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Morsures

, 07:31 - Lien permanent

En ai-je traité, des cas de défaillance de notre système public d'éducation ! Et quand je dis système, il faut entendre que ces défaillances étaient, dans leur quasi totalité, d'ordre humain. C'est à se demander si ceux qui servent le système ne sont pas infiniment moins nombreux que ceux qui s'en servent... Je ne sais plus qui a dit qu'on était passé, en moins d'un siècle, de l'exploitation ouvrière par les patrons à l'exploitation patronale par les ouvriers. Le cas est-il général ?
Il l'est, en tous cas, dans la fonction publique, autant que j'aie pu en juger. Et à tous les niveaux, en dépit de magnifiques exemples de compétence et de dévouement... Et dire qu'on entend invariablement, depuis des lustres, réclamer une "amélioration des conditions de travail" !
En ai-je aplani, des conflits qui éclataient dans les écoles ! En ai-je calmé, des parents qui avaient mis du temps pour venir me trouver, car "je ne voudrais pas que ma démarche retombe sur mon enfant". Hélas, avec le recul, je me dis que cette pensée, que je trouvais alors fort sotte, était plus que fondée. Avec le recul que procure l'expérience.
En ai-je signé des comptes-rendus d'accidents (de cour de récréation), laissant honteusement à mes secrétaires le soin de mentionner "Incident fortuit, surveillance en place", alors que je savais pertinemment, pour nombre de cas, de quoi il retournait ! Et dire qu'on m'affublait d'une réputation de sévérité exagérée ! Et que les petits trous du cul du Sgen m'adressaient des lettres ouvertes condamnant mon comportement tatillon...
Qui a puissement œuvré à la "casse" du service public ? Certainement pas les ministères de droite comme de gauche, qui se sont succédé, disons depuis la Libération, aux affaires, en distribuant toujours plus d'argent ! Mais les brebis atteintes d'une incroyable gale qui se trouveraient vraiment bien, dans le système éducatif, s'il ne fallait pas, en plus, se taper tous ces mômes... Mais je m'égare.
J'en ai donc couvert, des choses impardonnables, mais tellement courantes, comme la non-surveillance des cours de récréation - pour ne rien dire des récréations à rallonge, qui durent autant que le temps de classe...
Et je me souviens d'une directrice honnie de ses adjointes, car elle avait fait installer une sonnerie électrique, afin que le temps de récré soit à peu près celui que mentionnent les textes officiels...
Textes officiels qui ont souvent rappelé de quelle façon vigilante devait s'exercer la surveillance en cour de récréation. Mais cause toujours, tu nous intéresses... Quand on peut désobéir impunément, on le peut légitimement...
Tiens, il me souvient que j'avais jadis entrepris de faire visiter une classe "intégrée" d'enfants trisomiques à des stagiaires en formation. À l'heure de la récré, dans cette immense cour, il n'y avait, pour tout surveillant que... moi !
Les gamins sont ce qu'ils sont, et on est là, en principe, pour leur enseigner (entre autres) la civilisation, et non la foire d'empoigne. Alors, la foire d'empoigne, je la voyais sous mes yeux pourtant habitués à l'insupportable.
C'était un temps de neige. Les élèves, il y en avait plus d'une centaine, couraient après leurs camarades "handicapés", terrorisés et hurlants, et grelottant sous la morsure du froid (les enfants trisomiques sont beaucoup plus sensibles au froid que les "normaux") et les bombardaient de boules de neige, en poussant des cris sauvages. Tant et si bien que la petite dizaine de handicapés en vint, preuve évidente d'intelligence, à se réfugier à mes pieds - un peu comme ces lions de mer qui s'agglutinent sur les rochers artificiels du Pier 39 pour se protéger des requins du large -, pauvre groupe déjà si désavantagé, et qui tremblait de peur sous les lazzi.
Et du premier étage, bien à l'abri et au chaud, les enseignants du groupe me faisaient des signes désespérés, afin que je les rejoigne pour boire le café... Vous m'en reparlerez, de l'intégration !

Donc, j'en ai aplani, des difficultés, et calmé des impatiences ! Et je l'ai fait comme on balaie, selon l'heureuse expression d'Alain. C'est-à-dire de l'extérieur, froidement, sans y mettre de l'affectif. Et c'est relativement facile, quand on n'est pas soi-même directement impliqué.

Je saute du coq à l'âne. Vous savez sans doute qu'il est strictement interdit, au rédacteur des actes de l'état civil (c'était vrai aussi lorsque l'Église était chargée du boulot) de faire figurer quelque mention que ce soit, par exemple concernant les causes du décès. Il est donc tout à fait exceptionnel de tomber sur un texte en principe interdit. Je me souviens dès lors avec émotion d'un acte de décès inscrit par un Maire déjà perturbé par l'usage du calendrier révolutionnaire, et qui faisait part, "le 4 février an 4", du décès d'une "Madellene" de "cainq ans et six moy". Il avait ajouté, en incise, "ma propre fille".




Pourquoi cette vieille histoire me remonte-t-elle à la mémoire ?


Je reçois un coup de fil d'une jeune mère éplorée, dont la fille, relevant à peine d'une mauvaise fracture du bras droit, est en petite section d'école maternelle. Elle revient un jour à la maison, l'avant-bras droit constellé de cinq marques de profondes morsures : elle a été mordue par une de ses condisciples... pendant la récréation (à rallonge, je suppose).
La jeune mère s'en va donc chercher des explications, et la directrice le prend de haut : d'ailleurs elle a "tant de travail administratif" qu'elle l'effectue durant les récréations (!), dont elle confie la garde aux "dames de service" (!!). Alors, elle propose à la jeune mère de priver la petite fille de récréation et de la maintenir en classe (à trois ans !!!) durant ce temps. Sauf pour la maman à signer une décharge (!!!!) dégageant sa responsabilité, si elle persiste à réclamer un temps de récréation pour son enfant.
Et la jeune maman me demande conseil, craignant de faire retomber sur sa fille les conséquences fâcheuses de sa démarche auprès de l'école.
Et mes points d'exclamation, qu'on voudra bien prendre pour des points d'indignation, sont autant, au fur et à mesure que je l'écoute parler, des notations de fautes professionnelles caractérisées.
Des points d'indignation, ai-je dit. Car ce coup-ci, il ne m'est plus possible d'appliquer la consigne d'Alain. Qui me parle ainsi, des sanglots étouffés dans la voix ?

Ma propre fille.

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