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[Nous adoptons le mode chronologique d'exposition (mais ici dans l'ordre inverse) utilisé par le regretté juge P. Carrias dans son explication personnelle de l'affaire de Lurs]

 

 

II. Sur l'affaire de Lurs (suite)

 

 

- * Le nouveau Détective, septembre-octobre 2002 [Le journal le plus putassier de France - du moins à mon humble avis, et je n'oublie cependant pas qu'il fut fondé en 1928 par un certain Joseph Kessel - remonte provisoirement dans mon estime (si je puis dire) en ayant eu la bonne idée de puiser dans ses archives, et de reproduire les enquêtes qu'il fit paraître il y a un demi-siècle lesquelles, avec le recul, n'ont pas mal vieilli, bien au contraire. Je conseille en particulier la lecture du dernier volet (n° 1046 du 2 octobre 2002), consacré aux "terribles révélations" de Clovis, le fils "maudit". Dans cette même livraison, il est fait allusion au fameux testament de Gaston ("On saura tout un jour ! On saura tout quand je serai mort ! Je vais remettre un testament à mon avocat, dans lequel je dirai toute la vérité. On verra bien que je suis innocent !") dont les quatre défenseurs de l'époque n'ont jamais entendu parler - et pour cause...
Dans une autre livraison, le journaliste, parlant du présent, se demande ce que va apporter la nouvelle version de la tragédie que Michel Serrault est en train de tourner pour TF1. Mais rien, bien entendu : le conseiller de ce film a pour nom William Reymond, c'est tout dire !]

 

- "Pourquoi l'affaire Dominici nous fascine encore", Christian Duplan in Marianne n° 279, semaine du 26 août au 1er septembre 2002. [Ce jeune trentenaire (il n'était pas né au moment de la grâce accordée par De Gaulle à Dominici) donne la parole aux thèses les plus éculées, en magnifiant Mossé et Reymond (dont on pourra trouver ici quelques éléments critiques concernant leurs ouvrages) et l'inévitable Me Collard, dont le toupet se manifeste encore dans l'une de ses affirmations gratuites : "il faut être fou pour croire encore aujourd'hui que Dominici soit coupable"...
Duplan affirme par ailleurs comme un fait acquis que, quelles que soient les divergences entre les thèses en présence, toutes s'accordent sur l'innocence du Patriarche... C'est dire le sérieux et la profondeur de son enquête, qui ne cite même pas le travail du divisionnaire Chenevier ("Certes, Gaston Dominici n'est pas le premier condamné à mort qui ait recouvré sa liberté, mais être libéré après six ans de prison seulement... ou plutôt d'infirmerie, voilà qui est exceptionnel [...]. Il n'y a plus un, mais deux assassins en liberté. Ce sera ma conclusion"), pas davantage que le juge Carrias, et qui explique la condamnation à mort de Dominici à la fois en invoquant, pour être au goût du jour, l'opposition de la France d'en haut et de la France d'en bas, la hâte de Sébeille, pressé de prendre ses vacances (quel niveau, comme dirait Guy Mollet !) et son anti-communisme primaire (lui dont le témoin essentiel fut le secrétaire de la cellule locale du PC !). Et pour finir, fait appel à la scie dévidée jadis par Barthes ( in"Dominici ou le triomphe de la littérature", publié en 1957 dans Mythologies), qu'on a connu mieux inspiré : "Seulement, en face de la littérature de réplétion (donnée toujours comme littérature du « réel » et de l'humain), il y a une littérature du déchirement : le procès Dominici a été aussi cette littérature-là. II n’y a pas eu ici que des écrivains affamés de réel et des conteurs brillants dont la verve éblouissante emporte la tête d’un homme ; quel que soit le degré de culpabilité de l’accusé, il y a eu aussi le spectacle d’une terreur dont nous sommes tous menacés, celle d’être jugés par un pouvoir qui ne veut entendre que le langage qu’il nous prête. Nous sommes tous Dominici en puissance, non meurtriers, mais accusés privés de langage, ou pire, affublés, humiliés, condamnés sous celui de nos accusateurs. Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par là". eh bien, c'est un peu court, jeune homme ! Et c'est même assez malhonnête ! au fait, si vous souhaitez lire in extenso le texte de Barthes, vous le trouverez ici. Article à éviter]

 

- * "De nouveaux éléments", in La_Meuse, SudPresse (J.F. Egueur, journaliste, D. Gauvain, photographe) du 31 juillet au 3 août 2002 [Ces quatre livraisons - d'un quotidien belge - rappellent honnêtement, ou plutôt résument, bien sûr, l'affaire, ne manquant pas de donner la parole à l'inévitable Alain Dominici, en sa maison cossue de Montfort. Lequel veut rencontrer Chirac, on se demande bien pourquoi. Il m'étonnerait que le Président, pourtant d'une certaine façon remarquable illusionniste, puisse faire passer à la trappe tant et tant d'aveux (et je rappelle au moins ces lignes, extraites du journal communiste Les Allobroges : "Le vieux braconnier, cette terreur des bords de Durance, a enfin jeté son venin. Mais il a essayé une nouvelle fois de mordre, de répandre une nouvelle fois le mal [...]. Depuis hier, le nom de Gaston Dominici est venu rejoindre les noms les plus odieux de l'histoire du crime"). Ceci dit, je n'ai relevé que quelques erreurs de détail (la carbine tombée du ciel : mais non !). Quant au récit du "retraité anonyme", il est conforme à ce que j'ai entendu, ayant assisté à la scène (de l'interview, non du crime), c'est le témoignage post mortem de Faustin Roure, le père tranquille ami des Dominici, le parfaitement honnête brigadier-chef poseur de voies à la SNCF (dont une belle photo inédite orne l'article). Il s'agit de la fête de fin des moissons à la Grand'Terre, largement arrosée, et de ses conséquences tragiques (les parents assassinés fortuitement, si je puis dire, mais surtout la fillette exécutée de sang froid). Si cette thèse est la vraie - ce que je ne pense pas, la réalité de cette fête, comme de la présence de Roger Perrin à la ferme cette nuit-là n'ayant jamais été rapportée, alors plusieurs condamnations à mort (trois) eussent dû être prononcées... En tout état de cause, on laissera le mot de la fin à un des grands titres du dernier article : la clé de l'énigme se trouve à la Grand'Terre. On ne saurait être plus explicite. Sauf qu'il n'y a plus, et depuis belle lurette, d'énigme].

 

- * Anne-Claude Ambroise-Rendu, Peurs privées, angoisses publiques, Larousse, 2001, 191 p. [Quelques allusions à l'affaire, et des réflexions générales - sur le monde de la Justice - salutaires].

 

- ** Marcel Le Clère, Enquêtes criminelles, éd. Yser, Paris, 2000, 281 p. [Cet ancien "Divisionnaire" et prof à l'Institut de criminologie de Paris commet là une sorte de dictionnaire historique du crime, mentionnant quelque cent affaires. S'il écrit d'entrée de jeu, s'agissant de l'affaire qui nous occupe (traitée pp. 101-104), une incroyable bévue, en faisant arriver Sébeille et ses hommes sur les lieux du triple crime dès neuf heures du matin - ils n'étaient même pas avertis à cette heure matutinale - sans parler de la même sottise que Michel Servan (cf. supra Le sanglier de Lurs) en faisant de l'incident de la reconstitution une tentative de suicide par noyade (avec la voie ferrée en contrebas...) le reste de son propos est particulièrement percutant : "des manœuvres d'arrière-garde, conjuguant efforts de la défense et prurit d'une certaine presse, amènent en juillet 1955 le gouvernement débile de la IVe République à effectuer un acte contraire à la règle universelle de l'autorité de la chose jugée". Le Clère se demande même si, sur son lit de mort, le vieux Dominici "s'est réjoui de l'injustice [commise à l'égard de celui qui a établi son crime atroce]". Car Le Clère ne mâche pas ses mots ; à ses yeux, dans la mise à l'écart de Sébeille, "la police, la justice et le barreau ne se sont pas honorés". Il fallait que ces choses-là fussent dites].

 

- Patrick Ollivier-Elliott, Pays de Lure, Forcalquier, Manosque et de Giono - Carnet d'un voyageur attentif, Édisud, Aix-en-Provence, 2000, 225 p. [Cet auteur fort prolixe - il entend couvrir toute la Provence de ses "Carnets", dont il a déjà publié une dizaine de tomes - réalise lui-même, pour illustrer ses promenades, de délicats dessins à la plume, d'une bonne facture. Et son ouvrage paraît être une sympathique flânerie (dont je ne garantis pas toutefois l'exactitude des notations historiques) qui peut servir de guide. Au sujet du village de Lurs, et au détour d'une description somme toute agréable, voilà que notre auteur dérape sur l'invraisemblable imbroglio judiciaire, et compare sans rire l'affaire de Lurs à l'affaire Dreyfus (il n'est pas le seul, c'est vrai, à avoir commis cette énormité) ; et de fustiger les lubies du commissaire Sébeille, et de s'indigner des harcèlements subis par la famille Dominici. Pour un peu, il nous ferait pleurer... Naturellement, in fine, il nous dit tout le bien qu'il pense du remarquable travail d'enquête de William Reymond... Bon, on a compris. Et pour achever ce forfait, à l'endroit du cimetière de Forcalquier, une centaine de pages plus loin, il ne trouve à signaler que l'étonnante tombe des Bouche - certainement de bien bons hommes, on ne le niera pas. Mais des suppliciés de Lurs, pas question (ou alors, il sait peut-être - ça m'étonnerait, tout de même - que les cendres des Drummond ont été je crois, en 1976, restituées à l'Angleterre). Du coup, son livre paraît beaucoup moins plaisant, et l'érudition de ses remarques historiques beaucoup moins assurée. Dommage...].

 

- Lionel Dumarcet, L'affaire Dominici, De Vecchi, 1999, 143 p. [Je ne sais si vous avez en mémoire le beau film de Claude Miller, Garde à vue (1981). Un notaire (Michel Serrault) est interrogé par deux inspecteurs de police, l'un courtois (joué par Lino Ventura), l'autre relativement brutal (Guy Marchand). À la fin du premier round, saignant du nez après avoir reçu des coups de la part de Belmont (Marchand), Jérôme Martinaud le notaire s'écrie à l'endroit de l'inspecteur Antoine Gallien (Ventura) : "J'aime encore mieux les manières de votre collègue, car votre façon de m'interroger est plus sadique et fait plus mal que ses coups". Comparaison n'est pas raison mais s'agissant de la littérature révisionniste, je préfère les gros sabots et les insultes des Mossé et autres Reymond, aux attitudes chafouines de cet ouvrage qui a cependant pour lui de se présenter dans une typographie aérée, façon France-Soir (ce qui n'est pas, du moins sous ma plume, une condamnation), et présente les événements dans une optique strictement linéaire (mais vous savez bien, Monsieur le Docteur, que ce n'est pas ainsi qu'on écrit l'Histoire). Car sous prétexte d'examiner l'Affaire et les "nouvelles" hypothèses (ce sont les hypothèses jetées dans les jambes des policiers, le lendemain du triple crime, par l'aréopage du Parti communiste : pour une nouveauté, c'en est une, en effet !), L. Dumarcet avance, plus finement que les deux auteurs précités, les mêmes contrevérités, utilise les mêmes procédés - mais sans cogner, comme l'inspecteur Gallien de tout à l'heure. Ainsi de la carabine appartenant à Paul Maillet (p. 106), de l'heure de levée des corps suppliciés (p. 26), de l'étagère prétendument différente désignée par Gaston (différente de celle désignée par ses deux fils, conduits séparément par le local où Clovis, soit dit en passant, ne mettait pratiquement jamais les pieds). À cet égard, un seul rappel suffira, emprunté à la "contre-enquête". Gaston nie que la carabine se soit jamais trouvée à la Grand'Terre. "Pourtant, objecte le commissaire Chenevier, vous avez désigné l'étagère sur laquelle elle était rangée - Parce que les policiers me l'avaient dit ! Ils croyaient Gustave et Clovis ! Moi, j'avais la tête perdue !"
J'en passe, j'en passe. Mais je ne saurais omettre le fiel qui suinte dans l'encadré de la page 40, naturellement consacré à Sébeille. Et à propos de l'accrochage (justifié, à mes yeux) de Sébeille par Me Charrier au sujet des douilles légèrement percutées, Dumarcet fait dire à Me Charrier : "les cartouches découvertes sont toutes de marques différentes aux douilles". Allez comprendre, je vous prie, ce charabia dû à la plume d'un incompétent ! Tout de même, Dumarcet est assez averti pour ne pas signaler la monstruosité de la thèse de Reymond (les trois tueurs venus de Bavière, avec une carabine rafistolée... à Lurs) ; mais c'est pour aussitôt "oser l'invraisemblable" (p. 132). Expliquez-moi d'abord comment les étuis d'un MP 43 (8x33 m/m) se confondent avec ceux d'une US-M1, et ce qui permet de dire que deux types d'armes ont été utilisées (p. 133). Ensuite, admirez le travail : les tueurs sont donc arrivés de Bavière pour éliminer un espion (thèse Reymond). Jack meurt sur le coup, son épouse n'est que blessée, elle tombe et dans sa chute écrase sa fille (rappelons qu'Élisabeth dormait dans la voiture) qui s'évanouit. Les tireurs professionnels se barrent (malheur, ils n'ont pas eu le temps de récupérer tous les documents secrets que Sir Jack ne manquait pas de cacher dans sa cantine !). Mais des paysans voisins du drame (suivez mon regard jusqu'à la Grand'Terre) arrivent, attirés par le boucan. Et armés de la Rock-Ola. C'est le moment que choisissent mère et fille pour sortir de leur évanouissement. Pris de panique les "paysans voisins", de peur d'être accusés de la première rafale (au "MP 43") achèvent sauvagement le boulot des tueurs professionnels. Ben voilà, c'est aussi simple que ça. Décidément, je préfère les thèses surréalistes des duettistes Mossé-Reymond (dont Dumarcet, à quelques réserves près, fait grand cas). Ouvrage à éviter].

 

- * Gaston Dominici, une vie (Chronique d'un paysan bas-alpin), Éd. Ligne Sud, Monfort, 1998, 171 pages, + 2 cahiers d'une quinzaine de pages chacun (cartes postales d'époque, et photographies de famille [Brochure publiée par A. Dominici, présentant cent cinquante lettres retrouvées dans les archives du Prieuré de Ganagobie. Pour l'essentiel, il s'agit de lettres de son grand-père paternel, ou plus exactement de lettres que Gaston dictait à Marie, son épouse. C'est la correspondance d'un fermier à son propriétaire, avec allusions aux soucis domestiques (les maladies infantiles de la nombreuse couvée), aux naissances, aux deuils, aux menus faits (don d'une statue de Jeanne d'Arc au Prieuré, incident - je n'ose dire accident - de la route, feu qui dévore la paille, rude lutte contre la Durance et ses débordements, beau-père de l'auteur qui fricote avec la femme du charbonnier) ; il y a même une protestation adressée à l'Inspecteur d'Académie des Basses-Alpes pour se plaindre à la fois du non remplacement d'un maître malade, et de la faible qualité de son niveau pédagogique ! On voit que Gaston avait des vues sur tout. Les photos d'époque apportent quelques illustrations sur la vie rurale de la première moitié du siècle précédent. Mais dans l'ensemble, il faut bien dire, au risque d'être assimilé aux esprits chagrins et aux jaloux aigris que dénonce, sans rire, W. Reymond, qu'en dépit d'une préface et d'une postface particulièrement ronflantes, nous sommes à des années-lumière d'un Émile Guillaumin (La vie d'un simple) par exemple. Cette plaquette n'est pas inintéressante, mais n'apporte strictement rien au débat].

 

- *** François Foucart, L'affaire Omar Raddad, le dossier pour servir la vérité, chez F-X de Guibert, 1998, 214 p. [De toute évidence, un tel ouvrage n'a pas lieu de se retrouver dans cette bibliographie critique ayant pour ambition d'embrasser la "littérature" née de l'affaire de Lurs. Et pourtant, si j'ai tenu à le faire figurer ici, c'est qu'il y aurait un incroyable et éclairant parallèle à établir entre les deux affaires en comparant terme à terme les deux systèmes de dénégation, les deux façons de contester l'évidence en salissant les autorités constituées, pour ne rien dire de l'intervention de l'argent (ici, le compte bancaire illimité ouvert par la royauté chérifienne à je ne sais plus quel avocat). Cet ouvrage, (dont le capitaine G. Cenci, directeur de l'enquête "Raddad" et auteur, de son côté, du récit circonstancié et passionnant de ses investigations : Omar l'a tuée, vérité et manipulations d'opinions, chez l'Harmattan,2003) pense le plus grand bien, est remarquable de précision et de retenue, ce qui en fait un document d'autant plus accablant. Mais voilà, F. Foucart est un catholique pratiquant, quelle erreur/horreur dans notre France de la diversité ! À lire nonobstant, et à méditer.
Mais pour revenir à notre affaire, je ne crois pas inutile de donner ici quelques lignes d'un article que François Foucart avait consacré à "ces médias qui ne veulent pas de la vérité" (revue Monde & Vie, n° 7, 25 novembre 2006) : "[...] il s'agit à la fois de proposer une théorie nouvelle, séduisante comme un scénario de film noir et devant d'autant plus s'imposer qu'elle est servie par des acteurs connus, et dans le même temps de démolir la société en disant que la justice se trompe. On peut ajouter la fascination des intellectuels et réalisateurs de télévision pour le voyou, le criminel, parce que considéré comme un rebelle, une sorte de résistant face à la société bourgeoise. Pour ces gens-là, tout est erreur judiciaire, tout criminel, si abject soit-il, est quelque part un héros [...]. Mais surtout, on fabrique des erreurs judiciaires à répétition : c'est un sujet tellement porteur dans la ligne de la défense des persécutés, des droits de l'homme, etc. ! [...] Autre affaire scandaleusement manipulée, l'affaire Dominici [...]. Tout démontre que le vieux Dominici était bien le seul coupable. Mais TF1 devait présenter un téléfilm délirant et d'une parfaite malhonnêteté intellectuelle, proposant une nouvelle thèse [...]. Thèse d'autant plus absurde qu'une contre-enquête, effectuée à la demande de TF1 mais diffusée ensuite sur une chaîne confidentielle, réduisait à néant cette piste.... [Cette fiction qui] a réussi à convaincre une bonne partie de l'opinion publique, est une insulte à la mémoire des Drummond en même temps qu'une escroquerie intellectuelle qui bafoue la vérité historique"].

 

- Revue Historia, Les grandes énigmes judiciaires face à la science d'aujourd'hui, numéro spécial 51, janvier-février 1998, 147 pages [Une quinzaine d'énigmes (sic) de tous les temps. Quand on aura dit que l'affaire Omar est contée par Jean-Marie Rouart, et que la plupart de ces textes est ponctuée par le docte avis de Me Collard, on aura suffisamment indiqué à quel point le sous-titre "la science d'aujourd'hui" est usurpé. Mais le bouquet, c'est naturellement que l'auteur des huit pages narrant l'affaire Dominici n'est autre que le tristement célèbre William Reymond qui ose titrer "Gaston Dominici innocenté : des espions de l'Est ont avoué" : il faut le lire pour le croire (quand bien même son propos est légèrement contredit par un encadré de l'historien Remi Kauffer). S'il y a peut-être de bonnes choses dans ce numéro spécial, à tout le moins les pages consacrées aux deux "énigmes" que nous avons citées devraient être franchement évitées].

 

- ** Jean Teyssier, Pierre Carrias, René Pacault, Yves Thélène, Dominici, de l'accident aux agents secrets, Éditions de Provence, 1997, 70 pages, + 30 pages de photographies souvent inédites [Sous-titre : "Pour la première fois un juge, deux journalistes et deux témoins capitaux brisent la loi du silence".  C'est une brochure rédigée par quatre amis venus d'horizons divers, et ayant eu à connaître à divers titres du triple crime de Lurs (trois journalistes, un juge d'instruction). C'est une brochure publiée à la hâte - que d'erreurs orthographiques, sinon contre la langue, on peut y relever ! - et sans doute mise en page par des bénévoles, au professionnalisme douteux (on aurait voulu empêcher qu'elle fît pièce au bouquin de Reymond, on ne s'y serait pas pris autrement). C'est une brochure rigoureusement introuvable (à l'exception de la contribution du juge Carrias qui, comme l'on sait, est consultable sur Internet), qui souhaitait justement constituer un antidote à la lecture du livre suivant - qu'on peut trouver partout. Alors, se pose inévitablement, irrésistiblement, la question d'un complot, destiné à instiller par tous les moyens le poison du mensonge et de l'insinuation, à voiler l'âpre, la terrible vérité du triple crime de Lurs : ce qui nous renvoie au problème primitif des fondements d'une démocratie. Un ouvrage important, car on y trouve des faits - et des clichés - jamais révélés ailleurs. Un ouvrage dans lequel les auteurs affirment conserver leur amitié à Alain Dominici, tout en stigmatisant ses élucubrations ; mais aussi en mettant résolument les points sur les i, même si c'est avec une très relative pureté de langue : " … je crois sa cause perdue d'avance quoi qu'en disent tous ceux dont la publicité qu'ils en retirent en s'occupant de cette affaire arrange les leurs" : comprenne qui voudra !]. Brochure rééditée en novembre 2003

 

- William Reymond, Dominici non coupable, les assassins retrouvés, Flammarion, 1997, 382 p. [Ce livre fielleux - mélange de bêtises (il pourrait sans déparer la collection être inscrit à l'inventaire de l'autre ouvrage du même journaliste "free-lance", Le grand livre de la Connerie), de méchancetés gratuites et de contrevérités (pour ne pas dire plus) - est à l'affaire de Lurs ce que le texte extravagant et révisionniste de Thierry Meyssan ("l'Effroyable imposture") est aux tragiques événements du 11 septembre 2001. Il illustre à merveille, de ce point de vue, ce qu'on a pu à juste raison nommer l’univers délirant des obsédés du complot.
Malheureusement, pour l'information honnête des curieux, il est le seul ouvrage - à succès ! - encore disponible - avec celui de l'incroyable Mossé. L'ineffable ancien chroniqueur du Monde écrivait, lors de sa parution, que cette compilation allait "combler les vieux et les moins vieux, passionnés des prétoires et friands des énigmes judiciaires". Oh que nenni ! Les assassins retrouvés, ça fait plutôt honte, et ça donne jusqu'à la nausée].

 

- * France 2 - Saint Louis Productions, L'honneur perdu des Dominici, 11 mars 1996, 52', film d'Alain Dhenaut et Jacques de Bonis ["On ne mène pas une enquête comme ça", pérore Yvette, avec l'aplomb qu'on lui connaît depuis toujours. Car naturellement, elle a la compétence requise pour juger Sébeille et consorts. Cela donne le ton de cet insupportable document, qui fait table rase du passé et reprend, à sa façon, une enquête depuis longtemps aboutie. Et naturellement, la fine garce (selon le mot de Me Rozan) s'en donne à cœur joie, sûre de n'être point contredite : d'ailleurs, on a la pénible impression, au fur et à mesure que le film se déroule, d'assister à du déjà-vu ; et on pense immanquablement à cette réflexion d'un journaliste assistant au procès : "Yvette Dominici continue, mais déjà tout le monde a compris que son récit est celui du premier jour, celui que Gustave fit aux gendarmes, celui que seize mois d'enquête devaient révéler comme une succession de mensonges, les uns à peu près certains, les autres nettement établis". La succession des mensonges proférés durant cette heure de projection, il faudrait cent pages pour en venir à bout. On y renoncera donc, ne prenant que quelques exemples.
Il s'agit en surface d'un reportage très sympathique, d'un regard d'une infinie douceur à l'égard du Patriarche, gommant tous ses aspects rugueux (pour ne pas dire plus). Tout cela est très édifiant, comme on dit, depuis l'image (vraie, sans nul doute) de l'enfant sans père, travailleur acharné, jusqu'au grand-père comblé, en passant par l'acte de courage de 1924 : "il a fait l'admiration de tous", commente Alain. Après un tel panégyrique, il fallait donc expliquer pourquoi, malgré tous leurs efforts, les quatre avocats de l'inculpé ne réussirent pas à trouver un seul (un seul !) témoin de moralité en sa faveur ! "Alain Dominici, poursuit la voix off, est parti à la découverte de la personnalité de son grand-père ; du même coup, il a disséqué l'enquête policière et mis en lumière des faits troublants". Justement, à propos de lumière, tout ce qui gêne, tout ce qui est à charge est gommé, dissimulé derrière un rideau de fumée, à tout le moins décrit de façon incroyablement tendancieuse. Cette présentation très sulpicienne, infiniment favorable aux thèses du petit-fils, ne prêterait qu'à sourire si on en restait à la surface des choses. À peine les esprits grincheux pourraient-ils demander le rapport existant entre le petit-fils, complaisamment filmé dans ses activités de sportif accompli (escalade, footing, V.T.T., sans oublier le judo) et le triple crime dont son grand-père a été reconnu coupable...
Mais on ne peut en rester là. Car d'une part les arguments de la défense font table rase de tout ce qui s'est passé avant le 14 juillet 1960 (date de l'élargissement du condamné), d'autre part, la défense étant forcément courte, la tactique s'appuie surtout sur une incroyable relecture des faits, sur des attaques en règle, c'est-à-dire ad hominem, sur une mise en cause de personnes ne pouvant plus réagir. Et qu'on entende la mère, le père, ou le petit-fils, il s'agit toujours d'une leçon bien apprise, et bien rodée, très lénifiante, en effet... Naturellement, le commentateur en rajoute toujours une couche, voulant nous apitoyer sur les sort des Dominici, "livrés en pâture à l'opinion publique" : qu'il est loin, le temps où ces braves gens se faisaient photographier avec délectation, afin qu'on retînt d'eux l'image bucolique qui ne pouvait servir qu'à brouiller les pistes ! Qu'elle est oubliée depuis longtemps, cette réflexion d'un envoyé spécial : "toute la tribu des Dominici - Clovis mis à part, comme un lépreux - quitte l'audience comme on quitte le cinéma quand le film a plu. Cela rit, s'affaire, et descend vers l'apéritif avec cet entrain qu'on voit aux héritiers après l'enterrement". C'est évidemment moins moral. Mais tellement plus conforme à la réalité des faits !
Yvette, donc, vieillie, empâtée (elle n'est évidemment plus "la jeune femme fraîche et désirable" dont parlait le commissaire Chenevier), nous renseigne à propos de l'eau qui a débordé : "chacun se couche avec ce souci en tête". Tiens donc ! Et malgré ce souci, tous ont connu une nuit paisible ? Puis elle laisse tomber, faussement ingénue : "sortir ? Mais pour aller où ?" Enfin, elle dévide sa version : "Gustave s'est levé, il est allé vers l'éboulement... de dessus le pont, il a vu qu'il n'y avait pas de boue sur le rail, mais il a dit, je vais voir de plus près [de plus près ? Mais pourquoi donc ?]. Et c'est en s'avançant qu'il a vu le corps de la fillette dans le talus". Certes, certes, mais précisément, il n'avait pas à s'avancer, il voyait très bien d'en haut ! Et quand bien même se serait-il "avancé", il ne pouvait pas découvrir le cadavre "en s'avançant" (ce fut même là le premier fait "troublant" qui conduisit les policiers à s'intéresser de plus près à ce singulier témoin - qui pensait que les parents avaient tué leur fillette !, et à son singulier témoignage). Yvette, encore, rapportant les propos des policiers : "si c'est le fils, on lui coupe la tête, et à sa femme aussi" (!!!). Non, cela devient insupportable. Et on se souvient alors du commentaire d'un journaliste, rapportant avec indignation son témoignage devant la Cour : "On assiste devant une salle tumultueuse et soulevée d'indignation, à la déposition la plus effarante, la plus richement mensongère d'une femme au cœur de pierre, à la tête assez froide pour pouvoir aligner avec arrogance les contradictions les plus flagrantes et les 'amnésies' les plus singulières" (Le Provençal, 24 novembre 1954).
Gustave, ensuite, vieilli lui aussi, mais encore belle tête et teint cuivré (un vrai profil d'Indien), entre à son tour dans la danse du scalp (de Sébeille et Maillet) ; il nous affirme sans broncher qu'on l'a tenu 48 heures sans boire ni manger (avec Périès dans la pièce à côté !!!), et que c'est pour cette raison qu' "ils sont arrivés à nous embrouiller". Puis nous sort l'épisode incroyable du pistolet de Ranchin déposé sur la table, pour que Gustave se suicide : "si j'avais été méchant, commente doctement ce personnage que Périès faillit gifler (c'était le 24 novembre 1954) en pleine audience (et qui en rêvait la nuit !), je prenais le pistolet, et je les descendais tous" ! Alors halte là, Gustave, car cet épisode, vous ne l'avez pas dénoncé à Périès, justement, vous qui avez, dans un rare moment d'humanité, pleuré sur l'épaule de Sébeille ! Halte là, car cela nous rappelle quelque chose, vous savez, le commissaire Chenevier (dont, curieusement, pas un mot n'est dit, tout étant fait pour accabler les seuls Périès & Sébeille) : "nous pensons que Gustave Dominici est l'auteur du meurtre des époux Drummond...". C'est donc à un meurtrier (selon l'un des plus hauts responsables de la police d'alors) qu'on tend un micro compatissant, à "un pantin de son, un personnage flasque, veule, prodigieusement insensible, un égoïste forcené, une âme de lièvre que tout effraie". On veut nous faire apitoyer sur le sort de quelqu'un dont on est allé jusqu'à écrire, il faut hélas le rappeler : "quand on entend cet homme, on a honte. Honte pour la condition, pour l'honneur, humains. On est humilié dans l'essence même de son être. On se sent rougir d'appartenir à la même espèce que lui !". C'est dur, certes, mais ça donne une idée de la confiance qu'on peut accorder à ses propos. Oui, on a honte. Honte de l'entendre raconter, à sa façon, l'épisode Olivier (la position exacte de Gustave, lorsqu'il a hélé le motocycliste). Car, outre que le croquis présenté à l'écran est complètement erroné, on veut nous celer que Gustave a fini par avouer, face aux témoignages irréfutables d'Olivier, de Ricard et autres Roure (déplacement du cadavre de Lady Drummond), qu'il en avait sacrément menti. Et cela, ce ne fut pas à mettre à l'actif de la Police, mais de la franche honnêteté des autres témoins ! On a honte aussi de l'entendre balancer que des Sten furent trouvées chez Maillet : car il oublie seulement d'ajouter que lui aussi, fut convaincu de détention de Sten ! Et ça continue de plus belle, jusqu'à l'affirmation que Sébeille fut parrain d'un enfant de Maillet : quel niveau ! Et quel rapport avec le triple crime ? Eh bien si, il y a un rapport : on envoie un épais et puant rideau de fumée, pour éviter de parler de l'insupportable, de l'irrécusable. Décidément, non, contrairement à ce qu'affirme la voix off, Sébeille n'a pas mis "tout de suite la pression sur Gustave Dominici" : et il a eu bien tort.
"Ça fait mal quelque part", dit enfin Alain (certes, mais voilà une question que les Drummond ne se posent plus...). Alors, tout en considérant le petit-fils avec pitié et piété - car il est indirectement une victime, du moins se pose-t-il ainsi, on ne peut laisser dire tant d'incroyables mensonges, subtils ou énormes, mais concourant tous à présenter la famille, ce "syndicat de menteurs" pour reprendre le mot de Scize, comme une assemblée angélique, et camper en face une police française composée d'une bande d'horribles sans aveu. Pitié et piété, certes ; mais pas connivence. Et la voix off de susurrer : "jamais Alain n'a mis en doute l'authenticité des propos de ses parents". Alain, cependant lucide, corrige : "comme j'ai confiance totalement en mes parents, je dois manquer certainement d'objectivité" (mais puisque ce fait vous apparaît, jeune homme !). Il parle aussi de "certitudes affectives et raisonnées" : malheureusement, ces deux termes sont antinomiques ! En tout état de cause, on peut le comprendre, sinon l'approuver : mais que des journalistes gobent tout cela et en rajoutent même, sans une once d'esprit critique, voilà qui dépasse l'entendement, et conduit à se poser des questions : c'est un élément "troublant" - il est vraiment tentant d'utiliser ce qualifiant.
Alain assène que le premier mensonge de l'affaire a été celui de Sébeille, écrivant qu'il avait vu les corps en place. Or, a-t-il contrôlé sur place (lui qui a sans doute assisté à l'arrivée des deux Tractions de la Mobile), Sébeille s'est présenté à dix-sept heures, et les corps avaient été enlevés dès quinze heures (soit dit en passant, jamais un juge d'instruction n'aurait pris l'initiative de brouiller à ce point le théâtre du crime - il l'avait été suffisamment, déjà !). Voilà qui est dit, et par un Dominici ! Mais si Sébeille est arrivé à dix-sept heures, comment se fait-il qu'après quelques allées et venues sur ce qu'on n'appelait pas encore le boulevard du crime, après avoir aussi papoté avec le maître de la Grand'Terre, l'inspecteur Girolami ait remarqué à quinze heures le pantalon fraîchement lavé (du grand-père ? du père ?), et que l'inspecteur Ranchin ait sorti à seize heures la carabine des eaux de la Durance (là, petit Alain, vous y étiez, mais ne pouvez vous en souvenir) ? Comment se fait-il que le capitaine Albert ait mentionné dans son rapport l'arrivée des policiers à treize heures trente ? Notre Alain met aussi en cause Périès et ses pressions, et les épouvantables interrogatoires policiers, ce qui est sans doute de bonne guerre (comme l'écrivit un journaliste du Provençal, vieil habitué des prétoires, "neuf fois sur dix, l'argument massue des défenseurs des inculpés est de dire que leur client a avoué sous les coups") : il oublie simplement d'ajouter que c'est tout à fait librement que son grand-père a fait des confidences accablant sa famille (Gustave et Roger Perrin, Gustave et Yvette - ses propres parents !).
Mais il y a plus inqualifiable encore : c'est quand la mère et le fils ("confiant totalement"), s'en prennent à Clovis (qui est l'honneur de la famille, pour le coup). Et c'est pour distiller l'incroyable accusation : Clovis aurait dit le premier à Gustave : "est-ce que tu sais que c'est le père qui a fait le coup ?". Nous ne sommes plus dans le dégueu. Mais dans l'immonde. "Clovis savait pertinemment que Gaston n'y était pour rien", assène, par deux fois, Alain. Voilà ce qu'ils nomment preuves, dans la famille : des affirmations gratuites (enfin, pas tout à fait), convictions patiemment tissées, incroyablement mensongères, qu'on veut faire avaler au bon populo qui, c'est la chance des révisionnistes, a de sacrés trous de mémoire. Alors, petit rappel : qui a conseillé à Gustave de ne pas parler ? C'est mon frère Clovis ! dit Gustave. Mais c'est faux, rétorque le Président (lors du procès en correctionnelle, le 13 novembre 1952) : il vous a conseillé de ne pas parler de la petite encore vivante, lors d'un déjeuner du 5 août, à midi. Or, vous aviez déjà été interrogé par les gendarmes, et dit à Olivier qu'il y avait un cadavre. C'est donc vous qui avez pris l'initiative de taire la vérité, et non votre frère Clovis ". Et la mère d'en rajouter une couche : "Clovis s'est détruit par la boisson" (entendez : poussé par le remords d'avoir accusé fallacieusement son père, etc.). Et voilà comment on exécute le témoin le moins malhonnête de cette triste série : en insinuant qu'il a sombré dans l'alcoolisme ! Et ses enfants, alors ? "Clovis, conclut l'impérissable voix off, a emporté dans sa tombe son terrible secret". Ne s'agit-il pas plutôt de Gaston ? Et de Gustave ? Ah ! Il est difficile de tomber plus bas ! C'est pourquoi je ne commenterai pas à nouveau la manœuvre consistant, après avoir sali Périès, à le faire parler, mort... Il est lamentable d'avoir une si basse idée du respect d'autrui (et de soi, par ricochet).
Et on achève cet édifiant document sur l'insupportable image d'un petit-fils pleurant en rapportant une parole de Gaston, désormais chauve : "tu vois ce qu'ils m'ont fait !". Ah oui ? Et lui, qu'avait-il fait ? Allez donc le demander sur la tombe, par exemple, d'Élisabeth ! Ce film, d'une rare complaisance à l'égard du clan Dominici, est évidemment aux antipodes de ce que certain journaliste avait cru pouvoir écrire, jadis, au sujet des "sinistres fermiers de la Grand'Terre". Depuis sa diffusion publique, il a été repris des dizaines de fois sur le câble : comment appeler cela, sinon du matraquage médiatique ? On veut faire pleurer Margot en déguisant les Dominici en martyrs, mais on n'a pas un mot de compassion pour les "crevés" (car rappelons l'expression dont Gaston affublait ses victimes - jusqu'à plus ample informé, ce sont bien, malheureusement pour certains, ses victimes). Le regard tendre de ces journalistes, qui n'ont pas les excuses - bien évidentes - d'Alain, ce n'est plus de la sympathie - peut-être légitime, ce n'est plus de la collusion, c'est de la complicité.
Récemment, un journaliste d'investigation, un vrai, un homme qui s'informe, a publiquement accusé le dénommé W. Reymond de supercherie, de mythomanie, et même d'imposture. Mais force est de reconnaître qu'en dépit de ces qualifications peu glorieuses (si tellement méritées), le journaliste free-lance n'est ni le seul, ni le premier, ni le plus gravement compromis dans cette pitoyable mascarade. Bref, le clan que vous savez, après avoir en vain, aux premières heures, attendu le vent du boulet, n'a pas cessé depuis lors de se gausser de la Justice, de salir les plus fidèles serviteurs de l'État (qui, impavide et incroyablement veule, n'a pas levé le petit doigt pour les défendre, et confondre les imposteurs). Il l'a fait en toute impunité, et même en s'attirant la sympathie du public ; alors, pourquoi ne pas continuer ?].

 

- Lionel Heinic, Les grandes affaires criminelles en Provence 1945-1990, Éd. Ouest-France, 1996, 215 p. [Difficile d'exposer tant d'erreurs de détail, et de ne voir que par le petit bout de la lorgnette, en si peu de pages ; mais peut-être est-ce le lot d'une enquête journalistique, enquête coincée parmi tant d'autres, dans cet ouvrage ? L. Heinic ne conclut pas vraiment, tout en suggérant fortement en filigrane la responsabilité du petit-fils Perrin. S'il note "l'étrange vélocité" de Gaston lors de la reconstitution (p. 46), et reprend l'antienne des problèmes d'incommunicabilité (qu'il emprunte, naturellement, à Giono, lequel aurait mieux fait de continuer à s'occuper de littérature), il révèle surtout une "découverte", à ses yeux sensationnelle. "Vous savez, Dick, le chien si fidèle ? Eh bien, il suivait son maître partout ! Alors, vous voyez Gaston commettre un 'mauvais geste' en présence de son chien ?" On mesure le sérieux de l'argument... surtout qu'on sait le chien attaché lors de ces moments tragiques].

 

- *** Revue Affaires criminelles. [N° 6087, 1995, Éditions Marshall Cavendish (collection conçue et réalisée par des spécialistes en criminologie, dit un commentaire sibyllin) : L'affaire Dominici, le silence d'un clan. Le titre générique, Cœurs de pierre, emprunté à un journaliste dauphinois, Roger-Louis Lachat, montre assez que cette revue format A4 d'une trentaine de pages, ne donne pas dans le révisionnisme. Variée et parfaitement documentée, avec des photos rarement montrées, cette brochure possède un intérêt capital. Sa lecture attentive (l'affaire D. vue de l'autre côté de la Manche) est donc très vivement recommandée. Elle est accompagnée d'une vidéocassette (curieusement, ce n'est pas tout à fait le même point de vue que celui présenté dans la brochure). Ce document vidéo de 25 minutes, possède un défaut essentiel : sa durée. C'était une gageure que de vouloir faire tenir, dans un laps de temps aussi court, l'ensemble de l'Affaire de Lurs. C'est la raison pour laquelle cette affaire se déroule devant nous au pas de charge (sur un commentaire dit par l'acteur Yves Régnier). Et il faut en avoir acquis une bonne connaissance préalable, pour ne pas se perdre en route ! Ceci posé, il s'agit d'un digest sérieux, et assez fidèle (le document a été élaboré avec l'aide, entre autres, de Frédéric Pottecher), avec quelques inexactitudes, certaines bénignes (Gustave, le "deuxième fils", alors qu'il est le huitième enfant, et le 4e garçon du couple Dominici), quelques autres de taille, ou imparfaitement fondées (le premier enfant de Gaston - il s'agit d'Ida, née le 19 avril 1904 à Brunet, six mois seulement, il est vrai, après le mariage - n'était pas de lui - seul l'examen de l'Adn pourrait trancher ce débat ; Sébeille a négligé les traces sur la carabine, de même que les déclarations des témoins ayant passé sur les lieux avant ou après le crime ; le repas festif du soir du crime est donné comme certain, de même que la présence de Roger Perrin ; Paul Maillet, dirigeant la section des parachutages du maquis de Lurs - à l'époque, il se trouvait dans le Vaucluse) ; enfin l'allusion aux violents combats (!) de la Libération dans le coin - dont on sait qu'ils se résumèrent à l'exécution sommaire d'une trentaine de "collabos", ou baptisés tels pour la circonstance). Curieusement, c'est Périès qui est très souvent montré dans le film (à l'instar de Sébeille, quel gros fumeur, lui aussi !) infiniment plus que Sébeille, aperçu furtivement à deux reprises. Périès est d'ailleurs montré comme le tenant de la thèse du criminel unique, au contraire de Sébeille, qui aurait penché pour une culpabilité partagée : ce qui est absolument faux. Enfin, allusion rapide aux "questions éludées par l'enquête" (de Sébeille), soit les 400 points (en réalité, 420) de la contre-enquête. Il eût été équitable d'ajouter que les fameux 420 points de Chenevier ne trouvèrent pas le commencement d'un début de l'ombre d'une réponse : les policiers parisiens firent chou-blanc. C'est dire que ce document est une parfaite illustration de l'antagonisme entre les journalistes de terrain (qui avaient suivi l'affaire depuis les premiers jours) et les chroniqueurs judiciaires, qui les remplacèrent sans ménagement au moment du procès : il a été rédigé sur les conseils de ces derniers, aussi nommés parquetiers. Ce qui en explique à la fois la qualité synthétique, et les limites. Le lecteur curieux pourra comparer la traduction française à l'original anglais, publié en 1988 : les variations sont véritablement savoureuses, et je n'en donnerai qu'une : le "Cœurs de pierre" était, à l'origine, "Bêtes en sabots" (Beasts in shoes) ; mais le plus étonnant, c'est que le rédacteur anglais attribue cette expression aux "autorités françaises", alors qu'il ne fait nul doute qu'elle fut inventée par des journalistes anglais ! Ah ! Perfide Albion !].

 

- * Revue Historia. [N° 587, 1995 n° 2, septembre 1966 (pp. 8-19), L'Affaire de Lurs, par Jacques Mayran ; n° 309, août 1972 (pp. 62-71), Le secret des Dominici, par Marcel Montarron ; n° 587, novembre 1995 (pp. 86-89), Affaire Dominici : Gaston était-il le coupable ?, par le Commissaire Robert Mesini (ancien adjoint de Sébeille. Ce texte, plein d'aménités non feintes à l'égard de son ancien patron, mais aussi truffé d'erreurs de détail - les cadavres des parents près de la tente familiale ! - semble être extrait de l'ouvrage Parole de flic, publié par R. Mesini en 1991, aux Éditions Albin-Michel). À propos de l'heure d'arrivée de ses collègues sur le théâtre de Lurs, Mesini note que ce fut "avec quelque retard" - ce que tout le monde sait - mais qu'ils ont vu les cadavres en place, ce qui contredit absolument l'appui à sa propre 'thèse' que croit trouver Reymond dans ce témoignage. L'ensemble de ces articles n'apportera aucune révélation sensationnelle ; il s'agit de relations honnêtes et très résumées de l'Affaire Dominici].

 

- Jean-Émile Néaumet, Les grandes enquêtes du commissaire Chenevier, Albin Michel, 1995, 367 p. [Un ouvrage a priori sympathique et bien informé, puisque composé en partie sous l'œil du Commissaire honoraire, mais aussi en puisant dans ses "Archives personnelles" (dire que, dans sa Radioscopie, Chenevier déclare qu'il ne s'est constitué aucune archive personnelle !). Chenevier y est traité en grand homme, c'est peut-être la loi du genre, mais on frise parfois la flagornerie. Alerte et vivant, le texte se lit sans ennui. Et on apprend beaucoup, en particulier sur le modèle. Par exemple que Chenevier "n'avait que" son Certificat d'Études primaires, ce qui paraît un bagage un peu léger, s'agissant d'un homme ayant gravi tous les échelons jusqu'au sommet de la hiérarchie policière. Mais il est vrai que, peut-être, les diplômes avaient autrefois (dans les années 30) moins de valeur que la valeur personnelle des individus (et Chenevier était un incontestable entraîneur d'hommes), ce qui somme toute était une façon bien positive de voir les choses (d'autant que Chenevier a dû par la suite bénéficier des réseaux d'amitiés nouées lors de la Résistance, voire de son statut de déporté - justement, un déporté qui, à peine rentré de deux ans de stage au camp de concentration de Neuengamme, se voit sommé de comparaître devant un tribunal improvisé de F.T.P. ... Il y a là de quoi donner à penser). Enfin, disons que chaque enquête magnifiée est l'occasion d'un long exposé historique, ce qui peut devenir lassant. L'ennui, pourtant, c'est que lorsque la fameuse affaire Dominici est abordée, alors les erreurs et les contrevérités pleuvent : "en conclusion de ce procès, Gustave Dominici avait été condamné à deux ans de prison. [...] En tout cas, le Gustave n'aura pas volé ses deux ans de cabane ! conclut Gillard" (pp. 333-334). Dès lors, revenant par la pensée sur ce qui a été lu antérieurement, on s'interroge : dans le récit des enquêtes précédentes du commissaire Chenevier, n'y a-t-il pas d'autres énormités de ce type ? Sur l'affaire Dominici donc, le livre de Néaumet prête au Commissaire des opinions que ce dernier n'a jamais exprimées dans ses trois ouvrages (l'innocence complète de Gaston). Alors, le journaliste a-t-il vraiment bien écouté ce que lui a dit le Monstre (comme l'appelaient, paraît-il, les truands parisiens) ? C'est à se demander].

 

- Llorca, Antoine, Montaride : récit historique (mémoires d'un grand témoin dans l'affaire de Lurs), Éd. Ch. Lacour, Nîmes, 1994, 80 p. [Un "grand témoin", que tous les commentateurs (pour ne rien dire de l'inspecteur Ranchin, puis du juge Carrias, qui l'ont officiellement entendu) se sont attachés à décrire comme un doux farfelu. Mais devoir lire la brochure qu'il a consacrée à la première partie de sa vie (le texte est daté du 12 janvier 1984, fin du premier épisode) n'est pas du folklore : c'est un cauchemar. Le texte a dû être enregistré oralement , d'une part ; d'autre part, le fouillis obtenu est tel, une fois transcrit (Llorca se lance dans une foule de pistes concomitantes, qu'il ne suit pratiquement jamais jusqu'au bout), qu'on peut à la vérité se demander, tant les télescopages sont importants, s'il ne s'agit pas ici du produit d'un cerveau aliéné. Ainsi nous apprend-il que sa femme le quitte rapidement, mais ce n'est qu'une vingtaine de pages plus loin qu'il parle de son mariage (le 28 octobre 44) ; il fait allusion à une procédure de divorce, entamée en 1945, mais passe aussitôt au 28 juin 1952. Et à la fin du récit, il paraît avoir toujours son épouse à ses côtés... Et comme le texte a dû être retravaillé par quelque nègre, on rencontre parfois des formules de langue soutenue, dont l'effet comique, évidemment non recherché, est irrésistible : "il réclama que je lui présentasse mon livret militaire" ; ou encore : "les maquisards [à L'Isle sur la Sorgue], par une fenêtre jetèrent le portrait du général [sic] Pétain, ainsi que le drapeau communiste, qui s'écrasèrent [re-sic] dans la rue"...
Né en 1913 près d'Avignon, de parents espagnols, Llorca dut travailler très jeune (comme tant d'autres jeunes gens à l'époque - il n'a donc pas connu l'école et peut être qualifié d'illettré, mais il ne viendra à l'idée de personne de le lui reprocher) avant de s'enfuir de chez lui, car son père, nous dit-il, le battait. À partir de là, il mène une existence d'errance qu'on a du mal à suivre, comme on a du mal à le croire, lorsqu'il affirme : "on m'a toujours accablé, à tort, là où je me suis trouvé, tout au long de ma vie". Car sans vouloir l'accabler, on note tout de même qu'il fut enrôlé "malgré lui" dans la Milice, et qu'il travailla comme maçon, aux alentours de juillet 1944, pour le compte des Allemands. Bref, il s'agit d'une existence pour le moins chaotique, pouvant assez bien relever de la catégorie que Marx nommait le LumpenProletariat. Ainsi donc, Llorca (qui venait d'être renvoyé d'une société d'assainissement) se trouve, à l'été 1952, dans la région de Forcalquier, où il se fait embaucher comme ouvrier itinérant durant le temps des moissons. Il nous raconte l'absence de deux de ses compagnons, la nuit du meurtre (ils travaillent alors à Pierrerue), qu'il mêle étroitement à la constatation d'un vol de savonnette dans sa valise, en sorte qu'il complique son récit, comme s'il ne l'était pas assez. Les deux ouvriers parlent d'aller se baigner dans la Durance, mais aussi envisagent d'aller chercher une carabine dissimulée, et de la réparer. À leur retour en retard, le matin du crime, Llorca remarque la bicyclette rouge de R., dit Z. (fait-il allusion au roi des menteurs ?), il note également que son comparse JR a du sang dans les cheveux, qu'il porte des souliers à semelles de crêpe, et qu'il "jette de la terre sur le short marron qu'il portait la veille". Dans la nuit, Llorca perçoit une menace : c'est JR qui s'approche de lui pour l'étrangler : "je réussis à me dégager... mes deux agresseurs partirent, puis revinrent aussitôt... ils se couchèrent à la porte et là, j'entendis JR pleurer, disant : "Peuchère ! Pauvre petite ! Si on ne s'était pas retournés, on n'aurait pas tué la petite !". Et Z. lui répondit : "Oui, mais tu n'aurais pas ça (il feuilletait des billets de banque neufs)". Llorca quitta sa place sans demander son reste, puis voulut se suicider car il était sans cesse renvoyé de ses boulots successifs. "Mais je manquais je courage pour me supprimer... Je me résolus alors à aller témoigner et déposer une plainte contre le Commissaire S. à Marseille, car j'étais en désaccord formel [sic] avec l'enquête qu'il menait". Et le voilà parti sur son cyclomoteur, depuis L'Isle sur Sorgue...
Le récit est encore plus haut en couleurs, lorsque Llorca prétend que le commissaire Sébeille lui tordit le cou, en lui criant : "C'est toi qui étais avec le vieux" ! Un peu plus loin, le voici confronté, en présence du capitaine Albert, à l'entrepreneur de battage qui l'employait en août 1952 : il parle de six heures d'interrogatoire, d'une tentative d'empoisonnement de l'entrepreneur sur sa personne... Il décide ensuite d'aller (toujours à cyclomoteur !) rencontrer la grand-mère d'Élisabeth. À l'entendre, il est interpellé par les gendarmes de Mâcon, qui le battent comme plâtre, et se retrouve sans le sou à Cherbourg. Là, il a l'idée de faire appel à la générosité d'une de nos vieilles connaissances, Mademoiselle F., autrement dit Marie Fourgeron. La vieille institutrice lui fait parvenir 5 000 francs (mais il n'ira pas en Angleterre)... Passons rapidement sur les procès qu'il a engagés ou qu'on a engagés contre lui, et qu'il perd. Il se décide enfin à écrire ce livre "passionnant pour beaucoup, mais bien triste pour Monsieur Llorca, son auteur". Ce qui est bien triste, ce n'est que cet individu ait trouvé un éditeur pour donner corps à ses délires (la publication est vraisemblablement à compte d'auteur) ; c'est qu'un grand quotidien du Midi, ait utilisé son audience comme caisse de résonance destinée à troubler une affaire qui l'était suffisamment. NB : il va de soi que les alibis des deux comparses mis en cause ont été vérifiés et archi-vérifiés par les gendarmes, en liaison avec le témoignage de leur patron d'alors, l'entrepreneur de batteuse. Mais tout bien considéré, que doit-on attendre de l'éditeur, entre autres, de De la manière de chier, ou de Description de six espèces de pets, sinon du vent ? Ouvrage à éviter].

 

- Ici-Paris Magazine, n° 2 529, 28 décembre 1993 (pp. 20-21) [Tous les poncifs les plus grotesques des bruyants partisans de l'innocence du Patriarche condensés dans cet article de Paul Valtéro. Fallait le faire ! On songe, le lisant, à cette réflexion du maire (communiste) de Peyruis, Louis Jourdan : "Il n'y a plus que quelques 'fadas' pour croire à son [Gaston] innocence" (d'après l'Aurore du 16 novembre 1954). Enfin, la suite a amplement prouvé qu'on pouvait impunément prendre les lecteurs pour des imbéciles, et qu'ils en redemandaient...].

 

- TF1 - Reportages, Dominici, Quarante ans de rumeurs, 11 décembre 1993 (25', Henri Chambon) [Puisqu'il s'agit de rumeurs, on peut dire que les téléspectateurs friands de mystères sont servis, tant les rumeurs sont passées en revue avec gourmandise ! Au départ déjà, on entend cinq coups de feu (seulement), ce qui augure mal de la suite. Encore que le pire soit à venir...
Et allons-y pour le "témoignage" d'Alain Dominici qui "aimerait bien connaître la vérité" (!), qui nous raconte, sans doute pour nous faire pleurer, que "des fous furieux [lui] jetaient des pierres" (!!), qui nous affirme que "l'arme n'a pas parlé" (puisqu'il le dit !). Et puis celui de sa digne mère : "l'Affaire a été atroce", affirme cette personne, sans rire - on peut se demander pour qui (le réalisateur renchérit, d'ailleurs : "Qui a souffert plus que les Dominici ?" ose-t-il demander. Eh bien, la réponse est aisée !). "La famille ne s'est pas défendue", ajoute-t-elle encore, "elle n'avait pas à se défendre... on n'a rien fait au départ" (sauf le nettoyage à peu près parfait du lieu du crime !). On songe irrésistiblement aux impressions du journaliste Espinouze (in Le Provençal du 24 novembre 1954) lors du procès du Patriarche : "On assiste devant une salle tumultueuse et soulevée d'indignation, à la déposition la plus effarante, la plus richement mensongère d'une femme au cœur de pierre, à la tête assez froide pour pouvoir aligner avec arrogance les contradictions les plus flagrantes et les "amnésies" les plus singulières". Et puis le Tave, toujours égal à lui-même (il ose parler de la tragédie de Lurs comme d'un machin !), qui en remet une bonne couche ("quarante-huit heures sans manger ni boire ni dormir"... Ils nous ont ruiné")... Mais on attribuera le pompon au réalisateur, qui n'hésite pas à affirmer que, "abasourdi par les accusations de ses fils, Gaston", etc. etc.... Il tombait des nues, c'est sûr ! Bref.
Ce festival de mensonges (pour reprendre une expression bien connue), qui n'est en réalité que le premier jet, le brouillon de ce qui sera, trois ans plus tard, sur France 2, "L'honneur perdu des Dominici" (film de 52 minutes produit par Alain Dhenaut et Jacques de Bonis), ne se gêne pas pour avancer, sans aucune vergogne, les affirmations les plus grotesques ("Les corps ne sont plus là lorsque la police arrive", "des villages [ont été] systématiquement ratissés" (pour trouver trois carabines !), et pour enfiler tous les poncifs, les zones d'ombre si l'on préfère : les "explications maladroites" de Gustave, l'histoire des maquis, l'hypothèse d'un règlement de comptes, la voiture et le couple sosies, le caractère obtus des enquêteurs ("un seul fait a orienté toute l'enquête" - la découverte de l'arme), l'hommage à Giono ("rien n'échappe à Jean Giono"), dont les fameux trente-cinq mots enflent jusqu'à la cinquantaine, et donc, bien entendu, le malentendu des mots (avec le sempiternel coup de l'allée - que Giono, il faut le souligner, a été le seul à entendre). Pour ne rien dire de l'antienne des corps non réclamés par la Grande-Bretagne.
On revoit avec plaisir Jean Teyssier, à qui on se garde bien de demander ce qu'il pense du vieil assassin, nous raconter comment, dès les premières heures, l'impéritie des gendarmes a entraîné un brouillage complet des indices, et même leur destruction. Il est vrai que, de toute façon, un sacré travail de maquillage avait été accompli durant la nuit jusqu'au moment où, sans aucune gêne apparente, le Tave se laissa photographier devant l'Hillman - ce qui en dit long, sur son caractère (est-ce que belle désinvolture, selon l'expression du commissaire Harzic, n'est pas bien en deçà de la réalité ?). De même, on écoute une ancienne hôtelière de Saint-Auban, chez qui Sébeille prenait parfois pension : elle aussi, on la fait parler des journalistes qui assaillaient le Commissaire, mais on se garde bien de lui demander son avis sur le crime lui-même... Et on omet de nous rappeler que le sieur Gaston fut condamné à mort à l'unanimité, ce qui signifie tout de même quelque chose.
Enfin, la stupeur gagne le téléspectateur relativement averti : on n'en croit pas nos yeux, Me Collard (déjà là !) fait mieux que son confrère Pollak brandissant l'US-M1 ! En effet, il ouvre sans aucun embarras des scellés de la Sûreté nationale ! Ainsi apparaissent douilles et cartouches (avec un commentaire méprisant sur l'absence de travail de l'Identité à partir de ces éléments - il y a bien longtemps que le Commissaire Constant a fait justice de ces calomnies, mais qui s'en souvient ?), puis la fameuse culotte Baby Roger's (qui n'a strictement rien à voir avec le triple crime). C'est ce que, dix ans plus tard, les duettistes Reymond-Dominici expliqueront comme résultant du "courage citoyen d'un employé des Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence" qui avertit Alain de la présence d'un dossier "fantôme". Alors qu'il s'agit là tout bonnement d'une forfaiture, qui aurait dû entraîner immédiatement une exclusion de la Fonction publique.
Mais le toupet de ces gens-là est décidément sans limites. Cela peut sans doute attirer les gogos.
En définitive cette émission, aussi franche que le complot "L'Encornet et Trottinette", ne suscite que consternation et mépris].

 

- ** Jean Teyssier, Mon affaire Dominici (en 44 photos inédites, avec légendes), Éditions de Haute-Provence, Digne, 1993, 28 p. [Brochure au demeurant sympathique, dont l'auteur attribue la parution à la requête en révision introduite par l'avocat Collard au nom du petit-fils du patriarche - et en guise de réponse, en quelque sorte. Comme l'auteur affirme sa conviction de la culpabilité du grand-père, on ne sait comment lire le "un courageux petit-fils" dont il affuble Alain... Ceci dit, les photos sont sans doute intéressantes (on y trouve le fameux cliché représentant Gustave martial devant la Hillman, dont Reymond discute à la fois le nom de l'auteur réel, et l'heure de la prise), mais pas toujours disposées dans l'ordre chronologique ; et les textes explicatifs sont parfois hasardeux, et toujours truffés d'erreurs orthographiques (erreurs qui émaillent aussi les quelques pages extraites en fac-similés d'un carnet du reporter), ce qui est réellement dommage. Tiens, Teyssier cite à plusieurs reprises une voisine des Drummond lors du gala taurin : curieux que cette femme n'ait pas été longuement interrogée par nos détectives en révision... Enfin, au détour d'un article, quelle stupeur de constater que Teyssier met sur le même plan Laborde et notre amie Fougeron (sic), devenue journaliste parisienne !!! Tout cela a donc été commis à la hâte, et l'indignation éprouvée à l'annonce de la démarche du petit-fils ne constitue pas une excuse. Dommage, une fois encore... Notons qu'il s'agit là pour l'essentiel d'un tiré à part de la contribution de Teyssier à l'ouvrage collectif "Dominici : de l'accident aux agents secrets", répertorié par ailleurs].

 

- Claude Mossé, Dominici innocent !, Le Rocher, 1993 (en collaboration avec Nicole Pallanchard. Repris en 1994 au catalogue des Éditions France-Loisirs), 329 p. [De multiples digressions n'ayant strictement rien à voir avec les Basses-Alpes, présentes uniquement pour faire briller la culture livresque de l'auteur (enfin, c'est ce qu'il croit naïvement), et faire vendre le papier au prix de la cervelle : en cinquante pages, tout aurait pu être exposé. Et dire qu'il affiche l'ambition de conter la véritable histoire, et de travailler avec honnêteté et rigueur (contrairement, selon lui, aux enquêteurs, dont il ne craint pas de dénoncer un "manque évident de sérieux") ! Consternant ouvrage, qui se soucie de la 'vérité historique' comme d'une guigne, et s'applique à écarter tous les faits qui gênent sa démonstration, voire la réduisent à néant. Et son éditeur parle sans rire d'explication "logique" ! Bref, son coupable à lui, c'est (évidemment) Paul Maillet... La vieillesse est un naufrage, avait dit de Gaulle (à propos de Pétain). Ici, on a de cette remarque une saisissante et bien pitoyable illustration, car la vieillesse peut commencer tôt. Et ce n'est pas parce que l'auteur écarte avec force la piste de l'espionnage, qu'on nous fera changer d'avis. Ouvrage à éviter.

Pour donner une autre facette du personnage Mossé, très éclairante pour notre sujet, voici ce que son éditeur écrit (sur la quatrième de couverture) d'un autre de ses "ouvrages" : "Les Impostures de l'Histoire est un ouvrage salutaire. En revisitant, faits à l'appui, certains mythes de notre histoire, qu'elle soit politique (Néron, Saint Louis, Jeanne d'Arc, Christophe Colomb, le 14 juillet 1789) ou littéraire (Alphonse Daudet), Claude Mossé, historien et conteur, fait litière des images d'Épinal pieusement transmises par la légende pour replacer faits et personnages dans le contexte de leur temps. Ce traitement on ne peut plus décapant offre au lecteur bien des surprises - dont la moindre n'est pas la véritable réhabilitation de Néron à laquelle se livre l'auteur. Les saints médiévaux en revanche, Saint Louis et Jeanne d'Arc, sont traités sans ménagement aucun et, par leurs imperfections bien humaines, en deviennent moins impressionnants. Une entreprise authentiquement salutaire donc, à la lecture de laquelle tout honnête homme trouvera à la fois un grand plaisir et un intérêt qui, au fil des pages, ne se dément pas" (on remarquera au passage comment les éditeurs manient la brosse à reluire). Certes, certes, mais voici ce que dit un lecteur toulousain, qui connaît un peu l'Histoire, du même Les impostures de l'Histoire, après lui avoir collé la note 0 (zéro) :
"Bourré d'erreurs historiques et d'approximations.
On reste rêveur à la lecture du "mot de l'éditeur" (la quatrième de couverture) ! Je n'ai pas eu le courage d'aller au-delà du premier chapitre, tellement celui-ci accumule les erreurs de chronologie, les incohérences, les approximations, les formules dignes d'une mauvaise fiction historique mais non d'un ouvrage d'histoire, sans parler des fautes de latin. Quelques exemples d'anachronismes : Cicéron (mort en 43 avant J.-C.) présenté comme participant au conseil privé de Néron, en 64 ap. J.-C. (soit plus de cent après sa mort) et manifestant son opposition aux chrétiens (alors qu'il est mort bien avant la naissance du Christ). Ce n'est pas un lapsus : la même absurdité apparaît deux fois ! Autre exemple : saint Pierre arrive à Rome "probablement en 39 ou 40", dit l'auteur lui-même, et y contemple le Colisée (dont la construction a dû commencer en 69 ou 70). Vous en voulez encore ? "Sénèque le Vieux" (ainsi l'auteur appelle-t-il apparemment le père de Sénèque) a, nous dit-on, raconté la première nuit de l'incendie de Rome qui a eu lieu en 64 ; or il est lui-même mort autour de 40. L'auteur ne donne pas les références précises de ses sources, auxquelles il fait ainsi dire ce qu'il veut. De la part de quelqu'un qui se veut redresseur d' "impostures de l'histoire", des erreurs aussi grossières me semblent révéler un mépris du lecteur. Je le répète, je n'ai lu que le premier chapitre ; on peut espérer que les autres sont moins catastrophiques, mais l'attitude anhistorique que révèle celui-ci laisse bien mal augurer de la suite. Je laisse à d'autres le soin d'aller plus loin. D'autant que les dites "impostures" sont depuis longtemps reconnues comme telles..."

Avec cela, voici Môssieu Mossé habillé pour l'hiver !

PS : comme j'ai remarqué qu'une confusion assez générale s'était installée, je prie les lecteurs de ne pas confondre Claude Mossé (Madame, née le 24 décembre 1924), professeur d'Université, spécialiste mondialement reconnue de la Grèce ancienne, à laquelle elle a consacré de nombreux ouvrages faisant autorité, et Claude Mossé (Monsieur, né le 9 mars 1928), médiocre plumitif ayant entrepris, pour des raisons vraisemblablement alimentaires, de nous "démontrer" l'innocence de Dominici.]

 

- * Alain-Gérard Slama, L'intellectuel de gauche au secours du criminel, in Histoire spécial n° 168, juillet-août 1993, Le Crime, pp. 118-121 [Pénétrant article au titre trop réducteur (en fait, il s'agit davantage d'intellectuels que d'intellectuels "de gauche"), qui fait remonter au traumatisme entraîné par l'Affaire Dreyfus, l'engagement irréfléchi des intellectuels au service des délinquants et criminels. Même si le rapport avec l'Affaire Dominici n'est pas réellement patent (car le désintéressement n'est pas la vertu cardinale de la plupart des défenseurs du Patriarche), la lecture de cet article est particulièrement stimulante. Et quand on lit les pages consacrées aux manifestations contre l'extradition de Klaus Croissant (nov. 1977), on en vient à se frotter les yeux : c'est très exactement ce qui se déroule sous nos yeux, à propos de Cesare Battisti ! Rien de nouveau sous le soleil...].

 

- Frédéric Pottecher, La chance aux chansons, Antenne 2, 20 janvier 1993. [Le même Pottecher que cité infra se commet, on se demande pourquoi, dans l'émission de Pascal Sevran, La chance aux chansons (sur Antenne 2). On a peine à dire que l'animateur semble en connaître plus, sur l'affaire Dominici, que le presque nonagénaire qui en fut pourtant un mémorialiste de premier plan ! Et les énormités proférées sont pires, si cela se peut, que dans l'émission de Bériot de 1986 ! Ainsi Pottecher affirme-t-il que le père Dominici "n'oublie jamais son fusil [quand il part, à quatre heures du matin, promener ses chèvres]". Qu'un beau jour, partant avec son troupeau (l'après-midi, si on a bien compris), il remarque l'éboulement ("il voit tout un pan de terre qui est tombé"). Aussitôt il rentre chez lui, "il réveille toute la famille" (au milieu de l'après-midi !!!), il fait illico venir certains de ses autres fils ( dont Clovis, si l'on comprend bien !) pour que les conséquences fâcheuses de l'éboulement soient effacées. Et le travail de pelletage dure jusqu'à la nuit (on se souvient que Gustave avait réglé le problème en moins d'une heure) ! Lorsque tout est nettoyé, "on va boire un coup", propose Gaston aux "six ou huit" terrassiers improvisés. Et la beuverie dure jusqu'à une heure du matin ! Gaston sort ensuite (à quel propos ?), il entend parler les Anglais (au milieu de la nuit !), Sir Drummond est assis sur le pare-chocs de son auto ( à une heure du matin !), le reste est une double méprise, Drummond ne parle pas français, et Gaston croit que "ces gens-là viennent lui voler ses artichauts" (sic). Et ça continue dans le même registre : "... le vieux Gaston a été condamné à 20 ans de prison..." [re-sic] ou encore "... il est mort chez lui dans son lit..." [re re-sic]. Oui, c'est bien triste, la vieillesse est un naufrage. Du moins Pottecher avait-il sa bonne foi pour lui...

 

- * Robert Mesini, Mémoire de flic, Albin Michel, 1991, 269 p. [Jeune flic ayant commencé sa carrière sous les ordres de Sébeille (celui de la fin, de la Belle-de-Mai), ce qui n'est pas banal, et l'ayant poursuivie jusqu'aux sommets, Robert Mesini raconte sa vie de flic, un peu désabusé, mais dépourvu de toute amertume. Ce qu'il nous dit de l'affaire Dominici, qu'il n'a pas directement connue, ne laisse aucune place au doute (Le faux mystère Dominici), et le court portrait affectueux qu'il dresse de son premier patron est émouvant. Puis on se lance dans de multiples péripéties, au hasard des mutations et des promotions de l'auteur, qui sillonne ainsi la France, ce qui nous vaut des pages colorées, car Mesini a le sens de la formule ("nous interpellâmes... Proust, qui n'avait rien à voir avec l'écrivain, [mais] n'en fut pas moins loquace") et de croustillantes anecdotes, telle celle concernant ce Capitaine de gendarmerie témoignant à la barre dans l'affaire de Puyricard, et agacé par les piques de la Défense (Mes Pollak and Co), se retournant brusquement : "Il y a une différence entre vous et moi. C'est que moi je ne suis pas payé pour dire ce que je ne pense pas". Après les envolées de manches classiques, et une suspension d'audience, le Capitaine dut... faire des excuses. Au fait, si l'on veut connaître la différence entre un enquêteur (civil ou militaire) et un avocat, il n'y a qu'à comparer le récit que fait Mesini de cette affaire, à celui que dressa Pollak dans son ouvrage (La Parole est à la défense, chapitre XIII) : on sera parfaitement édifié. Tiens, à propos de Pollak, on apprend que son épouse, Nicole, qu'on voyait paraître dans tous les grands procès où l'avocat était engagé, avait convolé en premières noces avec l'ex-Commissaire Robert Blémant, un policier devenu truand, abattu le 4 mai 1965 sur ordre des frères Guérini... Peut-être un début d'explication à certaines animosités du cher Maître...
Mesini est assez serein pour estimer que la délinquance classique n'est pas grand-chose par rapport à celle, plus feutrée, en col blanc. Son témoignage, souvent souriant, est assez remarquable, quand bien même le rapport de son ouvrage avec l'affaire qui nous occupe est fort ténu.)].

 

- ** Jean-Marc Théolleyre, L'accusée (45 ans de justice en France, 1945-1990), Robert Laffont, 1991, 431 p. [À lire l'épais l'Accusée, on se demande bien de quoi est accusée la Justice… sinon de faire rechercher, de poursuivre les coupables, et de les châtier ! Ceci dit, il faut bien remarquer que plus d'une flèche de Théolleyre atteint sa cible, comme lorsqu'il note perfidement que le même homme (l'avocat général Lindon) qui s'acharna à réclamer la tête de la meurtrière (de son ancien amant) Pauline Dubuisson, avait demandé (et obtenu) un an auparavant l'acquittement d'une autre meurtrière (de son mari - Ministre de PMF, de surcroît) Yvonne Chevallier…


Au milieu d'affaires célèbres (une quinzaine), qu'il nous fait revivre, avec une verve certaine, "Théo" revient donc pour la seconde fois sur l'affaire Dominici. Emporté d'emblée par un élan douteux, semble-t-il contre les acteurs (justice-police) de cette tragédie (ce qui le conduira, cinq ans plus tard, à publier un compte-rendu élogieux du pauvre ouvrage de Reymond), il commence malheureusement par une grosse bévue. En effet, rappelant une sévère et solennelle mise en garde du ministre Martinaud-Déplat (celui-là même qui devait annoncer à sons de trompe, en novembre 53, qu'il réclamait la Légion d'honneur pour Sébeille), mise en garde solennelle au sujet de "tous les actes de violence" qui pourraient être commis sur la personne des prévenus, et de la valeur d'aveux obtenus à la suite d'interrogatoires aussi interminables que mouvementés, Théo note que cette circulaire aux procureurs généraux "faisait référence à des affaires bien précises", au nom desquelles il mentionne celle de Gaston Dominici. Malheureusement pour lui, ce texte fut promulgué cinq mois avant la tuerie... Ceci posé, la tragédie de Lurs, justement, et ses multiples rebondissements, occupe une bonne soixantaine de pages de cet ouvrage, c'est dire l'intérêt qu'y porte l'auteur. Il tient pour acquis des faits jamais établis, comme la réunion festive et copieusement arrosée de la veille du crime ; il commet quelques inexactitudes de détail (selon lui, ce sont les hommes de Sébeille qui ont retrouvé balles, cartouches et étuis) ou capitales (Paul Maillet, ancien des FTP "fortement implantés dans le fief rouge des Basses-Alpes" - malheureusement pour sa thèse, Paul Maillet servit dans les FFI, et ce n'était pas dans les Basses-Alpes) ; et surtout, il passe complètement sous silence le rôle du commissaire Constant dans le déblocage de l'affaire. Il n'empêche : Théo donne dans l'ensemble, même s'il insiste bien lourdement sur le "parti pris" du président Bousquet, une relation assez fidèle des faits. Sa thèse à lui, en gros, c'est celle du commissaire Chenevier : l'intervention d'un second tueur dans la tragédie. Ce qui, après tout, peut se soutenir avec quelque vraisemblance.
Ouvrage dans l'ensemble clair et honnête (comptes-rendus d'audiences entrecoupés de réflexions sur la Justice), mais qui n'apporte absolument rien de neuf sur l'affaire de Lurs (sauf qu'il tient le travail de Laborde pour le "plus rigoureux" de ceux qui ont traité du même sujet)].

 

- ** Alain Monestier, Les grandes affaires criminelles, Bordas, 1988, 256 p. [Ouvrage qui ne paie pas de mine (car écrit dans une police vraiment trop petite - un corps 6, tout au plus), et qui pourtant revêt un très grand intérêt. Comme l'annonce le titre, il s'agit d'une recension d'affaires criminelles (une cinquantaine, environ) ayant défrayé la chronique depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, classées sous des catégories génériques (l'ennemi public n° 1, la femme et le poison, etc.). S'y ajoutent, comme il convient, les portraits de quelques grands détectives (qui de nos jours connaît encore Nicolas-Gabriel de La Reynie ?), et des pages bien venues sur les progrès effectués par la criminologie. Le tout enveloppé dans des réflexions introductives d'une forte pertinence, en particulier s'agissant du comportement des hommes - des foules, devrait-on dire - face au fait-divers sanglant. Rien de nouveau sous le soleil, pourra-t-on constater, quand on aura appris que les troupes aussi obscènes qu'endimanchées du " boulevard du crime ", à Lurs, avaient eu de lointains antécédents, par exemple près de cent ans auparavant : la luzerne dite "Champ Langlois", à Pantin, fut en effet un temps le lieu de promenade favori des Parisiens après la découverte des sauvages crimes de J.B. Troppmann. Ou quand on aura mesuré à quel point "l'incroyable épidémie d'affabulations" de l'affaire Fualdès (1817), s'est retrouvée, presque à l'identique, à propos de l'affaire de Lurs ; ou encore comment, au témoin "capital" que fut, tout près de nous, Aristide Panayotou, répond la "curieuse personnalité" de Mademoiselle Clarisse Manzon (dans la même affaire Fualdès).
Une réserve, toutefois : il existe tant d'erreurs de détail (si la ligne directrice est sans failles) dans le récit de l'affaire qui nous occupe (depuis la carabine retrouvée après la condamnation de Gustave, jusqu'au commissaire Chevrier - non, le chevrier, c'était le criminel !), qu'on en vient à se demander si, par hasard, tout le livre n'est pas fait du même bois. Et c'est vraiment dommage !].

 

- Frédéric Pottecher, Journal d'un siècle, France 2, 31 mai 1986 [Frédéric Pottecher, pompeusement baptisé "historien" (sic), est interrogé par Louis Bériot pour l'émission Journal d’un siècle (France 2), au sujet des événements de l'année 1954. En cinq minutes, cet octogénaire, apparemment alerte, accumule d'incroyables sottises et énormités à propos de Dominici (quand bien même, sur le fond, il le tient pour coupable). Après avoir parlé d'une "vague ressemblance avec Pétain" (sic), qu'il semble le seul à avoir remarquée, il s'essaie, et c'est assez catastrophique, à l'assent du Midi. Sans doute, en tant "qu'historien", pour faire davantage couleur locale... Au sujet du procès, dont il a pourtant été un témoin privilégié, après nous avoir dit que "le père Dominici n'a cessé de mentir, bien entendu" (ce que tout un chacun savait) il affirme que Clovis était mort [! Clovis, pourtant disparu prématurément, ne s'en alla que cinq ans plus tard], et il ose enfin ceci : "Il [Gaston] était avec un certain sens de l'humour, et pourtant il était illettré". Qui a dit que la vieillesse était un naufrage ?].

 

- ** Les Dossiers de l'écran, émission d'Armand Jammot, A2. "Le plus grand mystère policier du demi-siècle", 9 septembre 1980, 90' [La soirée commença par une incroyable mélasse introductive de Joseph Pasteur, qui pendant cinq ou six minutes s'efforça de gloser sur l'affaire Dominici, alors qu'en principe (c'était ainsi que fonctionnait l'émission) le film éponyme de Claude Bernard-Aubert, servant de support au débat, aurait dû démarrer sans autre forme de procès (si je puis dire), quitte à ce que soient ensuite apportées diverses précisions. Disons d'entrée de jeu qu'il ne faut pas inviter à un débat quelconque un représentant de la profession d'avocat : il s'empare du micro, ne le lâche plus, répond à des questions qu'on ne lui a pas posées, néglige celles auxquelles on le prie de répondre, et occupe largement plus que son temps de parole, réduisant les "civils" (si j'ose dire), à jouer les utilités. Dans ce rôle de composition, Me Raoul Bottaï (avocat des époux Dominici au moment de la contre-enquête), insupportable pontifiant, fut excellent jusqu'à l'écœurement qu'on peut éprouver devant tant de mauvaise foi satisfaite. Que dire de ses verbeuses élucubrations relevant de l'espionnite (il en rajouta même une couche, réussissant à placer une chute d'avion en Espagne), qu'il développa bien trop abondamment (vingt ans après, quelqu'un n'aurait plus qu'à copier), tout en rappelant la grande estime en laquelle il tenait le témoignage, selon lui capital, de Llorca, et sans se soucier que ces deux parties de sa pseudo démonstration se détruisaient l'une l'autre (et on ne fera que citer, sans la commenter, l'ignominie consistant à lâcher : "il [Roger Perrin] avait tellement menti qu'il n'avait plus rien à refuser à la Police")... Quant à son confrère Charrier (mon Dieu ! Quelle surprise et quelle peine de retrouver le jeune et fougueux militant du Parti, jadis avocat en second de Gustave, puis de Gaston, dans un déguisement de vieillard ! Que la maladie est impitoyable !), il fut tout aussi pugnace, avec beaucoup moins d'effets de manche : preuve que la chose est possible. Ensuite, ceux qui ne connaissaient pas l'expression botter en touche purent assister à de nombreuses illustrations de cette pratique rugbystique, le dénommé Pasteur, meneur de jeu à ses heures, bottant beaucoup plus souvent en touche qu'à son tour, appelant SVP, chaque fois qu'il se sentait gêné aux entournures, par exemple lorsque la discussion prenait un ton aigre, au lieu de ramener au bercail les brebis égarées. L'animateur de la soirée fut d'une incroyable naïveté, affirmant sans rire qu'il attendait beaucoup d'Yvette (l'ancienne épouse de Gustave), c'est-à-dire rien de moins que "la manifestation de la vérité"... La dite personne, vieillie mais encore bien de sa personne, commença par une déclaration profondément métaphysique, sur laquelle devront se pencher les futures générations de philosophes : "ce film est un film", laissa-t-elle tomber, avec le ton sorbonnard de Sartre énonçant que l'existence précède l'essence...
En face de ces trois personnages, deux malheureux journalistes, Jean Laborde qui commença par une remarque plutôt déplacée, qualifiant de lâcheté de la part de la Justice l'absence des Sébeille, Périès, Chenevier et autres capitaine Albert (passé entre temps Colonel)... On aurait pu lui répondre bien des choses, comme l'obligation de réserve des fonctionnaires, et leur légitime crainte d'avoir à refaire un procès depuis longtemps jugé, au cours duquel ils eussent immanquablement été traités de coupables... Il récidiva même en affirmant que la dame Yvette n'avait "absolument rien à voir avec cette histoire", ce qui est une affirmation pour le moins risquée : la personne en question ayant au moins contribué, avec l'aide de son père, à mettre sur pied le récit mensonger que les enquêteurs - et les jurés de Digne - eurent à subir si souvent. Ceci dit, Laborde lança tout de même quelques banderilles, tout comme son confrère Chapus, mais on se rendit rapidement compte que le commissaire Sébeille avait eu bien tort de déclarer que s'adresser à Gustave, c'était comme vouloir pincer une vitre : apparemment, il n'avait guère essayé de pincer celle dont son "successeur" Chenevier (c'est Yvette qui nous l'affirme, et l'on connaît sa compétence : "Chenevier n'a fait qu'achever le travail commencé par Sébeille" !) disait des choses que je ne rapporterai pas, mais qu'on peut trouver assez facilement...
Car les deux journalistes avaient beau, avec mesure et ténacité, tenter d'en revenir au dossier, la dame Dominici lançait aussitôt un imperturbable "personne n'est sorti de la Grand'Terre ce soir-là", aphorisme qu'elle nous servit une bonne dizaine de fois (mettant sa prestation du 17 décembre 1953 sur le compte d'une grosse fatigue, d'un moment de défaillance, et ses propres phrases qu'on lui lisait ("Gustave est rentré, il titubait comme un homme saoul, il répétait pourquoi mon père est allé là-bas, pourquoi mon père est allé là-bas ?") au débit des pressions de Périès, qui lui aurait dit, ça ira mal pour vous et vos enfants, si vous ne dites pas comme votre mari. Elle osa même insinuer, à propos de ce dernier, "il a été bousculé, frappé, peut-être drogué". Me Charrier, eut beau - tout de même ! - rappeler que Périès était "un magistrat parfaitement honnête" : le mal était fait, et cyniquement fait, et les téléspectateurs, sur les fiches de SVP, de se plaindre que Madame ex-Dominici fût traitée en coupable !
Et pourtant, ce n'était pas faute pour Laborde d'avoir donné, une nouvelle fois, dans la démagogie : "Yvette a été martyrisée et persécutée par cette affaire". Certes, certes. Encore qu'on ne détesta guère, à l'époque, de jouer les vedettes qui mettaient en échec des policiers qu'on disait malhabiles - alors que d'autres leur avaient tout bonnement mis la bride sur le cou... Mais le martyre, authentique celui-là, de la petite Élisabeth, à quel moment en fut-il question ? Bref, Chapus eut beau rappeler le rôle involontairement néfaste de l'inondation d'un champ comme facteur indirect de la tragédie, il eut beau marteler les questions essentielles : "Si ce n'est pas les Dominici, qui, alors ? Si ce n'est pas les Dominici, pourquoi Gustave a-t-il accusé son père ? Pourquoi la famille s'est-elle déchirée ? Pourquoi la possession de la carabine a-t-elle été admise par toute la famille comme relevant de l'intérieur du clan, à l'exclusion de toute autre provenance ? Pourquoi Gaston, lorsqu'il a proféré des accusations, n'a-t-il visé que des membres de sa famille, alors qu'il lui était si simple de dire la vérité, d'en appeler à la seconde Hillman, à l'imperméable de la Gare de Lurs, aux agents étrangers, que sais-je encore ?" Tout cela était trop frappé au coin du bon sens et de l'évidence pour entraîner l'adhésion de la foule : car les nombreux coups de botte en touche de Pasteur eurent du moins le mérite de nous apprendre que nos chers concitoyens et néanmoins auditeurs, déjà en 1980, s'intéressaient très majoritairement à la thèse de l'espionnage (même si certains, tout de même, subodoraient que dame Yvette "savait des choses, mais qu'elle ne voulait pas les dire") - qui devait plus tard devenir le lucratif fonds de commerce d'un "journaliste indépendant". C'était trop simple, naturellement, d'en rester aux questions simples et précises, et terribles, même, de Chapus ! Chapus, que Pasteur, de guerre lasse, appela à la rescousse, en lui faisant préciser certaines déclarations imprudentes (pour ne pas dire aveux de culpabilité) de Gaston, à Sébeille et à lui : "ce n'est pas dans le dossier !", coupa brusquement Me Charrier. Alors Laborde, excédé, sortit le rapport de Chenevier, et se mit à en lire la terrible conclusion ("... dans les limites reculées de l'hypothèse la plus favorable, Gustave Dominici est au moins co-auteur ou complice des deux derniers meurtres"
*). Mais autant pincer une vitre ! Me Charrier nia avec la dernière énergie que Gaston ait pu tenir des propos mettant en cause certains membres de sa famille **, et d'ailleurs on sut que les téléspectateurs avaient "la preuve" que Gaston était innocent : le général de Gaulle l'avait fait libérer !
Ainsi dit-on la messe, et refait-on l'Histoire, en France. Les Drummond pouvaient dormir en paix, le peuple français leur avait rendu justice !
Mais à cent mètres du lieu où je compose ces lignes, un homme intègre ne décolérait pas, et ce à quoi il venait d'assister faisait bouillir l'encre de son stylo. Il passa donc une partie de sa nuit à rédiger un article au vitriol, qu'il ferait publier le lendemain dans le Dauphiné. La plume courait, les mots se bousculaient... "L'inacceptable et ridicule romanesque... les prétendues révélations que nous avons entendues, scandalisé, mardi soir..., la physionomie du sinistre assassin, tenant tous les siens sous la terreur... Ah ! Cher Giono, quel dommage que vous n'ayez vu cet homme, que vous dites "rusé, mais pas habile", devant le cadavre de la petite Élisabeth au crâne écrasé comme une coque de noix nous dire, en une bourrade abominablement joviale : "Hein ! Quelle chance j'ai eue de ne rien entendre cette nuit-là ! Car vois-tu, petit, moi je dors toutes les nuits comme un ange, comme un ange"... On maquillera la scène. Gustave, blême et malheureusement servile, sera malgré lui le valet macabre de ces besognes révoltantes qui déconcertèrent l'enquêteur". C'était Roger-Louis Lachat, le grand Lachat, un des premiers journalistes sur les lieux le 5 août 1952, que ses collègues avaient élu représentant permanent du monde du journalisme auprès des autorités...].

 

 

* Le texte très exact est celui-ci : "[...] Il est difficile de concevoir que le vieillard ait pu commettre le triple crime sans assistance. Nous pensons que Gustave Dominici est l'auteur du meurtre des époux Drummond. Certes, en l'état actuel de l'information, l'absence d'aveux et d'accusations formelles de la part des deux autres témoins, ne permettent pas d'apporter la preuve irréfutable de ce que nous avançons. De toutes façons - et cela dans les limites les plus reculées de l'hypothèse la plus favorable -, Gustave Dominici est au moins co-auteur ou complice des deux derniers meurtres. Sa responsabilité paraît tirer sa source légale de l'article 60 du code Pénal". (Rapport du Commissaire Chenevier, en date du 15 février 1956, p. 260).

** Me Charrier est là surpris en flagrant délit de mensonge, ou de mémoire défaillante, si l'on préfère. Car non seulement Chenevier soutient (avec le juge Batigne) que Gaston a parlé dans ce sens (la question n'étant pas de savoir le degré de véracité à accorder aux propos du condamné) : pour reprendre les propres paroles de Chenevier, entre la parole du Commissaire, et celle de l'avocat, mon choix est vite fait. Mais encore Gaston a aussi écrit ! Et sous aucune contrainte ! Et ça, c'est irréfutable (même si ça ne figure pas - simple oubli - dans la Chronique d'un paysan bas-alpin...) ! Il a écrit :

(L'écriture de Gaston étant assez phonétique, avec évidemment beaucoup d'erreurs de segmentation, ce texte est relativement difficile à déchiffrer. On peut tout de même lire, incontestablement, sur ce fragment : [Je pense que] "c'était pour qu'elle [Élisabeth] ne crie point, je doute. Je peux bien dire que c'est Gustave et Roger Perrin qui ont fait cette triste besogne et [sont] bien les assassins de toute la famille Drummond. Je puis vous affirmer que je suis" [innocent]).