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Orthographe, mon amour, ou Tout fout le camp !

, 06:43 - Lien permanent

La plupart des journaux viennent de donner écho à une enquête alarmiste s'agissant du niveau orthographique de nos collégiens.
Bon, j'attache à l'orthographe, l'une de nos monomanies nationales (cf. Les Dicos d'or, et autres sottises), un intérêt tout relatif. Mais il se trouve que l'ouvrage dont on parle abondamment (Orthographe : à qui la faute ?) n'est pas encore publié : quelle publicité gratuite, par anticipation ! Suspect, ne trouvez-vous pas ?
Je m'explique : cet ouvrage, qui vaut ce qu'il vaut, n'est pas encore paru qu'il fait l'objet depuis un mois, dans la presse pédagogique branchée et sur les blogs de même acabit, d'une très flatteuse réputation. Or, fait du plus pur hasard, un autre ouvrage concernant un tout autre domaine va paraître en même temps que Orthographe à qui la faute ?
En effet, l'avocat honoraire Paul Prompt a écrit un texte sur l'affaire de la Vologne, livre qui va paraît-il faire du bruit (s'il n'est pas saisi dès sa parution) : avez-vous entendu parler de cet ouvrage, avez-vous lu, à droite ou à gauche, des comptes-rendus préparatoires à son lancement ? Bien sûr que non ! Voilà donc pour la suspicion, légitime.

Il se trouve aussi que je connais particulièrement bien le problème, pour lui avoir consacré de nombreuses pages, jadis. Alors, qu'on veuille bien supporter ces quelques gloses, en guise de contrechant.

Or donc, on nous dit qu'en l'espace de moins de vingt années, les performances orthographiques de nos chères têtes blondes ont lourdement chuté : "cette baisse, écrit doctement Le Monde de vendredi dernier, qui consacre à l'affaire l'article le plus élaboré de toute la presse (que j'ai pu consulter), ne relève ni du sentiment subjectif, ni de l'affirmation polémique. Elle est démontrée par un travail universitaire... etc. etc.".

Soit. Mais il se trouve que l'une des deux auteurs, Danielle Manesse, avait déjà co-signé les résultats d'une enquête semblable, dont le lecteur curieux pourra trouver le détail de l'examen critique ici.

En deux mots : il s'agissait alors de comparer des copies de dictées écrites à plus d'un siècle d'intervalle (1873-1987). Mais patatras ! Les écoliers de 1873 remportaient la palme, par sept fautes contre huit !
C'était compter sans l'ingéniosité de nos chercheurs (le co-auteur de l'ouvrage de 1989, André Cherchel, a postfacé celui qui va paraître à la fin du mois), dont une partie importante du travail a consisté dans des opérations de redressement [sic].
De telle sorte qu'à la suite d'une multitude de rectifications redressantes, les sept fautes de 1873 passent à dix, cependant que les huit fautes de 1987 reculent jusqu'à six. "Net avantage à l'enseignement de 1987 !", s'écrièrent, enthousiastes, nos auteurs, après toute cette série de corrections, de "biais", que je vais qualifier de manipulation.
Notons que cet ouvrage (La Dictée) avait en son temps fait l'objet d'un compte-rendu élogieux paru dans le Monde de l'Éducation (on reste en famille), en janvier 1989, sous le titre : "L'orthographe dans tous ses états" ; compte-rendu rédigé par un journaliste incapable du moindre recul, de l'esprit critique le plus élémentaire : bref, tout simplement dépourvu de culture.

Donc, en un siècle, les performances orthographiques auraient été accrues, puis en l'espace des vingt années suivantes elles auraient connu une chute brutale... Vous y croyez, vous ? Pas moi.
Je pense que les performances orthographiques n'ont cessé de chuter, accompagnant la France qui tombe, ou plus généralement le laisser-aller, le je-m'enfoutisme, le recul voire la négation de toute norme. C'est un problème scolaire, peut-être, mais avant tout un problème de société (je serais parfaitement capable de traiter du problème scolaire, mais je le laisse volontairement de côté).

Et qui dit société, dit politique, n'est-ce pas ? D'ailleurs, l'une des auteurs montre, dans une récente interview, le bout de l'oreille : "Le rapport sur la grammaire de Bentolila, la circulaire qui lui fait suite sont des réponses opportunistes et, disons-le en cette période électorale, des coups politiques médiocres, pour donner de mauvaises réponses à ce qui me semble de vraies questions". Je serais assez d'accord avec cette assertion, si elle était prononcée de façon neutre. Mais elle ne l'est fichtre pas !
Le principal auteur du livre précédent (Chervel) est (peut-être : était) un communiste - sinon un stalinien - acharné. À l'époque de la parution de La Dictée, il fallait montrer que la Gauche au pouvoir avait su maintenir et même accroître le "niveau". Mais voilà, les temps ont changé, la Droite est aux affaires (et, certes, avec actuellement le plus détestable des ministres de l'Éducation) : alors on montre des performances ayant "brutalement" et de "façon inquiétante" chuté... Les "fautifs" se déduisent d'eux-mêmes...

Et on viendra me dire que la science est neutre...

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