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Le niveau monte

, 17:28 - Lien permanent

Certes, tous nos sociologues vous le serinent à l'envi, et vous le gobez, naturellement, car c'est si bien dit, et ça fait tant plaisir, quelque part !
Curieusement, les plus grands zélateurs de ce slogan furent, jadis, les plus grands pourfendeurs de "l'école capitaliste," contre laquelle ils n'avaient pas assez d'arguments fielleux à décocher... Peut-être avez-vous lu L’école capitaliste en France, de C. Beaudelot et R. Establet, paru en 1971, chez Maspéro ? Moi, quand j’ai découvert cet ouvrage, à l’époque, j’en ai été anéanti. Tous les enseignants, des complices, conscients ou pas, de l’hydre capitaliste !
Mais c'était sous la méchante Droite au pouvoir, cette pelée, cette galeuse, etc...
Et puis, la divine surprise du triomphe électoral de la Gauche. On allait désormais passer de l’ombre à la lumière [sic], et naturellement raser gratis. Et comme par enchantement, le niveau est monté ! À quoi ça tient, hein ! En effet, ce sont bien les mêmes, les Dupond et Pondu de la sociologie de l'éducation, qui l’ont affirmé presque vingt ans après leur brûlot, en pondant Le niveau monte : Réfutation d'une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles (1989)...
Il faudrait, je pense, relire les pages fortes que Claude Imbert a consacrées aux sociologues : elles sont plus éclairantes que les prétendues découvertes des dits duettistes. Mais passons...

On vient tout juste de constater que, désormais, il y a Zéro en dictée pour deux lycéens sur trois (je sais, je sais, l’orthographe n’est pas tout ; mais tout de même). Et pourtant, le niveau monte (méfiez-vous, ça va finir par déborder).
En gros, cela signifie, selon ces beaux Messieurs, qu'Einstein revenu parmi nous aurait l'air d'un con si on lui mettait un portable entre les mains, avec pour consigne de taper un SMS en langage des banlieues. Or, ça, le dernier crétin du collège le plus engoncé en ZEP le fait admirablement : donc, le niveau monte... J'exagère ? Oui, mais à peine, je vous assure. Passer de L'école capitaliste en France (1971) à Le niveau monte (1989) au seul motif, ou peu s’en faut, que la Gauche est arrivée au pouvoir, ce n'est même pas une forfaiture, c'est un motif de franche rigolade.
Je pourrais m'étendre là-dessus, et vous parler de la foncière malhonnêteté qu'il y a eu aussi à comparer, par exemple, des enfants de la guerre de 14, parfois faméliques, pour la plupart faits par hasard, un samedi soir après boire, et des enfants de la paix, conçus en toute conscience et archi bien nourris (avec, d’ailleurs, des résultats pour le moins surprenants). Non, je vous laisse méditer tout cela.



Bodard, Calcul quotidien, CM2-CFE
Mais je vais vous faire une confidence, une seule ne sera pas trop me dévoiler. J'ai adoré les problèmes de trains qui se croisent, de robinets qui fuient, de cuves qui n'en finissent pas de se remplir. J'étais de première force, gamin puis jeune lycéen, pour leur résolution. Et cela me faisait un peu d’argent de poche (ce qui me manquait le plus, à l’époque), car des mères n’hésitaient pas à me payer, certes modestement, pour aider leur progéniture restée à l’école du village… Un peu plus tard, j'ai chauffé pas mal d'élèves à l'approche du Certificat d'Études primaires. Las, nous n'en étions qu'à de l'arithmétique ! Quelle honte sur nous ! Alors, ma confidence est celle-ci : depuis qu'on m'a farci la tête d'algèbre, eh bien chaque fois que je veux une formule de la vie courante, je suis obligé de reprendre un vieux manuel de la classe de Fin d'Études (le Bodard, pour les connaisseurs) et de me remettre en tête un certains nombre d'exemples y développés. Le Bodard plus le théorème de Pythagore, et vous pouvez faire votre vie avec ça. Allez, avec quelques logarithmes, puisque vous insistez...

Et voici maintenant arrivé le temps de la pause, avec deux histoires survenues à deux Ministres, gérant (du moins en apparence car, comme chacun sait, ce sont les syndicats qui commandent tout) l’Éducation dite nationale.
En 1976 ou 77, le ministre René Haby, interrogé par des journalistes sur les affaires du département dont il avait la charge, fut mis par les dits au défi de réussir, comme n’importe lequel des candidats au bachot, l’épreuve de natation. À force d’être titillé (comme, avant lui, Giscard et son accordéon, Edgar Faure et son piano, etc.), il releva le défi et se jeta à l’eau, réussissant l’épreuve (il abordait alors la soixantaine). Quel rapport avec sa charge, sur laquelle il était censé être interrogé ? Aucun, ce qui montre la valeur de certains journalistes.
En revanche, il y a fort peu, une journaliste pria le Ministre actuel de résoudre une bien simple règle de trois : il dut s’avouer vaincu ! Le niveau monte, vous dis-je ! Pourtant, le gars Darcos n’a pas été bachelier en 68, sauf erreur de ma part (et c’est un latiniste de première grandeur), mais il a oublié les règles élémentaires du Bodard, que connaissaient tous les écoliers de 10 à 14 ans, il y a quarante ans et plus.
Comment en est-on arrivé là, c’est un débat dans lequel je ne me lancerai pas, mais je vais quand même vous soumettre quelques épreuves (vous pouvez vous jeter à l’eau, vous aussi, mais sans calculette, hein ?).
Après vous avoir donné à lire ce délicieux extrait qui montre naïvement comment on mâche la besogne, aujourd’hui, aux enfants qu’on est censés «élever» :
"Vous ne devez pas paniquer devant un devoir de mathématiques. Il faut que vous restiez calmes, que vous preniez le temps de bien lire la consigne. Souvent la moitié de la réponse se trouve dans la consigne" (le Principal du collège, dans Entre les murs, de François Bégaudeau, page 181 de l'édition Folio).

Bien, passons aux épreuves. D’il y a plus d’un siècle.
Je vais commencer par quelques-unes du Certificat d'études de 1880, ou Brevet de sous-maîtresse (propre à la commune de Paris - règlement du 7 mars 1837 - et supprimé par l'adoption de la loi du 16 juin 1881). Cet examen était destiné à recruter des "sous-maîtresses d'études" dans les pensionnats féminins (dans mon jeune temps, on nommait adjoints d’enseignement ou encore répétiteurs ceux qui exerçaient cette profession), et la gent féminine pouvait s'y présenter dès l'âge de seize ans accomplis. On l'estimait, à l'époque, "un peu plus élevé" que le Certificat d'Études primaires. Eh bien, jugeons-en, et tâchons de nous figurer quel pourcentage de jeunes filles des classes de Première réussirait de nos jours les épreuves dont je donne un échantillon...

I. Arithmétique
1° Expliquer comment on réduit des fractions au même dénominateur. Prendre pour exemple les fractions : 7/8, 5/12 et 13/24.

2° Une locomotive parcourt les 7/12e d'une route en trois heures et demie. On demande, en premier lieu, combien elle met de temps pour parcourir la route entière ; en second lieu, combien de temps il lui faut pour en parcourir :

- les 2/5e
- les 7/8e
- les 9/14e

II.
1° Pour construire un mur de 25 mètres de long, de 1, 80 m de haut (y compris les fondations) et de 0, 70 m de large, on emploie des pierres coûtant 3, 3 fr. le m3, prises à la carrière, et dont le transport revient à 1, 25 fr. par tombereau de 5 hectolitres. Les ouvriers employés à la construction sont au nombre de 6, ils travaillent 15 jours et reçoivent chacun 3, 25 fr par jour. Combien coûte ce mur ?

2° Calculez la somme des fractions :
3/125 7/15 5/45 11/625
Et convertir cette somme en fraction décimale, à moins de un cent millième près.

III.
- Comment réduit-on une fraction à sa plus simple expression ? On prendra pour exemple les fractions : 168/3960 et 144/1800.
- Trouver le nombre dont les 2/3 et les 4/8 réunis valent 48.

IV.
1° Une pierre renferme les 0, 87 de son poids de calcaire pur ; lorsqu'on la calcine, le calcaire perd les 11/25e de son poids, et les autres matières conservent leur poids. On calcine 1 800 kilogrammes de cette pierre. Combien pèsera le résidu de la calcination ?
2° Réduire en fractions décimales du jour le nombre : 5 heures 17 minutes 52 secondes. On poussera le calcul jusqu'aux cent millièmes.

V.
1° Le centimètre cube d'argent pèse 10, 05 g. ; le centimètre cube de cuivre pèse 8, 85 g. On fond ensemble 9 kilogrammes d'argent et un kilogramme de cuivre : quel sera le volume de cet alliage ?
2° Prendre les 3/4 du 5/7e de 43, 026 m3, et exprimez le résultat en mètres cubes, décimètres cubes et centimètres cubes.

III. Rédaction
1° Donner une analyse très succincte de l'Ancien Testament.
2° Le partage de la Terre Promise [un sujet qui revient périodiquement à l'ordre du jour !]
3° Grandeur et sagesse de Salomon.
4° La captivité de Ninive.
5° Indiquez les dominations étrangères qui ont successivement menacé les Juifs d'asservissement, ou qui les ont effectivement asservis.
6° Résumer la vie des quatre évangélistes.
7° La dispersion des apôtres.
8. Décrire la vie des premiers chrétiens à Rome.
9. La conversion de Constantin et l'édit de Milan.
10. Indiquer les causes et les effets du Grand Schisme.
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Et j’en viens maintenant au "vrai" CEP, celui auquel on se présentait entre 12 et 14 ans (ici, pour l'année 1878, et les départements du Doubs et des Ardennes)

1° Une propriété de 3 hectares et 25 ares a été achetée au prix de 2 400 fr. l'hectare ; les frais d'acquisition s'élevèrent en outre à 8, 5 % du prix d'achat.
Combien doit-on louer cette propriété pour en tirer le 5 % ?
2° Un champ a une superficie de 2 hectares 08 ares. On y pratique un chemin de 148 m de long sur 4, 05 m de large. De combien la superficie du champ se trouve-t-elle réduite ?

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Une citerne contient 49 mètres cubes et demi d'eau. Sa longueur est de 6 mètres, sa largeur de 4, 25 mètres, et sa profondeur de 2, 75 mètres.

- À quelle hauteur s'élève l'eau ?
- Combien faudrait-il de tonneaux de 225 litres, pour vider cette citerne ?


Je pose la question : combien de nos Collégiens de 5e et 4e se tireraient honorablement d'affaire ? Encore n'ai-je pas eu l’outrecuidance de fournir aussi les épreuves d’orthographe… Le niveau monte, vous dis-je.
Et, n'oubliez pas : pas de calculette (ni d'encyclopédie...) !

PS : sans rapport avec ce qui précède. Je viens de lire le dernier billet publié sur le blog de l'avocat général Bilger, le rire rouge. Il serait à méditer collectivement, et à faire apprendre par cœur...

Commentaires

1. Le samedi, 14 février 2009, 15:11 par drop

votre analyse serait plus intéressante si vous nous donniez le pourcentage de français obtenant le certificat d'études en 1880.

Il ne s'agit pas d'une analyse, sauf votre respect, mais d'un simple témoignage, partiel (et partial) je n'en doute pas. Les comparaisons entre les écoliers d'une France purement rurale, et même pas entrée dans la scolarisation de masse, et ceux d'aujourd'hui, sont évidemment, a priori, biaisées (comme, par exemple, faire courir ensemble des amateurs et des professionnels). Et pourtant les comparaisons "scientifiques" existent (Cf. entre autres, Dejonghe, Thélot et all., Connaissances en français et en calcul des élèves des années 20 et d'aujourd'hui : comparaison à partir des épreuves du Certificat d'Études Primaires, Les Dossiers d'Éducation et Formations, n°62 , Ministère de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Direction de l'évaluation et de la prospective, février 1996). Consultez-les, elles sont explicites !


SH.

2. Le dimanche, 15 février 2009, 11:36 par drop

effectivement vous avez raison d'admettre qu'on ne peut comparer l'école de la france rurale aux structures contemporaines.

pour votre information, même si je ne doute pas que vous le sachiez, le nombre d'élèves obtenant le certif en 1880 et après est extrêmement faible.

un seul élément corrobore sans souci cette évidence sociologique et historique, à savoir le taux d'illetrisme des français qui resta sensiblement élevé jusqu'au début des années 50.

ma grand-mère par exemple qui avait 14 ans en 1925 maîtrisait fort mal l'orthographe et fut ravie de constater de ce point de vue le niveau de ses petits enfants.

vous trouverez par ailleurs sans mal d'autres études qui analysent par exemple le niveau scientifique des écoliers contemporains en comparaison aux générations précédentes.
le bac s ainsi offre aujourd'hui un gage de niveau en maths et sciences sensiblement supérieurs;

de plus, dans d'autres matière , comme l'histoire, je considère que les élèves aujourd'hui ont une approche sensiblement meilleure qui leur permet de mieux saisir les ressorts de l'histoire dans une approche plus globale ( pour moi il s'agit d'un héritage de l'école des annales et de braudel).

je ne nie pas les difficultés de l'école mais il faut à mon sens éviter les caricatures par trop simplistes.

J'apprécie le terme "caricatures par trop simplistes", ô combien ! Je renvoie à nouveau sur Connaissances en français et en calcul des élèves des années 20 et d'aujourd'hui : il n'y a pas à "considérer" ceci ou cela ! Il y a à remarquer que nous sommes, en dépit de sommes colossales englouties dans le domaine de l'instruction, à la remorque des "pays avancés". Et que les petits paysans de 1920, mal nourris, absents de l'école un jour sur deux - au moins - pour cause de travaux des champs, obtenaient des résultats qui n'étaient pas dus à l'indulgence des examinateurs, et à la manipulation des barèmes !


SH.

3. Le dimanche, 22 février 2009, 15:01 par Petit Congolais

Très intéressants tes articles et je les lis toujours avec passion. Tu te rappelles qu'il y a quelques mois nous avons parlé de ces sujets de Certificat d'études primaires dans l'ancien temps ? J'en ai proposé à des collègues (tous ont le niveau universitaire), jusqu'aujourd'hui aucun ne m'a répondu... Ce qui sous entend qu'aucun n'en a résolu... Manque de temps sûrement.
Bien des choses à toi !

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