"Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans les poches et sa gibecière au dos, s’en va au collège en sautillant comme un moineau. Ma pensée seule le voit ; car ce petit bonhomme est une ombre ; c’est l’ombre du moi que j’étais il y a vingt-cinq ans ; vraiment, il m’intéresse, ce petit : quand il existait, je ne me souciais guère de lui ; mais, maintenant qu’il n’est plus, je l’aime bien […]. Il y a vingt-cinq ans, à pareille époque, il traversait, avant huit heures, ce beau jardin pour aller en classe. Il avait le cœur un peu serré : c’était la rentrée".

Premier départTricycle 44
Et dans le même temps, ma pensée se porte sur le petit garçon que j'étais il y a bien plus de vingt-cinq ans, partant pour l'école avec son chapeau rigolo, aussi comique que le tricycle qui l'avait tant amusé en dépit de son état de vétusté avancée



Mais que tout cela est donc loin ! Et je ne suis pas en Haute-Provence, où je suis né, mais bien à 9 500 kilomètres de là, chez l'ex-gouverneur Schwarzenegger pour être précis. Et ce n'est pas au bord de la Grande Bleue, mais Gault Street, sur les rivages du terrible Océan dit Pacifique, que je chemine. Et c'est un sacré paquet d'années, exactement l'âge de de Gaulle lorsqu'il reprit le pouvoir, qui me sépare du petit écolier…
Devant moi, deux petites filles tenant leurs parents par la main s'en vont résolument vers leur premier jour de la grande école, qui débute ici par ce que nous appelons la Grande Section de maternelle. Et nous rejoignons bientôt un flot important se dirigeant, petites menottes dans les mains maternelles, vers le nouvel horizon. Cette jeune génération "rentre" donc, avec les pépiements d'une volière. Ces enfants qui s'avancent en grappes joyeuses ne connaissent pas leur bonheur, et c'est très bien ainsi. Et pourtant, ayant tout connu avant l'heure, auront-ils encore l'occasion de s'émerveiller ? Fasse en tout cas le ciel qu'on ne leur lâche pas la main trop tôt, comme cela m'est arrivé, car la blessure en est inguérissable. Et comme le remarque le Narrateur au début de La Recherche, "je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes". Nostalgie, nostalgie, allons ressaisissons-nous, que diable !
Les parents étant cordialement invités à assister à la première séance de classe, je note qu'à part mon fils, la gent masculine brille par son absence : l'école n'intéresse pas plus les papas dits sérieux aux États-Unis que chez nous. Et je passe en revue les petits élèves, il est hélas assez clair qu'ils ne sont pas tous, loin de là, de futurs Prix Nobel, dans ce pays qui en constitue pourtant l'extraordinaire vivier. En particulier l'enfant dont la mère, poitrine généreuse et généreusement offerte - à son sujet, plutôt que de gros coquins, je parlerais volontiers, avec Voltaire, de grands pendards – et bariolée de tatouages me paraît assez éloignée du souci de l'avenir de sa progéniture. Et quelles incroyables différences dans la maîtrise de la motricité fine ! Si mes petites filles ont acquis au jardin d'enfants – qui leur a été si profitable – l'essentiel de l'élégance et de la précision du geste, nombreux sont ceux qui tiennent le crayon de telle façon qu'on les croirait en train d'extirper la chair délicieuse d'une pomme de terre en robe des champs, ou qui ressemblent au sculpteur travaillant à la gouge à la métamorphose de sa pièce de bois.


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Et j'écoute, plus attentivement que d'autres je pense, ayant derrière moi un sacré entraînement, ce qui se passe. Je ne suis plus le petit garçon qui partait pour l'école, et c'était la guerre, avec un viatique important - sachant déjà lire couramment, et maîtrisant les additions avec retenue ! - mais dans les délices de l'incognito, je suis l'homme au bord de la vieillesse dont la fonction fut longtemps de visiter les classes, et c'est la paix. Comme toujours, je le fais avec sympathie, et même avec empathie, car l'art est difficile. Et je soupèse cette maîtresse aux traits masculins, aux cheveux filasse, au pantalon trop large, qui met trop souvent ses deux mains dans ses poches - une soixante-huitarde attardée, sans doute, faune qui pullule dans le coinsteau - mais qui m'apparaît tout de même attentive à tous et à chacun, à la bavarde, issue de mon sang, dont elle sait réfréner l'ardeur locutoire, comme à la timorée, qui pleure doucement à l'écart, et qu'elle essaie d'intéresser à la modeste vie du groupe – très aidée en cela par l'auxiliaire pédagogique (ici nommée grand-mère !). Pourtant, j'avais discrètement jeté un œil sur son cahier-journal, particulièrement exsangue, et j'avais noté que la salle elle-même était bien impersonnelle. Certes, en début d'année, cela peut sembler acceptable, mais pourquoi la visite de la classe contiguë produit-elle immédiatement sur moi, par effet de contraste, une impression particulièrement favorable ? Parce qu'on y sent une implication magistrale infiniment plus grande ? Parce que les murs révèlent une vie pédagogique fort riche, un bain de lecture comme on disait de mon temps, facilitateur du premier apprentissage lexique ? Et pourtant, ceci expliquant peut-être cela, le maître qui s'active devant moi se tape la classe la plus difficile, à telle enseigne qu'il s'adresse à ses élèves, alternativement en américain et en espagnol (ce qui n'a rien d'étonnant lorsque l'on se souvient que les Latinos représentent plus du tiers de la population de l'État). Et dire que les deux enseignants, comme chez nous en France, seront sans nul doute payés de la même façon… Le mérite, vous dis-je ; un authentique homme de gauche avait beaucoup parlé là-dessus, et contre l'égalitarisme, il fut évidemment atrocement vilipendé par son camp ; c'était un chasseur de papillons (il aurait été à la fête, ici), c'était Laurent Schwartz. Il nous manque.


La classe finie, les pères sont plus nombreux à venir chercher leurs enfants. Je constate qu'un seul personnage est en short dans la cour de l'école, et c'est moi : le Gringo serait-il, pour une fois, le Belge de service ? Quoi qu'il en soit, après avoir eu l'insigne privilège de participer puis d'assister à tant de rentrées, peut-être le temps est-il venu de commencer à préparer, doucement, sereinement, sa sortie...