qu'il avait peur d'être inculpé.
Malgré tout, Chenevier et son équipe ne se découragent pas. Ils vont entendre des dizaines de personnes, procéder à des auditions détaillées, des confrontations. Ce qui va leur permettre de préciser certains points.
Chenevier, sur ce point, entend le capitaine de gendarmerie Albert. Celui-ci explique que le 3 septembre 1952, lorsque Gustave était en garde à vue à Forcalquier, Yvette est venue pour protester contre le traitement fait à son mari. Le capitaine Albert l'a fait entrer dans un bureau et a parlé avec elle d'un lavage possible de ce fameux vêtement : "Elle reconnut sans réticence qu'elle l'avait fait avant de partir au marché à Oraison. Devant mon étonnement sur la coïncidence du crime et du lavage du pantalon et sur l'heure matinale de l'opération, elle répondit avec mauvaise humeur qu'elle avait bien le droit de laver un pantalon de son mari le matin de bonne heure avant de partir au marché".
Confrontation entre Yvette et le capitaine Albert : elle nie avoir tenu un tel propos.
"Je suis donc un menteur ?" demande l'officier.
"Ça … !" répond Yvette.
Au moment de la contre-enquête, il se rappelle avoir vu cette arme dans un "cellier attenant à la maison". Au fond et à gauche, il y avait une table. Il avait aussi remarqué des étagères et une sulfateuse. Notons au passage que cette description correspond assez bien au hangar dont ont parlé Clovis et Gustave, hormis le fait que celui-ci n'est pas attenant à la maison. Sur les photographies, une sulfateuse est bien visible.
Surtout, le docteur Morin évoque une encoche latérale sur la crosse. La Rock-Ola en est munie. Il parle d'une réparation de l'arme au niveau de la hausse, faite avec un métal brillant, peut-être de l'aluminium. La hausse de la Rock-Ola, ainsi que son guidon, sont intacts.
Mais ne peut-on penser que le témoin aurait pu confondre, à quatre ans de distance, la présence de métal brillant au niveau de la hausse avec le collier en duralumin qui fixait le canon au fût ?
Confrontation avec Gustave : celui-ci nie avec vigueur. Il n'a jamais présenté d'arme "spéciale" au docteur Morin. Le bon médecin est probablement étonné : pourquoi irait-il inventer une chose pareille ? Il n'a aucune raison d'en vouloir aux Dominici ! Au contraire ! Mais Gustave n'en démord pas.
Quelques jours après, les militaires entendent une nouvelle version :
Zézé a passé la nuit à la Serre. Le matin, à 6H00 environ, il a pris sa bicyclette, est allé à Peyruis pour acheter du pain et du lait. Il a pris son pain à la boulangerie Richebois et s'est rendu chez le père Puissant pour prendre le lait.
Celui-ci lui a appris que le lait avait été emporté par Galizzi, un ami de Roger, domestique à la ferme des Garcin. Du coup, Zézé est reparti à Pont Bernard, a récupéré le lait dans la chambre de Galizzi. Il a fait retour à la Serre. Pendant qu'il déjeunait, vers 07h00, Roure est passé demander un litre de vin. Il lui a appris le drame de la Grand'Terre. Zézé s'y est rendu un peu plus tard.
Les gendarmes revoient Zézé le 21 mars. Nouveaux arrangements : il a pris son pain et son lait à Peyruis, tout seul. Au retour il a vu Roure, lui a remis un litre de vin puis s'est rendu à la Grand'Terre où il a rencontré Gustave et Gaston.
Le même jour, les gendarmes vérifient auprès de Roure. Celui-ci leur répond qu'il ne se souvient pas s'être arrêté à la Serre. Il ajoute : "Toutefois, je suis certain de ne pas avoir dit au jeune Perrin Roger que des campeurs avaient campé le soir près du pont et qu'ils s'étaient battus".
Cette expression, bien provençale, signifie que Roure n'a pas envie de mettre Roger Perrin en difficulté.
En revanche, Zézé nie avoir accompagné Gustave à la Grand'Terre. Il maintient aussi ses déclarations sur la venue d'Anne et Elizabeth Drummond à la ferme. Au cours d'une confrontation avec Gustave et Yvette, il persiste dans son discours.
Le vélo de son cousin Gilbert, au matin du 5 août ? La déclaration de Clovis qui précise que Zézé ne disposait pas de l'engin à ce moment-là ? "Je sais que mon oncle a dit ça, mais ce n'est pas vrai".
"Écoute, je te le répète une fois de plus, et ce sera la dernière. Ce que j'ai dit, je ne l'ai pas dit pour te nuire. Si j'avais voulu te nuire, j'aurais parlé le premier jour où on m'a montré la carabine, et je ne l'ai pas fait. Je l'ai dit parce que c'est vrai. Tu m'as dit que c'est toi qui avais tué les trois Anglais. Tu me l'as dit. Tu crois que ça m'a fait plaisir que tu me le dises ? Je voudrais que ça ne soit pas vrai. Alors dis-le-lui à M. Batigne que ce n'était pas vrai, dis-lui que tu m'as menti, dis-lui que tu n'as tué personne, mais ne dis pas que tu ne me l'as pas dit, parce que tu me l'as dit" ("Un juge passe aux aveux", Jacques Batigne, pp. 143-144).
Le 31 mars, c'est le juge Laguens de Nîmes qui entend Bossa, lequel réitère et apporte des précisions : Yvette aurait déclaré que si le pantalon avait été découvert, "on n'aurait pas pu nier". Bossa ajoute que c'est Gustave qui a tiré et que Gaston a frappé Elizabeth.
Mais ce qui étonne aussi, c'est que les investigations n'ont pas été poussées plus loin. Le gardien Coulet n'a pas été entendu. Il aurait pu dire si, oui ou non, Bossa lui avait fait des confidences. De même, pour le juge Périès : avait-il eu une conversation avec Bossa ? On l'ignore. Chenevier pense que l'on n'a pas voulu creuser ces déclarations car, au fond, on ne voulait pas remettre en cause l'arrêt de la cour d'assises.
Tâche épuisante et vaine qui a été bien décrite par Jean Laborde :
"Pour quiconque s'en occupe, l'affaire Dominici se transforme en obsession. Elle crée dans les esprits un ronronnement dont il est impossible de se délivrer. On a l'impression de cheminer dans des galeries où abondent les pièges et les chausse-trappes, d'aboutir toujours à un cul-de-sac".
Car il y a bien mystère.
Même si l'on se veut partisan de la version officielle et tenant de la culpabilité du seul Gaston, on ne peut contester le fait que cet homme a été condamné sur la base d'aveux déconcertants car non conformes, pour partie, aux constatations matérielles. Évidemment, parce qu'il a refusé de dire la vérité, la chose est certaine. Dès lors et comme l'eût fait M. de la Palisse, on est conduit à penser que s'il y a eu dissimulation, la vérité en a été meurtrie. L'action de la police et de la justice a-elle permis de briser le mensonge pour faire éclater une vérité reconnue par tous ? À l'évidence, non. Le rideau de fumée entretenu tout au long de cette affaire et si souvent déploré, n'a pas été dissipé.
V. TENTATIVE D'EFFRACTION D'UN MYSTÈRE
La version "commando", par sa coloration romanesque agrémentée d'une ambiance de conspiration ayant permis d'étouffer l'affaire, suscitait évidemment l'intérêt d'un public avide de mystère. Un téléfilm était produit qui connaissait un grand succès et provoquait aussi de nombreuses réactions négatives. Ce faisant, il ne contribuait pas à la clarté du débat. Mais pouvait-on rejeter brutalement cette histoire sans l'avoir tant soit peu examinée ? Évidemment, non. C'est ce qu'ont fait quelques auteurs qui, dans l'ensemble, ont repoussé cette thèse ou l'ont accommodée.
Disons les choses clairement : je ne crois pas à cette explication de l'affaire Dominici qui, pour moi, s'apparente à une fable. Après d'autres, je vais dire rapidement pourquoi, avant de tenter un démêlage partiel d'une affaire criminelle complexe. Sans apporter, hélas, de réponse définitive.
1. Un commando venu du froid
- Wilhelm Bartkowski, à qui on a demandé des détails précis sur l'environnement, n'a pas remarqué la maison des Dominici alors qu'il attend le commando à quelques dizaines de mètres de l'édifice.
Cinq minutes plus tard, Bartkowski entend quatre ou cinq coups de feu suivis de gémissements de femme ou d'enfant. Entendre des cris à deux cents mètres, voilà qui ne surprend pas. Des gémissements, c'est déjà plus difficile, qui plus est avec un moteur de voiture tournant à côté.
Un des membres du groupe vient chercher des vêtements dans la voiture et repart. Curieuse initiative. Un quart d'heure plus tard, c'est le commando au complet qui revient en courant. Bartkowski démarre, roule vers la Brillanne avant de faire demi-tour. Il demande au chef du commando ce qui s'est passé et s'entend répondre que cela ne le regarde pas.
Bartkowski va alors déclarer que des bijoux ont été volés par les tueurs. Il va décrire un collier et une bague très particulière dont le chaton est constitué d'une montre à coins carrés. Voilà un objet peu courant. Si quelqu'un pouvait confirmer que Lady Anne possédait le même, il y aurait de quoi être fortement impressionné. Hélas ! La mère de Lady Anne déclarera que parmi les bijoux manquants ayant appartenu à sa fille se trouvaient une chevalière sans valeur et une montre-bracelet. Elle ne parle pas de collier.
Cet élément, seul, me paraît déterminant pour affirmer que l'affaire du commando est une pure affabulation du sieur Bartkowski. Sans parler de l'incompréhensible ramassage des douilles sur le terrain par la même équipe de "professionnels". Si on y ajoute le fait que l'appartenance de Sir Jack Drummond aux "services secrets" ne repose que sur de vagues suppositions et si on considère les points que je viens d'évoquer (une affaire qui glisse de Suisse en Provence, une lampe jamais citée, des bijoux inconnus) ainsi que l'embrouillamini qu'aurait constitué, en 1952, une telle opération visant à éliminer un scientifique anglais au bord d'une route de Provence après avoir organisé avec lui un mystérieux rendez-vous, on mesure l'intérêt de l'ensemble. Et c'est avec cela que l'on a passionné des millions de Français !
2. Gaston
a. Les aveux :
Que faut-il inférer de cela ? Le pire ? Nous n'osons le dire. Nous ne nous le permettons pas. Il n'y a là, encore une fois, qu'une impression mais profonde. Que serait-il arrivé si le président n'avait, à ce moment, suspendu l'audience quelques instants ? Peut-être le procès eût-il fait un grand pas en avant".
b. Les accusations de sa famille :
Gustave dit-il la vérité à cet instant ? Impossible de répondre, mais se pose alors une question : aurait-il l'audace d'accuser ainsi son père si celui-ci était innocent de tout ? Comment concevoir une telle attitude ? Gustave prendrait le risque insensé de voir Gaston se tourner vers lui pour l'accabler à son tour, lui qui est le suspect numéro un ?
Cela n'est admissible que si Gaston se sacrifie pour Gustave. J'ai suffisamment dit ce que j'en pensais mais je vais, tout de même, ajouter une précision : dans cette hypothèse, il faudrait admettre aussi que le "sacrifice" aurait fait l'objet d'un accord préalable entre le père et le fils. Sinon on revient à notre point de départ avec une accusation à haut risque pour Gustave. Et si l'on veut croire qu'il y aurait eu entente, l'attitude de Gaston nous montre que "l'accord préalable" a volé en éclats. Poursuivons notre raisonnement.
Gaston est souvent présenté comme un homme autoritaire que son entourage redoute, Gustave y compris. Si cela a pu être le cas lorsque le fils était enfant ou adolescent, force est de constater que les choses ont évolué à l'âge adulte : Gaston ne cesse de reprocher à Gustave sa paresse et sa légèreté. Il faut croire qu'il n'est donc pas obéi au doigt et à l'œil et que la crainte qu'il inspirerait à Gustave est limitée.
Clovis agit comme s'il voulait "assurer" la condamnation du père. Il doit bien avoir une ou des raisons.
On a parlé d'héritage à venir, d'une terre que Clovis convoitait. Ce serait un motif pour envoyer son père à la guillotine ? Restons sérieux. On pourrait penser aussi que la raison est plus simple : Gaston est tout bonnement seul coupable et Clovis se contente de dire la vérité. Pourquoi pas ? Mais cette attitude soudaine de fils-justicier, seul contre toute sa famille ou presque, me paraît moins simple que cela.
"Alors, vieux con… Je ne me dégonfle pas comme ça, moi… Je me fais pas porter malade comme Gustave quand il faut aller voir les policiers, moi. Alors si t'as quelque chose à dire, vas-y, parle, mais parle donc, ils sont tous là pour t'écouter, ils attendent tous que tu leur dises quelque chose… alors vas-y, parle ! Dis-le-leur…"
Son attitude est d'une telle violence, sa grossièreté telle envers ce vieux qui est son grand-père, que j'ai eu l'impulsion de lui flanquer une bonne baffe.
Curieusement le vieux ne s'est pas indigné, au contraire il se fait humble, conciliant :
"Te fâche pas mon petit… mais je n'ai rien dit moi"
"Si, tu l'as dit. Alors redis-le ce que tu as dit de moi. Redis-le un peu… et puis moi je dirai ce que j'ai à dire".
L'inquiétude, la contrariété du vieux sont manifestes….. "
Yvette, elle aussi, le 18 décembre 1953, accable Gaston. Elle se garde bien de dire qu'elle est un témoin direct mais elle rapporte les propos de son mari qui, remontant dans leur chambre, lui a fait le récit de la rencontre avec son père : il vient de lui révéler qu'il avait tué les Anglais. On a vu que, pour elle, il s'agissait surtout à ce moment de protéger Gustave des dernières révélations de Maillet.
3. Gustave
a. De multiples mensonges :
Mentir ne suffit pas pour être convaincu d'assassinat. Mais mentir à ce point montre évidemment que l'on a des choses à cacher. C'est le moins que l'on puisse dire. On peut mentir pour se protéger, pour protéger quelqu'un ou les deux en même temps.
Mais si l'on est totalement étranger à une affaire semblable, l'énoncé de la vérité reste le même au fil du temps et cadre nécessairement avec les réalités concrètes. C'est évidemment la meilleure défense.
b. Les accusations de son père :
Certes, ses accusations ne sont pas allées bien loin puisque Gaston Dominici ne les a jamais complètement développées. Ce qui pose question, et question fondamentale, sur laquelle il faudra se pencher.
Par ailleurs, on a bien noté les commentaires des journalistes ou écrivains présents lors du procès. La scène "de la luzerne" a laissé quelques traces et suscité des critiques. Gustave a paru alors en difficulté.
- les accusations de Gaston n'ont jamais été très précises
- Gustave s'est rétracté
- Zézé a toujours prétendu être étranger à l'affaire.
c. Des actes accablants :
Et justement, après avoir revu divers éléments intéressant Gaston et Gustave, que faire de Roger Perrin ? Ne mérite-t-il pas qu'on parle de lui ?
4. Roger Perrin, dit "Zézé"
a. De multiples mensonges :
Autrement dit, lorsque des questions le concernaient directement pour ce qui aurait pu être, de près ou de loin, sa participation à l'affaire, la machine à ondoyer se mettait en route.
Tout cela laisse perplexe.
Mais, quelque soit le mode de fonctionnement de Roger Perrin, ses constants revirements posent question. D'autant qu'ils ne sont pas généraux mais sélectifs et touchent, pour certains, à des points essentiels. Comment, au bout du compte, a-t-il vraiment appris le massacre ? S'il était présent, inutile de dire qu'il n'a eu besoin de personne pour cela. Comment est-il arrivé à la Grand'Terre ? Ce point n'a jamais été éclairci, mais le vélo de Gustave était bien appuyé au mûrier et aucun autre n'a été remarqué sur place.
b. Les accusations de son grand-père :
Mais, comme toujours avec Gaston, les mises en cause restent voilées. Au plus fort, pendant la contre-enquête, il révèle que "Roger portait la petite". Il l'a vu. Et puis, non ! Il n'a rien vu. Il a entendu une conversation.
Et on a apprécié la manière de Zézé dans ses réponses à son grand-père.
"VI. Que celui qui a cassé le pot fasse la pénitence" (Gaston Dominici)
Un vol à main armée qui aurait mal tourné ? Les Dominici n'étaient pas des bandits de grand chemin. Et pour voler quoi ? Un peu d'argent, quelques affaires personnelles appartenant aux victimes ? En pleine nuit et alors qu'elles sont là, sur place ? Ce n'est pas sérieux.
Il ne reste alors qu'une dispute qui dégénère et se termine comme l'on sait. Ce qui peut paraître démesuré. Mais là, on peut dire qu'on en a vu d'autres. Surtout si on ajoute à la violence naturelle de certains, une bonne dose d'alcool.
Mais alors, une dispute pour quel motif ? On peut affirmer, sans grand risque d'erreur, que ce ne sont pas les Drummond qui sont allés "chercher des histoires" aux Dominici. Étrangers en vacances, ils s'étaient installés au bord d'une route pour passer la nuit, à la demande de leur fille. Lieu peu propice, en apparence, à un tel projet.
Mais n'oublions pas que la circulation routière de 1952 n'était pas celle d'aujourd'hui, et qu'il s'agissait d'une halte de quelques heures avant de reprendre la route pour rentrer à Villefranche-sur-Mer en passant par Aix-en-Provence. La route était plus droite par cet itinéraire. Ce point a été précisé par Mrs Marrian.
Et puis, Gustave a vu les Anglais se préparer pour la nuit. Il a vu Lady Anne faire le geste d'enlever sa robe. Voilà de quoi enflammer quelques imaginations. Du coup, rien d'étonnant à ce qu'on aille rôder dans le coin.
Et Gaston ? Il est fort possible qu'il soit allé se coucher. Mais à 23h30, il a déclaré avoir été réveillé par le passage d'un side-car dont le pilote s'est avancé dans la cour de la ferme pour demander des renseignements dans une langue étrangère. Gaston l'a envoyé promener. La lune éclaire le paysage. Reste-t-il dans son lit, tentant de retrouver le sommeil ? Décide-t-il d'aller faire un tour, et si oui, à quel moment ?
Qui subit la colère de Sir Jack ? Ce peut être Gaston, s'il est sorti faire un tour. J'imagine plus facilement Gustave et Zézé, dont l'un est porteur d'une carabine, objet qui doit surprendre et inquiéter un paisible touriste anglais.
On a noté que Gustave, de retour de l'éboulement, avait vu lady Anne se déshabiller. Pour être précis et reprendre le mot de Chenevier : "sa robe relevée comme si elle devait en changer". De surcroît, les Marrian ont déclaré qu'ils devaient normalement retrouver leurs amis Drummond sur le port de Villefranche sur Mer, le 5 août à midi, au restaurant "La Trinquette". Dans ces conditions, peut-on imaginer qu'une dame de la qualité de Lady Anne aurait décidé de passer la nuit, vêtue d'une robe, allongée sur un lit de camp ? Pour arriver le lendemain au restaurant dans un vêtement fripé ? C'est peu probable. On est donc amené à supposer que Lady Anne avait dû se coucher sur un lit de camp, sous une couverture et en petite tenue (elle portait des sous-vêtements et un tricot de peau blanc). Ce qui implique qu'avant les coups de feu, elle avait remis sa robe et qui signifie alors que les Drummond étaient certainement sur le départ, après une première dispute.
- Gustave et Zézé se font rabrouer. Surpris tout d'abord, ils se replient. Pendant ce temps, les parents Drummond se concertent et décident de lever le camp. Anne remet sa robe. Mais les deux autres reviennent, mécontents d'avoir été ainsi malmenés. Une bagarre les oppose à Sir Jack qui tombe et se blesse la main contre le pare-chocs. Lady Anne se met à hurler. Le porteur de la carabine s'affole et tire.
- Gaston est sorti seul. Il est apostrophé par Sir Jack, mécontent de le voir traîner dans le coin. Une dispute a lieu. Gaston fait retour à la Grand'Terre où il prend la Rock Ola avec la ferme intention de "virer les Anglais". La situation dégénère.
- Gustave et Zézé se font rabrouer. Des éclats de voix alertent Gaston qui descend de sa chambre. Il reçoit les explications des deux éconduits, se met en colère, leur prend la carabine des mains et se dirige vers le campement, suivi des deux autres. La dispute éclate, il ouvre le feu.
Lequel des trois scénarios est le bon ? Et avant même de poser cette question, peut-on assurer que la vérité est contenue dans un des trois ? Je me garderai bien de l'affirmer. Mais, compte tenu des éléments dont nous disposons, ils me paraissent cohérents.
Et ne croyons pas que ce propos de Gustave, soigneusement calibré, relèverait d'une ruse suprême. Maillet dit bien qu'il a voulu relancer la conversation, quelques jours plus tard : "J'ai demandé à Gustave Dominici si dans la nuit du crime il n'avait parlé à personne sur la route. Il m'a répondu non à plusieurs reprises et sur un ton sec…"
C'est le commissaire principal Gillard qui a reçu ce témoignage auquel a été ajoutée l'explication portant sur le sens du mot "innocent". Il fallait l'entendre comme un substantif employé parfois dans le Midi, et qui désigne quelqu'un d'un peu limité, pas dégourdi. On voit alors aussitôt qui serait visé.
Et puis, si Gustave a emmené son neveu pour lui tenir compagnie dans la soirée, on peut fort bien imaginer qu'il a voulu lui faire plaisir en le laissant porter la carabine. Arme dont il est d'ailleurs permis de penser qu'elle voyageait dans la famille et qu'elle aurait très bien pu se trouver à la Serre ce soir-là, avant d'être emportée par Zézé.
Mais tout ceci est un peu léger pour en tirer des enseignements définitifs. Par ailleurs, son attitude devant son grand-père, comme devant Gustave et Yvette, a montré que Zézé était à son aise lors des confrontations : lucidité ou inconscience ?
On le voit, dans ce cas l'imagination est invitée à galoper et nous conduit alors vers un scénario monstrueux : Elizabeth aurait vu mourir ses parents et aurait attendu plusieurs heures que l'on veuille bien décider de son sort.
Car il faut écarter tout de suite l'hypothèse d'une fuite, la nuit, pieds nus et en pyjama dans une campagne inconnue.
Elizabeth aurait été retrouvée dans un état différent de celui qui était le sien au matin du 5 août : elle aurait été couverte d'égratignures, son pyjama déchiré, ses pieds abîmés.
Pour le docteur Dragon qui a vu le cadavre le premier, la petite Elizabeth n'a pu survivre que quelques minutes aux coups reçus. Les docteurs Nalin et Girard qui ont pratiqué les autopsies parlent d'une survie possible d'une heure environ. Remarquons que ces médecins ont un avantage sur tous les autres : ils ont vu le corps et ont donc pu se livrer à un examen clinique. Mais, il faut ajouter aussi qu'ils n'étaient pas des légistes de formation. C'étaient des médecins généralistes, requis pour la circonstance.
Lors du procès, le docteur Jouve, traumatologue réputé, a donné son point de vue, sous serment. N'ayant pas vu le corps il a raisonné par analogie. Il avait rencontré des cas approchants et a prétendu que la survie aurait pu atteindre quatre heures. Explication qui, à l'évidence, convenait bien à l'accusation. Qui croire ?
Mais, dans ce cas, peut-on raisonnablement imaginer que l'assassin qui aurait tué les parents avec la Rock-Ola n'aurait rien trouvé de "mieux", plusieurs heures après, que d'éliminer la fillette à coups de crosse de la même arme ? Cela paraît peu probable. Un tel procédé révèle plutôt un acte commis dans une certaine précipitation, avec la volonté d'en finir rapidement dans les secondes ou les minutes qui ont suivi l'abattage des parents.
Il est déjà certain que l'enfant n'a pas reçu un, mais plusieurs coups. Et non pas alors qu'elle était à genoux mais allongée sur le dos, l'assassin placé derrière sa tête. Dès lors, on comprend l'intérêt de la remarque du commissaire principal Constant qui, à un moment de l'enquête, pensait qu'Elizabeth avait été transportée jusqu'au talus, évanouie ou assommée, pour y être massacrée. Car il faisait remarquer, fort justement, que la victime ne se serait pas "couchée complaisamment" aux pieds de l'assassin. De plus, le réflexe de toute personne consciente serait alors de se protéger avec ses bras, de résister, même si on veut la maintenir au sol. Aucune trace de coup, aucun hématome n'a été constaté sur le corps d'Elizabeth, en dehors de ses blessures au crâne et à l'oreille.
On a vu que Gustave avait dénoncé son père qui lui avait renvoyé la politesse, y associant Roger Perrin. Mais Gaston n'est jamais allé au bout de ses accusations. Pourquoi ? Ne revenons pas sur un sacrifice inexistant ou des scrupules quelconques. Dans ces cas, le père se serait tu, purement et simplement.
Ce qui peut expliquer alors les rétractations de Gustave, désireux de ne pas trop indisposer son père.
Je crois qu'on touche là au mystère de certains comportements humains. Il est manifeste que Gaston voudrait parler. Il est tout aussi manifeste qu'il se sent contraint de se taire. Et il balance entre ces deux pulsions. C'est un comportement incohérent ? Oui, en apparence tout au moins. Car Gaston, bien qu'emporté par son envie de dire, trouve la ressource instinctive pour se taire, juste à temps.
Et on arrive alors à un constat à la fois dérisoire et terrifiant : le premier qui a avoué a perdu. Probablement parce qu'il en avait beaucoup sur la conscience. Mais aussi parce qu'il était condamné à se taire s'il ne voulait pas aggraver son cas.
On pourrait me rétorquer que Gaston Dominici a été condamné à mort et qu'il ne pouvait rien lui arriver de pire. Si ! Il y avait pire ! C'était d'être exécuté ! Mis en cause par Gustave et Zézé, avec les précisions utiles, son passage sous le couperet devenait une certitude. À l'opposé, il avait compris que, dans une version édulcorée et compte tenu de son âge, il pouvait espérer être gracié.
On peut supposer que ses avocats l'y ont aidé.
Comment prétendre avoir pénétré la conscience de ce personnage qui, je le crois, raisonnait d'abord comme un chef d'État, habité qu'il était par cette exigence suprême ? Pourquoi n'aurait-il pas décidé d'en finir avec une situation qui mettait en lumière un pitoyable vieillard, enfermé à la maison d'arrêt des Baumettes, que la France entière découvrait, un soir, alors que l'émission "Cinq colonnes à la une" s'invitait sur les écrans de ses récentes télévisions ? Image peu flatteuse de notre système carcéral accentuée par la déconfiture qu'avait connue l'institution judiciaire, quelques années auparavant. De quoi, certainement, déplaire au grand homme d'État.
Je voudrais bien arriver à ouvrir la porte.

