Il court il court, le Rohmer

L'extraordinaire trilogie Trois Couleurs, due au génie de Krzysztof Kieslowski - et à son amour de la devise républicaine française (quelle magnifique Juliette Binoche nous donne-t-il à voir, en déclinant diverses facettes de la liberté dans Bleu !) nous est, en ce moment, offerte par Arte.
J'avoue que pour parler honnêtement et sans pédantisme de cette trilogie admirable, il faut disposer de plus de culture que je n'en possède, et peut-être moins de parti pris.
C'est pourquoi, en contrepoint, je vais plutôt dire un mot d'une autre "œuvre" que la même chaîne franco-allemande nous a projeté assez récemment, jusqu'à la saturation - du moins en ce qui me concerne. J'ai nommé les Comédies et proverbes, et autres Contes des quatre saisons, d'Éric Rohmer.
Je ne sais ce qui m'a le plus hérissé quand j'ai vu ou revu les productions de Rohmer : la trame de ses films, le parti pris d'une diction fausse (comme chez le Truffaut de La chambre verte - ici, avec une intention certaine), ou la sottise de nombre des actrices qu'il a choisies pour illustrer ses Contes. Ou, peut-être encore, le fait que le tout-Paris intellectuel de la Rive Gauche n'a jamais cessé de vanter ces chefs-d'œuvre, sinon de tomber devant en pâmoison...
Quoi qu'il en soit, on nous dit que tous les personnages de Rohmer évoluent sur une trame décrivant l'amour et ses dangers.
Regardons-y donc de plus près.
Dans Pauline à la plage, par exemple, nous assistons avec beaucoup d'ennui à des chassés-croisés plus ou moins amoureux, avec en vedette une certaine Arielle Dombasle, l'égérie de BHL, qui est à la comédie ce que la fille cachée du beau François est à la littérature. Des personnages bavards, pour ne pas dire verbeux, se croisent, se rencontrent, se manquent, s'évitent... Tous beaux spécimens de la bourgeoisie oisive, ils sont certes plus à plaindre qu'à blâmer. Mais de là à les admirer... On peut vraiment se demander ce que la jeune Pauline peut retirer, pour son éducation sentimentale, des personnages falots qui gravitent autour d'elle.
De même, dans le Conte d'été, le jeune étudiant Gaspard court à Dinard de fille en fille (c'est le cas de le dire : il court), sa guitare à la main ; il ne trouve (hélas ?) pas celle qu'il était venu rejoindre, hésite à se tirer. À sa place, on aurait couru depuis longtemps dans le sens opposé...
Et pourtant, derrière ces histoires sans queue ni tête, sans épaisseur humaine si l'on préfère, il y a incontestablement l'œil de Rohmer, qui est sans doute possible celui d'un peintre.

Dufy, les Régates, 1935
J'aime ses bleus, qui me font songer à ceux de Dufy. Il y a chez lui de réelles recherches picturales, comme chez un Maurice Pialat, par exemple. Mais est-ce une raison suffisante pour se taper l'incruste chez Rohmer ?
Dans Conte d'hiver, enfin, une certaine Félicie, coiffeuse de son état, se cherche entre trois hommes, de Paris à Nevers. On s'ennuie profondément : Félicie aussi. Surtout que l'ensemble est pimenté de philosophie à la petite semaine, empruntant au mythe de la réincarnation de Platon pour aligner des considérations plus que oiseuses. Et que la fin est à peine digne de la chère Comtesse de Ségur. On entend : Arrête, Félicie, tu me tues. Mais c'est nous qu'on est morts. De rire.

Cette œuvre est, au vrai, un authentique festival de connes - on peut supposer que Rohmer l'a construite ainsi à son corps défendant, je veux bien le croire. Personnages inconséquents et frivoles, insignifiants et versatiles, ses héroïnes ont toutes un grain. Plus encore que leurs partenaires masculins, ce sont des malades de la volonté, à qui on donnerait volontiers le conseil pertinent de lire l'ouvrage éponyme de Juliette Boutonnier - s'il est encore disponible, et si les cas n'étaient pas désespérés ; si, également, il s'agissait d'êtres de chair.
Comme ce sont des personnages de fiction, il est tout de même permis de s'interroger sur la santé mentale de leur créateur. Dans cette profondeur terrible, une âme rêve, entend-on. Disons plutôt que ce qui est terrible, c'est le vide de cette profondeur.

Commentaires

1. Le vendredi, 22 février 2008, 08:21 par Frédéric

Bonjour Samuel,

Ah, ça, je me souviens de "Pauline à la page", que mes camarades de Fac et moi avons visionné et étudié en cours d'image et son il y a dix ans !
Un peu soporifique, c'est sûr !
Néanmoins je garderai toujours en mémoire cette phrase du personnage d'Henri (Féodor Atkine) adressée à Pauline, envers qui il venait d'avoir un geste déplacé : "Je suis un homme, tu es une femme, tu as de jolies jambes, ça te va comme explication ?" Vous parlez d'un gentleman...
Amicalement,
Frédéric.

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