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Paul Le Bohec, instituteur

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Une banale notice nécrologique, parue dans Le Monde d'hier, me frappe de stupeur et dans le même temps ranime, malgré que j'en aie, l'ardente flamme de mes souvenirs. À telle enseigne que je vais de ce pas m'atteler à rédiger un texte plus long - ce qui n'est en principe pas la vocation d'un blog.
On y apprend le départ discret, une semaine auparavant, de Paul Le Bohec. Ce nom bien breton ne dira sans doute pas grand-chose à l'ordinaire de mes lecteurs. Et pourtant…
J'ai connu Le Bohec il y a plus de quarante ans, dans de curieuses circonstances. Lors d'un Congrès de l'École moderne, peut-être celui de Perpignan, je me trouvai assis, petit anonyme, juste devant celui qui était déjà une grande vedette du mouvement (je parle naturellement du rayonnement intellectuel, non de la médiatisation à tout prix, comme nous pouvons la subir désormais, chaque jour). Le Bohec gémissait, souffrant d'une terrible rage de dents, et sans doute davantage, car il devait y avoir abcès purulent. Élise Freinet et les autres naturistes du mouvement lui avaient conseillé… les emplâtres d'argile (!). Mais rien n'y faisait, comme bien on pense. Et il dut se résoudre à consulter en urgence un chirurgien-dentiste catalan.
Ce dernier, quand il vit l'étendue du désastre et les moyens utilisés pour en venir à bout, entra dans une épouvantable colère : il traita Le Bohec d'irresponsable, et d'assassins ceux qui l'avaient accompagné jusqu'à son cabinet…
La leçon ne servit malheureusement pas car, lorsque le maître Célestin Freinet souffrit à son tour, quelques mois plus tard, d'une terrible crise d'urémie qui devait l'emporter, il ne fut pas raisonnable de le faire "soigner" par un rebouteux au demeurant sympathique (le même qui, peu de temps auparavant, avait remis en place mes "salières")…

Quoi qu'il en soit de cette rage de dents, je ne sais pourquoi cela me donna l'idée de m'approcher de Le Bohec, pourtant fort entouré : et je lui demandai, avec toute ma naïveté de débutant, s'il m'accepterait dans sa classe, pour un court moment, demande à laquelle il acquiesça.
Ils ne sont pas nombreux, ceux qui ont vu Le Bohec faire la classe ! Je suis de ceux-là.
"Je n'ai pas toujours suivi Freinet, parce que la vie avait changé", avoua sur la fin de sa vie Paul Le Bohec, alors qu'il présentait une somme, L'école réparatrice de destins, (L'Harmattan, 2007).
Et cela me fit songer qu'il avait eu l'idée, pour aider un enfant bègue, de couper sur la bande du magnétophone toutes les séquences de bégaiement (ceux qui ont fait du "montage" comme on disait à l'époque, sont à même de mesurer la patience - et l'amour de l'enfant, en général - qu'il lui fallut pour mener à bien cette tâche), afin de faire entendre à son jeune élève sa parole en quelque sorte "nettoyée".
En effet cet homme, qui était aussi un écrivain prolixe - n'a-t-il pas donné, pendant des années, une chronique régulière à l'Éducateur, l'organe pédagogique des tenants de cette pédagogie ? - expérimentait continûment, et on lui doit entre autres certaines des fameuses "genèses" que Freinet appelait de ses vœux, suivant en quelque sorte les premières expériences de Piaget, et précédant sa fameuse Épistémologie génétique. Trente-sept années et demi, trop peu pour lui. Lui, ce furent "soixante ans de pédagogie Freinet", d'enseignement, de recherches et d'expérimentations.
Je lis dans la notice nécrologique que "Francine, son amie", fait partie de ceux qui annoncent le décès. J'en tire la conclusion que l'épouse de Le Bohec était partie bien avant lui (au début des années soixante, ils tenaient le "poste double" de Trégastel). "Petit, me dit un jour, sur les marches de l'école de Vence, un autre géant de l'École moderne, Fernand D., petit, plus on vieillit, plus on a besoin du soutien d'une compagne". Cela peut se concevoir.
Il est donc parti, l'instituteur, laissant des orphelins bien au-delà de sa propre famille. Car c'était un seigneur. Et j'ai voulu, à travers le titre de ce billet, le situer dans la grande lignée de l'ancienne et belle race d'enseignants primaires (le reste, après tout, n'étant que secondaire) en imitant le titre de l'ouvrage de Jules Leroux, que vous avez évidemment tous lu (non ?), "Léon Chatry, instituteur".

S'il avait été croyant, on eût pu penser qu'au soir de sa vie, il aurait faite sienne la parole pauline : "j'ai combattu le bon combat, j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi". D'ailleurs, cela ma foi lui va comme un gant.
Alors, bonne route, le copain !

Commentaires

1. Le jeudi, 6 décembre 2012, 08:51 par Rosine Le Bohec

Merci, ami inconnu...

2. Le vendredi, 26 janvier 2018, 10:51 par Evelyne

Merci pour ce bel hommage à Monsieur Le Bohec, en ce qui me concerne, je me souviens avec nostalgie de la classe de maternelle que dirigeait Madame Le Bohec et ma douleur quand j'ai dû la quitter !

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