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Le 1er septembre 1969, Gabrielle Russier, jeune professeur de Lettres, mère de deux enfants et épouse divorcée (donc libre), se suicidait. Elle avait, dans l'enflammement de Mai 68, entretenu une liaison avec l'un de ses élèves (elle : 32 ans ; lui : 17 ans), et venait d'être condamnée, sur plainte des parents de la "victime", puis appel a minima du Parquet, pour détournement de mineur. Trois semaines plus tard, le nouveau Président de la République, Georges Pompidou (élu le 15 juin précédent) tenait sa première conférence de presse (genre solennel hérité du Général de Gaulle, et qui a été abandonné depuis). À la fin de la conférence, le rédacteur en chef de Radio Monte-Carlo, M. Jean-Michel Royer, lui demanda ce qu'il pensait de ce fait-divers "qui pose des problèmes de fond". Sans doute surpris par la question, ou ému par le drame, le Chef de l'État répondit ceci, en se ménageant de longs silences : "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé sur cette affaire. Ni même d'ailleurs ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, eh bien, Comprenne qui voudra ! Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Éluard. Mesdames et Messieurs, je vous remercie".
Le poème est en effet de Paul Éluard, écrit dans un tout autre contexte, celui de l'épuration (et de la "collaboration sentimentale" de nombreuses Françaises avec des soldats allemands - drame évoqué avec beaucoup de finesse et de pudeur dans la chanson de Gérard Lenormand, "Warum mein Vater"). Au vrai, Monsieur Pompidou devait s'attendre à la question, et avait distrait dans ce but quelques vers du poème. Peu importe : l'intention était louable, et l'émotion semble-t-il non feinte. Et l'on a su, depuis, qu'il avait effectivement ordonné une enquête sur la responsabilité mêlée de l'Éducation nationale et du monde judiciaire, et plus précisément sur le fait que le cas Russier avait échappé aux mesures d'amnistie qui, traditionnellement, accompagnent toute nouvelle élection.
En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles. On allait même jusqu'à les tondre.
Comprenne qui voudra Moi mon remords ce fut La malheureuse qui resta Sur le pavé La victime raisonnable À la robe déchirée Au regard d'enfant perdue Découronnée défigurée Celle qui ressemble aux morts Qui sont morts pour être aimés
Une fille faite pour un bouquet Et couverte Du noir crachat des ténèbres
Une fille galante Comme une aurore de premier mai La plus aimable bête
Souillée et qui n'a pas compris Qu'elle est souillée Une bête prise au piège Des amateurs de beauté
Et ma mère la femme Voudrait bien dorloter Cette image idéale De son malheur sur terre.
© Paul Éluard, in Au rendez-vous allemand
1°. Texte primitivement publié in Les Lettres françaises du 2 décembre 1944, avec ce commentaire : "Réaction de colère. Je revois, devant la boutique d'un coiffeur de la rue de Grenelle, une magnifique chevelure féminine gisant sur le pavé. Je revois des idiotes lamentables tremblant de peur sous les rires de la foule. Elles n'avaient pas vendu la France, et elles n'avaient souvent rien vendu du tout. Elles ne firent, en tous cas, de morale à personne. Tandis que les bandits à face d'apôtre, les Pétain, Laval, Darnand, Déat, Doriot, Luchaire, etc. sont partis. Certains même, connaissant leur puissance, restent tranquillement chez eux, dans l'espoir de recommencer demain". On sait que sur le même sujet, Georges Brassens composa une chanson, au titre parfaitement explicite : "La Tondue" ("La belle qui couchait avec le roi de Prusse Avec le roi de Prusse, etc.")
2°. La tragédie Russier inspira à Cayatte un film qui fit beaucoup pleurer les midinettes (avec Annie Girardot dans le rôle principal) : Mourir d'aimer, qui est d'ailleurs également le titre de la chanson d'un certain Charles Aznavourian (qui composa la musique du film).
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