Last School Day


C'était avoir de la suite dans les idées. Ayant assisté à la rentrée des classes, comme on dit par chez nous, on était présent à la cérémonie – un bien grand mot – de sortie, juste avant ce que Marcel Pagnol nomme joliment la déhiscence.
Une cinquantaine d’adultes étaient introduits par une bonne trentaine de bambins puisqu’il s’agissait de ce que nous nommerions, bien imparfaitement, une école maternelle. Bien imparfaitement, car l’habitus américain a très peu à voir avec son pendant français : chez nous, on glorifie l’école maternelle avant tout parce que c’est un mode de garde gratuit (enfin, pas gratuit pour toute la population, il faut bien régler, d’une façon ou d’une autre, les prestations) ; là, comme on est tenu de payer de sa poche, et des sommes conséquentes (déductibles des impôts, tout de même), on regarde les choses de plus près, on choisit son école (verrait-on chez nous, placardées sur les poteaux électriques, des offres d’enseignants vantant telle ou telle structure ?), et on se montre exigeant.
Bref, nous étions une petite centaine, dans un espace relativement exigu, naturellement encombré de jeux destinés aux enfants. Et le «Directeur» prit la parole pour célébrer cette fin d’année scolaire - lui et son épouse, l’adjointe, remettant d’ailleurs le couvert dix jours plus tard ; non mais c’est affreux, comment peuvent-ils vivre sans nos sacro-saintes vacances scolaires (ce qui signifie, je le rappelle perfidement, « à l’usage des écoliers », et donc pas à celui des maîtres – je sens que je vais me faire haïr) ?
Ce n’est pas chez nous qu’on verrait un enseignant tellement en phase avec les parents d’élèves (et leur progéniture, bien entendu), saisir sa guitare et faire chanter en chœur ses « clients », pour les mettre dans l’ambiance, s’affubler d’un nez rouge et d’un chapeau de clown… puis entamer, avec ses petits élèves, une danse des canards endiablée… Chez nous, on garde ses distances : on eût appelé cela simagrées, ou façons parfaites de perdre sa dignité.
Or, dans ce lieu, que le maître déconne un peu, cela ne détonait nullement ; c’était normal, les « clients » étaient chez eux à l’école et, d’ailleurs, la fille aînée du couple, tout naturellement, s’activait à l’arrière-plan pour faire griller des saucisses type Strasbourg, ou Toulouse, ou San Francisco, que sais-je, qui se révèleraient, tout à l’heure, parfaitement à point.
L’enseignant, dis-je, prit donc la parole, et il eut le bon goût de parler de façon relativement brève car il souhaitait, avec son épouse, que les clients goûtassent aux délices qu’ils avaient préparés en abondance, depuis une heure fort matinale. Il commença par signaler la présence « parmi nous, du grand-père des petites jumelles, venu spécialement de France… », et cinquante paires d’yeux se tournèrent vers moi pour me jauger ; j’étais dans mes petits souliers, quand bien même ma dignité m’interdit de le montrer. Puis il distribua les bons points – je dis les, car il ne distribua que des bons points aux petits élèves qui venaient chercher, avec grand sérieux, le diplôme, et pour chacun desquels il eut une parole aimable, et personnalisée à souhait. Il ne devait changer de ton que pour se fustiger lui-même avec humour, car il avait commis, rédigeant les dits diplômes, une sacrée faute d’orthographe, que vraisemblablement Word avait omis de lui signaler…
La « représentante des parents d’élèves » (à l’amiable, rassurez-vous, sans aucune élection à la française), vint alors le remercier et remit au couple une sympathique, émouvante bricole, un semblant d’arbre sur lequel chaque enfant avait déposé un petit quelque chose. Sur la barre transversale, on pouvait lire une maxime, qui me plut beaucoup : «Changing the World – one child at a time».
Et puis nous fûmes invités, grands-parents, parents (dont certains avaient connu ce lieu en tant qu’élèves) et enfants à nous approcher du buffet : il était pantagruélique. Que l’on fût végétarien (comme souvent en Californie), omnivore ou carnivore impénitent, chacun put remplir son assiette selon ses goûts. Et les langues se délièrent… naturellement. Le jus de la treille californienne n’y était pas pour rien. J’avisai une jeune fille d’une très grande beauté hindoue ou navajo, je ne sais. Je pris d'elle quelques clichés, puis m’avançai : Mademoiselle, je vous ai trouvée tellement parfaite, que je vous ai photographiée ; si vous voulez récupérer les clichés, vous demanderez à mon fils. Elle me remercia ! En France, cela m’eût valu une apostrophe du genre « espèce de vieux dégoûtant, pédophile, va, je vais de ce pas te signaler à la maréchaussée !».
Une jeune femme vient à moi, toute de blanc vêtue, à l’exception d’une sorte de tablier de couleurs vives, qui lui seyait à merveille ; elle m’avait repéré dès l’annonce de l’enseignant. Elle avait étudié durant quatre ans à Liège, et conservait de son séjour en Europe une maîtrise assez bonne du français, ce qui m’évita de consentir à trop d’efforts linguistiques. Ayant appris ma profession, elle me demanda ce que je pensais de l’éducation qui était dispensée en ce lieu. Je lui en dis quelques mots, les systèmes n’étant pas comparables. Cependant, la déformation professionnelle me susurrait certaines choses ; d’abord que dans ce pays, j’eusse été au chômage technique, puisqu’il n’y a pas d’inspecteurs. Et puis que, si le climat de classe, si gratifiant, était proche de l’idéal (et j’ai si souvent, dans l’exercice de mon métier, assisté à des atmosphères lourdes, sinon terrorisantes), en revanche les contenus étaient plus proches de nos anciennes colonies de vacances que d’une inculcation « scolaire », et qu’en particulier le « bain d’écrit » était singulièrement absent, l’ode à Obama, que j’avais aperçue dans un coin (verrait-on, dans une de nos classes, un hommage à Sarko ?), ne pouvant guère en tenir lieu.

Mais ceci mis à part, que d’avantages ! Depuis la France, on ne connaît guère que le nom de John Dewey. Mais les États-Unis ont donné naissance à tout un tas de penseurs de la pédagogie, qui valent largement les nôtres. Je sais bien que « le monde entier envie nos écoles maternelles » (et s’empresse de ne pas les imiter), comme on le répète chez nous, à l’envi.
Mais c’est l’American Way of Life, que j’avais sous les yeux. Les grèves sont chez nous, les Prix Nobel sont chez eux.

Ces choses-là sont rudes.
Il faut, pour les comprendre, avoir fait ses études.

Commentaires

1. Le mercredi, 17 juin 2009, 00:00 par Adricube

Une fois n'est pas coutume, je vous trouve bien rude et acerbe, sur ce coup. Oui, bien des choses vont mal en France et sans doute, en ce qui concerne l'éducation, en avez vous un bon aperçu puisque c'est votre métier.
Mais beaucoup de gens en France font des efforts, font de leur mieux ; il ne faut pas les oublier. Ce serait les mépriser.
Et non, prendre une jeune femme en photo ne vous exposerait pas ici à ce que vous écrivez, pas plus qu'au USA compter fleurette à une collègue ne vous conduira devant les tribunaux pour harcèlement, pas systématiquement en tous cas.


►Euh, mon cher Adrien bonjour, heureux de vous lire à nouveau. Mais songez que j'ai comparé des systèmes, sans mettre aucunement en cause ceux qui s'efforcent de les animer...
Amitiés,
SH.
2. Le mercredi, 17 juin 2009, 08:48 par Adricube

Ah, j'ai eu le sentiment à la lecture que c'était un peu manichéen, avec un seul petit passage vite oublié pour critiquer le système américain ("les contenus étaient plus proches de nos anciennes colonies de vacances que d’une inculcation « scolaire »), dont finalement (si j'ai bien compris) vous n'avez tout de même eu qu'un aperçu, contre de longues tirades critiquant le nôtre que vous connaissez évidemment en long, en large et en travers. Je ressens un petit déséquilibre, mais il est vrai que ce n'est qu'une note de blog et non un article.
Mais ne vous inquiétez pas, j'ai toujours plaisir à vous lire, et je reviendrai !

3. Le dimanche, 5 juillet 2009, 12:42 par Gilbert R.

Votre récit du "Last School Day" m'a intéressé. D'abord parce qu'il nous met bien dans l'ambiance de ces "party" (parties !) à l'américaine où les couches supérieures de la middle class aiment tant se rencontrer en toute simplicité et familiarité. Chez nous, les Last-School, lorsqu'ils existent, sont plus gourmés - et même modérément em... sans parler des "pots" de retraite ou de fin d'année qui, eux, le sont tout à fait. Et puis il y a cette "jeune fille d'une beauté hindoue ou navajo" que vous prîtes en photo et qui vous en remercie. Chouette pays ! Surtout une beauté "navajo". Là, j'avoue que ma curiosité est piquée. Et puis je me demande si on trouverait dans un de nos "pots" "une jeune femme toute de blanc vêtue à l'exception d'une sorte de tablier de couleurs vives". Pour nous, les "jeunes filles en fleurs", c'était au siècle dernier.
Et puis il y a cette épineuse question des "deux systèmes", non comparables - mais qu'on compare à tout va. Avec la jeune femme en tablier de couleur, vous vous en sortez bien finalement, avec  une prudence de Sioux... et des ruses de Navajo !
Mais on est tous d'accord sur la sentence "changing the world, one child at a time", et c'est du boulot !

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