Bref, nous étions une petite centaine, dans un espace relativement exigu, naturellement encombré de jeux destinés aux enfants. Et le «Directeur» prit la parole pour célébrer cette fin d’année scolaire - lui et son épouse, l’adjointe, remettant d’ailleurs le couvert dix jours plus tard ; non mais c’est affreux, comment peuvent-ils vivre sans nos sacro-saintes vacances scolaires (ce qui signifie, je le rappelle perfidement, « à l’usage des écoliers », et donc pas à celui des maîtres – je sens que je vais me faire haïr) ?
Ce n’est pas chez nous qu’on verrait un enseignant tellement en phase avec les parents d’élèves (et leur progéniture, bien entendu), saisir sa guitare et faire chanter en chœur ses « clients », pour les mettre dans l’ambiance, s’affubler d’un nez rouge et d’un chapeau de clown… puis entamer, avec ses petits élèves, une danse des canards endiablée… Chez nous, on garde ses distances : on eût appelé cela simagrées, ou façons parfaites de perdre sa dignité.
Or, dans ce lieu, que le maître déconne un peu, cela ne détonait nullement ; c’était normal, les « clients » étaient chez eux à l’école et, d’ailleurs, la fille aînée du couple, tout naturellement, s’activait à l’arrière-plan pour faire griller des saucisses type Strasbourg, ou Toulouse, ou San Francisco, que sais-je, qui se révèleraient, tout à l’heure, parfaitement à point.
L’enseignant, dis-je, prit donc la parole, et il eut le bon goût de parler de façon relativement brève car il souhaitait, avec son épouse, que les clients goûtassent aux délices qu’ils avaient préparés en abondance, depuis une heure fort matinale. Il commença par signaler la présence « parmi nous, du grand-père des petites jumelles, venu spécialement de France… », et cinquante paires d’yeux se tournèrent vers moi pour me jauger ; j’étais dans mes petits souliers, quand bien même ma dignité m’interdit de le montrer. Puis il distribua les bons points – je dis les, car il ne distribua que des bons points aux petits élèves qui venaient chercher, avec grand sérieux, le diplôme, et pour chacun desquels il eut une parole aimable, et personnalisée à souhait. Il ne devait changer de ton que pour se fustiger lui-même avec humour, car il avait commis, rédigeant les dits diplômes, une sacrée faute d’orthographe, que vraisemblablement Word avait omis de lui signaler…
La « représentante des parents d’élèves » (à l’amiable, rassurez-vous, sans aucune élection à la française), vint alors le remercier et remit au couple une sympathique, émouvante bricole, un semblant d’arbre sur lequel chaque enfant avait déposé un petit quelque chose. Sur la barre transversale, on pouvait lire une maxime, qui me plut beaucoup : «Changing the World – one child at a time».
Et puis nous fûmes invités, grands-parents, parents (dont certains avaient connu ce lieu en tant qu’élèves) et enfants à nous approcher du buffet : il était pantagruélique. Que l’on fût végétarien (comme souvent en Californie), omnivore ou carnivore impénitent, chacun put remplir son assiette selon ses goûts. Et les langues se délièrent… naturellement. Le jus de la treille californienne n’y était pas pour rien. J’avisai une jeune fille d’une très grande beauté hindoue ou navajo, je ne sais. Je pris d'elle quelques clichés, puis m’avançai : Mademoiselle, je vous ai trouvée tellement parfaite, que je vous ai photographiée ; si vous voulez récupérer les clichés, vous demanderez à mon fils. Elle me remercia ! En France, cela m’eût valu une apostrophe du genre « espèce de vieux dégoûtant, pédophile, va, je vais de ce pas te signaler à la maréchaussée !».
Une jeune femme vient à moi, toute de blanc vêtue, à l’exception d’une sorte de tablier de couleurs vives, qui lui seyait à merveille ; elle m’avait repéré dès l’annonce de l’enseignant. Elle avait étudié durant quatre ans à Liège, et conservait de son séjour en Europe une maîtrise assez bonne du français, ce qui m’évita de consentir à trop d’efforts linguistiques. Ayant appris ma profession, elle me demanda ce que je pensais de l’éducation qui était dispensée en ce lieu. Je lui en dis quelques mots, les systèmes n’étant pas comparables. Cependant, la déformation professionnelle me susurrait certaines choses ; d’abord que dans ce pays, j’eusse été au chômage technique, puisqu’il n’y a pas d’inspecteurs. Et puis que, si le climat de classe, si gratifiant, était proche de l’idéal (et j’ai si souvent, dans l’exercice de mon métier, assisté à des atmosphères lourdes, sinon terrorisantes), en revanche les contenus étaient plus proches de nos anciennes colonies de vacances que d’une inculcation « scolaire », et qu’en particulier le « bain d’écrit » était singulièrement absent, l’ode à Obama, que j’avais aperçue dans un coin (verrait-on, dans une de nos classes, un hommage à Sarko ?), ne pouvant guère en tenir lieu.

Mais ceci mis à part, que d’avantages ! Depuis la France, on ne connaît guère que le nom de John Dewey. Mais les États-Unis ont donné naissance à tout un tas de penseurs de la pédagogie, qui valent largement les nôtres. Je sais bien que « le monde entier envie nos écoles maternelles » (et s’empresse de ne pas les imiter), comme on le répète chez nous, à l’envi.
Mais c’est l’American Way of Life, que j’avais sous les yeux. Les grèves sont chez nous, les Prix Nobel sont chez eux.

Ces choses-là sont rudes.
Il faut, pour les comprendre, avoir fait ses études.