Augustin, ou le Maître est là

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On peut dire, sans trop de dénigrement ou de regret (c'est selon) que le "roman d'idées" de Joseph Malègue (1876-1940), Augustin ou le Maître est là, fait partie (comme par exemple Les reins et les cœurs, de Paul-André Lesort) de ces romans "cathos", je veux dire inspirés d'une spiritualité qui ne sied guère à notre époque - laquelle parlerait davantage à cet égard d'insupportables bondieuseries. Bref, il en faut pour tous les goûts, surtout quand le mauvais tient le haut du pavé (et des étranges lucarnes). Même s'il faut bien reconnaître que ce long texte (imprimé en deux tomes, publié en 1933) est parfois pesant à lire...
Ce roman "pascalien", comme on l'a parfois qualifié, narre le parcours relativement tourmenté (mais assez classique) d'un intellectuel, qui passe par une période d'incroyance pour revenir à la foi de son enfance au seuil de la mort.

 

 

I. Visite de l'Inspecteur…

 

[Élèves d'une classe préparatoire aux grandes écoles, des jeunes gens discutent à n'en plus finir sur la religion. Un jour, l'Inspecteur se pointe dans la classe.
Cet extrait est donné en guise de discret hommage au grand Jules - plus éloigné de l'immense majorité de nos concitoyens que le Pithécanthrope...]

 

[...] Sans qu'ils eussent besoin de changer de direction, les gros yeux bleus de Bruhl se déprenaient de tout point immédiat, s'accommodaient pour l'infini. Tous ses traits viraient au rêve. II partait pour ces longs voyages idéalistes, dont les gens des grandes affaires, à la seconde ou à la troisième génération, sentent parfois le vague et puissant attrait.

C'étaient de beaux jours ardents, chargés et pesants d'avenir. Augustin commençait des joies profondes et de formation lente qu'il n'avait jamais éprouvées encore. Tout s'y fondait : les discussions entre intelligences de son modèle, la même candeur posée sur diverses doctrines, le même café au lait, amer et lourd de pain ; au dortoir les mêmes lits minces, les étroites cuvettes où basculait parfois le traversin. Ne connaître que des buts généraux et désintéressés, savoir qu'il en existe d'autres, ignorer comment ils sont faits, participer au même travail et à la même jeunesse, sentir pousser chaque jour de quelques nouveaux centimètres les fortes racines de l'amitié… douces choses, qu'on voit mieux plus tard, d'un peu plus avant sur la route, et comme dans les tableaux de Carrière, à travers ces buées qui s'évaporent de la vie.

La leur prenait l'aspect d'un paysage uniforme et sans ombre, enivrant d'immensité, sans autre incident que son infinitude même et la joie des grands galops libres. Augustin ne se sentit jamais plus heureux. Une certaine assurance en ses forces et dans les intention de piété, de raison, un bonheur terrestre ennobli de participations éternelles, toutes les incertitudes ayant le visage de l'espérance : c'étaient de beaux jours.

II n'y manqua même pas cette espèce de fierté que donne la vue d'un grand homme.

Il vint dans les dernières semaines de mai, à une classe de grec du bon M. Poiret qu'on appelait le père Poiret. Un domestique entra porteur de deux chaises, suivi d'un vieux monsieur robuste et voûté, encore très vert, au visage vigoureux et bon.

- Ah ! dit M. Poiret en se levant, voici M. Lachelier.

C'était sa dernière année d'inspection générale, qu'il conduisait aussi bien en lettres pures qu'en philosophie. Le vieillard illustre et si simple s'assit sur l'une des chaises dont l'autre resta vide, tout seul, familièrement.

- Ah ! c'est Œdipe-Roi qu'on explique ? Eh bien mes enfants, continuez. Je serai content de l'entendre.

Tous les élèves le fixaient d'une curiosité passionnée qui ne se déguisait pas. Lui leur riait, comme un grand-père.

Le père Poiret le désignait des yeux :

- Donnez donc un texte M. l'Inspecteur, voyons !

- Oh ! dit le grand philosophe, avec une bonhomie paternelle, les vieilles gens de mon temps savent ça par cœur.

Comme Augustin, tout près de lui, tendait son livre :

- Vous aussi, lui dit-il, bienveillant et amusé, vous savez peut-être cela par cœur ?

C'était la fameuse strophe chantée par les vieillards thébains, où l'homme ne connaît d'autre bonheur que celui de se croire heureux.

- Au moins ce passage, fit Augustin rougissant [...]

 

 

[© Joseph Malègue, Augustin, ou le Maître est là, extrait du chapitre L'arbre de science, pp. 178-180I].

 

 

 

II. Agonie

 

[Victime d'une tuberculose avancée, le jeune et brillant professeur Augustin Métivier, qui a recouvré la foi de son enfance, s'apprête à quitter le monde des vivants. Sa sœur Christine est à ses côtés.
Note : Largilier est le patronyme d'un ancien condisciple de Khâgne, ayant intégré l'École normale un an avant Augustin].

 

[...] Des pas sonnaient, que les tapis trop minces assourdissaient mal, et des bruits de portes fermées. Des malades regagnaient leurs chambres et passaient en sifflant des airs. Le sanatorium, par degrés, retombait au silence. Elle se pencha sur son frère, l'embrassa et lui dit adieu pour la nuit.

Le lendemain, beaucoup plus calme, il lui parut mieux. Il accepta le thé et la crème qu'on lui servit, avec deux gâteaux secs. La visite médicale fut faite par le médecin distingué et doux qu'elle avait vu la veille et non plus par son assistant. Christine assista à la prise de température, à l'auscultation. Celle-ci fut si légère qu'elle ressemblait à un effleurement, à une marque de sympathie qu'il eût donnée avec son oreille, faute de le pouvoir autrement.

- Vous ne souffrez pas ?

-Nullement. Cracher me fatigue.

Christine avait en effet remarqué que sa toux remuait une sorte de colle graillonnante dans sa poitrine encombrée. Elle voulut porter le crachoir à ses lèvres, sans remarquer le signe de dénégation du médecin.

Non, fit Augustin, avec son habituel souci de précision, émouvant à ces minutes. Ce n'est pas le crachoir, c'est l'acte de cracher qui m'épuise.

Il désira que Christine lui lût la Messe de Saint Étienne, premier martyr, ne pouvant la lire lui-même comme il avait fait pour celle de Noël.

- Cela ne te fatiguera pas ?

- Au contraire.

Puis avec un sourire de détente :

- Largilier m'a expliqué que les Saints portaient leur douleur à bras tendu... Un peu d'optimisme thérapeutique ?...

Christine sourit, puisqu'il semblait le désirer. La Messe finie, il la pria de prendre un papier jaune dans le tiroir de son armoire.

- Si tu veux le garder en souvenir de moi, tu me feras plaisir.

Elle déplia et lut :

"Faculté des lettres de Lyon". Et sur les blancs de l'en-tête : "de Préfailles (mademoiselle), Anne-Élisabeth-Marie-Armelle".

Elle fut longue à comprendre comment ce papier se trouvait là, puis sentit naître sur son visage à elle, un autre triste demi-sourire, lent à s'éteindre.

- Écoute, fit-il.

Elle s'approcha, pour ne pas l'obliger à parler avec trop de peine.

- Prends tous ceux de mes livres que tu désireras.

Christine avait admiré combien sa bibliothèque était déjà riche. Elle occupait deux pièces de son petit appartement de Lyon.

- Lui envoyer les autres pour son École risquerait de la troubler ? Largilier décidera.

Il parlait avec ces sifflements et graillons embarrassés qu'elle avait remarqués. C'était à peine une respiration. Il semblait s'efforcer d'avaler de l'air à petites gorgées, comme avait fait leur mère ; ce symptôme s'aggravait même depuis la veille.

Cependant, il s'expliquait, avec une netteté épuisée :

- Hier le choc était trop fort. Aujourd'hui je supporte. Cette musique de Liszt, nous l'avons aimée ensemble, nous devions l'entendre de nouveau tous les deux. Une heure avant qu'on me donnât le panier des roses.

Christine se rappelait dates et coïncidences, revoyait le départ de son frère, le soir du dîner. Mais aucune image ne lui revenait de cette corbeille de roses. Elle cherchait en vain, déplaçant de féroces souvenirs.

Comme toute l'amertume de cette recherche se montrait sur son visage, elle surprit la grande pitié de son regard à lui, fixé sur elle. Ils comprirent tous deux.

Quelques cuillerées de consommé furent acceptées au repas de midi. Mais l'obligation de lever la tête fatigua le malade. On lui glissa un autre oreiller. Il resta ainsi une heure environ. Christine pensa qu'il aurait plaisir à revoir le paysage qu'il aimait. Les colossales épaisseurs calcaires édifiaient dans le ciel de hauts autels d'une noblesse angélique. La Dent du Midi, le Chamossaire, les Diablerets, sans le plus petit nuage au- dessus des crêtes, sans le moindre coton pendu à leur flanc, disposaient leurs blancs fixes contre un azur aux puretés incroyables, dépassant celles de l'été.

Christine mit sa tête au niveau de celle de son frère.

- Inutile, fit-il, quand il eut compris ce qu'elle voulait.

Une demi-heure après, elle dut s'approcher encore :

- J'ai tout.., je pouvais mourir brutalement... loin de toi... C'est beaucoup de miséricorde...

- Arrête-toi, dit doucement Christine.

Mais il termina, néanmoins, avec une sorte de sourire :

- ... On dira aussi : "euphorie in extremis...".

Vers quatre heures, Christine, assise à toucher son lit, vit qu'il la cherchait. Elle se déplaça pour qu'il n'eût pas à tourner la tête. Il la maintenait sous son regard, plein d'épuisement, de possession de soi et de paix.

Elle eut l'intuition qu'il désirait une union de prières, peut-être celle des agonisants. Mais, sans doute, il se lasserait à les suivre. Elle entreprit le chapelet.

Il maintint sur sa sœur ce même sourire sans effort, qui persista, bien qu'il fermât les yeux.

De douces petites inconsciences commençaient de l'engloutir, dont il remontait pour retrouver une pensée liquide, lumineuse, un peu vide, sur un immanœuvrable corps de plomb. Il aurait peut-être remué les doigts, s'il l'eût voulu très fort.

Des "Je vous salue Marie, pleine de grâce", d'une matité limpide, ceux de Christine, en appelant d'autres, ceux d'autrefois (sur des routes, dans des bois montants). Sa mère, très jeune, comme dans le temps de ces Ave Maria, dit : "Quand je serai morte, je comprendrai". Le passé, le présent, fusionnaient. Il n'y avait plus de durée. Bien sûr, s'il l'eût voulu très fort, il aurait aussi séparé ces moments qui s'agglutinaient.

Il respirait à petites bouchées, sorties d'une poitrine dense, indolore, hors d'usage.

Une courte inconscience, de nouveau, le reposa.

Il en revint sur les mots : "Maintenant" et "à l'heure de la mort" de l'Ave Maria. De même sens, désormais, ils se confondaient. Il sut qu'ils se confondaient. Il n'avait jamais pensé qu'ils pussent se confondre. Ce lui fut surprise, élargissement, repos dans la clarté, comme la fin des bois montants.

Il repensa : "... in extremis". Il sentait qu'un autre mot précédait ces deux mots. Mais il ne put se rappeler lequel.

Il eût souhaité faire une certaine chose dans cette douce clarté tendre. Il ne pouvait, à cause de sa faiblesse. Et même cette tentative le fatiguait, ajoutait à sa sueur. Une transpiration profuse et continue le gênait, lui refroidissait le dos. On n'aurait pas le temps de lui essuyer ce dos. II savait qu'on n'aurait pas le temps, qu'il ne pouvait plus le demander, qu'on ne devinerait pas. Rien de ce qui exigeait un effort, il ne le pouvait plus.

Mais voici que cette chose qu'il eût souhaitée s'accomplit toute seule : d'elle-même, dans son autonomie de pensée flottante, cette faiblesse eut l'idée de "s'offrir à Dieu", comme lui-même avait appris à le faire de ses peines, autrefois. Il sentit que c'était cela, précisément cela, qu'il avait voulu.

Cette "offrande à Dieu" et la sueur froide de son dos se mêlaient un peu, confusément.

Et de nouveau, la brume l'engloutit.

Dit avec lenteur et attention, de cette voix sourde et nette, propre à ne pas fatiguer le malade, où s'éteignait toute sonorité, le chapelet de Christine devait bien prendre une demi-heure, avec les commentaires qui séparaient les dizaines.

Quand il fut achevé, elle s'aperçut à une indéfinissable inertie de la figure, à l'inconscience mécanique et hachée de la respiration, à la fixité d'ouverture des paupières, que son frère ne devait plus rien suivre.

À ce moment, l'infirmière entra, posa le thé de cinq heures, dut prendre cette immobilité pour du sommeil et se retira en évitant tout bruit de porte.

Ce fut ainsi, vers six heures du soir, qu'il entra dans la douce et miséricordieuse mort.

Christine se leva lentement ; elle commença d'aller fermer la porte-fenêtre, se ravisa, la rouvrit, s'aperçut qu'elle agissait comme une somnambule, revint vers le corps, le regarda longtemps, vit s'établir des traits d'une jeunesse auguste.

Elle admirait combien, malgré l'effrayant creusement des tempes et du visage, il restait beau de noblesse austère, d'une sorte d'autorité qui commençait d'être riante, à laquelle s'étaient jointes quelquefois bien des nuances de hauteur, de ce calme très pur, fixé dans le marbre des morts. Tous ces dons, exaltés par la définitive immobilité que cette solitaire gardait maintenant l'habitude de voir au bout de toutes ses tendresses, la pauvre âme tourmentée par l'absence de Dieu jusqu'aux miséricordes finales, n'en avait désormais plus besoin. Ils demeuraient là, confiés au visage, pareils à des vêtements bien pliés, rangés pendant le sommeil.

C'était plus beau encore, que l' "autre", celle qui n'avait jamais répondu, devait peut-être le voir, avant les dégradations de la maladie, dans leurs courtes préfiançailles, quand ils s'enivraient ensemble aux mêmes chants, et que, goûtant l'hommage total, sans doute elle inclinait la tête, réfléchissait, et ne refusait pas.

Christine s'anéantissait sous une écrasante sensation de détachement de tout, d'absence de larmes, de table rase et de désert, où absolument rien de la présence de Dieu n'était visible. Nul doute qu'Il ne fût là cependant, au plus creux de cette ombre. Un jour quelconque de ceux qui allaient suivre, elle réentendrait le dialogue de toute consolation.

- Où étiez-vous, Seigneur, pendant ces amertumes ?

- Près de toi.

Elle le savait, mais de science inerte. La chape de plomb pesait de tout son poids sur ses épaules. Elle se sentait prodigieusement seule.

[Londres, 1921 - Leysin, 1929].

 

[© Joseph Malègue, Augustin, ou le Maître est là, fin du dernier chapitre (Sacrificium vespertinum), tome II, pp. 518-523].

 

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

Un très remarquable et exhaustif article consacré à Joseph Malègue (auteur : José Fontaine) est à trouver Gif ici