On refait le crime ?

Quelle bonne idée que celle d'une amie, cet après-midi, me signalant une émission en cours sur RTL ! J'avoue qu'en mauvais cartésien, je me suis laissé aller, dans un premier temps, à de fâcheuses attitudes de prévention et de précipitation : radio peu sérieuse, truffée de publicités et de tape-à-l'œil, animateur démagogue, et autres joyeusetés de ce type. Eh bien, que nenni !

Cet après-midi donc, Pradel revisitait à son tour, l'Affaire Dominici, dans son émission, "On refait le crime" (quel titre particulièrement bien choisi, et tellement élégant, soit dit en passant). Ayant fait appel, pour le seconder, à cinq "experts", parmi lesquels l'increvable Robert Hossein... Défense de ricaner. Je sais bien qu'il ne faut pas tirer sur une ambulance, mais tout de même, parer ce vieillard cacochyme du titre d'expert en Dominici, faut l'faire !
Les téléspectateurs - nous assure cet individu - ont voté en leur âme et conscience (la conscience de la ménagère de cinquante ans), ils n'ont été influencés par personne (sic. Sauf par le salmigondis servi par le même Hossein), l'objectivité a été absolue et totale [dans la présentation des événements]. Glissons. Mais ce théâtreux nous délivre tout de même un scoop : il a soumis son texte à la famille Dominici (laquelle ?), car il ne voulait pas montrer quelque chose qui n'aurait pas existé (re-sic). La famille Dominici, gardienne du Temple. On aura tout vu, tout subi. Au moins, on aimerait penser qu'il n'y a pas eu arrangement, comme celui que Me Bottaï avait habilement négocié, lorsque "la famille Dominici", il y a près de quarante ans, avait voulu s'opposer au film que Claude Bernard-Aubert s'apprêtait à tourner (avec Gabin dans le rôle titre - soit dit en passant, on trouvera un examen critique mesuré et définitif de ce film ici).
D'abord Pradel : animateur débonnaire, il me prouve, par ses interventions mesurées, qu'il possède une connaissance correcte du dossier, et qu'il est assez fin pour montrer discrètement ce qu'il pense du bateleur Hossein.
Me Henri Leclerc, ensuite, expert en innocence, car il est bien connu qu'il n'a défendu que des innocents. Je me souviens de sa triste mine lorsque, à moitié déshabillé par des parents indignés (à La Motte-du-Caire), il réussit par sa faconde à rétablir la situation - à son avantage, et à celui de son client. Je me souviens surtout qu'au sortir de la cave de l'infortunée Madame Marchal, il déclara à qui voulait l'entendre que l'expérience avait été parfaitement concluante, tandis que son adversaire d'un jour l'avait trouvée totalement en faveur de son client. Qu'eût-il dit, Me Leclerc, s'il avait défendu ce jour-là l'assassin Omar ma tuer ? C'est pourquoi je considère que la parole d'un avocat ne vaut pas davantage que les propos de bistrot qui, eux, ont au moins l'avantage de n'être pas tarifés. Bref, l'avocat pontifiant parle de l'ambiance médiatique durant l'enquête, et des journalistes "qui ont fait n'importe quoi", et qui ont même "déliré". De quel droit porte-t-il des jugements aussi méprisants ? J'ai consulté assez d'archives journalistiques d'époque pour m'inscrire en faux contre cette assertion parfaitement gratuite : à part les quelques journalistes téléguidés par leur Parti, et donc aux ordres (et encore), leurs confrères ont, dans l'ensemble, rendu avec sérieux compte de l'avancement de l'affaire, quand bien même ils ont, pour exercer leur métier, considérablement gêné les enquêteurs (comme l'écrivait le commissaire Harzic, dans son rapport du 1er septembre 1952, "l'émotion suscitée dans le monde entier [par] l'extermination de cette famille... a provoqué l'arrivée à Lurs d'une quantité inaccoutumée de journalistes de diverses nationalités (ils étaient 74 le 8 août). Avides de nouvelles, désireux de se concurrencer, ils n'ont laissé aucun répit aux enquêteurs dont ils surveillaient les moindres mouvements. Ils ont obligé les policiers à user de stratagèmes pour leur échapper, absorbant ainsi une partie de leur attention.
Voulant connaître tous les témoignages, ils ont essayé de prévoir les intentions des enquêteurs pour les devancer, se livrant à de véritables enquêtes parallèles. Sans tact, sans discernement, ils interrogeaient à nouveau les témoins entendus, publiant leur identité et le détail de leurs propos, ce qui entre autres inconvénients, a permis au meurtrier d'être parfaitement renseigné sur la marche de l'enquête"). En revanche, il y aurait en effet beaucoup à dire sur les journalistes d'aujourd'hui, qui délirent véritablement, et qui manient allègrement les pires contre-vérités... Passons. En tout état de cause, il a trouvé, Me Leclerc, l'enquête "incohérente" : bon sang, mais c'est bien sûr ! Pourquoi le juge Périès n'a-t-il pas songé, une seule seconde, à faire appel au jeune Me Leclerc ! Il est sûr qu'avec lui, l'affaire serait sortie en un rien de temps ! Tandis que le manque de sérieux de l'enquête technique de Sébeille... Et sa façon d'être convaincu tout de suite de la culpabilité des Dominici...
Et puis, ce procès dans une salle aussi minuscule ! Ah bon ? Faut-il comprendre que s'il s'était déroulé dans un hall de gare, la "crapule aux allures d'ange" (Chapus) eût été acquittée ? Et ces aveux "incohérents", qui ont tant pesé sur les jurés... Ce à quoi Deniau - le seul expert authentique du panel, beaucoup plus à l'aise que jadis devant Charrel, de répondre du tac au tac : et les aveux de Gustave ? Et les aveux d'Yvette ? Et les aveux de Clovis ? Le cher Maître s'est prudemment empressé de ne pas insister...  Et il a continué de plus belle, dans une autre direction : quant au "pauvre Président", je ne veux pas être cruel avec lui, mais tout de même ! Alors là, halte, cher Maître ! On ne voudrait pas être cruel avec vous, qui disposez sans doute du droit de gôche de la science infuse, mais tout de même... Si on vous traitait d'abruti, qu'en diriez-vous ? Encore que, bien vivant, vous pourriez répondre. Tandis que le président Bousquet, lui, arpente depuis pas mal de temps le royaume des morts. Alors, je vous prie, un peu de pudeur. Ce n'est pas parce que vous ne connaissez rien à l'affaire que vous devez vous permettre de cracher allègrement sur ceux qui ont accompli, le plus honnêtement possible, et avec les moyens de l'époque, leur devoir. Croyez m'en : vous ne vous êtes pas grandi en vous abaissant au niveau des Reymond et compagnie. D'ailleurs, vous eussiez dû mieux écouter Deniau qui, sur ce sujet, a dit des choses définitives. Ne vous déplaise...
Et puis le commissaire honoraire Ch. Pellegrini, personnage médiatique lui aussi. Mais contrairement au précédent "expert", il n'a pas pontifié, il a parlé comme homme du sérail, et ce qu'il a énoncé en devenait d'autant plus crédible. Il a commencé par dire qu'on tenait là un "cas d'école des tensions entre flics, journalistes et public". Il a déploré la scène de crime "piétinée", il a estimé que son collègue Sébeille avait commis une "erreur fatale" : interroger les Dominici sur leurs terres, alors qu'il y avait toute la place requise à l'Évêché... Reproche que j'ai déjà entendu il y a fort longtemps, dans la bouche d'un témoin du premier jour : le photographe du Dauphiné libéré qui accompagnait le grand Lachat... Et comment ne pas être d'accord avec ce fait ? Et déplorer la trop grande humanité de Sébeille, face à ces "bêtes en sabots" ? 


Le temps était venu de la conclusion. Chacun donna sa version. Le cher Maître pontifia naturellement, approuvant chaleureusement les "notes du public" (du public de Hossein, plébiscitant l'innocence du vieux salopard) et adoptant, in fine, la position de Giono : on ne m'a pas prouvé la culpabilité du vieillard, donc je vote l'innocence. Hossein versa naturellement du même côté, mélangeant tout (il attribua même un prix Nobel à Sir Drummond !), fit appel à la piste Bartkowski (que Deniau enterra de main de maître), rappelant le "sacrifice" de Gaston en faveur de ses enfants (défense de rire), l'impossibilité pour un vieillard de rattraper une fillette à la course ("si, je l'ai rattrapée", avait pourtant dit le futur inculpé à Périès, le laissant sur place !).
Pellegrini insista sur ce qu'avait dit Clovis : je crois beaucoup à cela, conclut-il. Avant d'avancer, modestement, "la famille est coupable, je ne sais pas dans quelle proportion". Deniau fut un peu plus affirmatif : "c'est un accident créé par Zézé Perrin et Gustave", qui avaient pris un "fusil" (sic) pour aller braconner. Ils mettent en joue Madame (sic) Drummond et puis tirent sur les autres, la petite est assommée. Gaston, le patriarche achève la petite, car les choses ne peuvent pas en rester à l'état. Oui mais, le Commissaire de la contre-enquête, en dépit de moyens considérables, et une main de fer, n'a pas réussi à établir la présence de Zézé, ce soir-là, à la Grand'Terre... Il n'a même pas établi, comme l'a dit imprudemment je ne sais plus lequel des intervenants, qu'il y avait un co-auteur...
Et tout cela, ponctué d'archives sonores, qui ont permis, entre autres, de réentendre le voix du Maigret marseillais, enfin triomphant après quinze mois d'enquête.
Et ce n'est pas parce que Pradel a sorti de son chapeau, in fine, le "témoignage" improbable d'un membre éloigné de la famille assurant que Gaston aurait dit qu'il était innocent sur son lit de mort (aux oubliettes le "il s'est racheté de ses terribles fautes"), que je vais pour autant jeter cette émission d'une rare honnêteté par dessus bord.

Oui, quelle bonne idée que celle de mon amie, de m'avertir ainsi ! Et quelle sotte prévention que la mienne ! Mais je fais ici acte de contrition...

Commentaires

1. Le jeudi, 9 septembre 2010, 18:39 par Un Citoyen ordinaire

Et j'accepte avec plaisir votre contrition, cher Samuel, car, oui, RTL (tout comme Europe 1) est une très bonne radio (effectivement, beaucoup [trop ?] de pub, mais en tant que radio privée, il faut bien vivre...) avec des animateurs de qualité (ayant fait leurs études de Journalisme dans exactement les mêmes écoles que les journalistes des radios dites "intello"...) et qui, eux, ne coûtent pas un centime à l'auditeur lambda que nous sommes. Quant à la démagogie (on parlerait plutôt aujourd'hui de bien-pensance ou de politiquement correct), ces autres radio "branchées-parisiano-bobos" - comme France Inter par exemple, pour ne pas la nommer - n'ont, à mon humble avis, aucune leçon à donner à quiconque, loin de là ! Avec néanmoins une "petite" différence, c'est avec la redevance (donc l'argent public) qu'étaient grassement rémunérés certains animateurs comme Guillon ou Porte (là aussi, pour ne pas les nommer) de cette radio de service public (moins de pub, et pour cause) qui insultaient à tour de bras (d'honneur) les représentants de ce même État (suivez mon regard) qui les faisait vivre, et ce, sans aucune retenue, réserve ou correction (il n'est en aucun cas question de censure) pour ce même Public dont les impôts servaient à remplir les caisses... Paradoxe, vous avez dit paradoxe ? Mais bon, nous sommes là bien loin de l'affaire Dominici, je vous l'accorde ! Bref, donc oui, je l'accepte votre contrition ! ;-)

Cordialement,

Un Citoyen ordinaire

► Eh bien ! Votre commentaire aura eu un effet !
Depuis que j'en ai pris connaissance, moi vieil habitué de France-Inter, je me suis mis à RTL !
Et je dois dire que j'ai beaucoup gagné, en information non pipée. Merci, donc !
SH

2. Le dimanche, 19 septembre 2010, 11:36 par Tiotblutte

Bien d'accord avec vous sur la sincérité des allégations de tous ces avocats , qui n'ont souvent que 2 objectifs : faire parler d'eux et recevoir le maximum d'honoraires ( le premier ayant d'ailleurs la plus grande incidence sur le second)
Quant à l'influence des médias sur le déroulement d'une affaire criminelle , de nombreux exemples sont là (affaire Grégory notamment) pour montrer qu'elle pollue souvent le bon fonctionnement de la police et de la justice .Mais dans d'autres cas, elle permet de ne pas étouffer des affaires gênantes pour le pouvoir ( cf. affaire Woerth-Bettencourt)
Quant à l'affaire Dominici, il a déjà été dit (et écrit) tout et son contraire, ce qui permet à chacun de délirer selon ses propres préjugés.
Mais les faits sont là, trois touristes anglais dont une enfant de 10 ans ont été assassinés sur la nationale 96 dans la nuit du 4 au 5 aout 1952 près de la ferme La Grand-Terre appartenant à Gaston Dominici .J'y suis passé cet été et ces lieux portent encore en eux une espèce de gravité . Pour quelqu'un de bonne foi, ayant suivi l'affaire depuis le début, la culpabilité ou la complicité de certains membres de la famille dans ce crime ne fait aucun doute. Seule la part respective prise par chacun des intervenants reste et restera sans doute un mystère (sauf si la seule survivante à ce drame décide un jour de libérer sa conscience).

3. Le samedi, 7 janvier 2012, 01:50 par Marie

Mon cher Samuel cette critique est excellente car elle renvoie chacun à ses compétences et Hossein à ses limites, le tout avec justesse. .

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