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Il laissait les enfants rêver...

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Je ne sais plus exactement si c'est durant ce que nous nommions les Journées de Vence, ou bien au cours d'un stage dit d'École moderne, à Chambéry peut-être. En tous cas, Freinet avait quitté ce monde, et les Incroyables et les Merveilleuses de mai 68 commençaient à faire des leurs ; ça ne faisait d'ailleurs que commencer...
Un soir, au cours de la "veillée", je me penchai vers Raymond X., un des premiers compagnons de l'ancien instituteur de Saint-Paul (rien à voir avec l'horloger de Lyon) :
Dis, si on lançait "Au bois voisin" ?
Tous les deux, nous entonnâmes ce chant fétiche de l'École moderne, popularisé par le film de Jean-Paul Le Chanois, l'École buissonnière - film qui, il faut bien le reconnaître, a mal vieilli en dépit de bien louables intentions (car tourné en 1949, dans l'euphorie de la Libération) :

"Au bois voisin il y a des violettes
De l'aubépine et de l'églantier
J'ai lié ma botte avec un brin de paille
J'ai lié ma botte avec un brin d'osier...
"

Et tandis que nous chantions à tue-tête, les protestations voire les rires, des nouveaux convertis aux techniques de l'École moderne fusèrent ; avec, en plus, des lazzis...

Ce souvenir m'est revenu, hier soir, tandis que je suivais avec quelque émotion Le maître qui laissait les enfants rêver, téléfilm (au titre très mal choisi) dont l'ambition était de retracer la genèse, de 1920 à 1938, d'une aventure pédagogique majeure de notre époque.
Et je songeais, dans le même temps, que c'est sans doute à cause du film de Jean-Paul Le Chanois que j'ai toujours suivi avec sympathie la carrière d'un acteur ayant principalement joué les seconds rôles aux côtés de Jean Gabin (depuis l'admirable Le jour se lève jusqu'au conventionnel Le cave se rebiffe). En effet, dans le film précité, Bernard Blier jouait le rôle du jeune instituteur (et Delmont, le fameux Delmont, celui du collègue plus ancien, et donc très traditionnel).
Pour en revenir à la projection d'hier soir, j'ai trouvé que s'agissant d'une œuvre "librement adaptée" des faits réels, elle collait avec grande justesse - avec empathie - à la véridique histoire, que Daniel Losset, le réalisateur, a dû scrupuleusement scruter (la frappante ressemblance de l'acteur avec le jeune enseignant blessé de guerre n'étant qu'un élément extérieur de cette fidélité) : j'ai même appris que Freinet avait subi une "thoraco" (je vous parle d'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître : il s'agit d'une pratique chirurgicale assez barbare, mais très en vogue à l'époque, pour soi-disant soulager les poumons affaiblis).

Vence


Et, tandis que se déroulait le film, je me vis dévider parallèlement quelques phases de ma propre carrière, depuis le temps où Freinet m'avait appelé, avec quelques autres jeunes, à ses côtés - et les places, croyez m'en, étaient chères - jusqu'à mon examen critique, avec l'œil du professionnel, du "fameux" bulletin d'inspection de Freinet ("j'ai le regret de constater que Monsieur Freinet n'a tenu aucun compte des règlements en vigueur, des conseils donnés, des réserves faites"), rédigé par un Inspecteur primaire (le reste, après tout, n'étant que secondaire) qui avait soutenu le "bolchevique" autant qu'il l'avait pu ; en passant par la conduite de Grenoble que je ne manquai pas de subir (il n'y manqua que les gendarmes) de la part de quelques parents d'élèves excités par des gueux... qui n'étaient autres que des collègues. Certes, mai 68 m'apporta, sans que je l'eusse recherchée, une éclatante si éphémère revanche. Mais le charme était rompu : je sais, depuis, qu'il faut laisser les bouseux dans leur fumier, puisqu'ils aiment s'y vautrer. Et quand je dis bouseux... Mais bref, ce n'est pas la question.


Mon œil et mon oreille ô combien exercés ont certes relevé quelques anachronismes - la blouse Camif en 1920, et bien davantage encore, le "ma mère, elle fait trop bien les escargots", ou de très légères erreurs (Élise, l'épouse, n'a jamais illustré l'Imprimerie à l'école, ou Plus de manuels scolaires - et dans le film, Freinet brandissait un revolver, non un pistolet) ; et j'ai été un peu gêné d'entendre à nouveau la rengaine selon laquelle Freinet mit au point une "méthode" (en réalité, il s'agit de techniques) parce que, grand blessé de guerre, il avait de la difficulté à parler. Mais ces réserves sont négligeables : pour le reste, quelle superbe reconstitution !

Le premier "corrès" René Daniel de Trégunc et sa classe de 92 élèves (il y a eu beaucoup mieux, si je puis dire ! Dans La Dictée, p. 220, les auteurs Chervel-Manesse signalent, aux alentours de 1870, une classe de l'école congréganiste de Bayonne, aux résultats au demeurant excellents, de cent quinze élèves !), et les fines galettes bretonnes dégustées en commun... J'ai pour ma part, grâce à une "corrès" d'Alsace, reçu dans ma classe un colis qui contenait... des Münster, plus qu'odorants je vous l'assure, mais que nous n'en dégustâmes pas moins avec un infini plaisir.
Et je me suis retrouvé dans le petit jardin familier, où j'ai tout revu : la coopérative scolaire, avec Profit, le travail par groupes, avec Cousinet, le livre de la vie, avec Decroly, le fichier scolaire coopératif, tant d'autres apports de tant de pionniers, dont Freinet excella à constituer une synthèse... sans oublier l'Espéranto, et les articles sur l'imprimerie à l'École parus dans L'École émancipée - car Freinet, au départ communiste, eut les pires ennuis avec ses "camarades", et fut publié par ceux d'en face, les anarchistes).
Et je me suis même souvenu que dans ses Mémoires d'une jeune fille rangée, de Beauvoir risqua un "Nous [Sartre et elle] prîmes fait et cause pour Célestin Freinet" qui n'a guère mangé de pain, soutien dont Freinet, je suppose, se serait volontiers passé...

Le temps passa... Je me retrouvai un jour dans la région privadoise, un mercredi après-midi ; tout en oxygénant mes enfants, qui jouaient à hue cheval, j'inspectai discrètement, ès qualités, des bâtiments que j'avais repérés sur une carte d'État-Major, car je souhaitais qu'ils devinssent des locaux de classe verte - ou rousse, comme on dit aussi. Ma suggestion fut doucement rejetée par le Maire du lieu, et l'endroit est aujourd'hui privé, et s'y ébattent des canassons. J'oubliai l'affaire, je fis tant de suggestions qui ne dépassèrent pas ce stade !
Mais un jour, bien plus tard, et même assez récemment, j'appris par le plus grand des hasards que les bâtiments autour desquels mes enfants couraient avaient abrité, durant dix-huit mois... Célestin Freinet et d'autres communistes, assignés à résidence par Daladier à cause de l'entente Hilter-Staline (ô flûte, non, je ne vais pas, en plus, vous parler de l'accord, certes assez peu pérenne, entre les staliniens et les hitlériens, débrouillez-vous, cherchez le pacte germano-soviétique sur le Net).

Sans doute les "moyens modernes" (laissez-moi tout de même rire - à gorge déployée - du cartable électronique, je peux ?) ont-ils remisé au grenier certaines des techniques de Freinet. Mais une phrase, au moins, entendue dans le film, résume l'essentiel : "Regardez-les revivre en cour de récréation". Et regardez comment les doux et studieux élèves de primaire se transforment rapidement en fauves, peu d'années après l'entrée dans le secondaire. Et posez-vous des questions.
Des questions sur la dignité du travail, notion si galvaudée par la gauche, depuis au moins vingt-cinq ans. Et sur le travail lui-même, qui fonde l'homme, et dont Freinet l'incroyant avait dit qu'il est une prière.
..................

Et puis ce matin, à six heures sur France-Inter, une chronique, écœurante de démagogie, de Guy Carlier - l'individu me surprend et me peine.
Les policiers auraient voulu, avec l'affaire de la Gare du Nord, "faire un cadeau de départ" à Sarkozy... Et de rajouter que TF1, qui paraît-il milite à fond pour l'ex-ministre de l'Intérieur (elle en a le droit, elle est privée - tandis que France-Inter, radio publique, n'a pas le droit de militer pour la gauche, mais ne s'en prive guère !) ne floute les visages des délinquants qu'à demi, afin que l'on puisse bien voir qu'il s'agit "de Noirs et de basanés".
Incroyable ! Le problème est de savoir si TF1 ment, en présentant ces visages ! Serions-nous revenus à l'époque où de très strictes consignes interdisaient de citer les patronymes d'auteurs de faits délictueux, pour que le bon peuple ne remarque pas trop qu'il étaient très majoritairement des étrangers, ou des régularisés de fraîche date ?

Oui, j'ai alors songé que Freinet, loin de tout endoctrinement, voulait que les enfants fussent exercés à leur future liberté, à la dignité d'êtres pensants, réfléchissants, cherchant toujours davantage des parcelles de vérité. Et non des moutons qu'on abreuve, par mépris, de slogans aussi réducteurs que mensongers.
Eh bien, cher papa Freinet, il y a encore du travail à accomplir, n'est-ce pas ?

Commentaires

1. Le lundi, 30 avril 2007, 19:27 par Yann Hual

Freinet mobilisé au service de Sarko, on aura tout lu !

Surtout quand on ne sait pas lire...
SH

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