Reprocher à ce film, comme cela a été fait (Rue89), qu'il ne montrait que des Arabes et des Noirs violents et incapables de s'intégrer, c'est avoir complètement occulté le tableau que nous offrait le long-métrage de Bégaudeau ayant (hélas) reçu la dernière Palme d'Or à Cannes. Car précisément, les deux classes, c'est blanc bonnet et bonnet blanc, si je puis dire ! Mais ajouter que son réalisateur "montre une très grande ignorance de la réalité et des pratiques scolaires", c'est alors prendre les gens pour des imbéciles. Bref, ne dérangeons pas ceux qui sont tellement fiers de la peau de saucisson qui leur obstrue les yeux, et poursuivons notre route.
Je vais commencer par la fin : je sortais de la salle où j'avais assisté à la projection ; je dis la, car il n'y en avait qu'une sur tout Grenoble, et il fallait bien la chercher, alors qu'on ne comptait pas les copies d'Entre les murs - je crois savoir qu'il y a eu dix fois moins de mises à disposition pour La journée de la Jupe (53 salles pour toute la France !) ; cela aussi mériterait d'être analysé, mais ne relève pas du champ de ma (modeste) compétence. Donc, en sortant de la salle, une image s'imposa à moi, celle qu'on trouve dans un livre-récit bien oublié, ou bien occulté, je ne sais, je veux parler de cette épouvantable scène rapportée (en 2003) par Mara Goyet dans son ouvrage Collèges de France : avec quelques collègues, la prof de français a conduit ses élèves assister à une pièce de théâtre (sur la Déportation) ; s'ensuit un bordel inimaginable, une flopée d'injures racistes qui font que les profs présents, au bord des larmes, sont totalement dépassés. Jusqu'au moment où un meneur bondit sur la scène, criant à ses camarades : "Frères musulmans, mes frères, ce que nous avons fait est mal, nous n’avons pas respecté le travail de ces acteurs...", et rétablissant du même coup un semblant d'ordre - montrant aussi par là qui détenait réellement le pouvoir. C'est à peu près la même chose que nous vivons dans La journée de la Jupe lorsque le leader du groupe, un élève de couleur, veut se mettre à caresser la prof soi-disant pour la "calmer" : C'est rien ma chérie, tu es sous ma protection (sic) ! C’est ici, à n’en pas douter, le petit frère de Toussaint, le dealer minable de La Squale, qui a bien appris sa leçon auprès de son aîné. Il ne donne pas (pas encore ?) dans le trafic de chichon, mais se balade avec une arme à feu dans son cartable. Il promet, c’est sûr ! Encore une victime de la société bourgeoise ! En tout cas, comme ses confrères, un pigeon, une dupe, malgré qu’il en ait.
«Ma chérie», justement, a beaucoup grossi ; elle est méconnaissable, pour ne pas dire bouffie, tout en demeurant parfaitement belle, la cinquantenaire. Eh oui, c'est vrai que de l'eau a passé sous le pont de la Seine (et ses amours), depuis la Boum et sa ravissante petite ado [grave méprise de ma part, rectifiée infra par un commentateur attentif]. Mais elle n’en demeure pas moins criante de vérité, et d'abord au sens propre, car elle crie beaucoup dans ce film (un peu à la manière de Brigitte Bardot, dirigée par Clouzot dans la Vérité, sous les cinglantes et assassines remarques de Paul Meurisse).
Bien entendu, de bons esprits ont rapporté que si la prof (Madame Bergerac) incarnée par Isabelle Adjani n'arrive pas à intéresser ses élèves à Molière (mais au-delà de Molière, soyons clair, à la culture bourgeoise dans son ensemble, dont ils se tapent royalement), c'est sans doute qu'elle manque de pédagogie. Et allez donc ! Ces grands pédagogues n’ont fait d’ailleurs que piquer des remarques prêtées par le réalisateur du film à des collègues de Sonia Bergerac : elle est limite raciste, dit l’une ; elle est fragile, limite au plan pédagogique, dit l’autre (qu’est-ce qu’être limite au plan pédagogique, je voudrais qu’on m’explique – et je souhaite que ceux qui tiennent de tels propos soient habilités à le faire) ; c’est une catho coincée, dit un troisième (tiens, je croyais que c’était là une expression pléonastique, pour la plupart de nos contemporains).
On a aussi dit, pour mieux descendre l'œuvre de Jean-Paul Lilienfeld, qu'elle aurait été accueillie triomphalement dans les milieux de droite. Indécrottables enseignants qui croient dur comme fer que toute opinion cohérente doit tourner autour de la leur ! Et curieux démocrates qui dénient aux autres le droit à une pensée autonome ! Mais passons. Je ne m'attarderai pas davantage sur "l'imposture" que constituerait l'affirmation du port de la jupe, vêtement qui fut paraît-il pendant longtemps le signe de l'oppression des femmes (défense de rire). Tout ce qui est excessif est nul et non avenu. Et témoigne d’une culture personnelle bien limite.



La journée de la Jupe, pour en venir enfin à elle, narre sous forme de tragédie classique (la règle des trois unités, mais oui, mais oui, rappelez-vous ce cher Nicolas :
''Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli
'') le destin d'une petite prof de banlieue, excédée par le comportement d'une classe insupportable en effet, qu'on le veuille ou non, et qui en vient à péter un plomb (ses circuits sont niqués, dirait un autre Berbère). Et que les élèves dont elle a la charge soient majoritairement des Arabes et des Noirs ne change rien au problème : à l’école publique, qui est une institution, on n’est pas Noir ou Arabe, ou que sais-je encore ; on est écolier, et on est là pour apprendre, ce qui signifie grandir en se frottant à la pensée des autres, confer De l’Institution des Enfants (je sais, je sais, je suis réactionnaire).

[To be continued]