Tu as raison de batailler contre cette chienlit de gauche qui n'a pas raté l'amalgame de l'affaire Polanski et de l'affaire Mitterrand. Le plus comique, encore, dans l'histoire, c'est la "gêne" de la droite obligée de se battre à front renversé par discipline sarkozyste. Enfin, tout ça va se fondre dans la marée noire des scandales de la Ve République, à côté desquels ceux de la IIIe et de la IVe apparaissent comme des révélateurs de vertu publique.
Plus grave, finalement, me paraît celui de l'intéressement des élèves de Lycée à l'assiduité scolaire. Là-dessus, je dois faire mon mea culpa. Mon premier mouvement, comme pour tous les bien-pensants, a été une réaction indignée à l'indignité de la chose. Mais il faut se méfier des premiers mouvements ; tantôt ce sont les bons, tantôt non. C'est le cas. Réfléchissons : nous sommes en train d'imaginer tranquillement un monde double, celui d'êtres intéressés et celui d'êtres qui ne le sont pas. Passe encore : après tout, il y a bien, dans nos sociétés, une niche pour les gens qui trouvent leur intérêt dans celui des autres (les Héros, les Saints, les Humanitaires...). Le scandale est donc ailleurs, dans la conception d'un monde où il est normal que les adultes orientent la totalité de leur existence en fonction de leurs besoins et de leurs intérêts, et que les "jeunes" doivent se contenter de l'intérêt qu'ils sont censés trouver à leur travail, étant entendu que c'est ce travail qui doit leur ouvrir les portes du monde adulte (où l'on ne travaille pas pour le plaisir de travailler, mais pour des objectifs matériels bien définis).
Or, appliquer à l'enseignement ce schéma ne tient pas. Ne parlons pas de tout ce qui se passe après l'âge de la scolarité obligatoire, car c'est justement cette notion d'obligation qui est au cœur du problème.
La scolarisation universelle et obligatoire de six à quatorze ans - comme conséquence de la modernité industrielle, n'a guère plus qu'un siècle d'existence. Mais la notion d'un échange des obligations entre l'État et l'écolier a été plus longue à s'imposer : si l'écolier doit l'assiduité et le travail, l'État, de son côté, doit (outre les conditions matérielles convenables et les maîtres bien formés) fournir à l'écolier des études et des méthodes conformes à ses "intérêts", ce qui n'a pas la même signification pour les théoriciens de l'École, qui débattent encore aujourd'hui de l'adaptation de l'école à l'écolier, ou de l'adaptation de l'écolier à l'école.
En scolarité primaire, le problème est très empiriquement et très partiellement résolu par la tendance naturelle de l'enfant à "grandir" : bien "entraîné" (comme on dit en sport) par un "bon" maître, tout enfant qui a des conditions de vie convenables a quelques chances de trouver dans le travail scolaire des obstacles à surmonter pour s'affirmer et grandir, la pédagogie étant alors l'art de transformer l'obstacle en difficulté vaincue. D'où la possibilité d'une motivation de l'écolier, c'est-à-dire de sa capacité à faire son affaire personnellement des apprentissages de base tels qu'ils sont spécifiés par la loi : s'exprimer, communiquer, observer, manipuler, calculer, etc. toutes activités où n'importe quel enfant peut trouver son intérêt propre... Voilà pour la théorie.
Dans la pratique, cette compatibilité des objectifs de l'institution et de la psychologie de l'enfant bute sur la réalité de l'échec scolaire, lequel affecte principalement les enfants "défavorisés", à l'exception notable des enfants originaires du Sud-Est asiatique, et qui dit échec scolaire, dit "désertion", "indiscipline" et "absentéisme". Mais avant de pointer l'enfant dans cette rupture du continuum enfance-école, on serait bien inspiré d'aller voir du côté des "adultes" ; on verra alors, depuis une trentaine d'années et plus, une gestion erratique de l'école par un État sans principe, une démoralisation des enseignants mal formés et traités comme des petits garçons par une hiérarchie de plus en plus tatillonne mais sans autorité morale, et des parents qui ont appris l'art de "consommer" de l'école. Avant la suppression de la classe du samedi on pouvait voir, dans telle école maternelle d'une zone prioritaire, la cour de récréation de l'école quasiment vide alors que les élèves s'amusaient dans le square et le parking voisins sous l'œil des parents du balcon... Et dans les beaux quartiers ce n'était pas mieux, sauf que les enfants s'esbaudissaient dans leurs maisons de campagne. Un ministre  attentionné a donc cru "rendre le samedi" aux familles et dégager ainsi, par la même occasion, un temps de "soutien" aux élèves en difficulté pris sur les autres jours ouvrables. Mais n'était-ce pas ajouter à un temps scolaire inefficace et sans intérêt, un autre temps scolaire lui-même inefficace ? On s'en rendra compte avant longtemps. Et ne parlons pas de toutes les libertés prises allègrement avec l'obligation de présence pour des raisons religieuses ou de simple confort familial. Et ne nous étonnons pas que l'enfant défavorisé (et qui a le plus besoin de l'école) dise "non au professeur et oui à ce qu'il aime". A l'école primaire, c'est la seule façon de "s'absenter" : l'école "buissonnière" devient un jeu trop dangereux.
Mais qu'en est-il de l'enseignement du second Degré qui couvre, grosso modo, la période la plus sensible de l'adolescence ?
L'état des lieux est vite fait : entre les objectifs (ou intérêts) personnels des élèves et ceux de l'État tels qu'ils sont exposés dans la loi sur le "socle commun", la fracture est avérée et elle va grandissant d'année en année en dépit de toutes les réformes. C'est ainsi que les tentatives actuelles pour lutter contre la "désertion" scolaire, en particulier celles qui envisagent un intéressement à l'assiduité, ne font que révéler la crise du "système" scolaire, tout en donnant aux vertueux défenseurs de l'école, l'occasion de s'indigner à petits frais.
Une indignation bien suspecte, en effet. On n'a pas de mots assez durs pour vitupérer les dispositifs qu'on imagine en ce moment pour améliorer l'assiduité scolaire dans les lycées, à commencer par la fameuse "cagnotte". Mais, d'un autre côté, on n'a rien à dire aux "jeunes" qui refusent sans motif une orientation valable ou une offre de formation sérieuse qui leur permettraient de ne plus perdre leur temps à l'école. Où est la morale dans ce tohu-bohu ?
D'un côté on disserte sur la diversification des offres de formation et des parcours scolaires, pour contribuer plus efficacement au développement personnel des élèves, de l'autre on continue à s'inscrire dans un système d'enseignement étatique bâti dès l'origine sur une filière d'excellence 6e-Bac Général, et qui, en s'étoffant et en se diversifiant au gré des prolongations de la scolarité obligatoire, n'a cessé de rejeter sur ses marges l'enseignement technique et professionnel, sans parler de l'enseignement agricole sous-traité au Ministère de l'Agriculture ! Après le brassage pseudo-démocratique du collège unique, on n'oriente les élèves que par un constat d'inaptitude à la "filière longue", ce qui fait des lycées professionnels des établissements mal cotés, incapables par nature d'accéder à la liesse médiatique le jour du Bac. Certaines corrections ont été apportées au système, ces dernières années, mais le mal est fait et dans la tête des gens, le "choix" du technique est toujours un "deuxième choix". "Passe ton bac d'abord", telle est la seule vraie consigne parentale que l'adolescent peut recevoir pour organiser sa vie et faire des projets. C'est une réalité qu'il faudrait avoir en tête avant de s'indigner de la démotivation des élèves qui est en train de connaître une cote alarmante. Ils sèchent les cours, soit. Mais demandons-nous si nous ne les avons pas laissés trop longtemps, au collège, dans un type d'enseignement qu'ils ne pouvaient pas suivre et donc dans une situation d'échec telle qu'elle rendait problématiques les orientations ultérieures dans les filières excentrées. Un apprentissage qui vient trop tard ne peut être vécu comme un véritable choix, sinon une promotion, et le fait que l'expression "être orienté" ait encore si mauvaise presse chez les "braves gens", devrait nous scandaliser. Mais ce n'est pas le cas, alors l'obligation d'assiduité...
Parlons-en ! Les vertueux qui se donnent le droit de donner des leçons aux jeunes sur leur manière de gérer leur scolarité, ne sont certainement pas ces professeurs qui s'abritent derrière les Instructions officielles ou les consignes de la hiérarchie pour enseigner des notions qui dépassent d'une manière évidente les possibilités de leurs élèves.
Deux témoignages récents lèvent à cet égard un coin du voile qui cache la réalité de la classe au quotidien : dans "Le journal d'un prof", un jeune certifié enseignant le dessin industriel découvre avec stupéfaction, au bout de deux mois, à l'occasion d'un test d'évaluation, que ses élèves, âgés de 17/18 ans, rendent copie blanche parce qu'ils sont incapables de lire et donc de comprendre les consignes des exercices (quand le professeur ne commence pas par les lire à haute voix !). Devant un tel gâchis, le premier mouvement est d'accuser les élèves mais, en réalité, c'est l'institution tout entière qui l'a entretenu pendant des années.
Le deuxième témoignage montre assez bien ce qui se passe en réalité : "Entre les murs", un cours de français dans une classe de troisième dite difficile, entendons par là, une classe dédiée aux ressortissants de l'immigration francophones. Dans ce cas, le professeur ne se berce pas d'illusions, et même il démissionne moralement : par exemple, un cours se prépare pendant un interclasse entre l'ordinateur (pour les fiches pédagogiques délivrées par l'Internet), la photocopieuse (pour que chaque élève ait sa fiche) et la machine à café pour se doper pour la séance suivante (sans oublier le travail pénible du découpage des fiches !). L'ouvrage nous laisse ainsi deviner un travail en classe sur une série de fiches consacrées, par exemple, aux "effets de style", conformément aux Programmes officiels, mais absurdité pédagogique avec des élèves qui n'ont pas suffisamment l'habitude de l'écrit pour réfléchir sur la langue des écrivains. L'auteur  d'Entre les murs  veut-il montrer que l'enseignement du français est impossible ? Si oui, il y réussit à merveille mais au prix d'une posture cynique humiliante pour ses élèves. Lesquels, d'ailleurs, se prêtent avec talent à une mise en scène de leur abaissement, récompensée par une Palme d'Or au Festival de Cannes.
Mais le sens de ce film est bien finalement celui d'un gâchis irréparable des bonnes volontés, d'un échec profond de l'école et d'un mépris plus ou moins conscient des élèves qui ne "suivent" pas… et qui ont le tort de s'évader.
Non, décidément, les donneurs de leçons ne sont pas dans leur bon droit. Quand la pédagogie est défaillante, la "bonne exécution du service" ne se porte pas mieux. Et c'est l'assiduité en cours des enseignants qui n'est plus regardée comme une obligation sacrée, ce qui est le signe d'une profonde démission. Dans certains établissements, la règle dite "des trois jours" est de celles qui sont le plus scrupuleusement respectées. La journée d'absence que la hiérarchie peut accorder dans certaines conditions (avec possibilité d'extension à trois jours pour des raisons valables) se transforme en un congé de trois jours qui se prend systématiquement, par exemple pour prolonger un week-end au ski ou à Venise. Chacun peut ainsi prendre son tour en se concertant avec les collègues, ailleurs que dans le bureau du Proviseur ou du Censeur. Bien entendu, beaucoup de professeurs n'entrent pas dans ce jeu malsain, la majorité, on voudrait le croire ! Mais le mal est fait et les élèves ne sont pas dupes.
Heureusement, il y a les professeurs qui ne craignent pas de faire des heures supplémentaires non payées et qui, à force de volonté, d'obstination et de dévouement, finissent par intéresser les élèves les plus rétifs à la discipline qu'ils doivent enseigner. Ces professeurs-là ne se livrent pas à des simulacres de pédagogie pour une adaptation impossible de leurs élèves aux Programmes officiels, tout au contraire, ils n'ont pas peur de modifier ces programmes pour les rendre accessibles à leurs élèves. Et, du coup, ils ne se posent pas en donneurs de leçons et ne se répandent pas en accusations contre les élèves. Ils n'éprouvent pas le besoin d'une "cagnotte" pour lutter contre l'absentéisme, ils se contentent de donner un exemple et de montrer que l'argent n'est pas le nerf de la guerre.
Grâce à eux, le monde des adultes et le monde des jeunes conservent quelques accointances qui permettent au Système de perdurer cahin-caha.

Cauda

[...] Ici, la notion de «présence obligatoire» est très théorique : mes élèves viennent au lycée quand ça leur chante. C’est à la carte. Ils choisissent les cours qui les «emmerdent» le moins et/ou dont ils jugent les professeurs « cool» et «sympas ». Mais un bon « hizenesse », une «overdose» de vacances ou la peur de se voir « sucrer les allocs» sont également d’excellentes motivations.
Bien qu’ils doivent obligatoirement justifier toutes leurs absences, ils trouvent toujours des prétextes plus ou moins farfelus pour se faire excuser. Et, comme ceux-ci sont presque toujours validés par l’administration, je suis obligé de les accepter en classe. C’est la consigne, mais j’ai parfois du mal à la digérer. Les surveillants et la conseillère principale d’éducation sont trop complaisants avec eux — ils pensent peut-être pouvoir les «acheter» comme ça. Entre l’écœurement et la révolte, il ne me reste plus qu’à chambrer gentiment ceux qui se pointent, « la gueule enfarinée », pour leur montrer que je ne suis pas dupe de leurs mensonges. Les plus tire-au-flanc sont ceux qui détestent le plus que je me moque de leurs motifs bidon.
Quoi, quoi, quoi ? Vous croyez pas que ma reum elle est tombée de la voiture en allant aux courses et que j’ai dû aller la chercher pour l’emmener à l’hôpital ? hurle Fabio.
Et c’est elle qui conduisait ?
— Ben ouais, sûr ! Elle est pas complètement nulle ma reum quand même...
— J’hallucinais le mal au ventre d’enfer. Je fuyais d’partout. Fallait voir ça ! D’l’eau. Du sang même
! jure Jean-Michel.
C’est bon. Passe-moi les détails. Je me réjouis de ta résurrection !
— Vous vouliez que je soye mort peut-être. C’est ça ?

Il faut les voir rire de leurs bobards. Ils se moquent complètement de me raconter n’importe quoi. Pour eux, je n’ai rien à dire. Ils sont dans leur droit. «Droit» le mot magique. Une fois qu’il est prononcé, je n’ai plus qu’à m’écraser :
C’est pas vot’ problème. J’ai l’droit de pas venir au bahut.
C’est tout juste si cela ne les rend pas agressifs :
 — Faites pas ièch! C’est not’ vie ! Vous z’avez pas l’droit de me chercher. J’ai un mot.
Ce qui me rend dingue, c’est de me retrouver avec un mot d’absence après les avoir vus faire les zozos dans la cour de récréation. Parfois, ils poussent même le vice jusqu’à m’annoncer, d’un air très dégagé, qu’ils seront malades le lendemain matin.
On viendra pas à vot’ cours. Dites aux profs de maths et de techno qu’ils comptent pas sur nous non plus... Ça nous gonfle.
Personnellement, ce petit jeu m’affecte chaque jour un peu moins. Je préfère les savoir en train de gambader dehors que de les supporter pendant une heure quand ils sont décidés à faire les guignols. Mais ce n’est pas très agréable d’être pris pour un crétin.
Je vous préviens : vous avez intérêt à me présenter une excuse béton. Autrement, je serai implacable !
— Implaquoi ?
— Je serai sans pitié !

Certains savent quand même quand ils dépassent les bornes. Du coup, au moment de me remettre leur carnet de liaison, ils se dandinent comme des petits canards. Ils sont plutôt «mignons», au bord de l’agonie, tout embarrassés de leurs grands corps. Je les accueille avec une note d’humour un peu ironique. Ils détestent ça et, comme ils n’ont ni le sens de la repartie ni celui de l’à-propos, ça se termine par un retour à leur place pas très glorieux.

[in Nicolas Revol, Sale prof !, Fixot, 1999]