15 mars 1962, El-Biar, in memoriam15 mars 1962, El-Biar, in memoriam |
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| Mardi, 15 Mars 2005 04:44 |
Aymard, Basset, Feraoun, Hammoutène, Marchand, Ould-Aoudia : 15 mars 1962, in memoriam
I. Les faits
Dans l'épouvantable maelström que constitua la fin de la guerre d'Algérie, avec ses innommables cortèges d'atrocités, un fait demeure vivace aux mémoires, parmi tant d'exactions : le massacre d'El-Biar (aujourd'hui Ben Aknoun). Le 15 mars 1962, six Inspecteurs de l'Éducation nationale étaient réunis dans le centre social Château-Royal à El-Biar (banlieue d'Alger), sous la présidence de l'un d'entre eux, Maxime Marchand : européens ou arabes, ou kabyles, musulmans ou chrétiens, ou tout bonnement libres penseurs, ils avaient à s'occuper d'une tâche noble entre toutes : la cause des enfants en difficulté. Un commando revêtu de tenues léopard survint interrompre leurs travaux. Il fit sortir les six hommes dans la cour, et les abattit de rafales de mitraillettes. Le crime impardonnable fut aussitôt attribué aux tueurs de l'OAS, qui n'en étaient pas, il est vrai, à leur coup d'essai. Et le Ministre de l'Éducation de l'époque (M. Lucien Paye), demanda qu'une minute de silence fût observée dans les écoles en mémoire des six Inspecteurs "tombés au champ d'honneur de leur travail".
II. Les réactions
On raconte que le soir même, Germaine Tillion, qui avait été à l'origine de la création des "Centres sociaux" en Algérie, prit sa plume pour écrire un texte, "La bêtise qui froidement assassine" que Le Monde publia dans son édition du 18 mars : "Entre l'écrivain Mouloud Feraoun, né en Grande-Kabylie ; Max Marchand, Oranais d'adoption et docteur ès lettres ; Marcel Basset, qui venait du Pas-de-Calais ; Robert Aimard, originaire de la Drôme ; le catholique pratiquant Salah Ould-Aoudia et le musulman Ali Hammoutène, il y avait une passion commune : le sauvetage de l'enfance algérienne - car c'était cela leur objectif, l'objectif des Centres Sociaux : permettre à un pays dans son ensemble, et grâce à sa jeunesse, de rattraper les retards techniques qu'on appelle 'sous-développement'. Dans un langage plus simple cela veut dire : vivre. Quant à Jules Roy, c'est à l'hebdomadaire L'Express, très engagé contre la guerre d'Algérie, qu'il confia son indignation, dans un article intitulé : "Pourquoi 'pas ça'?". Quarante-trois années ont passé : je n'ai, personnellement et dans le secret de mon cœur, pas manqué un seul anniversaire. Mais depuis, j'ai été frappé, lisant l'ouvrage fort instructif d'un ancien "soldat perdu", André Rossfelder, enfant de l'Algérie, par les remarques qu'il formule concernant la confusion des genres (et des uniformes), dans cette époque éminemment troublée (on trouvera infra, sous le titre "La patrie étrangère", un extrait de son ouvrage). Et puis, je me souviens d'un collègue m'apostrophant avec violence, alors que je parlais devant lui, un jour, des exactions de l'OAS. "Si l'OAS n'avait pas existé, me lança-t-il avec véhémence, je ne serais pas sorti vivant d'Algérie !". Tout cela m'a fait réfléchir. Je me suis aussi aperçu que la post-face du livre-souvenir rédigé par le fils de l'un des suppliciés(1) était due à la plume de P. Vidal-Naquet : ce n'est pas, pour moi, un gage de certitude, ou même de qualité. Vidal-Naquet est par excellence le modèle du "Zolhutaire" (Je suis Zola, voyez mon Dreyfus ; je suis Hugo, admirez mon Valjean ; je suis Voltaire, dégustez mon Calas), selon l'heureuse expression du magistrat Didier Gallot(2). Cet historien "progressiste spécialisé dans la bonne conscience" est, entre autres causes défendues, à l'origine de la campagne de presse ayant conduit à la libération de Tangorre, le "violeur des quartiers Sud de Marseille", qui put continuer ainsi sa triste besogne(3). Enfin, le livre poignant d'un autre "soldat perdu", ancien fellagha, m'a profondément troublé. Il s'agit de "J'ai été fellagha, officier français et déserteur", de Rémy Madoui, ex Si Salah, torturé par les siens (car intellectuel et francophone) et laissé pour mort, avant de rejoindre l'armée française, puis les rangs de l'OAS (ouvrage publié en 2004 au Seuil, 400 p.). Cet homme, qui sait de quoi il parle, parle justement des multiples luttes intestines (lavées dans le sang) au sein des indépendantistes : Arabes contre Kabyles, FLN contre MNA, et bien d'autres courants antagonistes encore. Madoui en vient à écrire : "Sans exagérer, on peut avancer que plus de la moitié des martyrs algériens ont dû leur mort au FLN". Que les anciens porteurs de valises essaient de le contredire. C'est pourquoi je m'interroge sur les certitudes énoncées par les défenseurs de la mémoire des martyrs d'El-Biar, parlant tantôt d' "une horde sanguinaire de l'OAS", tantôt d'un commando "puissamment armé", invoquant aussi un "commando Delta" et désignant même leur chef, Roger Degueldre(4). Je ne suis pas aussi sûr que lors de mes vingt ans, que ce crime soit effectivement imputable à l'OAS. Il s'agit, en tous cas, d'un douloureux témoignage, parmi tant d'autres, hélas ! de la folie sanguinaire des hommes, dès lors que de solides institutions répressives ont perdu toute efficacité. Et me revient en mémoire une pensée bien attristante, mais au demeurant tellement vraie, que j'ai lue jadis sous la plume de Philippe Lamour : "J'ai appris, pour toujours, que les hommes livrés à eux-mêmes sombrent dans l'entraînement de l'instinct, dans l'émulation de l'ignominie et de la lâcheté. La bête humaine n'est pas naturellement civilisée. Il n'y a pas de civilisation hors des disciplines d'une société et il n'y a pas de société sans gendarmes. C'est profondément triste, mais évident"(5).
III. La patrie étrangère
L'hiver s'achevait. Le printemps noir de 1962 s'approchait. Le 14 mars, Mouloud Feraoun, l'écrivain, mon ami, était assassiné. J'étais bouleversé. Il participait à une réunion avec cinq autres collègues de l'enseignement au centre social d'El Biar. Trois hommes armés, masqués et vêtus de tenues léopard étaient entrés, les avaient rassemblés et les avaient conduits dans la cour. Là, selon un témoin, leur chef avait lu leurs noms sur une liste qu'il avait sortie de sa poche et leur avait déclaré que l'OAS les avait condamnés à mort. Mouloud Feraoun était le plus notoire des six fusillés. "Assassinés par l'OAS", dit la presse. Le gouvernement en fit aussitôt un martyr utile en demandant à toutes les écoles de France d'observer une minute de silence et d'entendre un message du ministre de l'Éducation nationale condamnant les exactions de l'OAS. Ces centres sociaux de l'Éducation nationale passaient pour être devenus des foyers de contacts et d'influence des nationalistes. Mais Mouloud Feraoun, que j'avais toujours connu paisible, sincère et réfléchi, un militant dangereux au point d'être ciblé pour exécution ? Et ces hommes masqués en tenue léopard, un commando Delta agissant sur l'ordre de l'OAS ? À ces deux questions, j'ai cherché longtemps des réponses que personne n'a jamais pu m'offrir. Quelles qu'elles soient, je ne voyais pourtant qu'un seul coupable dans ce crime insensé : le gouvernement français qui en avait créé les circonstances et qui l'utilisait maintenant sans vergogne à ses propres fins. 19 mars 1962, la date qui marque pour l'histoire le commencement du pire de ces temps diaboliques. Ce jour-là le cessez-le-feu était proclamé et les modalités de la retraite française, retouchées à Évian pour répondre à quelques dernières exigences du FLN, étaient rendues publiques sous le titre pompeux qui leur restera : ces Accords d'Evian, conclus sans signatures valables, qui remettaient par écrit, non-écrit et non-dit, les vies, les biens et les travaux des ressortissants français au bon vouloir d'un adversaire dont le visage n'était déjà plus perceptible. Les derniers des treize mille cinq cents fellaghas et suspects FLN détenus en Algérie étaient relâchés et plusieurs milliers d'autres l'étaient en France, libres de revenir au pays les rejoindre à la curée. Un exécutif provisoire était mis en place avec une majorité FLN sous la présidence d'Abderhamane Farès, toute rondeur souriante et intrigue comme au temps où il présidait l'Assemblée Algérienne et venait prendre le café chez mon père. Les barrages des frontières s'ouvraient à l'ALN du colonel Boumediene, tandis que son allié du moment, Ben Bella, libéré, s'envolait avec ses compagnons vers Genève dans la Caravelle présidentielle et de là pour le Maroc dans un avion mis à sa disposition par le président Kennedy. Un mythe s'effondrait. On s'apercevait alors que ce GPRA avec qui les accords venaient d'être conclus n'était qu'une façade chancelante que Paris avait édifiée en puissance souveraine pour parvenir à cette signature. Présidé par Ben Khedda depuis la réunion de Tripoli, il ne représentait plus le CNRA éclaté en factions, ni le FLN lui-même et encore moins l'ALN qui s'avançait sur l'Algérie avec le vent d'Orient. Paris n'avait pourtant pas d'autre choix que de maintenir la fiction d'Évian jusqu'au jour de l'Indépendance et de briser les dernières résistances du parti de la France. L'armée française et la gendarmerie mobile tournaient leurs armes contre les leurs. À Alger, face aux civils, des tirailleurs algériens d'obédience équivoque apparaissaient à tous les points de friction. Le 23 mars, vers neuf heures du matin, un camion des transmissions se présentait à l'entrée du quartier ouvrier de Bab-el-Oued que les habitants avaient prétendu ériger en zone protégée, interdite aux barbouzes, gardes mobiles et fedayin ; un groupe de civils arrêtait le camion ; un jeune tirailleur algérien armait son pistolet-mitrailleur ; c'était l'escarmouche sanglante. Les journalistes informés par l'état-major télégraphiaient : "L'OAS tue des appelés". À quatorze heures, les automitrailleuses et les chars entraient dans Bab-El-Oued avec leurs 12-7 et leurs canons de 37. Ils fracassaient les façades des immeubles. Les T6 de l'armée de l'air venaient à leur tour mitrailler les rues et les balcons, tandis que les troupes à terre, gardes mobiles en tête, bloquaient le quartier et progressaient derrière leurs véhicules blindés. L'assaut sans merci se poursuivit jusqu'à la nuit. Bab-El-Oued mis à genoux cessa le feu. Mais ceux qu'on appelait les "gendarmes rouges" n'en avaient pas fini avec ses habitants. Pendant sept jours, ils allaient mitrailler tout ce qui bougeait, briser les devantures, piller les magasins, saccager les appartements, tuer ceux qui résistaient et violer quelques femmes. L'eau et le ravitaillement étaient coupés ; les morts restaient sur les lits et parfois, sur ordre d'officiers inébranlables, dans les rues, abandonnés aux rats. 26 mars 1962, une journée que les Algérois porteront gravée dans leur mémoire et que les métropolitains ne pourront ni voudront connaître. Ce jour-là, la bourgeoisie du centre-ville avait décidé de témoigner sa solidarité aux assiégés du quartier ouvrier. Peu avant quinze heures, une foule désarmée se rassemblait devant la Grande Poste et se mettait en marche derrière des drapeaux français. Elle amenait aux assiégés des fleurs, des vivres et des médicaments. Canalisée par le service d'ordre vers la rue d'lsly, elle se trouvait aussitôt devant un barrage de tirailleurs algériens, fusil en main et cartouchières croisées sur la poitrine, dont certains portaient sur leur casque une marque de peinture verte, la couleur du Prophète. Un témoin, Nelly Laurent, se souviendra d'avoir dit à sa voisine : "On dirait des fellaghas". Ce qui était bien observé puisque nombre d'entre eux avaient été transmués quelques semaines plus tôt de l'état de djounoud à celui de tirailleurs du 4e RTA. Leur barrage s'ouvrit légèrement puis se referma en nasse hérissée d'armes. Leur lieutenant qui, aux dires des témoins, paraissait en plein désarroi, prévint les manifestants qu'il avait l'ordre de tirer. Ce qui arriva soudain sans préavis dans une furie qui n'épargna ni ceux qui se réfugiaient dans les couloirs des immeubles, ni les blessés à terre, jeunes ou vieux, filles ou garçons, ni même les ambulances arrivées vers la fin du carnage. Quatre-vingts morts, plus de deux cents blessés. L'électrochoc. Impitoyablement, on taira la présence et l'origine de ces soldats musulmans ; on ne relèvera pas qu'ils avaient été amenés de Berroughaïa pour mater les Algérois sur les instructions de l'état-major et avec l'accord de Paris ; on ne dira rien des autres cortèges mitraillés au même instant par les CRS au carrefour de l'Algha ou par l'armée régulière devant les facultés, ni des rescapés de la rue d'lsly pris à revers dans leur fuite par le feu des blindés de la gendarmerie mobile tirant depuis le haut des jardins Laferrière ; on ne rendra les victimes à leurs familles qu'au moment de leur enterrement mené dans le secret. La presse était là, française et étrangère, avec ses stylos et ses caméras, et pourtant le gouvernement annoncera sans broncher que les premiers coups de feu étaient venus de ces cortèges pitoyables de civils aux mains nues, que des manuels d'histoire finiront par transformer en commandos OAS lancés contre des soldats de France. Criminelles victimes. Le 30 mars, le ramassage de la population mâle de Bab-El-Oued était terminé. Les gardes mobiles et les CRS avaient arrêté près de quatre mille hommes, dont le plus jeune avait douze ans, le plus vieux soixante-treize, et parmi eux un bon millier d'anciens des campagnes de la Libération. Avant de les parquer dans des "centres de triage" de la banlieue d'Alger ou de les expédier vers les camps d'internement du Sud, maintenant vidés de leurs fellaghas, on les avait exhibés sous la garde de jeunes du contingent dans des camions débâchés à travers les quartiers arabes des alentours, pour que les foules prévenues du spectacle puissent leur cracher dessus et leur jeter des pierres. Ceux qu'on avait charriés de la sorte racontèrent que les jeunes appelés s'en étaient beaucoup divertis, car c'est ce qu'on leur avait appris à penser de leurs compatriotes d'Algérie.(6).
(1) Jean-Philippe Ould Aoudia, L'assassinat de Château-Royal, Postface de Pierre Vidal-Naquet, Éditions Tirésias (BP 249 21, rue Letort 75866 Paris Cedex 18), 1992, 200 p.
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